‹ Le Jouvencel (volume 4)Chapitre 143 sur 324 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

SoMM^ms. — Disgrâce de Bueil et des anciens conseillers de Charles YQ et poursuites exercées contre eux par le nouveau Roi (1461). — Revirement subit dans la politique de Louis XI. n pardonne à ses anciens adversaires, entre autres à Bueil et à Brézé. — Agnès Sorel et ses filles. Mariage de Charlotte avec Jacques de Brézé et de Jeanne avec Antoine de Bueil (1461-1462). — Légitimation de Jacques de Bueil. Rares mentions du nom de Jean de Bueil, avant la guerre du Bien Publie. — Jean V, vivant dans la retraite, entreprend la composition du Jouvencel (1462-1465).

Nous avons dit que, parmi les adversaires du Dauphin, sept au moins ne devaient espérer aucun pardon. L'on n'est pas eonqilètement d'aocord sur les noms de ces ennemis, que Louis XI n'a pas nommés. Cependant, six d'entr'eux nous sont connus dhme faiçon à peu près certaine. Ce sont, en premier lieu, Danmiartin et Brézé, puis, Bueil, Pierre d'Amboise et Charles, son fils, enfin, Jean de Daillon ^ .

t. Les persécutions que le Roi fit subir à ces six personnages ne nous laissent guère de doutes à cet égard. Nous avons vu quels étaient les titres de Brézé, de Dammartin et de Bueil à la haine de Louis XI. D^i^rès G. Chastellain {Chronique, éd. Kervyn, IV, 24 et 175), Dammartin et Brézé étaient ceux que le Roi haïssait le plus, ce qui paraît, en effet, vraisemblable. Les deux d'Amboise furent les derniers à obtenir leur pardon, ainsi que Jean de Dailloii, qui devait être plus tard le compère du Roi. Lohéac, employé, comme Bueil, dans les affaires du Dauphiné, Châtillon, destitué par Louis et dont nous ayons vu la conduite à la même époque, enfin Louis de Uarcourt, évéque de Bayeux, paraissent avoir aussi quelques droits à figurer parmi les sept. Aux précédents, Legrand ajoute le chancelier Guillaume Juvénal. Cependant, dès septembre 1461, ce dernier est qualifié {Procédure contre Dammartin) par Louis XI de cher et bien aimé conseiller et chancelier. Quant à Bueil, Legrand ne le nomme pas, quoique son nom ait été ajouté eu marge, puis barré. D'autres personnages, parmi lesquels quelques nobles Dauphinois, ralliés à Charles VU, furent aussi poursuivis. — Hist. manuscrite de Louis Xi, par Legrand, 1. lY, p. 8. Copies du même auteur, ms. fr. 6968, n* 1116, p. 202 et passim.

ccxxxij INTRODUCTION BIOGRAPHIQUE. [1461

L^avènement du Dauphin fût le signal d'une révision générale des emplois civils et militaires ^ Tous les ofQciers du royaume reçurent des lettres de confirmation de leur office ou furent destitués. Parmi ces derniers, Bueil perdit sa compagnie de cent lances^. La dignité d^amiral, qui ne devait jamais lui être rendue, passa à Jean, sire de Montauban ^, conseiller très

1. Signalons, à propos de cet avènement, un fait qui jette un jour assez curieux sur le caractère de Louis XI. Charles VII venait à peine de mourir que deux envoyés anglais, Sommerset et Molins, débarquaient en France. Louis XI, alors à Reims, ayant appris leur arrivée, fit saisir leurs personnes et leur correspondance (Eu, 3 août 1461. V. Legrand, ms. fr. 6960, livre V, page 23; 6968, 238, et 6969, 202). Parmi ces pièces, se trouvait une lettre pour le comte du Maine, une lettre de Brézé à la reine Marguerite, une lettre adressée à Bueil et signée Q., etc. (Ms. fr. n** 20430, fol. 65. Gaignières). Sommerset, qui ignorait la mort de Charles YII, était envoyé par sa souveraine, Marguerite d'Anjou, réduite à la dernière extrémité, pour obtenir du secours, une trêve et, le cas échéant, un asile en France. Louis XI croyait, à tort, surprendre les secrets de la politique de son père, grâce à l'ignorance où était l'envoyé anglais de la mort de celui-ci. On voit, par la lettre du comte de Foix au Roi (Tours, 6 août 1461 ; Duclos, III, et Ms. fr. 6968, p. 271), que Louis supposait surtout inexistence d^un traité d'alliance, entre le feu Roi et les Lancastre, chose que Charles VII avait toujours refusée aux deux partis anglais. — Chastellain, IV, 64. •— Mém. de du Clercq, tome III, p. 181 et 182 (éd. des Chroniques naUonales de Buchon). — Ajoutons, à propos de Bueil (lettre du comte de Foix), que les précédents ambassadeurs envoyés par la reine Marguerite d'Anjou à Charles VII (1460-1461) avaient été chargés de demander, entre autres, que le Roi cessât de distribuer aux partisans d'York des saufconduits destinés à favoriser le commerce par mer (plus haut, p. cdx). Le Roi répondit qu'il défendrait à l'amiral (Bueil) d'en accorder désormais.

2. Ms. fr. 6968, p. 257, Copies de Legrand. •— Le Roi cassa, en 1461, 500 lances des garnisons maritimes de Guienne, Poitou et Normandie, parmi lesquelles les 100 lances de Bueil. En effet, ce dernier, amiral et capitaine de 80 lances en Normandie, donne quittance, le 1*" juillet 1461, du quartier d'avril-juin 1461, pour son état de capitaine {CoU, de P. Orig, à Btieil, I, 146). — D'autre part, il n'est pas mentionné parmi les capitaines commandant les 580 lances stationnées en Normandie, en oct. 1461 (Ms. fr. 20498, fol. 106), non plus que dans les comptes du tréso* rier des guerres, Raguier, pour 1464 (Ms. fr. 6971).

3. Chastellain, l, c, IV, 32. — Basin, Hist. de Louis XI, 1. I, ch.. vi : c Amotis inde duobus npbilissimis dominis, de primo, domino du Bueil mil!a tum strenuissimo duce, et, de secundo, comité de Tancarvilla... qui c eadem officia diu sub pâtre tenuerant sibique et toto regno grati admo- « dum, exstiterant. » — D'après Legrand (Ms. fr. 6960, 1. IV, p. 5), le 14 août, c^est-à-dire la veille du sacre du Roi, Montauban était déjà amiraL — Arch. nat., X2a 32, au 3 février 1462 : « Jean, seigneur de Brieil, na§fuère$

1461] INTRODUCTION BIOGRAPHIQUE. cemiQ

en listyeur pour avoir suivi Louis en exil. Montauban, qui passait pour le meurtrier de Gilles de Bretagne, se fit aussi donner la grande maîtrise des eaux et forêts, enlevée au comte de Tancarville, et signala, si l'on en croit Basin, son administration par les abus les plus scandaleux.

En même temps, le Roi instituait une commission, composée de conseillers au Parlement, chargée d'informer et de procéder contre ceux qui avaient contribué à Téloigner de son père et cherché à le faire déshériter. Le 45 octobre >I464, les exploils portant assignation contre fiueil étaient remis au procureur général*, et, le \" décembre, il était donné défaut contre lui^.

Mais ces poursuites ne devaient pas être poussées plus loin. Déjà, à cette date, le Roi avait compris combien sa conduite, envers les anciens serviteurs de son père, était dangereuse et impolitique et combien elle risquait d'ébranler Tœuvre réparatrice de Charles VII. En conséquence de ce brusque revirement, Louis ouvrait, dès les derniers mois de Tannée 4 464, des négociations avec la plupart de ceux qu'il avait peu auparavant menacés des châtiments les plus terribles. Vers la fin de 4464, Bueil, demandant au Roi Toctroi et la confirmation de diverses feveurs, s'exprimait ainsi : « Toutesvoies, mondit « seigneur de Bueil remeit le tout au bon plaisir du Roy^ car

admirai de France. » Dès lors^ Jean V ne prend plus le titre de cet office.

1. A Tours. — Il en était de même pour Jean de Dailion. — Legrand, Ms. fr. 6968, p. 4. On trouvera, dans le même volume (n<* 1116), la procédure contre Dammartin, qui aboutit à une condamnation à la prison, suivie de bannissement et confiscation. — Le bâtard d'Armagnac remplaçait Lohéac comme maréchal, et Groy remplaçait Gaucourt comme grand maître, etc... — Chastellain, IV, 32.

2. f Défaut au procureur général du Roi, demandeur, contre messire « Jehan, seigneur de Bueil, chevalier, défendeur et adjourné à comparoir, « en personne et de main mise, nous comparant, etc.. • — Arch. nat., Reg, crim., X2a 32. Nous n'avons pas trouvé, aux Archives, d'autres documents concernant le procès fait à Bueil. — Dans le même registre (au 3 fév. 1461, v. st.), à la date d'oct. 1461 (Tours), Jean de Bueil s'oppose, avec le roi de Sicile duc d'Anjou, le comte du Maine, GuiUaume Gasenove, vice-amiral de France, et d'autres personnages moins connus, à l'enregistrement de certaines lettres d'abolition octroyées par le Roi, à la requête du duc de Bourgogne.

ccxxxiT INTRODUCTION BIOGRAPHIQUE. [1444

« principalement il ne tend qu'à estre en la bonne grâce dadit « seigneur ^ »

Cette bonne grâce du Roî se manifestait au même moment d'une autre façon. En effet, le 23 décembre de la même année^ Jean V signait à Tours le contrat de mariage de son fils aîné et mineur, Antoine de Bueil, avec Jeanne de Valois, troisième fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel *.

Les relations de Charles VII avec Agnès Sorel ont donné lieu, comme on sait, à un intéressant débat, dans lequel MM. Ludovic Lalanne et de fieaucourt ont combattu la tradition soutenue par Delort et, après lui, par Vallet de Viriville*. Sans songer à faire de cette question un exposé qui nous entraînerait trop loin, nous nous voyons cependant contraints de toucher à ce problème

1. V. p. JiLst., à cette date, et CaUU. du Fonds Bourré, Bibl. de ITÉc des chartes, 1883, 1'* livraison, p. 42. Pour ce placet et d-'autres, égalemeBt originaux, qui se trouvent dans le même volume, il est fecile de suppléer à l'absence de date. — Bueil demandait la continuation de l'assignation, à lui faite par le feu Roi, sur Carentan, et le don .de la vicomte et capitainerie de Falaise. Ce dernier point venait d'être accordé par lettres du roi Louis XI.

2. y., Pièces Justyàu 23 décembre 1461, le contrat de mariage. Messire Pierre Bérard, chevalier, seigneur de Bléré et de Chissé, maître d'hôtel du Roi, agissait comme procureur de ce dernier. — V. plus haut, p. Ixvij, le premier mariage de Jean de Bueil, d'où Antoine.

3. L'on sait que, d'après la tradition, l'influence d'Agnès aurait été la cause principale de l'heureuse transformation qui s'opéra dans le caractère du Roi après la chute de La Trémoille. Mais il faut, pour admettre cette légende, faire remonter Torigine des liaisons de Charles avec la favorite à 1434 ou 1435. — V. les sources suivantes : Delort, E^sai critique sur l'histoire de Charles VU, d'Agnès Sorel et de Jeanne d'Arc; Paris, 1824. — Vallet de Yiriville, Recherches historiques sur Agnès Sorel j Bibl. de l'Éc. des ch., XI. Nouv. Rech, sur Agnès Sorel, 1856 {Atheneum français, 22 déc. 1855). Hist. de Charles VU, notammenjt III» ch. II. — Ludovic Lalanne, dans \ Atheneum français du 24 nov. 1855 (p. 1020), article suivi de la réponse de Vallet de Vir. et d'une répHqae de M. Lalanne, l. c, au 22 déc. 1855 (p. 1110 et 1113). — De Beancoart, Charles VII et Agnès Sorel, 1866 (tiré de la Revue des Questions hisUn riques), et Hist. de Charles F//, 111, ch. xi. — Ajoutons, à propos de ce dernier ouvrage, que ce III* volume ayant paru pendant que notre travail était en cours de publication, nous n'en avons pas fait usage jusqu'ici, nous réservant d'y recourir, le cas échéant, pour notre Appendice. Toa-* tefois, nous avons cru devoir faire une exception pour le chapitre qui concerne Agnès Sorel.

1462] mmoDucrnoN biographiqub. mhxt

historique, dans ses rapports avec la naissance de Jeanne de Valois, ainsi qu'à propos d'un curieux passage du Jouvmîeet (kmt nous avons d^à feit mention.

D'après les travaux de M. Lalanne et les recherches toutes mentes de M. de Beaucourt, les relations du Roi avec Agnès ne remonteraient pas aussi haut qu'on le croyait jadis. Elles semblent, en effet, dater de Tépoque à laquelle la reine de Sicile, Isabelle de Lorraine, jusqu'alors absente, reparut à la cour de France, y amenant avec elle Agnès, attachée à sa personne (Toulouse, mars 4443) ^ . La faveur d'Agnès se serait développée au moment des trêves avec l'Angleterre (Uââ), lorsqu'elle passa du service d'Isabelle à celui de la reine de France. Dès lors, cette liaison devint, en quelque sorte, publique et dura jusqu'à la mort de la favorite, survenue, comme nous l'avons vu, au commencement de i 450^. Il résulte de là que, contrairement à la tradition, l'on ne saurait attribuer la crise que M. de Beaucourt appelle « le Révdl du Roi » à l'influence de la favorite. En effet, ce réveil, c'est-à-dire l'émancipation morale de Charles et son intervention directe et constante dans les affaires, se Ot sentir peu après la chute de la Trémoille (4433), qui fut son dernier favori en titre ou, comme Ton disait alors, son dernier gouverneur. Au

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