Le juif dans la comédie au 18e siècle
Les auteurs des savantes monographies qui nous ont fait connaître la condition des Juifs en France au siècle dernier sont d'accord pour nous la représenter à la fois comme précaire et supportable ^ Ils nous enseignent que, sans doute, on n'avait pas révoqué la déclaration royale du 23 avril 1615 qui les avait bannis, mais que les Juifs y contrevenaient sans trop de difflculté. Ils nous montrent que les commerçants protestaient souvent, avec l'appui des autorités municipales, contre la permission expresse ou tacite qu'on donnait aux Israélites de venir vendre sur les foires, mais ils nous apprennent que souvent les Intendants ou les Parlements prenaient parti, dans l'intérêt des consommateurs, pour ces négociants ambulants qui vendaient à meilleur marché. Ils constatent qu'on ne leur permettait pas plus chez nous qu'ailleurs, je ne dis pas d'exercer les professions libérales, mais d'entrer dans une corporation; mais ils nous suggèrent la réflexion qu'étant données les mœurs du temps, les Juifs gagnaient à être offlciellement bannis, car ils échappaient par là aux distinctions humiliantes qu'on leur imposait là où ils étaient officiellement tolérés -. Ils reconnaissent formellement que la haine dont les Israélites avaient
1 Voir, dans la Revue des Études juives, M. N. Roubin, La vie commerciale des Juifs comtadins en Languedoc (t. XXXIV, p. 276 et suiv. ; t. XXXV, p. 91 et suiv. ; t. XXXVl, p. 75 et suiv,) ; M, Salomon Kahn, Les Juifs de Montpellier au XVIII" siècle (t. XXXIII, p. 283 et suiv.); M. Léon Brunschvicg, Les Juifs en Bretagne {ibid., p. 88 et suiv.); M. H. Monin, Les Juifs à Paris à la fin de l'ancien régime (t. XXIII, p. 85 et suiv.^.
^ Voir, dans la Même des Études juives, Le chapeau jaune chez les Juifs comtadins, par M. Jules Bauer (t. XXXVI, p. 53); ces Juifs ayant demandé eu 1770 à être débarrassés du chapeau et allégué l'exemple de la France, qui ne l'imposait pas, Tautorité pontificale répondit que si, en France, on ne les astreignait pas à le porter, c'est qu'ils n'y existaient qu'en contrebande.
tant souffert était chez nous à peu près éteinte : « La question juive, dit, par exemple, M. Roubin, ne fut en Languedoc (au xviii'^ siècle) qu'une des formes de l'éternelle concurrence entre marchands indigènes et étrangers, entre défenseurs de vieux privilèges et partisans de la liberté industrielle et commerciale. »
C'est précisément cette sage et loyale conclusion que je voudrais fortifier par un coup d'œil rapide sur le théâtre français du xviiio siècle, La matière est, je crois, neuve encore. Deux spirituels conférenciers ont traité, l'un, M. Abraham Dreyfus, du Juif an théâtre, l'autre, M. Maurice Bloch, de la Femme juive dans le roman et au théâtre ' ; mais, pour ce qui regarde la France, l'un et l'autre n'ont cherché que dans notre siècle. D'autre part, M. Herbert Carrington, dans sa thèse intéressante, Die Figur des Juden in der dramatischen Lilteratiir des XVIII. Jahrhunderts (Heidelberg, Pfeflfer, 1897), n'a pas interrogé notre répertoire.
Comparons donc ce que nos comédies du xviii* siècle nous apprennent à ce que nous enseigne le théâtre des nations étrangères.
A la suite du roman de Gellert, La comtesse suédoise, et surtout de Nathan le Sage, le fameux drame de Lessing, un certain nombre d'auteurs dramatiques allemands attaquèrent l'animadversion dont souffrait dans leur pays la communauté Israélite. En Angleterre, Sheridan et Richard Cumberland combattirent sur la scène pour la même cause. Mais il est manifeste que c'est précisément l'âpreté tenace du préjugé de leurs compatriotes qui provoqua leur générosité. La philanthropie qui les animait souleva plus d'une réplique. — Le vieux théâtre allemand, dit M. Carrington, représentait le Juif comme un fanatique qui égorge des enfants pour employer leur sang dans des cérémonies religieuses, tandis qu'à partir de la Réforme, Israël fut ménagé sur la scène, parce que les protestants s'en prirent de préférence aux catholiques et parce qu'ils avaient une vénération particulière pour l'Ancien Testament. — Toutefois, je remarque que les protestants d'Allemagne répétèrent fort souvent le reproche, fréquemment adressé aux princes dans les Mystères germaniques, de tolérer les Juifs ; c'était aussi un de leurs griefs contre le gouvernement pontifical (Janssen, l'Allemagne et la Réforme, V, 501-2). Puis, sans doute, dans le dernier quart du xviii» siècle, les auteurs allemands qui peignent de mauvais Juifs prennent soin quelquefois d'assurer que
* La première de ces conférences est du 1" mars 1S86, la deuxième du 23 jan- Tier 1892; elles ont été publiées dans des volumes supplémentaires de la Revue des Etudes jvivet.
ce sont là des exceptions qui se rencontreraient aussi parmi les chrétiens ; mais enfin, en 1800, on jouait encore en Bavière une pièce où des Juifs sont massacrés, à la joie de l'auteur, pour avoir comploté contre des chrétiens et surtout outragé des hosties ; dans une autre pièce, jouée à Berlin en 1804, on les peint comme des usuriers, et l'on demande, dans un appendice, qu'on les force d'abjurer ; dans la même ville, en 1815, une autre pièce les montre s'exploitant de père à fils. Quand on ne cherchait pas à entretenir le populaire dans sa haine contre eux, on s'appliquait du moins à l'entretenir dans son mépris à leur égard ; on faisait d'eux des poltrons ou des sots que leur entourage bafoue. Les dramaturges qui les défendent n'attestent pas seulement la vivacité du fanatisme qu'ils combattent : ils le ménagent quelquefois. Ainsi Schroder, qui, dans son remaniement de V Ecole du scandale, marque plus expressément encore que Sheridan la bonté du Juif employé au redressement des torts, donne une teinte comique au rôle. Il en était de même en Angleterre, où les preuves du mépris public pour les victimes de l'oppression séculaire se rencontrent jusque chez des auteurs qui ne travaillent nullement à la perpétuer ; ainsi, dans V Héritière die Burgoyne, une coquette se dit capable de dérober cent cœurs et de les fondre ensemble comme les Juifs font pour les objets qu'i's volent afin qu'on ne puisse les reprendre (IV, 1). Dans la Belle arti/icieiise de Miss Cowley (1780), un personnage déguisé en Juif dans un bal masqué s'attire ces quolibets : « Va-t-en bien vite à Duke's place (où il y avait, parait-il, une synagogue) préclïer tes confrères, et engager la tribu à souscrire pour le soutien du pays aux dépens duquel tu t'es engraissé! Où sont vos Josués et vos Gédéons? Eh, ils sont tous changés en usuriers, fripiers et colporteurs ! (IV, 1). » A la scène suivante, une dame raille ce faux Juif sur son embonpoint, qui annonce qu'il est lévite : « Y a-t-il longtemps, lui dit-elle, que tu te nourris aux frais des chrétiens, mon ami ? » Cumberland prête beaucoup de charité à son Mosès dans Les Juifs, mais il fait aussi de lui un avare qui croit devoir acheter par des redoublements de parcimonie le droit de faire du bien; à la suite d'une libéralité, il se promet de diner de la fumée des cuisines d'un alderman '.
Il est, au contraire, frappant de voir que la comédie française s'interdit presque absolument les invectives et les sarcasmes auxquels on se complaisait encore dans le théâtre anglais et allemand.
'■ Je m'appuie, pour ces faits empruntés à la littérature anglaise et allemande, sur M. Carringlon; j'y ajoute seulement de mon fonds ceux qui sont tirés deBurgojne et de Miss Cowley.
Je trouve à peine çà et là un mot dit en passant qui marque du mépris pour les Juifs ; et encore est-ce d'ordinaire un terme général qui ne vise personne. Le baron d'Esparville, dans le Philosophe sans le savoir de Sedaine, à qui les négociants n'ont pas voulu escompter une bonne lettre de change, dit : « Tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent sont des Arabes, des Juifs, pardonnezmoi le terme, oui des Juifs. Ils m'ont demandé des remises considérables, parce qu'ils voient que j'en ai besoin. » (V, 4.) Il y a loin de ce mouvement de vivacité aux brocards que les dames mêmes, dans d'autres pays, ne trouvaient encore ni trop inhumains ni trop usés, Riccoboni, au III^ acte de ses Caquets (1761), a remplacé le marchand arménien des Pettegolezzi délie donne de Goldoni qu'il imite, par le Juif Ménéchem, et il faut bien avouer que ce petit colporteur à barbiche qui vend dans les cafés des lunettes, de petits oiseaux, des tire -bouchons, des boucles d'Angleterre n'a pas fort grande mine ; il parle en jargon. « Moi, dit-il à M. Renaud, son compagnon de voyage, qui lui demande une adresse, moi connaît tout les rues, mais non pas tout le bourgeois. Il est ici le port d'où part les bateaux qui vont dans le Normand. » M. Renaud cherche avec anxiété un certain Adrien et en donne ce motif: « Hélas, il y a douze ans que je lui ai confié ce que j'avais de plus cher au monde. » — « De l'argent? » dit naïvement Ménéchem. Mais on ne lui impute pas la moindre peccadille dans toute la pièce. « Vous avez, dit-il à M. Renaud, emporté votre femme et laissé votre fille? je n'aurais point fait cette choselà. » Mais c'est là un lazzi traditionnel sur les femmes. Babet, qui se croyait fille d'un batelier et qui un instant se croit fille de Ménéchem, s'en désole, et tout le monde estime que ce n'est pas sans motif; mais, et ceci est significatif, le fiancé de Babet, tout en gémissant, dit à Ménéchem : « Ne prenez point cela en mauvaise part, monsieur! mon dessein n'est pas de vous ofl"enser. » Un confrère de Ménéchem, le colporteur Ezéchiei, dans la Marchande de bijoux de Carmontelle est raillé et dupé; mais il faut voir comment et par qui : il offre dans un café des montres, des tabatières, des étuis à M. de la Griffe : « Monsieur le marquis, dit le colporteur, achetez-moi quelque chose; je ferai pon marché ». M. de la Griffe : « Oui, et tu me tromperas. » — « Non, Monsieur, je jure sur mon honneur. » — « Oui, l'honneur d'un Juif. » — — « Monsieur, vous croyez pas vous autres; mais je suis pour tire la vérité. » — « Je t'en réponds. Je sais bien que vous êtes charmés de tromper un chrétien. » Mais nous sommes déjà informés que M. de la Griffe et son ami M. Bontour sont deux filous et qu'ils viennent d'envoyer chercher leur digne compère, M. Paffe,
pour escroquer le pauvre bijoutier ambulant. En effet, M. de la Griffe marchande une boîte d'or, tombe d'accord sur le prix, que . Bontour trouve fort raisonnable, tire sa bourse après avoir empoché la boîte ; mais Paffe arrive et s'adressant à M. de la Griffe : « Ah, je vous trouve donc enfin, monsieur! » Et il lui donne un soufflet, dont il s'excuse aussitôt, prétendant s'être trompé, puis s'enfuit. M. de la Griffe, sensible à l'honneur, met l'épée à la main, court après lui, suivi de Bontour, laissant sa bourse sur la table. « Pardi I s'écrie Ezéchiel, voilà un grand malheur que cette honnête gentilhomme il a reçu là ! » Il ajoute philosophiquement : x Si la première il est tué, l'autre il viendra toujours ; je reste ici auprès de son bourse. » Mais il déclare ne pas vouloir toucher à la bourse, qui est son garant, avant le retour d'un des deux adversaires. Naturellement on apprend bientôt que ceux-ci sont les meilleurs amis du monde, et la bourse, qu'Ezéchiel ouvre enfin devant témoins, ne contient que des liards. Le Juif, on le voit, a sinon les rieurs, du moins les honnêtes gens de son côté. Dans la farce de Boindin, le Port de mer (1704), Hazaël-Raza-Nimbrod- Iscarioth Sabatin est un usurier qui professe qu'il n'y a point de 1)071 père de famille qui ne doive faire au moins une banqueroute en sa vie. Il en prépare une, en conséquence, pour doter sa fille Benjamine, qu'il veut marier malgré elle à un pirate; mais l'amoureux de sa fille a fait main basse sur les pierreries d'un oncle , et emploie à défendre ses prétentions matrimoniales deux valets fripons, dont un galérien. On procède autrement, Shakespeare nous l'a appris, quand on veut faire ressortir les vices d'un paria. Le Juif portugais Lemos, dans le Pi^ito de Lemercier (joué en 1800, composé deux ans auparavant) est plus naïf que ne l'est d'ordinaire un grand négociant; il prend pour une marque de confiance la communication de nouvelles qui courent la ville; moyennant un intérêt discrétionnaire, il prête au duc de Bragance l'argent destiné d'abord à payer ses ouvriers, et se soucie peu s'il provoque ainsi une mutinerie contre le résident d'Espagne, sur qui il promet de rejeter la faute (II, 6) ; mais il travaille par là sans le savoir, à l'affranchissement du Portugal, et c'est surtout ce que le spectateur voit dans la scène. Le banquier Gripper qui, dans la Petite école des Pères, écrite par Etienne et Gaugiran-Nanteuil au lendemain de la Révolution (1802), paraît vêtu en incroyable, qui offre un tour de promenade dans sa voiture et un dîner pour le lendemain aux débiteurs insolvables dont il vient de saisir l'hôtel, est un Juif; mais les dissipateurs qu'il trouble dans leur quiétude ne s'en prennent ni à sa race ni à sa religion. Il parle et agit simplement comme tout ami
décidé du profit et du divertissement : « Ma foi, écoutez donc! ditil. A Paris, les affaires comme les affaires et les plaisirs comme les plaisirs ! on fait saisir un homme, ça n'empêche pas de dîner avec lui. »
Les comiques français du xyiii" siècle font même souvent comme leur gouvernement : ils feignent d'ignorer la présence des Juifs. Plusieurs de leurs personnages doivent être des Israélites d'après leur nom et leur profession, mais rien autre dans la pièce n'en avertit. Un personnage nommé Trapolin dit d'un autre, dans Les agioteurs de Dancourt (1710): « C'est un Juif, un altéré, qui sait bien que cela [l'argent] est bon, et, pourvu qu'il trouve à gagner gros avec sûreté, il ne refuse point de bonnes affaires, ce friponlà. » (II, 5.) L'homme qui s'exprime ainsi est peut-être un chrétien, d'autant plus qu'ailleurs il s'écrie : « Est-ce que je suis un Juif, un Arabe ? » (III, 9.) Mais ce qui est certain, c'est que le prêteur qu'il qualifie de Juif est, non l'usurier Zacharie dont Trapolin est bizarrement qualifié filleul, mais un certain Craquinet dont il est lui Trapolin l'associé. C'est à se demander à quelle communion appartient Zacharie. De même, les noms seuls de la veuve du banquier Abraham et des membres de sa famille nous font suspecter qu'Allainval nous introduit par son Ecole des Bourgeois (1728) dans le monde Israélite ; car leurs travers sont simplement ceux des roturiers enrichis qui veulent s'allier avec la noblesse ruinée; encore l'auteur leur ouvre-t-il les yeux à temps; M""» Abraham éconduit enfin l'impertinent marquis Moncade à qui elle allait donner sa fille. Même incertitude sur la nationalité d'Isaac Gripon qui, dans une comédie de Voltaire (la Femme qui a raison, 1749), déploie un peu trop de zèle pour bien établir ses enfants; même incertitude, dans une pièce du premier Empire, pour l'âpre marchand de tableaux Jacob qui hésite longtemps à se inésallier en acceptant pour gendre le fils d'un peintre de mérite (Laniara ou le peintre au cabaret par Barré, Radet, Desfontaines et Picard, 1809)'.
La réserve de Voltaire, dans la pièce que nous citions tout à l'heure, est d'autant plus frappante qu'on sait que dans ses ouvrages de polémique religieuse il malmenait fort les Juifs; elle prouve que c'était à la Bible, à la préface de l'Evangile, si je puis
■ Je ne connais que le litre de l'ouvrage suivant, que me si^rnale M. Couet : Les Juifs, dialoifue entre M. Jérdmie Pouf et M. Jonas Ga;/ au Cafc^du Orec, à l'occasion de la publication de la comédie des Juifs, oriijinairement en allemand, par M. Lcssiiiij, traduite en français et dermirement en italien. Suivi par la comédie en dtux actes des Esclaves livournois à Alger, par Franc. Gariel, citoyen de Paris, ci-devant caissier de Monsieur, frère du roi de France. Livourne, G.'B. Falorni, 1786, in-8.
m'exprimer ainsi, que Voltaire en voulait et non aux Juifs de son temps. Les contemporains ne s'y trompèrent pas. La preuve en est, d'une part, que les quolibets de Voltaire, qui trouvaient d'ordinaire tant d'écho, ne provoquèrent aucune recrudescence de haine ou de mépris contre les Juifs, d'autre part que ce fut un prêtre catholique, l'abbé Guénée, qui répondit à Voltaire et que ce prêtre rendit aux Juifs de son temps le plus honorable témoignage, les plaignit du traitement qu'ils essuyaient en Allemagne, admira la constance avec laquelle ils demeuraient fidèles à leur foi. L'accueil fait quelques années auparavant par l'Académie des sciences et par le gouvernement à l'invention philanthropique de Jacob Rodriguez Pereire, le premier instituteur des sourds-muets , avait témoigné de l'affaiblissement des préjugés; non seulement cet agent dévoué des Juifs portugais de Bordeaux avait reçu une pension et le titre d'interprète du roi, pour l'espagnol et le portugais, mais des ecclésiastiques acceptaient qu'il enseignât le catéchisme à ses élèves, tâche dont il s'acquittait, de l'aveu de ces prêtres, avec loyauté et succès; si, plus tard, l'opiniun oublia Pereire pour l'abbé de l'Epée, c'est là une de ces vicissitudes que la légèreté humaine suffit à expliquer '.
MM. Abraham Dreyfus et Maurice Bloch, dans leurs piquantes conférences, ont dit avec raison que, durant notre siècle, les dramaturges avaient souvent prêté à la femme juive un charme irrésistible, fatal. On n'en était pas encore là au siècle dernier, mais on s'y acheminait. Dans le Pitilo de Lemercier, le zélé agent du duc de Bragance croit devoir présenter l'un à l'autre un cordelier et un capitaine qu'il a enrôlés dans sa conspiration ; mais ces deux auxiliaires ne se connaissent que trop : « C'est toi, cafard 1 s'écrie le capitaine. —C'est toi, damné ! répond le religieux. Un excommunié qui fait outrage au ciel par son amour pour une Juive! » Le militaire réplique : « Un moine qui se hasarde à me trouver chez elle ! » Le capitaine refuse d'entrer en affaires avec le cordelier, qui de son côté le qualifie d'hérétique. Ils se menacent l'un de l'opinion publique, l'autre du Saint-Office. Heureusement Pinto affirme que le capitaine, en allant chez la Juive, prétendait seulement se distraire, boire, la consoler de quelque chagrin, et que le moine entendait uniquement la convertir. Ls en tombent d'accord et la conspiration se renoue (I, 10). Dans les Caquets de Riccoboni, lorsqu'un personnage s'étonne que la gracieuse Babet soit
' ' Sur J. R. Pereire, aïeul des deux célèbres banquieis, voir le livre de M. Edouard Seguin, PariF, Baiilère, 1847.
10 LE JUIF DANS LA COiMÉDlE
fille d'un Juif, un autre répond qu'il a vu de jolies Juives à Metz. Dans le Port de mer, on vient de définir ainsi Sabatin : « Tiens, l'usure, la dureté, la défiance et la fraude, le parjuré avec quelques règles d'arithmétique, n'est-ce pas ce qu'on appelle ici M. Sabatin? » L'interlocuteur réplique: « Justement. Mais, en récompense, la générosité, la tendresse, la franchise et la constance avec une taille divine, le visage le plus gracieux, les yeux les plus brillants du monde et mille autres menus attraits, c'est ce qu'on appelle ici Benjamine. »
Dira-t-on que la mansuétude de l'opinion en France à l'égard des Juifs n'était qu'une indifférence expliquée par leur petit nombre? Sans doute, ils ne formaient chez nous, d'après de récents calculs, qu'une faible partie de la population puisqu'on pense qu'à Paris ils ne devaient pas être plus de sept à huit cents '. Mais ils ne passaient nullement inaperçus; on ne les oubliait en aucune façon, et c'est très sciemment qu'on les laissait tranquilles. Mercier les croyait très nombreux à Paris, erreur qui prouve la liberté d'action dont ils jouissaient; il ajoute en effet que, sans avoir de synagogue, ils exerçaient sans entraves leur culte à huis clos : « La tolérance de l'administration à cet égard, dit-il, ne saurait aller plus loin. » Il constate que leur commerce est libre, que leurs mariages sont valides, et il cite cette curieuse anecdote : un Juif allemand venu de Hollande et propriétaire de la seigneurie de Péquigny, à qui on disputait le droit de nommer aux cures qui dépendaient de sa terre, a réclamé devant les tribunaux et gagné son procès {Tableau de Paris, chap. cxx)*. Voici une circonstance qui prouve combien le public était guéri des anciennes haines. Sous Louis XV, un riche Israélite nommé Dulys voulut faire assassiner par un valet un violoniste de l'Opéra qui lui disputait le cœur de la cantatrice Pélissier; le coup manqua; on pendit le valet; et Dulys qui n'était pas alors en France fut traité de même par effigie : l'occasion était belle pour le fanatisme, et pourttant c'est à la Pélissier seule que les chansonniers s'attaquèrent (v. le Chansonnier historique, recueil Clérambault- Maurepas, V, p. 253-6).
La vraie cause de la tolérance dont jouissaient les Juifs était dans l'esprit philosophique qui grandissait sans cesse chez nous, et j'ajoute dans la générosité naturelle de notre nation; j'en trouve une preuve dans l'histoire môme des derniers abus de l'intolérance
* Article précité de M. Monin.
' C'est Liei'mann Calmer ; %-oir Isidore Loeb. Un baron juif français au wiw sièdc^ dans V Annuaire des Archives israélitts, 2« année, p. 23-36.
AU XVIII* SIÈCLE It
religieuse en France. Car il est remarquable que, si nos pères eurent le tort d'applaudir à la révocation de l'Edit de Nantes et si, durant la première moitié du xviii« siècle, on continua de tourmenter les Jansénistes, du moins la comédie ne s'associa pas à ces injustices; on cite quelques pièces de vers composées contre les protestants * ; les Jésuites tournèrent quelquefois en ridicule sur leurs théâtres particuliers les derniers adversaires de la Bulle Unigenitus ^ ; mais les scènes publiques respectèrent les sectes persécutées. Une autre preuve nous sera fournie par l'égal apaisement dont témoignait alors à l'égard des Juifs le théâtre d'une autre nation latine qui recommençait à penser en lisant nos écrivains : l'Italie.
Jadis le théâtre s'y était moqué des Juifs, sans y mettre, d'ailleurs, l'âpreté des races anglo-germaniques. Dans l'Arétin, on voit quelques méchants tours joués à des Israélites. Par exemple, dans la Cortigiana, un certain Rosso, qui a fait tous les métiers et professé toutes les religions, aperçoit le Juif Romanello qui arrive en criant : « Ferraille à vendre ! » Il lui marchande un justaucorps pour lui et un froc pour un frère qui est religieux; il prie le Juif d'essayer ce froc pour en montrer l'eîfet. Romanello lui fait l'article. Rosso se mêle de le convertir; le Juif s'y prête fort peu; Rosso lui vante pourtant tous les bénéfices d'une conversion publique : « Le jour de ton baptême, tu auras un bassin plein d'écus; Rome entière courra te voir couronner d'olivier... Tu mangeras du porc... Plus de signe rouge sur la poitrine!... Plus d'enfants pour te poursuivre à coups d'écorce d'orange, de cosses de melon et de citrouilles ! Ainsi fais-toi chrétien, fais-toi chrétien, fais-toi chrétien 1 J'ai voulu te le dire trois fois. » — « Je ne veux pas^ répond Romanello, je ne veux pas, je ne veux pas. Tu vois que moi aussi je sais me répéter. » Rosso se déclare alors quitte avec sa conscience, et il y paraît; car, pendant que le Juif se retourne sur sa demande pour qu'on juge si le froc tombe bien par derrière, Rosso s'enfuit avec le justaucorps. Romanello le poursuit, mais Rosso le dénonce à une patrouille de sbires comme un moine qui sort d'un lieu suspect et qui a voulu lui faire un mauvais parti. Romanello s'écrie qu'il est, non pas moine, mais Juif; il n'y gagne rien; les sbires l'injurient, l'arrêtent et lui promettent une bonne correction pour lui apprendre à outrager la religion en endossant un froc. Le malheureux finit pourtant par avoir satisfaction ^. Mais,
' Lenient, Poésie patriotique en France dans Us temps modernes, Paris, Hachette, 1894, t. I, p. 411.
* Voir la Bibliotheca scriptorum societatïs Jésus, au mot Bougeant.
» Acte IV, se. 15, 16, 17; V, 24, 25. Voir aussi du même Arétin, Il Marescallo,
au xviii« siècle, le Juif ne paraît pour ainsi dire plus sur le théâtre italien. L'hypocrite don Pilone, dans la pièce de ce nom que Gigli a tirée du Tartufe (ITll), est un Juif faussement converti au christianisme, mais on ne l'apprend qu'à la fin et dans le moment où l'auteur, pour accumuler sur lui tous les péchés de la création, nous expose d'une seule haleine qu'il a fait de la fausse monnaie, épousé cinq femmes, enlevé des religieuses, et qu'on l'a brûlé en effigie comme sorcier. Goldoni mentionne un Juif qui prête sur gages à la troisième scène du premier acte de la Famiglia delV anliquario ; W nons en présente ailleurs un autre qui veut qu'on appelle négoce et non usure l'intérêt exorbitant qu'il tire de ses sequins de mauvais aloi ; mais nous nous arrêtons à peine à ces calculs, occupés que nous sommes des désordres du ménage patricien qui recourt à lui [Pulta onoraia, 111, 1, 2.) Si, à la fin de 1798 et au début de 1*799, le peuple applaudit avec fureur II 7natrimonio ebraico qui tournait en ridicule les cérémonies juives, s'il faillit se portera des violences sur les Israélites, ce fut surtout par représailles contre des farces anti-catholiques et contre le gouvernement des Français que Souwaroff allait momentanément détruire; le cri de Francesi ladri ! alternait avec celui de Morle agli ebrei^ ! Dès avant l'arrivée des Français, la tolérance était déjà passée en fait dans les mœurs de l'Italie. J'ai même cité ailleurs le passage où un auteur tragique, Pierjacopo Martelli, a osé mettre dans la bouche d'un Juif une éloquente malédiction contre l'autodafé où son père a laissé la vie ^.
Donc il est vrai que, si certains préjugés haineux régnent longtemps sur toute la terre, ils trouvent dans les génies divers des peuples des auxiliaires qui les fortifient ou des adversaires qui les combattent. Notre ingénuité a été toute surprise quand, après nos malheurs, on nous a appris qu'en Allemagne l'école enseignait aux enfants à détester la France et qu'aujourd'hui encore ce charitable enseignement forme un des points sous-entendus des programmes de l'éducation germanique. Mais de tout temps, dans les races du Nord, on a inculqué dès le berceau à la jeunesse les haines que l'on croyait utiles. Dans une des comédies
III, 1,2. Il n'y a pas non plus beaucoup de bien\cillancc pour les Juifs dans un épisode de VAnfiparnaiO d'Orazio ^'e<.•clli, opéra-boulFe de 1597, dont on trouvera une analyse sommaire dans les Bivoluzioni del teatro musicale ilaliano d'Arleoga, 2« édition, Venise, 178o.
* Sur cet incident, voir p. 129 et suiv. du livre de M. Paglicci Brozzi, Sal teatro giacohino e anttgiacobino i« Italia, 17'J(>-180o, Milan, l'irola, 18X7; j'en dois la connaissance a M. A, D'Ancona, de même que pour VAti/îparnaso précité. Sur les larces anti-catholiques, voir Giov. De Castro, Milano e la repubblica cisalpina, Milan, Dumolard, 1879, p. 120 et suiv.
* Voir mes Études sur la tragédie, Paris, Colin, l89o, p. 124-125.
AU XVIlIe SIÈCLE 13
allemandes analysées par M. Carrlngton, Der redliche Bauerund der grossmïdige Jude de Pauerbacli (Vienne, l'774), un enfant qui a reçu un thaler d'un Juif demande à sa mère s'il peut l'accepter, car le maître d'école dit à ses élèves que les Juifs ne sont au monde que pour tuer les chrétiens, qu'ils les exècrent tous, qu'ils empoisonnent les fontaines, volent et mettent cruellement à mort les enfants, et qu'il permet à ceux-ci en conséquence de leur jouer tous les tours possibles.
On reproche quelquefois chez nous à TUniversité de s'occuper uniquement de l'instruction : on voit que les maîtres d'école allemands songent tout d'abord à l'éducation.
Extrait de la REVUE DES ETUDES JUIVES.
Année 1899.