I. Commencement du cycle théohgique
Noas rappellerons tout d'abord robservation déjà présentée à propos des débuts da cycle de la tradition (i), à sayoir que les révolutions dans Tordre religieux ou moral ne correspond dent pas à des dates précises , ni ne se laissent asservir aux exigences de la chronologie. Aussi allons-nous voir poindre à rhorizon le nouveau cycle , que nous appelons le cycle théologique, en pleine période des Guéonim, sous le gaonat de Tillustre Rabbi Saadia Elfayoumi. Il est intéressant de remar-quer que ce nouveau mouvement religieux surgit également en Babylonie, et que, comme celui de la tradition, il aura son expression dans une langue profane, mais sémitique, et ce sera Tarabe qui se substituera, comme langue vulgaire-, à Tancien chaldéen. C'est un nouvel argument, ce nous semble, en faveur de luniversalité de la doctrine du judaïsme, qui sait se servir indistinctement de Tune ou de Tautre des langues dominantes, et en faire comme les organes de la langue sacrée et de Tintelligence des livres saints. C'est là, du reste, une ancienne tradition qui ne s'applique pas seulement aux dialectes de l'idiome sémitique, mais s'étend aux langues japhétiques, qui, d'après la prédiction de Noé, doivent trouver asile dans la tente de la
(l) Voir II«ptrU«, I, le9 Trou deniert PropkèUê.
race de Sem (4). Quant à 1 arabe, il élail alors Tidiome le plas propre à exprimer les idées nouvelles qui allaient passer de la philosophie musulmane dans la théologie Israélite. C'est en effet la philosophie arabe qui donna le branle à renseignement rabbinique et le fit entrer dans une nouvelle voie.
C*est à bon droit que Saadia est généralement reconnu comme le fondateur du nouvel enseignement, au triple point de vue de Texégëlc , du polémiste et du théologien proprement dit. Comme exégète, il renouvelle la science du Thargoum en substituant aux paraphrases cbaldaïques, qui devenaient une langue morte depuis les conquêtes rapides de Tislamisme, sa traduction et ses commentaires arabes, restés célèbres dans tout le judaïsme oriental. Ses traductions trahissent partout ses préoccupations dogmatiques, et le soin jaloux d'interpréter les textes, parfois en y faisant violence, dans le sens des principes fondamentaux, notamment de Tincorporéiié de Dieu, dogme déjà mis hors de page par Onkelos, de i*unité absolue de Dieu et de la spiritualité des expressions figurées si nombreuses dans les prophètes (2). Ses traductions n'étaient donc rien moins qu'une sorle de restauration de la science de rÉcriture et de rinstruction populaire. Ce serait déjà un titre suffisant pour ce maitre à la reconnaissance de ses contemporains. Comme polémiste, il combattit la secte des karaïtes, qui, depuis les tentatives de séparatisme faites sous les auspices d'Anan, paraissait avoir fait quelques progrès et pouvait devenir une source de troubles, sinon de sérieuses menaces, pour Tunité de croyance. Saadia relève fièrement le gant jeté par Hlwï Hakaibi, qui était sans doute le chef et Torgane des dissidents. Mais son œuvre essentielle, celle qui consacre son nom, qui fait époque dans Thistoire du judaïsme comme point de dé-part d'une évolution religieuse, c'est son livre intitulé : Des Croyances et des Opinions (Haëmounoth Wehadéolh), le premier ouvragQ didactique sur la théologie, le premier traité
(I) Genèie , IX, 37 ; Talnad , MegallU, (9) Voir la notice rar Stadia de S. Maok. loi. 9.
écrit ex professa sur les dogmes et les principes fondamenlaax da jadaisme. Dans cet ouvrage môme, on retrouve sous le théologien Texégète et le polémiste ; mais c'est le théologien qui domine; c'est par cette œuvre que Saadia est créateur, chef d'ëcole, de la grande école qui produira les Ba*hya, les Khozari, les Halmonide, les Àlbou, les Erama« etc., etc.
II. Des élemetits constitutifs de V école théologique. Sépanitioii théorique du dogme d'trec le culte.
On ne saurait parler de la constitution de Técole théologique sans chercher à en déterminer les caractères qui la différen-^ cient des écoles précédentes et lui impriment son cachet d'originalité.
Qu'est-ce donc que cette théologie nouvelle, et pourquoi se distingue-t-elle de celle de la Bible et de la tradition? La théologie , c'est la science des dogmes et des principes fondamentaux, c'est-à-dire la théodicée dans ses différentes parties, étodiée à part, dégagée du culte , de la législation pratique, et même de la morale, mais néanmoins fondée sur la Bible et sur la tradition, bases primordiales en dehors desquelles il n*y à point de stabilité dans l'ordre religieux.
Nous avons vu comment, dans la Bible d'abord et dans là tradition ensuite, tous les genres sont pour ainsi dire confondus; nous avons TU, jetés dans le même creuset, comme les métaux en fusion, dogme, morale, culte, histoire et législation; nous avons reconnu que tel est le caractère général des œuvres soit de la révélation directe, soit de l'inspiration divine, caractère que l'on retrouve à l'origine de toutes les initiations religieuses. Mais il devait venir pour le judaïsme, comme elle est venue ailleurs, une époque où l'analyse remplacerait cette synthèse primitive, oà l'ordre et la méthode seraient appliqués à la classification de ces importantes matières, et cette époque devait coïncider avec le progrès de l'influence philosophique,
car la méthode est une conquête de la philosophie; elle est Tan de ses meilleurs titres, tant dans Tantiquité que dans les temps modernes. Aussi, dès que la philosophie arabe se mit en contact avec le judaïsme et gagna sur lui quelque inDuence, celui-ci, dont nous avons signalé à diverses reprises la puissance d*assimiIation, celui-ci s'empressa de s'approprier cet instrument de la méthode, sépara la théologie des corps avec lesquels elle se trouvait amalgamée, et commença par poser les fondations d'un monument spécial. Saadia comprit que pour étudier la théologie avec fruit il faut Tétudier seule ; il pensait qu'une importance au moins égale à celle du culte lui était due, que c'était le vrai moyen et de la relever aux yeux de tout le monde, et de fixer sur elle Tattention et les méditations des savants. Et ce n'était pas là une tâche facile, car, malgré les principes de la Bible sur les dogmes, développés et commentés par la tradition, l'enseignement de la théologie proprement dite n'existait pas, du moins comme une science exotérique et tombant dans le domaine public. La vogue, comme on dit vulgairement, était pour le culte et les controverses que soulevaient ses applications. Il fallait certes une initiative vigoureuse pour remonter contre le courant et faire passer la théologie, du rang secondaire qu'elle occupait, nous ne voulons pas dire à la suprématie, l'ambition de nos premiers théologiens ne visait pas si haut, mais à une sorte d'égalité avec la Halacha. C'est ce qu'a tenté Saadia dans son livre Des Croyances et des Opinions^ exclusivement consacré aux plus hautes spéculations sur les dogmes, tels que la création ex nihilo^ le monothéisme, l'immatérialité de Dieu, la révélation, le mérite et le démérite ou la responsabilité humaine, la Providence, le libre arbitre, la spiritualité de l'âme, la venue du Messie , la rémunération future et la résurrection.