‹ Le juif errant (volume 2)Chapitre 3 sur 53 · X.Ii:9 VOYAGCVKS · texte numérisé non relu

X.Ii:9 VOYAGCVKS

Pendant que la scène pre'cédente se passait à l'auberge du Faucon blanc à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l'arrivée, s'avançaient paisiblement au milieu de riantes prairies, bornées d'un côté par une rivière dont lo courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la grande roule conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ, au sommet d'une colline assez élevée.

Le ciel était d'une sérénité superbe, le bouillonnement de la rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d'écume, interrompait seul le silence de cette soirée d'un calme profond ; des saules toulTus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enllammées du couchaut, que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l'or, l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe éblouissante avec l'or et l'azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de Velours noir sous le léger souffle de la brise qui s'élève souvent à la

lin du jour; car ïe soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu... L'air vif et sonore appor. tait le tintement lointain des clochettes d'un troupeau.

A travers un sentier fraye dans rhcrbe de la piairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d'avoir quinze ans, chevaucliaient sur un cheval hlanc de taille moyenne, assises dans une liiige selle à dossier où elles tenaient aisément toutes deux, car dles étaient de taille mignonne et délicate... Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes iilles, avec un air de sollicitude à la fois respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur vm long bâton; ses épaules encore roJwstes portaient un sac de soldat; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu traînants annonçaient qu'il marchait depuis longtemps.

Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux traîneaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la forme et du pelage d'un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, 7ie quittant pas, comme on dit vulgairement, les tnlona de son maître.

Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L'une d'elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa sœur endormie, dont la tête reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corp souples une ondulation pleine de grâce, et balançait leurs petits pied* appuyés sur une palette de bois servant d'étrier. Ces deux sœurs jumeiless'appelaient, par un doux caprice maternel, Bose et Blanche; alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D'une ressemblance extrême, d'une taille égale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer Tune de l'autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc sen'ir pour toutes deux; la seule différence qu'il y eût entre elles à ce moment, c'était que Rose veillait et. remplissait ce jour-là les fonctions d'aûiée, fonctions ainsi partagées, grâce à une imagi* nation de leur guide; vieux soldat de l'empire, fanatique de la discipline, il avait jugé à propos d'alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se fût inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de veiours noir, d'où s'échappait une profusion de grosses boucles de cheveux châ= tain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées; un œillet rouge, hu= mide de rosée, n'était pas d'un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche eût semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où se peignaient la douceur da

leur caraclCre et l'innocence de leur âge; un front jiur et blanc, u » petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.

Il fallait encore les voir lorsqu'à l'approche de la pîuie ou de 1 orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait eiu' leurs telcs le vaste capuchon de ce vêtement imperméable; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraîches et souriantes, abiùtées sous ce camail de couleur sombre.

Mais la soirée était belle et calme; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux sœurs, et son capuchon retombait sui le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de £on bras djoit h taille de sa sœur endormie, la contemplait avec une expression do tendresse inefiable, presque maternelle... car ce jour-là Rose était l'aînée, et une sœur aînée est déjà une mère...

Non-seulement les deux jeunes filles s'idolâtraient, mais, par un phénomène psychologique fréquent cliez les êlies jumeaux, elles étaient presque toujours simultanément allcctées; l'émotion de l'une .«e réfléchissait à l'instant sur la physionomie de l'autre; une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes cœurs battaient à l'unisson; enfin, joies ingénues, chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et aussitôt partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d'une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pâli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouvé leurs fraîches et pures couleurs. F.sl-il besoin de dire (jue ces liens mysiérieu.v, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, neussent pas été brisés sans porter une mortelle atteinte à l'existence de ces pauvjes enfants? Ainsi, ces charmants couples d'oiseaux, nommés inséparables, ne pouvant vivi'e que d'une vie commune, s'attristent, souftïenl, se désespèrent et meurent lorsqu'une main barbare les éloigne 1 un de l'autre.

Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d'une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la république et de l'empire, héroïques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat , guide des deux sœurs , ancien grenadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé Dagobert; sa physionomie grave et sérieuse était durement accentuée; sa moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre inférieure et se confondait avec une large impériale Uii couvrant prescpie le menton ;

ses joncs nnaigî'es, couleur de bricpie, et tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées; d'épais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d'un bleu clair; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col militaire à liséré blanc; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de grosdrap gris, et un bonnet de police bleu à llamme rouge, tombant sur l'épaule gauche, couvrait sa tète chauve. Autrefois doué d'une force d'hercule , mais ayant toujours un cœur de lion , bon et patient , parce qu'il était courageux et fort, Dagobert, malgré la rudesse do sa physionomie, se monti-ait, pour les orphelines, d'une sollicitude exquise, d'une prévenance inouïe, d'une tendresse adorable, presque maternelle... Oui, maternelle! car pour l'héroïsme de l'afiectioii, cœur de mère, cœur de soldat. D'un calme stoïquc, comprimant toute émotion, l'inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais; aussi, quoique rien ne fût moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d'un comique achevé, en raison même de l'imperturbable sérieux qu'il apportait à toute chose.

De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retoiu'uait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les longues dents trahissaient l'âge respectable; deiLx profondes cicatrices, l'une au tlanc, l'autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles; aussi n'était-ce pas sans une apjiarcncc de fierté qu'il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bosselle de cuivre offi'ait encore nn aigle en relief; son allure était régulière, prudente et ferme; son poil vif, son embonpoint médiocre, l'abondante écume qui couvrait son mors, témoignaient de cette santé que les chevaux acquièrent par le travail continu mais modéré d'un long voyage à petites journées; quoiqu'il fût en route depuis plus do six mois, ce brave animal portait aussi aliégrcm.cnt qu'au départ les deux oipiielincs et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.

Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval {signe irrécusable de grande vieillesse), c'est qu'il les montrait souvent dans l'unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait Jovial) et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien était victime.

Ce dernier, sans doute par contraste, nommé Rabat-Joio, ne quittant pas les talons de son maître , se trouvait à la portée de Jovial , qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos, l'enlevait et le portait ainsi pendant quelques instants; le chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de iioa compognoii, s'y soumettait avec une complai-

Rance stoïque ; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d'utie suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête en gi'ondant. Jovial l'entendait à demi-mot, et s'empressait de le remettre à teire. D'a'itres fois, sans doute pour éviter la monotonie, Jovial mordillait légèrement le havre -sac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces joyeusetés.

Ces détails feront juger de l'excellen* accord qui régnait entre les ûeux sœurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.

La petite caravane s'avançait assez impatiente d'atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l'on voyait au sommet de la côte.

Pagobert regardait par moments autour de lui , et semblait ras< sembler ses souvenirs : peu à peu ses traits s'assombrirent; lorsqu'il lut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s'arrêta, et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.

Jovial ayant fait un brusque temps d'arrêt derrière son maître , Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tête; son premier regard chercha sa sœur, à qui elle sourit doucement; puis toutes deux échangèrent un signe de surpr'se à la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bâton, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie...

Les orphelines se trouvaient alors au pied d'un tertre peu élevé, dont le faite disparaissait sous le feuillage épais d'un chêne immense planté à mi-côte de ce petit escarpement.

Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle , et appuyant sa petite main blanche sur l'épaule du soldat , qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement : — Qu'as-tu donc, Dagobert?

Le vétéran se retourna; au grand étonnement des deux sœurs, filles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sm" sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.

— Tu pleures... toi!!! — s'écrièrent Rose et Blanche profondément émues. — Nous t'en supplions... dis-nous ce que tu as...

Après un moment d'hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa jnain calleuse, et dit aux orphelines d'une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient : — Je vais vous attrister, rac? pauvres enfants... mais pourtant c'est comme sacré... ce que je vais vous dire... Eh bien, il y a dix-huit ans,., la veille de la grande bataille de Leipsig, j'ai porté votre père auprès de cet arbre... il avait deux coups de sal)re sur la tôle... un coup de feu à l'épaule... C'est ici que hii et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers... et pai' qui encore I

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par un renégat... oui, par un Français, un marquis émigré, colonel au service des Russes... et qui plus tard... Enfin, un jour... vous saurez tout cela... — Puis, après un silence, le vétéran, n)ontrant du bout de son bâton le village de Mockern, ajouta : — Oui... oui, je m'y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave père, qui nou( commandait, nous et les Polonais de la garde, a culljuté les cuirtlsf siers russes après avoir enlevé une batterie... Ah! mes enfants, — • ajouta naïvement le soldat, — il aurait fallu le voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à cheval, lancer unt chaige à fond au milieu d'une grêle d'obus! il n'y avait rien de beau comme lui.

Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses souveniis, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se laissèrent légèrement glis?ei- de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s'agenouiller au pied du vieux chêne. Puis là, pressées l'ime contre l'autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout derrière elles , le soldat , croisant ses mains sur son long bâton , y appuyait son front chauve.

— Allons... allons, il ne faut pas vous chagriner, — dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et de Blanche toujours à genoux; — peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris, — ajoutai-il; — je vous expliquerai cela ce soir à la couchée... j'ai voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous dire bien des choses sur votre père; c'était une idée à moi... parce que ce jour est comme un anniversaire,

— Nous plem'ons, parce que nous pensons aussi à notre mère, — •lit Rose.

— A notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, — ajouta Blanche.

Le soldat releva le? orphelines, les prit par la main, et les regard:int tour à tom- avec une expression d'ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figui'e : — Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleuie des femmes, c'est vrai... Quand elle habitait la Pologne, OK l'appelait la Perle, de Farsnvie; c'est la perle du monde entief qu'on aurait dû dire... car dans le monde entier on n'aurait paî trouvé sa pareille... Non... non.

La voix de Dagibert s'alti-riit ; il se tut, et passa ses longues moustaches grises entre son pouce et son index, selon son habitude.

— Écoutez, mes enfants, — reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, — votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n'est-ce pas?

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— Oui, Dagobert.

— Eh bien, qu'est-ce qu'elle vous a recommande avant de mourir? De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.

— C'est vrai; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour le? pauvres mères dont les enfants rc-tent sur terre , lui permcllrait de nous entendre du haut du ciel, — dit Blanche.

— Et qu'elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, — ajouta Rose.

Puis les deux sœurs, par un mouvement spontané rempli d'une grâce touchante, se prirent par la m lin, toiunièrent vers le ciel leurs regards ingénus, et dirent avec l'adorable foi de leur âge : — N'estce pas, mère... tu nous vois?... tu nous entends?...

— Puisque votre mère vous voit et vous entend, — dit Dagobert ému, — ne lui faites donc plus de chagrin eu vous montrant tristes... Elle vous l'a défendu...

— Tu as raison, Dagobert, nous n'aurons plus de chagrin. Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.

Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai païen : en Espagne, il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, défendaient, non la liberté (l'inquisition la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d'une si teri-ible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de piès, que l'instinct de reli'jion naliirellf, commiuie à tous les cœurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son âme. Aussi, quoiqu'il ne partageât point la consolante illusion des deux sœurs, il eût regardé comme un crime d'y porter la moindre atteinte.

Les voyant moins tristes, il reprit : — A la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre babilier comme vou« faisiez ce matin et hier... en riant sous cape de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous disais... tant vous étiez occupées de votre entretien... Oui, oui, mesdemoiselles... voilà deux jours que vous paraissez avoir Je fameuses affaires ensemble... Tant mieux, surtout si cela vous amuse.

Les deux sœurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d'embarras : — Mii» non, je t'assure, Dagobert, nous parlions de choses sans conséquence.

— Rien, bien, je ne veux rien savoir... Ah <,ù! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route; car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit... pour nous remettre en route demain malin de bDnne heure.

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wm Nous avons encore bien, bien du chemin? — demanda Rose.

— Pour aller jusqu'à Paris?... Oui, mes enfants, une centaine d'étapes... Nous n'allons pas vite, mais nous avançons... et nou^ voyageons à bon marche, car notre bourse est petite ; un cabine! pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fraîche pour le vieux Jovial, voïKà nos frais de route ; je ne parle pas de la nourrituie, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j'ai appris en Egypte et en Espagne à n'avoir faim que quand oa se pouvait...

— Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous laisses jamais t'aider.

. — Enfin, bon Dagobeit, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée... comme si ce n'était pas nous... qui...

— Vous!... — dit le soldat en interrompant Blanche; — je vais vou? laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon, n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne, un soldat ne savonne pas son linge? Tel que vous me voyez, j'étais la meilleure blanchisseuse de mon escadron . et comme je repasse, hein? sans me vanter.

— Le fait est que tu repasses très bien, très bien...

— Seulement tu roussis quelquefois... — dit Rose en souriant.

— Quand le fer est trop chaud, c'est vrai... Dame... j'ai beau l'approcher de ma joue... ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur... — dit Dagobert avec un sérieux imperturk.^'le.

— ïu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.

— Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blanchisseuse, continuez-moi votre piatique, c'est moins cher, et en route il n'y a pas de petite économie, surtout pour de pauvres gens comme nous ; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris... Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste, il faut l'espérer du moins...

— Cette médaille est sacrée pour nous... notre mère nous Ta donnée en mourant...

— Aussi, prenez bien garde de la perdre ; assurez-vous de temps en temps que vous l'avez.

— La voilà, — dit Blanche.

Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze (^u'oHe portait au cou, suspendue par une chaînette de même métal.

Celte médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci-dessous :

mm

— Qu'est-ce que cela signifie, Dagobert?— reprît Blanche en considérant ces lugubres inscriptions. — Notre mère n'a pu nous le dira

— Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, — répondif Dagobert; — il se fait tard, parlons ; serrez bien cette médaille... eterroule ! nous avons près d'une heure de marche avant d'arriver à l'étape... Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d'oeil à ce tertre où votre brave père est tombé... et à cheval ! à cheval!

Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et avec son aide remontèrent sur Jovial.

Ce vénérable animal n'avait pas songé un moment à s'éloigner; mais, en vétéran d'une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit , en prélevant sur le sol étranger une large dîme d'herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant ; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisait le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de plus en plus marécngcuse; au bout de quelques pas, il fut même obligé d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grande rente.

Dagobert ayaut demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui répondit qu'il n'y en avait qu'une : l'auberge du Faucon blanc.

— Allons donc à l'auberge du Faucon blanc, ~ avait répondu le Hdat.

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