‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 63 sur 198 · ALEXANDRA · texte numérisé non relu

ALEXANDRA

C'est du moins ce que raconte Josèplie. Cette capitulation d'un chef militaire mourant à quarante-neuf ans au milieu de son armée victorieuse, maître de la situation depuis douze ans, parait in vraisemblcible. Assurément ses généraux auraient pris soin, par la force s'il l'eût fallu, de ne pas abandonner son cadavre à d'ignobles outrages.

Cependant tout s'explique si Jannée, décidé à laisser le pouvoir à sa femme, a compris que toutes ses inclinations la portaient vers les Pharisiens, et qu'elle se serait empressée d'accepter leur tutelle. Il valait mieux pour sa mémoire que le conseil en vînt de lui. De cette façon il fut enseveli avec les honneurs qui lui étaient dus. Son fils aine Hyrcan était indolent et peu capable; Alexandra se fit proclamer reine (1) et ne pouvant exercer le sacerdoce, elle le nomma grand pontife. Elle-même aurait pu gouverner avec les fidèles serviteurs de son époux, mais elle craignait sans doute de perdre sous la domination des hommes de guerre l'apparence môme de l'autorité, et elle préféra subir l'influence en principe plus discrète des légistes. Ceux-ci cependant n'étaient pas hommes à se contenter d'une ingérence occulte, qui ne leur eût pas permis de satisfaire librement et ouvertement leur soif de vengeance. Il semble que c'est à, partir de ce moment qu'ils pénétrèrent en corps comme docteurs de la. Loi dans le grand conseil des Juifs, réservé jusqu'alors à la noblesse et aux.: prêtres (2). Ces deux catégories figurent seules dans les anciens documents : sous Hyrcan 11 commencera la nomenclature qui nous est si familière par le Nouveau Testament: les grands prêtres, les anciens et les scribes. C'est donc sous Alexandra que les anciens scribes purent faire exécuter par des arrêts le droit qu'ils avaient fixé. D'ailleurs sous une reine dont le pouvoir était absolu, ils n'avaient pas besoin de recourir toujours aux formes légales. Ils obtinrent d'elle la mise à mort de plusieurs conseillers du feu roi.

Les anciens serviteurs, ceux surtout qui étaient des hommes d'armes, détenteurs de places fortes, sans doute aussi les chefs des mercenaires étrangers, ne consentirent pas à se laisser décimer l'un après rautre. Le plus jeune fils delà reine, Aristobule, ne demandait qu'à se mettre à leur tête, souffrant impatiemment d'être privé du pouvoir.

L'habile politique qu'était Alexandra sut rassurer les capitaines en leur

même, s'il avait été mal avec le peuple, c'était, dit-il, parce que les Pharisiens, outragés par lui, l'avaient noirci ». '

(1) Très peu de monnaies avec la légende : BASIAI2. AAE3ANA. Son nom hébreu est incertain. Wellhausen se prononce nettement pour Salma. Mais c'est la même que la femme d'Aristobule que Josèphe {Ant. XIII, xii, 1) nomme Salomé, du moins d'après quelques manuscrits. Niese préfère Salina, qui ne correspond pas aux noms employés par le Talmud, lesquels permettent de conjecturer une forme plJfûStir (cf. SaXa[ji,«|;tw, Ant, XVIII, v, 4). Cf. Schûrer, I, p. 287 note 2.

(2) Welluausen, IsraeUûisehe und Mdische GescMchte, 2« éd. p. 269 ss.

i36 VITI. LES DERNIERS ASMONÉENS.

laissant les places fortes, sauf les trois repaires qui seront si utiles àHérode, Hyrcanion (1), Alcxandreion (2) et Machéronte (3). Elle se débarrassa pour un temps d'Aristobule, en l'envoyant guerroyer dans la région de Damas où il n'eut guère l'occasion de se distinguer.

Peu après, elle se tira non moins heureusement d'une autre alerte par des politesses envers ïigrane, roi d'Arménie, qui menaçait d'envahir la Palestine, et dont les Romains la délivrèrent ensuite plus efficacement.

Mais la maladie abattit son énergie. Aristobule voulut prévenir les intrigues des Pharisiens qui consentaient à ménager Alexandra pour régner sous son nom, mais étaient devenus les adversaires irréconciliables des Asmonéens. Il s'empara des places fortes et il était déjà maître de la situation quand la reine mourut, à l'âge de soixante-treize ans.

Josèphe la dépeint comme une politique hardie, estimant le présent plus que l'avenir, c'est-à-dire réaliste dans ses desseins, mettant le pouvoir absolu avant tout, sans chercher ni le bien ni la justice pour eux-mêmes. Son jugement prouve qu'Alexandra ne se laissa pas guider dans ses préférences par des sentiments de piété. Elle en eut cependant la réputation, car les docteurs ne pouvaient oublier qu'elle avait été docile à toutes leurs suggestions.

Cette dévotion amena les bénédictions du ciel qu'on colora des teintes d'un messianisme purement temporel, caractérisé par l'abondance miraculeuse des fruits de la terre : « Sous Siméon ben Schétah et la reine Salomé, la pluie tombait les veilles du Sabbat (4), au point que le froment devint (gros) comme des reins, l'orge comme des noyaux d'olives et les lentilles comme des dinars d'or; les docteurs ramassèrent de ces grains et en conservèrent des échantillons pour montrer aux générations futures où mène le péché » (5).

De la faveur accordée aux Pharisiens il resta plus que le souvenir d'une réaction passagère. La reine révoqua l'édit d'Hyrcan qui déniait toute valeur légale aux sentences des docteurs. Désormais elles avaient donc, sinon absolument force de loi, du moins l'autorité d'une jurisprudence à laquelle nul ne pouvait contredire (6). Ce principe demeura gravé dans la conscience du peuple, et aucune réaction politique ne put l'abolir.

(1) Nous croyons que c'est une forteresse située à l'est du Mountar, au lieu nommé Mard, à quatre heures de Jérusalem, dans le désert.

(2) Le Qarn ^artabeh qui domine la vallée du Jourdain aujiord de Jéricho.

(3) Au delà de la inçr-morte; cf. L'Évangile de J.-C, p. 153, où celte forteresse est mentionnée d'après Josèphe comme le lieu de la captivité de saint Jean-Baptiste.

(4) Moment où les Juifs ne voyagent pas et où elle est donc bien reçue par tout le moude; en fidèle observatrice de la Loi, la pluie s'arrêtait le jour du sabbat.

(5) Derenbourg..., p. 111.

(6) Ant, XVI, XVI, 2 : « elle rétablit toutes les coutumes que les Pharisiens avaient introduites d'après la tradition des ancêtres et qui avaient été supprimées par son beau-père Hyrcan ».

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