Le Jugement dernier
coiffées de nuées, les palais somptueux, les temples solennels, ce globe immense lui-même et tout ce qui s'y trouve, se dissoudront un jour, sans laisser plus de traces que le spectacle immatériel qui vient de s'évanouir! Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les songes et notre pauvre vie roule dans une hallucination . .
Le nuage sur l'étang.
oici longtemps déjà, il me semble, que je suis venu à cette ambulance claire... Soldat, j'ai été blessé, il y a deux ans et, de nouveau, il y a dix mois. La semaine passée, on m'a conduit ici, brûlé par la fièvre, mordu par une misère inconnue
Ma mère, mon fils et ma femme, mon frère et mon ami, suivent, de la triste rive qui nous sépare, mon interminable naufrage dans la tempête soulevée. Je n'ai pas encore trente ans. Comme je souffre, aujourd'hui !
Nous ne sommes que trois malades, dans cette salle blanche. Lazare Maillezais couche, à ma droite, sous la clarté de la grande fenêtre. C'est un jeune homme doux et faible, au visage creusé, jauni, séché. La plus tendre fraternité nous a liés, dès notre première rencontre. Sa voix brisée, chantante et voilée, calme les fièvres du soir.
Jean Bryons ne peut plus quitter le lit étroit qu'il occupe dans le coin le plus sombre de la chambre. 11 parle haut et rit, de toute sa figure empourprée et blonde. 11 sombre, peu à peu, dans un abîme de duvets, de tiédeurs et de pâmoisons. D'un flot paresseux, son sang appesanti et huileux bat doucement ses veines. Pendant des heures, tout se fond, autour de lui, ondule et s'élève en vapeurs lumineuses. Et quand la lucidité lui revient, il gémit de désenchantement...
Lazare Maillezais est mort, ce matin. Son agonie, douloureuse et lente, m'a troublé, blessé, à la façon d'une clarté
insistante et trop dure. Je ne pouvais me lever de mon lit, pour consoler Lazare, ni essuyer la sueur de son front.
Mais sa souffrance m'entourait, si tenace, qu'elle s'installait en moi, comme elle était en lui, et ma sensibilité tremblante et étalée accueillait l'étrangère comme sa propre fille.
Nous avons monté, ensemble, une sorte d'escalier interminable... Tout cassés de fatigue, tout épuisés de fièvre, nous nous hissions sur les hautes marches innombrables, enlevés par une force mystérieuse. J'aimais tant Lazare, que je l'ai suivi, de tout mon cœur ouvert, sur ces routes difficiles et qu'il est entré dans la mort, encore enveloppé de ma présence.
Dans le jardin de l'ambulance, au bord d'un étang ensommeillé, se trouve une tour pointue, habillée de lierre et dont on a fait la morgue. On y a placé la dépouille de Lazare. C'est là que Jean Bryons et moi sommes allés, exténués et vacillants, revoir, une dernière fois, celui qui fut notre ami. Une ombre dense de velours noir flottait autour des fronts pâles. Nous restions debout, hagards. Tout à coup, il me sembla que je ne pouvais plus partir, qu'un poids inconnu accablait mes épaules, que j'étais enchaîné par une étreinte farouche et sacrée... Mais Jean Bryons m'entraîna et je retrouvai les scintillements du dehors.
Alors, de mes yeux clignotants, j'observai que Bryons était autre. 11 paraissait plus fort. Son pas n'était plus chancelant. La volonté armait son regard. Je lus, sur lui, la satisfac-
tion de respirer encore, l'orgueil étrange qu'il éprouvait de se comparer à celui qui n'était plus...
Une heure plus tard, nous enterrions Lazare Maillezais. Pour nous rendre au cimetière, nous avons été obligés de suivre le petit chemin sinueux qui serpente autour du lac. Le cortège funèbre se reflétait sur les eaux vertes et moirées du canal engourdi. Fresque déformée, aux personnages très allongés, qui se déroulait entre les rides concentriques de l'étang. Un voile de brume adoucissait les couleurs réfractées. Les contours frissonnants et vaporeux glissaient sur le bassin terni, plongeaient pour reparaître encore... La procession flottait sur le vivier mélancolique comme un long nuage effiloché par le vent...
Jean Bryons va beaucoup mieux. 11 a ouvert la fenêtre et regarde, au loin, les ombres sautillantes des passants. 11 crie ses impressions, joyeusement. Je ne l'écoute plus. Mon cœur, aux battements sourds et précipités, m'empêche de l'entendre. C'est sur moi-même que je me penche et médite.
Depuis quelques heures, il me semble que tout mon corps est rompu, délié, répandu, que le sang s'est écoulé de mes veines, qu'en moi une source est tarie. On dirait que ma chair n'appuie plus sur le drap blanc, qu'elle a je ne sais quoi de dispersé, d'aérien, que les rayons de clarté la traversent et l' éparpillent...
Je me suis regardé dans un petit miroir, et une angoisse lourde et obscure me piétine et m'étrangle... Je ne me recon-
nais pas! La glace me renvoie une image étrangère! Ces traits altérés ne sont pas à moi ! Je m'observe de plus près, avec une fureur insistante. Masque posé de travers sur mon âme, masqueravagé par des griffes invisibles, masque trempé d'ombre, rongé de rouille, taché de nuit, pourquoi es-tu sur moi? La poussière, le soufre et la moisissure corrodent mon visage. Ma peau grisâtre, sillonnée de rides nouvelles, tendue par les os qui pointent, retombe comme une draperie défaite. Lèvres sèches et bleuies, yeux plombés et vitreux, nez pincé, cheveux ternes, j'étudie avec amertume tous les éléments inexplicables de cette face ombrageuse et ruinée. Les pommettes gardent encore un feu rose qui s'éteint, comme d'une clarté placée dans une lanterne de papier sombre. Et ces yeux ne veulent plus accepter la lumière.
J'essaye de retrouver quelques traces vivantes de ma figure d'autrefois, pleine de soleil et de vent. Je scrute, en vain, cette physionomie livide, hallucinée et noyée de brouillard.
Je m'acharne sur l'énigme et le néant. Cette face terreuse demeure impénétrable. Elle est à moi, elle est moi-même et, cependant, elle me déconcerte et me trouble, la ténébreuse !
Quel incendie l'a traversée? Quel poison l'a corrompue? Quel tortionnaire a plaqué, avec cette dureté, la cire et la cendre, sur mes tempes ardentes?
J'approche de mes yeux le miroir jusqu'à sentir, sur ma chair, le verre frais et lisse. Et, subitement, la lucidité me frappe et m'inonde. Cette face brunâtre, qui se réfléchit sur ma
glace, je l'ai déjà vue à mes camarades moribonds, à mes nombreux compagnons brisés d'agonie, aux chers évadés de l'existence. J'ai tant souffert avec eux, notre fraternité était si passionnée qu'ils ont emporté, dans la tombe, les morceaux de ma vie et que j'ai détaché de leurs cadavres les voiles paisibles de leur mort. Personne n'a pu dénouer nos liens et la forte étreinte persiste.
Non, mes amis, je ne suis plus séparé de votre affection. Nous avons, pendant cette guerre, vécu si âprement ensemble, dans une communauté si serrée, que je n'ai pu vous quitter devant le sombre rivage. Je suis resté avec vous, près de vous, dans cette agitation qui ne voulait pas me lâcher, dans ce délire de la matière qui continuait de me soulever. Maintenant, plus rien ne nous divise. Je m'enfonce, moi aussi, dans la nuit de votre départ.
Mais, pourquoi ma poitrine halète-t-elle encore, pourquoi mon cceur continue-t-il de battre et mon sang de courir dans les artères? Je tâte mes bras desséchés, je touche mes jambes moites et convulsées pour me convaincre que je vis toujours, que le mouvement n'a pas déserté ma carcasse. Ah ! visage rigide et supplicié, tu mens ! La chaleur et la houle de mon corps te renient et te confondent.
Le soir frôle, à présent, les fenêtres. Le docteur Crépin est entré dans la chambre. Il m'ausculte, chaque jour, à la même heure. Mais, aujourd'hui, sa visite a, pour moi, une signification exceptionnelle et lancinante. Je suis, avec une fer-
veur rusée, chacun de ses mouvements qu'il veut calmes. Et l'épouvante me cingle et me terrasse quand j'interprète l'expression de ses traits bouleversés et les inflexions de sa voix qui sait feindre.
— 11 faut retourner chez vous. Partez le plus tôt possible. Je vous obtiendrai rapidement un long congé de convalescence. Vous reverrez les vôtres. Et dans l'atmosphère où vous avez été heureux, auprès de vos parents, vous guérirez plus vite qu'ici, vous guérirez tout à fait.
11 parle sans véhémence. Mais derrière le rideau sonore des mots, la pensée vaine m'implore et m'offense. Son discours souriant me déchire. Le faux espoir qu'il fait couler, crie à mon oreille l'impuissance, l'abdication, l'accablement.
11 vient de prononcer l'arrêt atroce. C'est fini. Je comprends. La grande douceur cruelle de la terre m'enlace et m'absorbe.
Le médecin est sorti. 11 a laissé entr'ouverte la porte, dont l'ombre traîne sur le parquet comme un tapis de fraîcheur. Je vois de nombreuses silhouettes bouger. Pourquoi tous ces hommes sont-ils assemblés, là, près de moi ? Leur rumeur me blesse. Je sens leur présence inquiète et misérable battre les parois de ma chambre, comme le flot d'une mer agitée frappe un navire qui coule...
Jean Bryons est rentré brusquement. 11 m'annonce qu'il ne couchera pas, cette nuit, dans notre salle. 11 repart en chantant...
Je presse, contre moi, la tristesse. Je suis cloué dans la solitude, comme dans un cercueil.
Un dernier rayon erre sur ma tête. Alors je reprends le petit miroir fatidique. Et je regarde, je regarde! Je me grise de mon image affreuse et fugitive... Je sens bien que j'ai été arraché aux vivants, que j'appartiens déjà à un autre monde. Ma chair s'accroche désespérément à l'âme qui gagne le large.
Allons, en route! Je me sens poussé, barque fragile, sur un océan étincelant et glacé. O ma jeunesse impétueuse ! Mon corps, pourquoi t'attaches-tu encore à moi? Tu es là, frémissant comme un pavillon lacéré qui ne tient plus à la hampe que par un fil... Je veux te quitter, squelette, comme on quitte un grand amour indigne... Et je souhaite un long voyage désespéré !
Je vois encore, dans la glace argentée, mon visage décharné, mon visage hâve de mort... Les fumées du soir brouillent ses contours... 11 glisse sur l'eau dormante du miroir, comme tout à l'heure le nuage sur l'étang... 11 s'efface, puis reparaît et s'efface encore.
Désormais, tu n'es plus, ô matière vivante ! Ch. Baudelaire,
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante. Spleen.
Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux ; Tin vieux sphinx ignoré d'un monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche "Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.
Voix reconnues.
t j'ai eu la force de revenir dans ma pauvre maison. Un désir suprême et fou a remorqué ma lourdeur mouvante. Et me voici amarré au quai familier de ma demeure.
Les rideaux bleus frissonnants, la grande masse noire et prosternée du piano, les livres confiants et fidèles, la petite terrasse perdue dans les vapeurs du jardin me font mille signes profonds d'amitié. Ah ! comme nos liens sont forts et doux Où que je me tourne, je ne vois que regards fraternels et mouillés, accueils frais et tendres, extases et ferveurs. Je suis mêlé à toutes les choses du monde, j'habite toute l'atmosphère de la terre, je suis délié et diffus et ma sève s'est versée dans le courant limpide de la nature.
Les erreurs et les maléfices, les divagations, les sacrilèges, le fanatisme et la férocité qui encombrent et dirigent l'âme, dédaigneux de ma fragilité, ont déserté ma vie qui ne veut plus se défendre. Aucune humiliation n'alourdit ma délivrance. Je suis suspendu dans une pureté de cristal. Et l'univers se reflète en moi comme en un miroir que plus rien ne ternit.
Le vocabulaire hurlé des hommes m'est inintelligible, à présent. Mais le silence, le silence imprégné d'harmonie me parle avec mille voix pénétrantes et justes.
Ma mère est devant moi. Inutile et sainte gardienne! Elle pressent la mort qui me submerge, que je suis déjà loin de la folie des hommes et ne m'intéresse plus à leur cruelle aventure terrestre. Et elle tourne autour de moi, la suppliante qui m'a
donné le jour. Va, pauvre vieille, tu peux cacher tes larmes et faire sourire ton visage dévasté. Tes gestes sont des cris et tes attitudes exténuées des imprécations.
Cher et tragique mannequin que l'instinct maternel toujours agite ! Sa présence est double à mon âme. De son être, enveloppé des brumes de la chair, se détache un autre être, vaste et profond, et qui me jette, à la face, sa vérité d'orage.
De tous les hommes, de tous les animaux, de toutes choses, jaillissent maintenant, l'intimité fascinante et le secret. Les certitudes viennent à moi, du fond de chaque forme, et s'inclinent, enfin conquises.
Le voile pesant qui couvre la nature se soulève et révèle les réalités insoupçonnées. Je me promène dans la forêt des rythmes, des lueurs et des essences. Et tous les masques insensés, tous les éléments chargés de glèbe font éclater leurs apparences et me versent leurs confidences fondamentales et palpitantes.
Je suis ouvert à la grande rumeur de l'univers. Je me penche sur l'infini et me penche sur chaque humble atome. Toute chose a un langage, ici, et toute chose a une harmonie dont je sais, aujourd'hui, m'emplir. Pourrais-je dire, avec les cris hostiles des hommes, les aveux furtifs du monde, le chant des permanences et les appels des profondeurs ?
Ma mère veut placer un peu de joie sur le réseau de rides
qui creuse sa figure douloureuse. Mais elle sait, je le vois bien, qu'une force implacable m'a ravi, que j'ai abordé ailleurs et que je ne traîne plus, auprès d'elle, qu'un souvenir respirant... Elle désire montrer son bonheur de me retrouver. Et la pensée qui la hante jonche sa parole claire et douce, ou s'élance sur moi. Elle se tait. Et cependant, tout ce qui est incarcéré en elle me secoue, m'adjure et me crie :
— Mon enfant, ne m'abandonne pas. Tu es mon apaisement et ma passion. Tes souffrances me brûlent plus fort que toi-même. Mon intuition maternelle s'affole de tout ce qu'elle découvre en toi. Je comprends que tu n'es plus attaché aux formes matérielles qui t'entourent. Je suis frappée par tes désirs insondables et tes nouvelles aspirations Mais moi, moi tu ne peux pas me délaisser ! J'ai tout pardonné au sort pour que tu me naisses et te développes. Je veux lutter contre les forces obscures et contre toi-même pour t'arracher à l'abîme et te garder.
« Si tu pars, c'est le meilleur de moi-même qui s'en va. Tu es la fleur de l'arbre de mes artères. Les mêmes racines nous ont nourris. Et les entrailles d'une mère meurent avec celui qu'elles ont porté.
« Comment revivre encore, comment ferai-je pour souffrir moins, alors que j'ai déjà tant souffert ? Me voici devant toi, mutilée, sanglante, vidée d'espoir et de joie ! Ah ! traîne-moi dans ton exil, emmène ma fatigue et ma détresse. Puisque tu ne retardes pas ce voyage sans retour, donne-moi ta main morte. Partons ensemble. Dans les espaces et les ténèbres où
tu te hasardes, je saurai encore veiller sur ta perpétuelle faiblesse, haïr tes adversaires, adoucir ta destinée. Non, tu ne veux pas, tu ne peux pas... Mes clameurs ne crèveront-elles donc pas le ciel? Ecoutez-moi, puissances injustes, étrangères insensibles ! Vous n'avez donc pas pitié du désastre des femmes? Ne me déchirez pas ainsi! Comment subsister avec ce fardeau d'agonie qui écrase ma poitrine et envenime mon sein ? Ne voyez-vous donc pas qu'il est mon corps et ma vie, et quand vous l'ensevelissez, c'est moi-même que vous étouffez sous la terre. Ah ! mon souffle n'est plus qu'un râle et ma voix un sanglot...
« Mon fils, je suis si faible, si fatiguée, si pauvre.. Ton départ est pour moi l'amputation, l'écartèlement. Ta tombe deviendra mon bûcher... »
Le cristal de l'atmosphère ne me sépare plus des êtres ni des choses. Je suis sur eux et je pénètre en eux. Plus de dissimulations, d'épaisseurs, ni d'énigmes. Les intentions et les pensées se croisent dans l'air et je peux suivre, visibles, leurs courbes étincelantes.
Elle est là, près de moi, celle qui fut ma fête heureuse et troublante. Ma femme, plus chargée d'ardeurs que l'été, rôde dans ma chambre.
Ses bras, — chaudes et aériennes écharpes, — sa chevelure, — noire source d'odeurs, — son corps de grâce et de charité, — amphore de sel et d'ambre, — composent, toujours, un brûlant enchantement. Songe, ma chère, que moi
disparu, tes pieds impatients et libres te porteront à d'autres voluptés, à des étreintes inéprouvées...
Tu me retiens donc encore, colonne d'encens, tige flexible?
Mais, d'elle aussi, la révélation attendue s'épanche et m'effleure. La dolente et la mystérieuse de toujours me livre sa vérité pensive.
— Pourquoi m'observes-tu comme un mauvais juge qui raille? Je t'ai aimé... Tu étais ma fraîcheur et mon blé nourrissant. Et tu me fuis, pâle étranger! Où as-tu pris ce regard rêveur et dérouté qui me poignarde ? L'arc de tes lèvres que je baisais m'envoie une flèche trempée de poison. Oh! dévisage-moi encore de tes yeux d'amant, de tes yeux attractifs et avides.
« Tu m'as brûlée, vieillie, tordue. Mais je me réfugie encore en toi, comme une suppliciée qui demande un plus long martyre.
« Que tu es lointain, déjà! Ne te détourne pas ainsi, mon bien-aimé. Tu ne me parles pas. Mais j'écoute encore autour de toi, le bruissement de mes plus beaux souvenirs. Oh ! je sens que tu es perdu. Donne-moi tes accents, tes élans suprêmes afin que je succombe et t'enivre encore. Jusqu'à la fin, je veux t'être un consentement et une renonciation.
« Que vais-je devenir sans toi, mon amour? Nous nous étions si bien compris, si fortement mêlés, que je ne peux plus effacer ton empreinte. Sur mon visage, c'est ton visage que je découvre et ton regard a dérobé mon regard.
« Si plus tard, bien plus tard, d'autres hommes m'appro-
chent, je ne pourrai les considérer qu'en tant qu'ils me rappelleront que tu as existé et que tu m'as aimée. Qui me rendra tes nobles fièvres, ta douceur envahissante, ta vigilance orgueilleuse? Moi aussi, je suis ruinée, blessée. Pourquoi as-tu fait de moi une femme et une mère si tu me dis un si rapide adieu et t'enfonces dans l'inconnaissable ? Quelle passion nouvelle te reprend à moi ? Quelle femme mystérieuse t'attire et me brise? Je suis jalouse d'elle et de tout. Je voudrais me tuer avec toi et tuer la mort... »
Mon fils joue timidement dans le jardin. Il n'a que sept ans. Mais il comprend déjà quelque chose du drame invisible qui nous heurte. Parfois, il s'arrête, lève ses yeux purs de mon côté. Puis, les sourcils froncés, avec un étonnement poignant, il m'examine, à travers les vitres brillantes. Quelle idée éclabousse son âme commençante et prompte ? Mon tout-petit connaît-il déjà l'amertume des ruptures, des absences et de l'inexorable passage? Son génie enfantin s'échappe de sa turbulence et vient prier à mon chevet. C'est d'une voix sérieuse, déjà avec des expressions d'homme, qu'il déroule sa pensée, demeurée si puérile.
— Père, qui, toujours, pardonnes, débats-toi, ne te laisse pas prendre, reste auprès de nous. Mes petits bras sont trop faibles pour te retenir. Je m'accroche à toi désespérément et je pleure parce que tous pleurent autour de moi et que je ne peux pas encore tout comprendre.
« Tu attristes mes jeux. Et je n'ose plus rire fort, comme autrefois. Tu mets le souci et l'ombrage sur mon front blond.
Mon cœur menu est déjà si lourd qu'il me semble que je ne peux plus le porter. Je ne sais plus courir sur les grandes allées sableuses. J'ai peur de tout. Je ne me risque plus dans les futaies. Je ne saute plus les tas de feuilles mortes. Je ne me bats plus avec le gros chien. Et, toutes les nuits, j'ai des rêves cruels et peuplés de monstres.
« C'est ta faute, méchant père, qui fais sangloter maman et mes grands-parents dans tous les coins de la maison. J'avais une telle confiance en toi. Tu étais, pour moi, le plus fort et le plus grand des hommes. Quand tu me tenais dans tes larges mains chaudes et brunies, les gnomes et les sorciers ne m'effrayaient plus . Nous sortions victorieux des magies et chassions les sortilèges. Et je voulais rester toujours avec toi, pour te ressembler.
« Quel complot t'arrache à notre tendresse? Pourquoi amasses-tu cette tristesse hostile sur ta figure inaccoutumée? Oh ! tu ne vas pas écarter de ton chemin le petit garçon que tu disais aimer si fort Tu veux m'abandonner, dis ? Je vais donc rester seul, sans ta puissance, sans ta protection, en butte aux mauvais traitements, aux laideurs, aux violences. Peut-être, les brigands vont-ils m'assaillir, les ogres me dévorer. Et même, si j'échappe à toutes les mésaventures, ton souvenir en moi s'aigrira, pourra s'éteindre... Je grandirai, inconsolé, solitaire, douloureux, épouvanté. Déjà chaque nuit je m'éveille, médite et pleure sur ma destinée orpheline... »
Une lassitude épaisse me courbe et m'épuise. Mon sup-
plice s'éternise. Quand serai-je enfin déraciné, tout à fait, de ce parc encombré d'ombres gémissantes?
Mais voici mon frère et mon ami qui m'est aussi un frère. Ils remuent en moi tout un monde de souvenirs clairs et d'énergies défuntes. Avec eux, s'engouffrent, dans ma chambre, les chants du dehors, les agitations satisfaites, les dominations et les gloires étroites. Je me heurte encore à la lumière de l'existence.
Ils me semblent massifs, altérés Ils font du bruit. Ils viennent pour m'encourager à la vie. Leurs voix sont graves et fortes. Ils s'efforcent de dissimuler leurs angoisses et leur pitié. Ils bousculent mes songes. Leur sang circule avec un fracas de torrent. Mais, cette fois encore, s'étouffe le tumulte de leurs vigueurs, et j'écoute la voix de leur intimité qui se débat et m'apostrophe.
— Nous négligeons des plaisirs pour venir à ta rencontre et préférons ton amitié souffrante aux bonheurs qui nous hèlent. Nous nous rappelons ta bonté d'hier, ta générosité toujours en mouvement. Tu nous communiquais ton courage et tes ardeurs. Et tu nous précédais dans les chemins que nous devions suivre
« Ah ! si nous pouvions te guérir ! Nous donnerions pour te garder notre dignité et toutes nos joies. Notre vie résistante rougit devant ton immolation. Pardonne-nous si nous ne t'avons pas toujours aimé et soutenu comme tu le désirais. C'est, à présent, que le regret nous brise de ne t'avoir pas fait de plus nombreux sacrifices, d'avoir méconnu, parfois, ta
pureté, ta grâce inspirée, tes intentions fières et douloureuses.
« Tu semblés retiré derrière le rideau d'une extase. Arrive plus près de nous, frérot. Voici nos bras pour te relever encore et le meilleur de notre cceur pour te réconforter. Avec toi s'en vont notre jeunesse et notre âme. Nous ne vivrons plus que par des gestes. Nos efforts ne déplaceront, après ton départ, que la vanité. N'étais-tu pas notre dogme, notre unité, notre flamme et notre conscience ?
« Nous ne t'oublierons pas, témoin et excitateur de nos luttes. Nous t'évoquerons aux heures difficiles et te garderons notre fraternité. A ceux qui t'auront méconnu, nous dirons ta grandeur et ton obstination. Et tu nous seras plus cher encore que lorsque tu nous souriais, tangible et tendrement accueillant.
« Nous ne laisserons pas ta mère, ton enfant et celle que tu as aimée s'éteindre dans le désespoir et la misère. Nous étayerons leurs années vacillantes et adoucirons leur servitude.
« Puisque tu dois émigrer, pars, imprégné d'apaisement, de douceur et d'absolution. »
Cela n'est pas si étrange ! Une nouvelle vision de la Ibsen, La Dame réalité se dresse devant toi et te voile la réalité d'autre- de ,a Mer> acte fois... IV, scène II.
Image de printemps mortel
ne aube verte et rose gonfle et nuance la tapisserie de brume et défait, peu à peu, les arabesques que le cauchemar a brodées... Les rayons du soleil levant, comme des épées, découpent la lourde étoffe du nuage flottant... Et, dans l'éclaircie tremblante, trois apparitions heureuses m'ont frôlé.
Je vous reconnais, fantômes consolateurs, images respirantes de ma jeunesse!
Me voici, à l'âge de \5 ans, élève frêle et studieux, émergeant d'un horizon cher et défunt. Comme mon pas hésitait, comme ma voix était fluette et aiguë !
Elle me parle, de nouveau, avec des sonorités de clavecin désaccordé.
— Je reviens à toi, qui m'as si longtemps oublié. Je suis là, tel que tu m'as aimé : le front pâle et soucieux, fatigué par les veilles fiévreuses, houleux encore de mes lectures et de mes rêveries. Te rappelles-tu ces investigations passionnées dans les livres et les âmes? Je ne sentais pas la fatigue qui pèse sur mes épaules étroites. J'amassais les sensations fortes et rares, je me purifiais aux idées fantasques et profondes. Abattant le rempart vermoulu du temps, je me glissais dans l'intimité des grands pensifs d'autrefois Ils se prenaient d'amitié pour moi, et me chuchotaient des secrets mélodieux, furtifs et graves. C'est grâce à eux que j'ai pu me révéler à moi-même.
« Ai-je accompli, en vain, tous ces travaux? Ai-je entassé
inutilement, les matériaux, les projets et les souffrances ? Veux-tu jeter aux néant ces ambitions et ces générosités? Ah ! n'efface pas ta trace du rang des hommes ! Songe à mon âpreté prolongée, au plaisir des jeux dont je me suis privé, aux nuits de labeur acharné, dans la petite chambre glaciale »
Et je sens, sur moi, l'étreinte exigeante de ses mains maigres, brûlantes et tachées d'encre violette.
Un second revenant m'effleure de sa douce haleine. Celui-là est encore mien. C'est bien là, le jeune homme que j'étais, à ma vingtième année. Sa prière, peut-être plus poignante que la première, attise une flamme toujours vive, et allonge, sur un ciel lointain, des souvenirs aimantés et grondants.
— Fernande, Margot, Sophie et, la reine de toutes, Malène, silhouettes enchantées, faces rêveuses et trempées de nonchaloir, comme je vous ai comprises et aimées ! Te souviens-tu de ces chastes rendez-vous nocturnes? O nos courses aventureuses sur les grèves blondes, nos étreintes d'une allégresse innocente, nos désirs refoulés, nos baisers, nos larmes, nos bercements et nos longues mélancolies ! Peut-il entrer dans un cœur tant d'amour? Et, cependant, de nos chambres simples et colorées, l'air n'était fleuri que de rêves mystiques. Jeunes filles pâles et roses, dont les formes graciles se perdaient dans des robes larges et légères, que de soupirs j'ai poussés vers vous, que de plaintes ameutées, que d'ardeurs éparses et de déchirements encore pantelants ! Toutes ces
émotions criaient, en moi, dans une confusion douloureuse et je fuyais les plus tendres certitudes.
« Pourquoi ai -je tant souffert, tant versé de larmes d'amour? Pourquoi ai-je tant troublé ma sensibilité, restée depuis si frémissante? Pourquoi ai-je été traîné jusqu'aux limites de la désolation? N'ai-je pas renoncé, pour toi, au plus frais bonheur, à la chaleur d'un calme et durable été? J'ai donné celle que j'aimais et qui croyait m'aimer à celui qui me semblait plus digne et plus affligé afin de durcir ta ténacité et délivrer ta vocation. Sacrifice stérile ! Infructueuse abnégation ! J'attendais de toi une joie plus haute : le dictame et le baume d'une fête glorieuse. Et, devant la tâche commencée, c'est, déjà, le dénouement manqué que tu proposes ! »
Une effigie nouvelle et implorante m'obsède et me glace. Émanation de mon corps torturé, image revivante de moimême, à la veille de la guerre ! Spectre tendre et volontaire, lueur étincelante, jaillie du passé comme un poignard de son étui, ombre de ma force et de ma meilleure jeunesse, ne tourmente pas ma faiblesse de tes reproches ténébreux ni de tes regrets ! Mais la bouche impérieuse, ardente et bleuie me souffle ces paroles irritantes :
— Tu me retrouves tel que j'étais, tel que tu fus. Je ne suis pas dépossédé de puissance. Et l'amour me sourit encore. Mes mains câlines gardent ce qu'elles ont caressé. J'arrive presque à la cime. Encore un élan et m'y voici.
« Et c'est ce moment tant attendu que tu choisis pour
t'abandonnera la mollesse! N'aimes-tu donc plus la vie, ni ses jeux grisants? Jetteras-tu les armes à l'instant du triomphe? Tu avais une vision particulière et approchée de la vérité à imposer. Et tu arrêtes la marche de ton existence lancée ! Tu te dérobes à la mission féconde que tu rêvais d'accomplir. Pouquoi donc semblais-tu brûler de ferveur pour la justice et pourquoi parlais-tu de disposer harmonieusement les groupes humains ? J'ai respiré les souffles qui venaient du large. Noieras-tu toutes les cargaisons de sagesse et, vite lassé, t'enfermeras-tu égoïstement dans la pénombre et le repos oublieux ?
« Tu souris.. Tu crois que nous ne sommes que des créations de ton imagination qui délire. Nos grands mots t'effarent. Sache que nous surgissons du cœur des réalités. Nous sommes les feux d'une nuit très savante et très lourde que nul n'explorera et qui doit tout engloutir... »
Je regarde, en frissonnant, ces visages fins, langoureux, éclairés d'une exquise fatuité... Aspects de ma jeunesse, qui formez mon âme et vous projetez mélancoliquement hors de moi-même, vous me devenez peu à peu étrangers. En cet instant suprême, je distingue les lignes grêles des idées et les petites taches de rouille, bientôt effacées, des passions... De même, tous les hommes qui m'approchent n'emplissent plus mes yeux de leurs apparences familières. Hélas, je ne peux plus considérer, en mes semblables, que l'armature osseuse, dont les arêtes noires se découpent sur la chair, comme sur un fond de grisaille... Les musiques du monde sont couvertes par le choc des crânes, des clavicules, des fémurs et des thorax...
Squelettes, jouets d'ivoire vernissés, élancés, troués d'ombre... Petites carcasses de proues jamais achevées, oubliées sur l'eau morte d'un bassin de radoub, en un port vaporeux et déserté...
Mais, mon âme haletante, balayée par les vents de l'audelà, traverse aujourd'hui les objets comme des paquets de nuages. Elle sait voir mille être souverains, distraits et taciturnes, s'engouffrant et s'élevant dans le marbre et le fer, comme dans l'azur et dispersant la matière, ainsi que la poudre imperceptible, la flamme et la fumée.
Et il comprendra qu'il est un monstre incompréhensible. Pascal.
Destinée perdue.
j'heure de ma délivrance n'a pas encore sonné. Qu'il est rude à atteindre le but suprême! Quand briserai-je, enfin, le cercle qui m'emprisonne pour me vêtir de la forme inconnue? Mes râles se précipitent... Quelle terreur me glace et retentit jusque dans mes attaches originelles? Je suis saturé de remords. L'anathème me flagelle et je titube sous des accusations irréfutables...
Les murs de ma maison sont tombés. De tous côtés s'allument des feux qui m'observent, comme des prunelles sévères Des effluves, des émanations, des senteurs dont je ne soupçonnais pas la violence, tournent dans le soir, me renversent, me relèvent et m'entraînent...
Autour de moi, s'incurvent d'immenses galeries superposées dans le brouillard ! Aux rampes flexueuses et infinies s'appuient des milliers d'êtres fluides, cendreux, fébriles et majestueux Et ma misère sensorielle, mes yeux grossiers et fallacieux, incapables de me restituer l'élévation de ce palais sans limites, me poignent d'humiliation.
Pâle et droit, je me suis levé au milieu de l'hémicycle flottant et ténébreux. En me retournant, j'aperçois derrière moi ma mère, ma femme, mon enfant, mes frères et, dans un cortège tremblant, mes ambitions, mes travaux, mes ardeurs et mes pensées
Un fantôme odorant et démesuré a illuminé la brume. Et sa voix d'océan m'assène cette dénonciation :
— C'est à dessein que je t'avais donné un corps élancé,
une bouche pour goûter l'espace, des yeux mouillés pour refléter l'infini, un front recourbé pour recevoir la clarté, un cceur, comme un soleil rouge, pour te relier aux astres. Je t'ai conduit par la main, à l'aube, jusqu'à ton domaine enchanté. Et tu as passé sur la terre comme un chien qui aboie sans comprendre !
« Le monde était un jardin d'enfance rêveuse, de forces pures et de parfums. Tu y souffles l'aridité et lèves la pestilence. Tu as fouillé les profondeurs et tu as ramené à la lumière toutes les violences mauvaises de la terre. Tu as fait plier les courbes verdoyantes et parfaites de la planète sous le poids d'une matière empoisonnée que j'avais ensevelie et que tu as déterrée. Tu recouvres toutes les surfaces de tes rêves de pierre, de fumées, d'arêtes vives et de turbulences laides. »
« J'avais pitié de ta faiblesse et, pour te guider, j'avais envoyé à ta rencontre des chefs en qui j'avais jeté la vérité. Je t'avais doté d'un instinct doux et profond pour que tu les reconnaisses. Ils t'ont fait signe en vain. Tu les as repoussés, quand tu ne les torturais pas. Mais tu as choisi et gardé des maîtres qui se font une gloire d'assassiner la foule humaine et d'organiser le meurtre et le pillage, selon des conceptions grandioses.
« Les animaux te sourient, confiants. Tu les égorges, tu les broies sous tes mâchoires obscures. Tu pouvais te composer une existence pure, généreuse, silencieuse. Tu aurais cherché ta nourriture dans des substances fortifiantes et glacées, sans étouffer, dans une chair animée, le souffle divin et la lueur
mystérieuse de la vie. Mais tu ne veux te repaître que d'organismes tièdes, de gibiers pourrissants, de cadavres ensanglantés. Et tu oses, dans ton délire meurtrier qui s'acharne, t'indigner de la ruse féroce des fauves.
« J'ai répandu, sur tous les sentiers, la vérité, la grâce et l'harmonie. Mais, enfermé dans la prison aveugle de tes sens, tu t'es écarté de mes lois subtiles, tu t'es enchaîné à des illusions barbares. Depuis des milliers d'années, les hommes consacrent leurs énergies à classer de pauvres mirages. La matière, — cette hallucination, — est devenue la seule réalité dont ils soient esclaves. Ils étudient, avec de cruelles précisions, cette fiction indigente. Impostures futiles, doctrines absurdes qu'ils appellent science, art, nature, religion! Le couronnement de ces efforts séculaires, dans le bagne de l'erreur, dans le laboratoire du néant, éclate enfin : c'est la violence noire de la longue guerre d'aujourd'hui.
« Je t'ai laissé agenouillé dans la matière. Je me suis retiré de la frénésie et de l'égarement irrémissible que tu fais régner sur la terre. De loin, je t'observe encore, invisible témoin, haletant d'horreur et de dégoût ou souriant de pitié. Mais je n'ai pu détourner les courants aériens, ni les rythmes célestes, voyageurs d'éternité, oracles d'une volonté immortelle. Puissent tes fils, éclairés par les événements actuels, élargir assez leurs consciences pour entrevoir les principes ! Puissent-ils abattre leur servitude démente, effacer à jamais leur patrimoine de criminelles fantasmagories et d'aberration fanatique. »
... L'édifice de brouillard et de tourmente s'est dissipé. Je retrouve les couleurs et les proportions de ma vision coutumière... 11 me semble que j'ai entendu la clameur de toute la nature...
Et, ravagé par le sentiment d'une destinée perdue, je pleure, longtemps, balançant ma tête que courbe le désespoir.
Destinée secrète et mouvante, t'es-tu donc levée sur mon passage et m'as-tu regardé de ton ceil implacable? J'hésite et me trouble. N'est-ce pas, plutôt, mon âme, fumante d'humanité, qui s'est dressée sur la route et qui, comme un incendie qui s'éteint, ferme désormais mon horizon ?
Je n'ai peut-être pas épuisé l'horreur, ni la violence des réalités. Lorsque j'aurai passé le seuil d'argile et que j'entrerai dans la mort, à quels nouveaux maîtres serai-je enchaîné?
Déjà, j'entrevois les monstres fantasques et ambigus qui m'asserviront, dans l'au-delà... Je ramperai auprès de leurs formes aériennes, dures et, cependant, inconcevables à ma sourde intelligence !
Quelles tortures me préparent leur cruauté de grands étrangers ?
Et moi, dévorants adversaires, je vous tendrai mon regard brûlé de larmes, mon cœur déchiré de souffrance, tout le poids oppressant et sombre de la tendresse humaine !
Vous, qui ne connaissez pas la pitié, vous ne comprendrez pas mes tressaillements de fraternité, ni ma miséricorde héré-
ditaire ! Votre sagesse suprême et glacée ne se penchera pas sur le lamentable fardeau d'humanité que je traîne.
Épouvanté par l'énigme de vos oasis surnaturelles, j'appellerai peut-être encore les désordres affreux et menus de la terre...
Mais tant d'atrocités récentes m'ont donné une résignation farouche, multiple, et que rien ne déborde. Humilié, par votre transcendance inattentive, je subirai les rigueurs mystérieuses de ma servilité.
0 pénombre, ma lumière !
Sophocle,
Antigone.
Dialogue de l'arbre et de la colline,
'ai essaye, tout à l'heure, de me retourner sur mon lit. Je suis retombé, essoufflé, mourant. Le paysage du soir frotte contre ma fenêtre. Je vois encore s'enfuir dans le ciel la ligne souple du coteau sombre et proche. Et là-bas, s'ébouriffe la masse retombante du frêne pleureur qui garde l'entrée du cimetière de campagne... C'est là qu'on a enterré Lazare Maillezais. C'est là que ma tombe est déjà préparée. Les ombres alourdies de l'arbre et de la colline surgissent, nettes, derrière la croisée, dans le site nocturne, qui flotte comme un rideau... Et leurs deux voix murmurantes et alternées dévident des modulations secrètes :
L'Arbre
— Je suis l'arbre suppliant et voûté, toujours paré des teintes rougissantes de l'automne. Depuis de longs jours, je regarde avec amitié ce moribond qui ne peut plus être sourd ni cruel...
La Colline
— Je suis la colline de velours et voici longtemps que je reflète ma surface montante et glauque dans l'eau de ses yeux agrandis.
L'Arbre
— 11 nous comprend, enfin... Souvent, j'ai essayé de lui
parler, de toutes mes feuilles tremblantes, de toutes mes branches lancées vers lui. Je m'efforçais de glisser d'exquises significations, à travers les barreaux de ses sens, derrière lesquels veille son âme prisonnière. Mais il ne m'entendait pas et s'accrochait encore au songe aride de ses frères hébétés.
La Colline
— Mes herbes fines et odorantes se courbaient, émues, sous son pas chancelant. Il nous a fait tant de mal. Nous n'osions pas nous plaindre. Son visage dur et fermé nous effrayait. Le voici désarmé. 11 revient à nous. Nous l'aimerons encore. J'apprête sa place à mon foyer. Je ferai sa couche moelleuse et brillante. Déjà je frissonne de respect et de crainte. Je lui amènerai la fraîcheur de mes sources qui chuchotent de doux mystères et l'imprégneront d'un profond plaisir. Mon sol lui sera léger comme une odeur. Et il connaîtra la plénitude obscure des destins terrestres.
L'Arbre
— Je l'entourerai des bras sinueux de mes racines. De la glèbe, je tirerai des sucs, des parfums et des narcotiques toutpuissants qui nourriront la solitude du voyageur triste et obstiné. Au-dessus de sa sépulture, je balancerai la mélodie de mes feuilles bruissantes et j'étalerai, sur sa dépouille, mon ombre, comme un manteau.
La Colline
— Je lui donnerai une hospitalité si fervente et si absolue que, couché dans ma générosité, il délirera lui-même de sacrifice et de renoncement et se laissera dévorer, avec un calme surhumain, par mes misérables petites créatures perforantes et annelées. Et, enfin, je le pénétrerai de mes fluides vibrants et l'emporterai dans la griserie de mon magnétisme.
L'Arbre
— 11 éprouvera que la matière n'est qu'une brume plus dense. Alors, grand mât dressé sur le navire de son tombeau, je déploierai mon feuillage comme une grande voile battante et, poussés par les rythmes et les courants des espaces, nous cinglerons vers les phosphorescences des mers sidérales. »
L'infirmière, soigneuse et troublée, est penchée sur moi.
— Mon cher enfant, comme votre fièvre est forte, ce soir ! Je suis assis sur mon lit, les yeux hagards. Je serre, encore,
mon miroir d'une main convulsée... Est-il possible que le pauvre geste anxieux que j'ai eu de me regarder, dans une glace, ait extravasé de mon âme tous ces prestiges douloureux et nostalgiques ? Ce miroir qui ne garde que le reflet errant d'une apparence a-t-il donc projeté une clarté d'inconnu et déplacé peut-être un peu d'éternité?
Ambulance 12 2. — Mai 1918.