PARABOLES DOGMATIQUES
Sur le jugement dernier.
Antonin disait un jour à Rabbi : « Il me semble que l'âme et le corps peuvent réciproquement décliner le jugement dernier, le corps alléguant : « C'est l'âme qui a péché, et la preuve, c'est que, depuis qu'elle m'a quitté, je ne suis plus qu'une matière inerte, » et Tâme répliquant ; « C'est le corps, au contraire, qui a fait tout le mal, et la preuve, c'est que, depuis que j'en suis débarrassée, je ne fais que planer dans les régions éthérées
(1) GommenUire k U Miichoa, préfacé, IV« parUe, Derascholh. Cf. la préface an chap. 1 1 de Sanhédrin.
comme les esprits pnrs/» Rabbi lui répond par la parabole snivanle : a II y avait une fois un roi qui avait confl6 la surveillance de son jardin à deux gardiens, dont Tun était aveugle, l'autre paralytique. Un beau jour, le roi vient visiter son jardin. Mais, 6 douleur! il le trouve tout saccagé, les beaux fruits tous arrachés et disparus. « Qu'avez-vous fait de mon jardin? s'écrie le roi furieux. Que sont devenus mes beaux arbres, mes fruits précieux entre vos mains?— Seigneur, répond l'aveugle, certes, ce n*est pas moi qui ai fait le dégUt : comment pourrais je m'emparer de ce que je suis incapable de voir? — Maître, poursuit le paralytique, c^ coup sûr ce n'est pas mot que vous puissiez soupçonner, moi condamné à Timmobilité, moi privé de Tusage de tous mes membres! — Ah ! c'est comme ça que vous prétendez m'en imposer? répliqua le roi. Prenant alors le paralytique et le plaçant sur le dos de l'aveugle ; « Voilà, dit-il, comment vous avez volé mes fruits. » Dieu n'en agira pas autrement, termina Rabbi, pour constater la complicité de r&me et du corps (1). »
Sur rami le plus fidèle et le moins apprécié de Vhomme,
Un homme possédait trois amis sur le degré de sincérité et de dévouement desquels ses yeux de chair se méprenaient étrangement, jusqu'au jour où le malheur vint lui dessiller les yeux. En effet, menacé subitement d'un grand danger où un secours efficace et immédiat lui devenait indispensable, il s'adressa tout d'abord au premier de ses trois amis, à celui sur lequel il croyait pouvoir compter le plus. Mais il est très-froidement reçu, et le prétendu ami lui refuse net. Il s'adresse alors au second, qu'il tenait en moindre affection; celui-ci lui fait un accueil moins repoussant, et lui offre un secours inefficace, qui ne pourrait le sauver. C'est alors qu'en désespoir de cause il va trouver son troisième ami, le moins sûr, le moins fidèle en apparence, et lui expose sa situation. Quelle est sa
(1) Talmnd, Sanhédrin, fol. 9t.
surprise quand ce dernier, ne se bornant pas à lui faire un accueil des plus sympathiques, met à sa discrétion ses conseils, son influence et sa bourse, enfin le tire bravement du péril qui le menaçait! Eh bien, tout homme, dans le cours de sa vie terrestre, est entouré de ces trois amis, qui sont : la fortune, la famille et la pratique du bien. Au moment de nous en aller dans l'autre monde, cette fortune, ces richesses, ces trésors, que nous avons tant caressés, choyés, aimés ici-bas, sont les premiers à nous abandonner ; ils se dispensent de faire un seul pas pour nous témoigner leur sympathie. La famille, « femme, enfants, parents de tous les degrés, » qui occupent la seconde place dans notre affection, se contentent de nous accompa^er jusqu'à la tombe, où ils prennent congé de nous, après nous avoir prodigué des regrets stériles et souvent menteurs. Reste la vertu , la pratique du bien , les bonnes œuvres que nous avons pu accomplir sur la terre, que nous n'aimions guère, que nous cultivions le moins possible, dans lesquelles nous voyions des ennemis bien plus que des amis. Seule, cette vertu dont nous faisions si peu de cas nous offre un concours sans réserve, nous suit partout, au fond de la tombe, au seuil de Téternité, devant le trône du juge suprême, plaidant notre cause, enflant nos mérites, atténuant nos fautes, et n'ayant de cesse qu'elle n'ait obtenu notre acquittement et notre admission aux félicités éternelles (1).
Sur le danger de se laisser surprendre par la mort.
Un roi avait prévenu ses serviteurs qu'ils allaient tous être invités à un festin splendide, dont il ne jugea pas à propos de fixer Je jour. Il y avait là des sages et des sots qui suivaient une ligne de conduite tout opposée. Les premiers se disaient avec raison : « Manque-t-il quelque chose dans le palais du roi? Le repas peut avoir lieu d'un moment à l'autre; hâtonsnous donc de préparer nos plus beaux habits; que tout soit
(1) MldraMh, PfMimei.
propre; qu'il n*y ait ni tache ni grain de poussière; soyons prêts, en un mot, à figurer dignement au banquet royal. »
Les sots, au contraire, se disaient : <t Oh ! nous avons bien le temps ; un festin royal ne s*improyise pas. » Ils ne se livrent donc à aucun préparâtif, s'en remettant toujours de ce soin au lendemain. Qu'arrive-t-il? Tout à coup, les hérauts du roi Tiennent quérir les invités : les sages, qui s'y étaient préparés de longue main, se présentent devant le roi dans une attitude des plus convenables, tandis que les sots, pris à Timproviste, accourent dans leurs vêtements journaliers, tachés, souillés, indignes de mettre le pied dans le palais du prince. Celui-ci fait grand accueil aux sages, les félicite de leur digne et noble attitude, mais se montre très-irrité contre les sols. Il dit aux premiers : a Mangez, buvez, réjouissez-vous. » Il dit aux derniers : a Quant à vous, qui avez employé si mal à propos un temps précieux, vous serez, pour votre punition, condamnés à assister au banquet, mais sans pouvoir y prendre part (1). » Le roi, c'est Dieu; les sages, ce sont les justes; les sots, ce sont ceux qui ne songent jamais à leur salut ; les vêtements beaux et propres, ce sont les bonnes œuvres; les habits malpropres et souillés, ce sont les passions grossières et brutales ; et le banquet royal, c'est la vie future.
Sur le recueillemeni qui doit accompagner la prière.
Un homme pieux priait un jour avec une dévotion et un re- . cueillement tels, qu'un prince venant à passer et l'ayant salué, il oublia de lui rendre son salut. « Gomment, malheureux, s'écrie le prince furieux, oses-tu manquer à ce point au respect qui m*est dû? Je ne sais ce qui me retient de venger mon injure dans ton sang! — Permettez-moi, ô prince, de me défendre, répond l'homme pieux. — Parle, dit le prince. — Si vous, tout prince que vous êtes, vous vous trouviez en présence d'un roi, et qu'un homme vous saluftt, oseriez-vous bien vous
(1) Talmod, SdibMh, fol. Ai.
retourner pour lui rendre son salut? — Assurément non. — Et si vuus Posiez? — Dans ce cas, je payerais probablement de ma lôte Toffense faite à la raajoslé royale. — Voilà ma défense, ô prince : si vous craignez à tel point le déplaisir d'un roi terrestre, dont la majesté, aujourd'hui souveraine, sera peul-ôlre demain la proie des vers, et au ressentiment duquel vous avez mille moyens d'échapper, vous voudriez que, interrompant ma prière pour saluer un simple mortel, je m'exposasse à manquer au respect et à la vénération dus au roi des rois, à la majesté divine qui subsiste éternellement, et contre le ressentiment de laquelle il n'est ni abri, ni refuge, ni retraite possible? — Vous avez raison, dit le prince, allez en paix (1). »
Sur les souffrances d'Israël,
Un hérétique disait un jour à un célèbre rabbin : a Expliquez-moi, je vous prie, le texte prophétique ainsi conçu : « C'est parce que je vous préfère à toutes les familles de la « terre que je vous punis de tous vos péchés [i], » Qu'est-ce à dire? Parce que Dieu vous aime, vous êtes si souvent punis; l'amitié se traduit-elle donc par de constants châtiments? » Le rabbin lui répondit par la parabole suivante : « Un créancier avait deux débiteurs lui devant une somme égale, payable à la même échéance. Du premier il îicceplc de petits à-compte, et lui facilite ainsi les moyens de s'acquitter; du second il n'ac- • cepterien avant l'échéance, mais à l'échéance il exige rigoureusement toute la créance. Lequel des deux débiteurs est le plus ménagé, le mieux traité? Evidemment, c'est le premier. Eh bien, c'est parce que Dieu aime Israël qu'il se fait payer par lui pelit à petit, plutôt que de l'accabler tout d'un coup de tout le poids du châtiment (3). »
(I) Talmud, Dcrachoth, fol. 33 et 53. (3) Ttlmiid, AbodaZ«ra, fol. 4.
(S) Amoi, in, 9.