‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 43 sur 198 · L'APOCALYPTIQUE SUCCÈDE AU PROPHÉTISME · texte numérisé non relu

L'APOCALYPTIQUE SUCCÈDE AU PROPHÉTISME

Le livre de Daniel fut re^u dans le Canoii des Juifs, mais seulenLent pour la partie qai existe en langue sémitique (hébraïque et araraéenne), et non sans: difficulté. On. ne le rangea pas parmi les propihètes, mais seulement parmi ces écrits,, de caractère varié, qui forment la troisième section du Canonj entre Esther et Esdras. L'Église a mieux jugé de ce livre admirable : elle l'a mis parmi les prophètes, et parmi les quatre grands.

La critique moderne ne lui reconnaît pas une importance moins considérable. Elle estime plutM grandir son auteur en en faisant non pas l'un des représentants les plus illustres de la prophétie, mais rinitiateur d'un genre nouveau, l'Apocalypse. Ce n'est point là pour un catholique un terme mal porté, car l'Apocalypse de saint Jean clôt avec un incomparable éclat tout le Canon des Écritures. Mais c'est la seule Apocalypse que l'Église tienne pour inspirée, avec Daniel, si Daniel était une apocalypse. Et pourtant il existe beaucoup d'autres livres qui appartiennent incontestablement à ce genre.

Apocalypse signifie « action de découvrir », révélation,, de Dieu s'entend : le voile qui cache l'avenir est soulevé pour faire connaître à un contemplateur attentif ce que Dieu prépare. Il semble donc qu'il n'y ait point de moyen terme entre le voyant, vraiment éclairé d'en haut, d'une part, et l'illuminé qui prend ses illusions pour une révélation divine, sans parler de l'imposteur qui accrédite ses conjectures par le niensonge. Aux temps anciens, à côté du vrai prophète, il n'y avait place que pour le faux prophète. Aujourd'hui encore on ne mettra dans la même catégorie que sainte Thérèse ni M"" Guyon, ni Molinos. Il y a un abîme dans l'ordre moral entre l'illuminé et le séducteur pseudo-mystique, mais on ne fera crédit ni à l'un ni à l'autre pour l'enseignement de la vérité religieuse.

L'apocalyptique ne pose pas la question dans des termes aussi absolus. Si nous laissons de côté l'Apocalypse de saint Jean, la critique moderne constate que l'auteur réel est un inconnu, qui n'a jamais pris ses discours à son compte. Il ne se nomme pas de son vrai nom, il ne dit pas : moi un tel, j'ai reçu telle révélation divine. Il met en scène un saint personnage de

Fantiquité, et il lui fait raconter les visions dont il a été gratifié par le Seigneur. Au premier abord, ou est teuté de le juger plus sévèrement que le moderne illuminé, gui, lui, se met bonnement en scène : il croit de bonne foi avoir vu, dans la lumière divine. Le voyant de l'apocalypse au contraire en parlant au nom d'un autre serait entré dans la voie de la dissimulation. Que l'on pèse les choses de sang froid, on verra qu'il s'est servi simplement d'un artifice littéraire généralement adopté. Son zèle pour la vérité s'affirme assez par le soin de ne rien enseigner qui ne soit selon lui conforme à la révélation divine. Les disciples de Pythagore se croyaientils coupables de la moindre entorse à la vérité, en mettant sous son nom une doctrine qu'ils tenaient pour certaine, étant persuadés qu'il n'avait pas manqué de la percevoir? Ainsi jugeait-on vraisemblable, parmi les Juifs, que les grands saints de l'antiquité, dans Israël et dans Juda, ou plus tôt encore, avaient été honorés de la visite de Dieu qui leur aurait fait connaître l'avenir, comme il avait toujours fait avec ses amis les prophètes (1). L'essentiel, pensait-on, était de ne rien leur prêter qui s'éloignât de l'enseignement traditionnel sur Dieu et sa conduite envers les hommes, surtout envers Israël.

Mais de quel droit assumait-on une mission au lieu d'attendre les communications divines? On estimait que les temps l'exigeaient. Il fallait parler, il fallait ranimer l'espérance, encourager les bonnes vol ontéspar la perspective de la prochaine intervention de Dieu. L'intention était louable, le procédé ne paraissait pas contraire à ce qu'exige la vérité. S'il est permis de mettre une leçon morale dans la bouche d'un Sage comme Salomon, et les catholiques l'admettent aujourd'hui sans difficulté pour le livre de la Sagesse, était-il reprochable de déduire les leçons religieuses du passé en présentant le passé et l'avenir comme une révélation faite en des temps très anciens? La critique qui a ôté le masque à Hénoch, à Esdras, à Baruch, est souvent très indulgente pour les auteurs réels. Et c'est ainsi qu'un admirateur de Daniel, comme le Rév. Charles, opine ne pas déroger à sa haute valeur sj)irituelle en le regardant comme le premier des auteurs apocalyptiques. Il faudrait en venir là, si la personne de Daniel n'était pour rien dans son livre, de sorte que la question de savoir si le livre de Daniel est une prophétie ou une apocalypse équivaut à celle de le déclarer authentique ou écrit sous un nom supposé.

Sans trancher une question cpie nous n'avons pas à examiner ici, et en réservant, comme nous l'avons fait, l'existence certaine de morceaux émanés du Daniel de l'histoire, nous retenons cependant que, le livre

(1) Ainos, m, 7.

72 V. l'apocalyptique.

^ût-il été composé au temps d'Antiochus Épiphane, son auteur n'aurait encouru aucun blâme en recourant au seul moyen de donner à ses contemporains une leçon urgente. Que d'ailleurs il ait réellement été éclairé de Dieu comme un prophète, c'est ce que prouve sa prophétie elle-même, parfaitement réalisée, soit dans l'échec d'Antiochus, soit dans la fondation du règne de Dieu par le Fils de l'homme.

Laissons donc Daniel dans sa hauteur. Il fut le premier à envisager l'histoire mondiale tout entière comme une préparation au règne de Dieu, à souder discrètement cette splendide aurore aux espérances d'Israël, à user avec profusion de termes symboliques, à conduire le dessein de Dieu sur les hommes jusqu'au seuil de l'éternité : cela peut s'appeler inaugurer l'apocalyptique, tout en demeurant sur le terrain de la prophétie.

D'autres se sont essayés à cette tâche avec moins de bonheur. Ce sont les traits généraux de leurs ouvrages que nous voudrions esquisser. Nous avons ici en vue : le livre d'Hénoch, le livre des secrets d'Hénoch, le livre des Jubilés, divers passages des Livres sibyllins, l'Assomption de Moïse, les Testaments des douze patriarches, l'Apocalypse d'Esdras, appelée aussi le IV* livre d'Esdras, l'Apocalypse de Baruch, l'Apocalypse d'Abraham, quoique nous n'ayons l'intention d'insister ensuite que sur les ouvrages antérieurs à la prédication de l'Évangile.

Dans cette étude rapide, deux points doivent être nettement distingués : les doctrines que mettent en œuvre les apocalypses, et leur genre littéraire. Trop souvent on a confondu, et l'on a fait de certaines doctrines générales le propre des voyants. En réalité elles étaient déjà acquises et répandues, et formaient la base de l'enseignement de la morale pratique. Cependant ces applications ne nous sont connues que par les dires des rabbins reproduits dans les oeuvres postérieures avec leur caractère de cas de conscience concrets. On fait donc bien à tort de certaines spéculations l'apanage de l'apocalyptique, parce que c'est elle qui nous les .a présentées la première et plus distinctement sous leur aspect général.

§ 1. Genre littéraire des Apocalypses (1).

L'apocalypse regarde l'avenir, et surtout l'avenir des derniers jours. C'est en cela qu'elle se rattache à la prophétie, et pourtant elle s'en distingue. L'antique prophétie, compagne des destinées d'Israël, était solidement établie dans le présent. Elle dénonçait les vices, suggérait les remèdes, annonçait les crises fatales où s'exercerait le jugement de Dieu, se résolvant en miséricorde après le repentir. Isaïe flagelle les ivrognes

(1) D'après Le Messianisme, p. 39 ss.

d'Éphraïm (1), accable de ses sarcasmes Sobna, le maître de chambre (2), oppose à la réserve insolente d'Achaz l'immutabilité des promesses de Dieu (3). On le voit circuler dans Jérusalem, annonçant par son costume le destin de l'Egypte, menacée par le Tartan de Sargon. Quand l'invasion de Sennacliérib déferle sur Juda, il inspire confiance dans le salut, mais il dénonce au roi l'imprudence de sa confiance envers le roi de Babylone, plus à redouter dans l'avenir que le roi d'Assyrie (4). S'il est homme politique, puissant par sa seule parole, comme un Démosthène à Athènes, sa parole est celle de Dieu : il ne déduit pas les événements des dispositions du peuple, mais des desseins arrêtés du Seigneur, que seule la pénitence peut fléchir. Tous les anciens prophètes sont des hommes d'action et cependant le salut, promis par Dieu, affirmé par eux de sa part, était toujours le terme de cette action elle-même.

L'apocalypse ne faisait que suivre cette voie. Le voyant toutefois ne se mêlait pas en personne aux événements par un rôle actif. Les faux prophètes avaient fatigué la nation par leurs assurances précises d'événements qui ne se réalisaient jamais. Et ces événements eux-mêmes, guerres plus ou moins heureuses engagées dans un intérêt des partis ou des personnes aussi bien que pour la cause nationale, tractations diplomatiques plus ou moins droites, si souvent censurées par les prophètes, politique profane et de courte vue, tout cela;^ s'effaçait dans ces âmes religieuses passionnées pour la grande espérance de l'avenir, quand Dieu entrerait en scène. L'horizon s'est agrandi. Les petites querelles disparaissent dans les conflits mondiaux. Le voyant renonce nécessairement à être acteur puisqu'il se dissimule, il n'est plus que spectateur des scènes qui se déroulent devant son esprit.

L'univers étant le cadre, la perspective se prolonge aussi dans le temps, depuis les origines jusqu'à la fin de cet immense univers. Plus de voisins ennemis au premier plan dont on récite les noms connus dansles annales d'Israël, ou bien ces noms sont employés comme des symboles. On remonte plus haut, on va plus loin. Tout s'estompe. Les espérances ne se rattachent plus qu'à la fin des temps, ou, plus vaguement encore, à ce temps-là, à ce jour-là, à l'heure de Dieu, comme disaient les anciens.

Le témoin d'un pareil spectacle était censé dominer tous les temps.

C'était un héros des temps primitifs. On remonta à Adam lui-même, à Noé, et si le peuple d'Israël demeurait au premier plan, on mit en scène son ancêtre Abraham, ou le restaurateur du temps de la captivité,

(1) IS., XXVHI. • ..

(2) Is., xxii, 15-25.

(3) Is., VII, Il ss.

(4) Is., \xxi%, 5 ss.

14 , V. L'APOCALyPTIQ0E.

Esdras ou le confident de Jérémie, Baruch. Hénoch était le type de ces apôtres de l'au-delà. A la veille du déluge, ce grand jugement qui avait frappé rhunianité primitive, il avait été eolevé pour continuer à vivre auprès de Dieu, Il était naturel de mettre dans sa bouche les plus graves avertissements et d'entendre de lui la description des choses célestes.

Quel que soit le confident de Dieu, il avait été initié à ses secrets moins par une parole intérieure que par une série de visions. C'était une transformation de l'ancienne prophétie. Ordinairement l'envoyé de Dieu se bornait à dire : Voici ce que m'a dit lalivé... Les visions ne jouaient qu'un rôle secondaire, si brillant qu'il fût. Isaïe avait vu Dieu manifesté «t voilé par des Séraphins (1), Araos, Jérémie, et surtout Zacharie, plus récent, avaient vu en mouvement des objets qui figuraient comme symboles. Manifestés par une vision imaginaire, ces objets appartenaient cependant à la nature : c'étaient une branche d'amandier (2), une chaudière (3), un cordeau de maçon (i), des chevaux de diverses couleurs (5), un arpenteur qui mesurait un temple encore à bâtir (6). Tout cela est de la vie quotidienne, ou du moias se passe sur la terre : c'est dans le Temple qu'Isaïe a vu Dieu.

Ainsi la vision n'est pour le prophète qu'un secours accidentel pour rendre renseignement de Dieu plus sensible. La parole intérieure demeure le principal. Dans l'apocalyptique l'enseignement tout entier se donne par vision : si une parole intervient pour expliquer la vision, c'est ordinairement celle d'un ange. Et comme les choses sont encore cachées dans l'avenir, visibles seulement' par des symboles, ou par leurs types célestes eux-mêmes, la parole est impuissante à les exprimer. Peu importe d'ailleurs leur forme naturelle : il serait inutile de la décrire avec précision, puisqu'elle peut à peine donner une idée de ce qui est ineffable et incompréhensible. Aussi l'auteur aura recours à des comparaisons, à des images fort imparfaites, qui l'obligent sans cesse à protester de leur insuffisance : c'est comme un homme, comme un feu, comme de la neige.

Ainsi les choses s'éloignaient de leur réalité pour se revêtir de symboles. Et cette loi, naturelle pour des choses indistinctes par leur sublimité ou leur éloignement dans l'avenir, s'imposait même au personnage du voyant qu'on avait choisi dans le passé.

Hénoch, qui racontait toute l'histoire des Israélites, était censé l'avoir

Page 1