ANTIOCHUS IV ET LES MACCHABÉES
La bataille du Panéion en 198 av. J.-C. donna la Palestine à Antiochus le Grand. Séleucus avait fondé un grand empire macédonien qui s'étendait
(1) Notre principale source sur la lutte entre le Judaïsme et rflellénisme est l'iiistoire contenue dans les deux livres canoniques des Macchabées. Le premier va de la tentative d' Antiochus Épiphane à la mort de Simon. Il a purement l'allure d'un livre historique, quoiqu'il ne soit pas détaché de l'issue de la lutte et qu'il voie dans les faits l'action de Dieu, Il a très bien compris que l'enjeu était la religion elle-même, et que la victoire de la religion des Juifs avait été acquise, pour Dieu et par Dieu, grâce à Mattathias et à ses fils, secondés par la partie saine du peuple juif, La joie qu'il a du triomphe de la Loi se colore de reconnaissance envers la dynastie Asmonéenne. Ce patriote zélé n'entrevoit aucune raison de dissocier dans l'avenir les deux éléments du salut dans le passé ; l'obéissance à la Loi et la fidélité aux nouveaux chefs que la nation s'est donnés après qu'elle a été sauvée par leur initiative. Il écrit donc avant le temps où la rupture d'Hyrcan avec les Pharisiens donna naissance à deux factions, l'une attachée exclusivement aux intérêts religieux, qu'elle croyait incompatibles avec l'exercice du souverain pontificat parles chefs temporels, l'autre attachée à un ordre de choses qui avait fait ses preuves.
Il semble avoir été interrompu par la mort, car le dernier verset (xvi, 22) consacré à Jean n'est point le terme régulier d'une histoire bien écrite. Personne ne s'est cru autorisé à la continuer, et l'éditeur s'est contenté de renvoyer, pour les faits relatifs à Jean, aux Annales de sa souveraine sacrificature, à partir du jour où il devint grand prêtre.
Le caractère historique du livre apparaît surtout clairement par son soin de dater les principaux événements. Il le fait d'après l'ère des Séleucides, On discute depuis longtemps, et aujourd'hui avec la même conviction de part et d'autre, si I Macch. s'en lient à la date officielle syrienne, vers le !«' oct. 312 av. J.-C, ou s'il part du printemps précédent (Nisan 312), ou encore s'il part du printemps 311. Cette dernière opinion est peu soutenue et peu fondée. L'ère officielle est suggérée par la coïncidence avec les dates de l'histoire, le printemps 312 par la coïncidence avec les années sabbatiques et le fait incontestable que pour l'auteur lui-même l'année commençait au mois dé' Nisan (mars-avril). Connaissant aujourd'hui la ponctualité des Juifs à dater du fond de l'Egypte, à Assouan, d'après les années des rois de Perse, il nous paraît impossible d'admettre que l'historien juif se soit écarté du comput officiel (1).
Il n'était pas tellement étrange d'employer simultanément cette ère d'automne à automne et une année commençant au printemps. Dans les pa;y3 musulmans les chrétiens suivaient et suivent encore leur calendrier julien ou grégorien, et sont cependant soumis à l'année lunaire musulmane pour les actes officiels, comme le paiement de l'impôt, etc.
Quant aux années sabbatiques, il est difficile de les fixer et plus encore de marquer le moment où la pénurie qu'elles occasionnaient cessait de se faire sentir.
(1) A supposer même qu'en Babylonie l'ère des Séleucides ait commencé au ^printemps de 312.
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de Babylone à la Méditerraaée, Deux villes nouvelles, Gtésiphon et Antioche, en furent les capitales, aux deux extrémités, orientale et occidentale, mais le point d'appui du pouvoir fut 'en Syrie. Sauf à Antioche, fondée par Séleucus, la Syrie était tieaucoup moins sous l'influence de l'hellénisme que l'Egypte du Delta et la région de Pergame.
Ce qui est essentiel psur nous c'est que le I°- livre des Macchabées, sans parler de la véracité garantie par son caractère sacré, est regardé comme un excellent livre d'histoire par l'immense majorité des critiques (1). , ,
Le 11° livre n'a pas la même physionomie. Il a compris lui aussi le caractère de la lutte entre, le judaïsme et l'hellénisme, mais il a insisté davantage sur des éléments psychologiques plus complexes, les rivalités entre les partis et les personnes chez les Juifs, la rapacité des princes syriens, et surtout ii a plus clairement indiqué la leçon qui se dégageait des faits, les raisonsdu châtiment divin dans les fautes commises, du salut des Juifs dans l'héroïsme des martyrs. L'histoire est -moins politique, plus religieuse : elle a pu omettre le coup décisif de Mattathias, et laisser entrevoir une autre récompense que le salut du peuple dans la résurrection des individus. L'auteur s'intéresse spécialement au Temple, et à la légitimité du sacerdoce. Comme il se donne expressément ponr l'abrégé en un livre des cinq livres de Jason de Cyrène (n, 24), on se demande dans quelle mesure il s'est attaché au plan, au but, au contenu du livre de Jason. Récemment M, Momigliano a soutenu que. Jason avait eu pour but d'accréditer partout la fête de TîicanoT (xv, 36 s.), tandis que II Mach., sans effacer ce trait, avait poursuivi l'établissement^ surtout en Egypte, de la fête de la Dédicace, et en général s'était proposé de ruiner l'attachement des Juifs égyptiens au temple de Léontopolis au profit du Temple de Jérusalem.
L'attachement exclusif au Temple de Jérusalem est indiscutable. Mais sur la composition et la limitation du livre, il n'y a qu'à s'en rapporter à l'auteur lui-même. Il a regardé la défaite de Nicanor comme décisive, et c'est pour cela qu'il n'est pas allé plus loin (xv, 38) : « Ainsi se passèrent les choses concernant Nicanôr, et comme à partir de ce temps, la ville demeura en possession des Hébreux, moi aussi je finirai là mon récit ».
Jason n'allait pas plus loin, puisque ce sont ses cinq livres que l'abréviateur a réduits. à un,, et c'est sûrement parce qu'il s'en tenait à son texte que II Macch. a pu dire que depuis l'échec de Nicanor Jérusalem est demeurée en possession des Hébreux. On peut donc estimer que Jason a écrit avant I Macch., sans qu'il ait exercé aucune iniluence sur ce livre.
Ainsi, tandis que I Macch. s'étend sur une époque de 40 années de 175 à 135 av. J.-C, II Macch. n'embrasse que 15 ans, de 175 à 161. Il n'en est pas moins précieux pour les renseignements particuliers qu'il contient, surtout sur la pénétration de l'hellénisme. 11 semble s'être attaché lui aussi à l'ère officielle des Séleucides (automne de 312).
Depuis longtemps on s'est acharné contre le caractère historique de II Macch., à cause de son caractère de panégyrique religieux, et en alFéctant même de s'appuyer sur I Macch.
Mais oh peut écrire un panégyrique qui ne s'écarte en rien de la vérité. Ainsi l'oraison funèbre du grand Cbndé par Bossuet, qui ne contredit -aucune trait des histoires proprement dites. Il peut résulter du genre littéraire et du but de l'auteur que certains faits soient passés soussilence et d'autres placés dans un ordre différent. Le fait de l'inspiration et la véracité des livres inspirés n'oblige pas à chercher un accord chronologique plus strict entre I et II Macch.. qu'entre deux évangiles. En pareil cas, la critique donnera la préférence pour l'ordre des faits à l'auteuT qui a manifesté le plus l'intention de s*y conformer. La principale divergence est, comme on sait, dans l'ordre de la mort d'Antiochus, après la dédicacé, d'après I Macch, (iv, 36-61), et placée avant dans le contexte actuel de II Macch. (x, 1-9), contexte artificiel, puisqu'on peut déduire du livre lui-même qu'elle a été postérieure (vni, 33).
De môme le silence de II Macch, sur Mattathias n'est pas une négation du rôle émînent de ce personnage, tel qu'il est décrit dans I Macch,
Quant au rouleau d'Antiochus {Megillath Àntiochos) c'est simplement un échantillon du sansgêne avec lequel les Rabbins ont écrit l'histoire, même en vue d'une récitation liturgique. — Parmi les derniers travaux relatifs aux deux livres des Macchabées, nous signalerons : Pauly- Wissowa, MacchabclerbUcJier, I et II par Bickermann, 1928. — Arnaldo Momigliano, Prime linee di storia délia tradizione maccabaica, Roma, 1930; cf. RB., 1931, p. 116 ss. — Hugo' Bévenot, Die beiden Makkabderbilcher, Bonn, 1931.
(1) Sauf surtout Niese.
^ . PROGRÈS DE l'hellénisme. ' 49
Lorsque les Séleucides eurent joint la Palestine à leur immense empire, les Juifs vivaient eu paix à Jérusalem, ayant su gagner la faveur des Ptolémées leurs maîtres. Ils étaient gouvernés par le grand prêtre, assisté, selon la mode sémitique, par un conseil des anciens, qu'on pouvait assimiler au sénat (yspouata) des cités grecques régies par l'aristocratie. Le contrôle des rois d'Egypte s'exerçait surtout par des inspecteurs des finances, chargés de recueillir l'impôt. La découverte par M. Edgar des papyrus de Zenon a jeté une lumière nouvelle sur radministratiori des Ptolémées en Palestine (1). On y constate que la tentative de syncrétisme religieux inaugurée en Egypte par le culte de Sérapis s'étendait sur la côte de Phénicie. Mais rien n'y indique que les rois d'Egypte soient sortis de cette large tolérance qu'on savait qu'ils avaient pratiquée à Jérusalem. Pourvu qu'on payât les impôts et les taxes, les Juifs étaient libres dé pratiquer leur culte et n'étaient nullement inquiétés.
Cependant leur petit état demeurait comme un îlot isolé dans les montagnes, entouré de nations païennes et complètement acquises à l'hellénisme, tout en conservant leurs dévotions locales qui s'alliaient aisément aux cultes grecs (2). A l'ouest, toute la plaine était païenne, et même les premiers contreforts des montagnes, Accaron et Gazara, l'ancienne Gazer donnée par le Pharaon à Salomon en dot pour sa fille (3). Au nord, Samarie, l'ennemie héréditaire, avait été colonisée par Alexandre (4), et, avec son temple du Garizim et son sacerdoce schismatique, se montrait plus hostile que jamais. C'est plutôt au delà de Samarie dans la grande plaine qui va du Jourdain à la mer, et sur les bords du lac de Genne-^ sareth que les Juifs avaient gagné quelque influence. Au delà du Jourdain, le pays avait mieux gardé son ancienne physionomie, à cause du voisinage dés nomades, mais les Nabatéens qui commençaient à remplacer Ammon et Moab, n'étaient pas plus sympathiques aux Juifs pour avoir conservé leurs dieux nationaux, et pour céder moins aisément au prestige de la Grèce. Au sud, à Hébron, les Édomites, ces frères ennemis, avaient hellé-nisé leur nom ('lâoyi^^aCoi), tout en conservant Kos pour dieu national. On a constaté récemment leur présence, mêlés à des Sidoniens, tous ayant plus ou moins fusionné avec les Grecs, près de la forteresse macédonienne
(1) La Palestine dans les papyrus ptolémalques de Gerza, par le P. Vincent dans la RB. 1920; p. 161-202; cf. 1923, p. 409 SS., 1924, p. 566 ss. ; 1927, p. 145 ss.; 475 s.
(2) Voir dans Schûreb, u, 94-222, l'admirable catalogue des villes hellénistiques.
(3) I Rois, IX, 15-17.
(4) D'après Eusèbk, Chron., éd. Schoene, n, 114, Alexandre châtia sévèrement ceux des Samaritains qui avaient brûlé vif son légat Andromaque (Quinte Gurce, iv, 9). Le plus sûr moyen de les réduire était d'y installer les Macédoniens. Rien dans la suite ne conlirme ce qui ne fut sans doute qu'un pieux rêve du Pseudo-Hécalée (Jos. c. Apion, n, 4) qu'Alexandre avait donné aux Juifs la Samarie exempte de tribut. C'est seulement Démétrius II qui détacha de ja Samarie trois districts éloignés de la capitale pour les joindre à la Judée.