L EXODE DES CAMPAGNES VERS LES VILLES ET L EMIGRATION DES JUIFS
Pouilunt, dans le précédent chapitre, nous n'avons vu qu'un aspect de la question.
La terrible crise agraire qui rend de plus en plus pénible pour le paysan la vie à la campagne et qui, très souvent, lui enlève le dernier lopin de terre qui l'attache au village^ provoque, en Russie surtout, un véritable exode rural. La masse des paysans, renommée pour son inertie séculaire, se met en mouvement et abandonne le village et le sol natal, — pour aller où ? Une partie émigré, soit vers la Sibérie (c'est le cas surtout pour les gouvernements de l'Est de la « zone »), soit vers l'Amérique (de la Pologne et du Nord-Ouest de la c< zone ») ; une autre partie se porte vers les villes et les bourgades du pays même. On peut se rendre, en partie, compte de cet exode vers les villes, en Russie, par les quelques chifîrcs suivants :
D'après le recensement de 1897, sur li. 320. 273 liabilants non-juits des villes (de tout l'empire), 7. -117. 132, c'est-à-dire plus de la moitié, appartenaient ù la classe rural(3 et, sur ce nombre, 4.205.342 étaient nés en de-
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hors des districts (« ouyezde ») dans lesquels se trouvaient les villes qu'ils habitaient (1). Donc, dès 1897, c'est-àdire il y a environ 16 ans, la majorité de la population non-juive des villes se composait de nouveaux venus des campagnes, et un tiers des non-Juifs qui habitaient les villes était formé par des ruraux immigrés d'autres districts.
Nous ne possédons malheureusement pas de données plus ou moins complètes se rapportant à l'exode vers les villes dans la zone de résidence des Juifs. Mais on peut considérer comme certain que cet exode n'est, en tout cas, pas inférieur à la moyenne de l'empire. En ce qui concerne le Royaume de Pologne, on peut môme affirmer que « l'urbanisme » y fait des progrès beaucoup plus rapides que ce n'est le cas, en moyenne, dans le reste de l'empire. Et cette affluence de ruraux dans les villes, loin de s'être arrêtée dans ces derniers temps, s'est encore accentuée et accélér^5e. Ainsi, par exemple, en ^907, les villes de Pologne comptaient, d'après les travaux du Comité de statistique de Varsovie, 1.209.062 habitants catholiques ; en 1910, leur nombre était de 1.462.663, soit une augmentation de plus d'un quart de million (233.601) ou de 210 pour 1.000 habitants ; létaux d'accroissement naturel de la population catholique de Pologne est. les dernières années, égal à 17 0/00 ; à Varsovie, il est égal à 1 i O/OO ; si nous acceptons même pour la population urbaine le même taux d'accroissement naturel que pour l'ensemble du pays, il faut conclure que l'accroissement naturel de la population catholique des villes polonaises, pendant les 3 années de 1907-1910, n'a pas été supérieur à 62.000 (1.209.062 x 17 X 3 1.000 = 61.662); donc, près de 200.000 catholiques
(1; lîrout/kous, op. cit., p. 21.
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ont, pendant ces années, immigré des campagnes dans les villes da Royaume de Pologne.
Tel est le bilan de l'exode des campagnes vers les villes, rien qu'en Pologne, sans compter les bourgades (au nombre ,de 252) de ce paj^s et pendant 3 années seulement. Quelle a dû être l'émigration des campagnes vers les villes et vers les bourgades dans les 25 gouvernements de la zone de résidence et depuis le commencement du xx« siècle !
Que font ces nouveaux venus dans les villes et dans les bourgades? Certains d'entre eux deviennent des travailleurs salariés, d'autres vont grossir les rangs de la petite bourgeoisie, et se font petits marchands ou arti* sans de différents métiers.
Comme salariés, ces nouveaux venus vont là oi^i ils peuvent le plus facilement trouver du travail, c'est-àdire, le plus souvent, dans les grandes usines où, l'outillage étant bien développé et le travail divisé en un grand nombre d'opérations simples, le campagnard nonqualifié peut en apprendre une en fort peu de temps. C'est pourquoi il n'y a pas, au début, d'antagonisme marqué entre le travailleur venu de la campagne et le travailleur juif occupé presqu'exolusivement dans la petite industrie. Mais, plus tard, lorsque l'extension du régime capitaliste et l'encombrement éloutfant qui règne dans les professions traditionnelles des Juifs forcent la population israélite à passer de la petite à la grande industrie, de l'industrie du vêtement et du commerce à d'autres branches de la production, des collisions sérieuses se produisent entre les travailleurs Israélites et les travailleurs chrétiens ; ceux-ci, regardant la grande industrie comme leur apanage, opposent parfois la force brutale aux tentatives des travailleurs juifs lorsque ces derniers veulent empiéter sur
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ce qu'ils considèrent comme leur domaine propre (l). Les entrepreneurs juifs eux-mêmes encouragent de tout leur pouvoir cet état d'esprit des travailleurs chrétiens, en congédiant leurs ouvriers juifs au moment de
(1) C'est précisément cet antagonisme, latent d'abord et manifeste ensuite, entre les omriers juifs et les ouvriers chrétiens, qui a été la base théorique et pratique du courant dit « sioniste-socialiste >>, d'après lequel un vrai prolétariat industriel juif n'est possible que dans un pays juil. Les u sionistes-socialistes » ont exa;^éré énormément cet antagonisme et l'ont entièremen'. dénaturé en faisant un principe absolu de ce qui n'est, dans la réalité, qu'un phénomène caractérisant un certain stade transitoire de l'évolution. Mais le fait lui-même est, à 1 heure aclueile, reconnu partout, i-e plus fort retentissement s'est produit dans l'industrie textile à tîieloslok et à Lodz, et dans linduslrie de la chaussure à Varsovie; le lioundc lui-même (le parli démocrate socialiste des ouvriers juifs dans l'empire russe), qui n'a cessé de combattre les théories sionistes au sein de la classe ouvrière, a consacré une série d'articles à cette question qui, à certains moments, a été brûlante (et l'est encore dans une forte mesure) pour les travailleurs juifs de Russie. Voici comment le phénomène est décrit par des témoins oculaires, sinon par des participants, de cette lutte des ouvriers juifs pour la liberté de travailler dans les usines (selon une enquête ouvrière publiée par le Boitnde \ — Il s'agit de la ville de Bielostok (Lithuanie), où les travailleurs juifs ont lini par » triompher », c'est-à-dire par pénétrer dans les usines à moteurs mécaniques : « La lutte a été dilficile ; d'habitude, les fabricants congédiaient les ouvriers juifs au moment du passage de métiers à la main à des métiers mécaniques ; c'était, chez eux, une tradition. Ce n'était pas moins une tradition chez les travailleurs chrétiens. Ils accueillaient à coups de poings et de bâtons les ouvriers Israélites qui entraient dans les usines, et ce fut aussi par la force que ces derniers durefit briser la résistance des entrepreneurs et des ouvriers chrétiens. C'était une niasse en lutte contre une autre, et la tradition a été enfin vaincue ; l'accès au métier mécanique est devenu plus libre pour le travailleur juif ». La vie ouvrière à Bieloslvk, dans la revue juive Frayen fun Leben {Problèmes de la vie), 1912, n° 2-3, pp. 113-114. Il est à noter qu'il ne s'agit ici que d'usines appartenant à des Israélites et que ce n'est que dans ces usines que les travailleuis juifs ont fini par pénétrer ; les entrepreneurs chrétiens n'avaient
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l'introduction de mëticis niécaniijues dans leurs entreprises ; le nouveau venu de la canipa^i.e est souvent plus obéissant, moins résistant, moins [léiiétré de l'esprit de classe que le Juif qui habile la ville depuis bien des générations. De plus, le nouveau venu a des besoins plus restreints ; les membres de sa famille restent souvent au village où, d'une façon ou d'une autre, ils arrivent à pourvoir eux-mêmes à leurs besoins (1); la main-d'œuvre fournie [lar les émigrés des campagnes doit donc être à meilleur marché.
Les particularités rituelles des israélites, et notamment le chômage de samedi, contribuent aussi à faire donner la préférence aux nouveaux venus des campagnes
pas besoin de con^çédier leurs ouvriers juifs au moment de l'introduction de métiers mécaniques, car ils ne les avaient jamais occupés. C'est ainsi qu'à Bielostok, comme ailleurs, dans les usines appartenant à des chrétiens (à Bielostok, 8 usines appartiennent à des Allemands), il n'y a pas un ouvrier juif. — La solution de ce problème douloureux pour les travailleurs juifs, le Bounde la voit dans la formation de fortes organisations syndicales réunissant sur un même rang les salariés juifs et chrétiens (Résolution de juillet 1911, publiée dans le Bulletin russe Informationnij listoli, u° 2, 19M).
(1) La din'érence entre la population urbaine juive et nonjuive est, sur ce point, vraiment énorme. On peut s'en faire une certaine idée parles cliidres suivants : Dans les villes de la zone de résidence, il y avait, en 1897, 2.306.832. Juifs, do:it 1.118.749 hommes et 1.188.083 femmes, soit 108 femmes pour 100 liommes ; chez les 4.26.5.342 non .luifs venus dans les villes d'autres districts, on ne comptait, pour KO hommes, (jue .55 femmes! Dans tout l'empire, la population urbaine se divisait en active et passive selon les proportions suivantes : chez les .luifs, pour lOO actifs, 199 passifs; chez le reste de la population urbaine, pour 100 actifs, 98 passifs (BroutzUous, loc. cit.). Ki\ d'autres termes : chez les habitants urbains juifs, tout actif doit entretcMiir en moyeinie deux personnes passives (membres do famille), tandis que, chez le reste de la po[)ul.itiiin urbaine, il ne doit en fair(! vivre qu'une seule.
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au moment de l'embauchage de nouveaux ouvriers (1). Dans ces conditions, ce n'est qu'au prix d'une lutte prolongée et extrêmement pénible que l'ouvrier juif peut réussir, — et jusqu'ici il n'y a réussi que fort modestement, — à pénétrer dans les ateliers de la grande industrie moderne.
Pourtant, dans la grande industrie croissante, qui produit non seulement pour les besoins de la population locale, mais aussi et surtout pour le marché lointain des provinces « intérieures » de la Russie, il y a assez de place aussi bien pour les travailleurs juifs que pour les travailleurs chrétiens, et les malentendus qui surviennent entre eux peuvent être réglés, en fin de compte, sans trop de diflicultés. Tel n'est pas le cas dans le petit commerce et dans la petite industrie, qui ne peuvent compter que sur les besoins locaux. A l'époque de l'extension rapide du régime capitaliste, surtout dans la « zone de résidence » où le nombre des personnes occupées du petit commerce et de certains métiers est déjà excessivement grand, les nouveaux venus ne peuvent, en général, trouver d'occupation dans ces mêmes branches qu'à la condition de chasser une partie de ceux qui y étaient occupés antérieurement, c'est-à-dire une partie des Juifs. l*our le nouveau petit bourgeois, c'est donc une question vitale que de s'assu-
(l) Le sabbat est encore, d'une façon générale, très rigoureusement observé par les Juifs de Russie. Il est intéressant devoir comment la chose s'est arrangée à IHelostok : sur 445 Juifs occupés dans les tissages des métiers mécaniques, 4 seulement (soit 1 0/0) travaillent le samedi ; 22, soit 5 0/0, chôment le samedi et le dimanche ne travaillant ainsi que 5 jours par semaine ; les 419 autres, soit la presque totalité (94 0/0), chôment le samedi et travaillent le dimanche, ce qui fait marcher l'usine toute la semaine (les chrétiens travaillant le samedi et chômant le dimanche), mais cela n'est pas dépourvu de certains inconvénients [La vie ouvricrede Bielostoli, p. 115).
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rer la clientèle chrétienne des Juifs, et^ avec ou sans bruit, on fait circuler des mots d'ordre : « n'achetez pas chez les Juifs » (en Pologne et dans le Sud) ou « chacun chez les "siens » (en Lithuanie), etc. Nous n'avons pas de données statistiques permettant de déterminer combien de Juifs ont été ainsi chassés du commerce et de la petite industrie. Mais l'expulsion des Juifs de ces branches économiques a dû certainement prendre des dimensions énormes, puisque ce fait saute aux yeux de quiconque connaît la zone de résidence (l).
Le petit bourgeois qui, de jour en jour, se voit plus menacé par la concurrence croissante de ses rivaux chrétiens et qui craint de perdre aussi sa clientèle juive, cherche son salut, à son tour, dans une propagande nationaliste juive. Son mot d'ordre devient « Juifs, faites gagner un Juif ». Mais si le nationalisme économique
(1) Les journaux juifs pai'Ient beaucoup de cette situation des Juifs évincés par les clirétiens, et ils ne sont pas seuls à le constater. Voici, à titre d'illustration, ce que raconte M. P. Zubowicz (publiciste polonais qui incline légèrement vers cet antisémitisme nouveau qui est maintenant en vogue chez les « progressistes » de Pologne) dans le journal progressiste hebdomadaire Praii'da de Varsovie, n" 4, 1910 : « Dans la bourgade de Troup, gouvernement de Kovno, district de Wilkomir, se trouvaient, il y a 10 ou 15 ans, 8 petites boutiques, une auberge et deux cafésbrasseries, qui appartenaient à des israélites ; les artisans étaient tous Juifs. Aujourd'hui, nous trouvons, dans la môme bourgade, deux boutiques appartenant à des Lithuaniens et pas une qui appartienne à un Israélite ; deux cafés-brasseries tenues par des Lithuaniens et un par un Juif; sur 5 tailleurs et couturières, 3 sont des Lithuaniens ; sur 'i cordonniers, il y a 1 lithuaiiien ». Et l'auteur ajoute : « Une situation identique peut être observée dans beaucoup d'autres bourgades de la Lithuanie. Dans les villes qui sont chef-lieu de districts, et dans les plus gros bourgs, l'état de possession des Juifs a peu changé, bien que, là aussi, surgissent petit à pclit des boutiques lithuaniennes et qu'on puisse de plus en plus fréquemment rencontrer des artisans lithuaniens en divers endroits ».