‹ Le juif errant (volume 2)Chapitre 34 sur 53 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Cinq minutes après être sorti, Agricol rentra ; ses traits étaient pâles, bouleversés, ses yeux remplis de larmes, ses mains tremblantes; mais sa figure exprimait un bonheur, un attendrissement extraordinaires. Il resta un moment devant la porte, comme si l'émotion l'eût empêché de s'approcher de sa mère...

La vue de Françoise était si affaiblie, qu'elle ne s'aperçut pas d'abord du changement de physionomie de son fils.

— Eh bien, mon enfant, qu'est-ce que c'est ?— lui dcrnanda-t-cllc. Avant que le forgeron eûl répondu, la Mayeux, plus cliirvoyante,

j'écria : — Mon Dieu !... Agricol... qu'y a-t-il? comme tu es pâle !...

— Ma mère ! — dit alors l'artisan d'une voix altérôe, en allant M'ccipitammcnt auprès de Françoise sans répondre à la Mayeux, — ma mère, il faut vous attendre à quelque chose qui va bien vous étonner... promettez-moi d'être raisonnable.

— Que veux-tu dire?... Comme tu trembles!... regarde-moi! Mais la Mayeux a raison... tu es bien pâle !...

• — Ma bonne mère... — et Agricol, se mettant à genoux devant Françoise, prit ses deux mains dans les siennes, — il faut... vous ne îsavez pas... mais...

Le forgeron ne put achever ; des plem's de joie entrecoupaient sa voix.

— Tu pleures... mon cher enfant... Mais, mon Dieu! qu'y a-t41 donc ? Tu me fais peur...

— Peur... oh! non... au contraire! — dit Agricol en essuyant ses yeux; — vous alioz être bien heureuse... Mais, encore une fois, il faut être raisonnable... parce que la trop grande joie fait autant de mal que le trop grand chagrin...

— Comment?

— Je vous le disais bien... moi, qu'il arriverait...'

— Ton père! ! ! — s'écria Françoise.

Elle se leva de son fauteuil. Mais sa surprise, son émotion, furent si vives, qu'elle mit une main sur son ci'^ur pour en comprimer les battements... puis elle se sentit faiblir. Soii ^Is la "outint et l'aida à se rasseoir. La Mayeux s'était jusqu'alors discrètement tenue à l'écart pendant cette scène, qui absorbait complètement Agricol et sa mère; mais elle s'approcha timidement, pensant qu'elle pouvait être utile, car les traits de Françoise s'altéraient de plus en plus.

— Voyons, du courage, ma mère, — reprit le forgeron ; — maintenant le coup est porté... il ne vous reste plus qu'à jouir du bonheur de revoir mon père.

— Mon pauvre Baudoin... après dix-huit ans d'absence... je ne peux pas y croire, — reprit Françoise en fondant en larmes. — Estce bien vrai, mon Dieu, est-ce bien Aiai?...

— Cela est si vrai, que si vous me promettiez de ne pas trop vous émouvoir... je vous dirais quand vous le verrez.

— Oh ! bientôt... n'est-ce pas?

— Oui... bientôt.

— ]\Iais quand arrivera-t-il ?

— îl peut arriver d'un moment à Tautre... demain... aujourd'hui peut-être...

LE JUIF ERRANT t?8

— Aujourd'hui?

-T- Eh bien, oui, ma mère... il faut enfin vous le dire... il arrive... il est arrive'...

— Il e?t.,. il est...

Et Françoise, balbutiant, ne put achever.

— Tout à l'hoTire il était en bas ; avant de monter, il avait prié le teinturier de venir m'avertir, afin que je te prépare à le voir... car ce brave père craignait c[ii'une surprise trop bmsque ne te fit mal...

— Oh! mon Dieu...

— Et maintenant, — s'écria le forgeron avec une explosion de bonheur indicible, — il est là... il attend... Ah! ma mère... je n'y liens plus, depuis dix minutes le cœur me bat à me briser la poitrine.

Et s'i.'lançant vers la porte, il ouvrit.

Dngobert, tenant Rose et Blanche parla main, parut sur le seuil...

Au lieu de se jetor dans les bras de son mari... Françoise tomba * genoux... et pria. Élevant son àme à Dieu, elle le remerciait ave» une profonde gratitude d'avoir exaucé ses vœux, ses prières, et ain?l récompensé ses ofirandcs.

Pendant une seconde, les acteurs de cette scène restèrent silencieux, immobiles.

Agficol, par nn r:niimont de respect et de délicatesse qui luttait à gi'and'peine contre l'impétueux élan de sa tendresse, n'osait pas se jeter au cou de Dagobert : il attendait avec une impatience à peine contenue que sa mère eût terminé sa prière.

Le soldat éprouvait le même sentiment que le forgeron; tous deux se comprirent : le premier regard que le père et le fils échangèrent exprima leur tendresse, leur vénération pour cette excellente femme, qui, dans la préoccupation de sa religieuse ferveur, oubliait un peu trop la créature pour le créateur.

Rose et'Blai'.ciie, interdite-, émues, regardaimt avec intérêt cette femme agenouillée, tandis que la Mayeux, versant silencieusement des larmes de joie à la pensée du bonheur d'Agricol, se retirait dans le coin le plus obscur de la chambre, se sentant étrangère et nécessairement oubliée au milieu de cette réunion de famille.

Françoise se releva et fit un pas vers son mari, qui la reçut dans ses bras. 11 y eut un moment de silence solennel. Dagobert et Françoise ne se dirent pas un mot ; on entendit quelques soupirs entrecoupés de sanglots, d'aspirations de joie... Et lorsque les deux vieillards red'-'îssèrent la tête, leur physionomie était calme, radieuse, sereine... ci^ la satisfaction complète des sentiments simples et purs ne laisse jam.iv«; après soi une agitation fébrile et violente.

— Mes enfanî:v\ — dit le soldat d'une voix émue, en montrant aux orphelines Françoise, qui, sa prem-ière émotion passée, les re-

gard ait avec étuiinrment, — c'est ma bonne et digne l'oiume... elle fera pour les lilles du général Simon ce que j'ai été moi-même...

— Alors, madame, vous nous traiterez comme vos enfants, — dit Piose en s'approcliant de l'ran(;oise avec sa sœui".

— Les filles du maréchal Simon !... — s'écria la femme de Dago- !>ert, de plus en plus surprise.

— Oui, ma bonne Françoise, ce sont elles... et je les amène de loin ... non sans peine... Je te conterai tout cela plus tard.

— Pauvres petites... on dirait deux anges tout pareils, — dit Françoise en contemplant les orphelines avec autant d'intérêt que d'admiration.

— Maintenant... à nous deux... — dit Dagobcrt en se retournant vers son fils.

— Enfin! — s'écria celui-ci.

Il faut lenoncer à peindre la folie joie de Dagobert et de son fils, la tendre fureur de leurs cmbrassements, que le soldat ijiterrompail pour regarder Agricol bien en face, en appuyant ses mains sur les larges épaules du jeune forgeron pour mieux admirer son mâle et franc visage, sa taille svelte et robuste ; après quoi il l'étreignait de nouveau contre sa poitrine en disant : — Est-il beau garçon!... est-il bien bâti ! a-t-il l'air bon !...

La Mayeux, toujours retirée dans un coin de la chambre, jouissait du bonheur d'Agricol; mais clic craignait que sa présence, jusqu'alors inaperçue, ne fût indiscrète. Elle eut bien désiré s'en aller sans être remarquée; mais elle ne le pouvait pas. Dagobert et son fils cachaient presque entièrement la porte, elle resta donc, ne pouvant détacher ses yeux des deux charmants visages de Rose et de Blanche. Elle n'avait jamais rien vu de plus joli au monde, et la ressemblance extraordinaiie des jeunes fiUes entre elles augmentait encore sa surprise; puis enfin leurs modestes vêtements de deuil semblaient annoncer qu'elles étaient pauvres, et involontairement la Mayeux se sentait encore plus de sympathie pour elles.

— Chères enfants ! elles ont froid, leurs petites mains sont glacées, et malheureusement le poêle est éteint... — dit Françoise.

Et elle cherchait à réchauffer dans les siennes les mains des orphelines, pendant que Dagobert et son fils se livraient à un épanchement de tendresse si longlemps contenu...

Aussitôt que Françoise eut dit que le poêle était éteint, la Mayeux, empressée de se rendre utile pour faire excuser sa présence, paitêtre inopportune, courut au petit cabinet où étaient rerreïmés le charbon et le bois, en prit quelques menus morceaux, i.'jvint s'agenouiller près du poêle en fonte, et à l'aide de quelque ^^eu de braise cachée sous la cendre, parvhit à ralluiiier k .f«»»; «xa bientôt tira et

§ronda, pour se servir des expressions consacr(5os; puis, remplissant une cafetière d'eau, elle la plaça dans la cavité du poêle, pensant à la nécessité de quelque breuvage chaud pour les jeunes filles. La Mayeux s'occupa de ces soins avec si peu de bruit, avec tant de célérité, on pensait naturellement si peu à elle au milieu des vives émotions de cetle soirée, que Françoise, tout occupée de Rose et de Blanche, ne s'aperçut du flamboiement du poêle qu'à la douce chaleur qu'il rendit, et bientôt après au frémissement de l'eau bouillante dans la cafetière. Ce phénomène d'un feu qui se raUuniait de lui-même n'étonna pas en ce moment la femme de Dagobert, complètement absorbée par la pensée de savoir comment elle logerait les deux jeunes filles, car, on le sait, le soldat n'avait pas cru devoir la prévenir de leur arrivée.

Tout à coup trois ou quatre aboiements sonores retentirent derrière la porte.

— Tiens... c'est mon vieux Rabat-Joie, — dit Dagobert en allant ouvru- à son chien, — il demande k entrer pour connaître aussi la famille.

Rabat-Joie entra en bondissant; au bout d'une seconde il fut, ainsi qu'on le dit vulgairement, comme chez lui. Après avoir frotté son long museau sur la main de Dagobert, il alla toui- à tour faire fête à Rose et à Blanche, à Françoise, à Agricol; puis, voyant qu'on faisait peu d'attention à lui, il avisa la Mayeux, qui se tenait timidement dans un coin obscur de la chambre ; mettant alors en action cet autre dicton populaire : les amis de nos amis sont nos amis, Rabat- Joie vint lécher les mains de la jeune ouvrière oubliée de tous en ce moment. Par un ressentiment singulier, cette caresse émut la Mayeux jusqu'aux larmes... elle passa plusieurs fois sa main longue, maigre et blanche, sur la tête intelligente du cliien; et puis, ne se voyant plus bonne à rien, car elle avait rendu tous les petits services qu'elle croyait pouvoir rendi'c, elle prit la belle fleur qu'Agricol lui avait donnée, ouvrit doucement la porte, et sortit si discrètement que personne ne s'aperçut de son départ.

Après ces épanchemenls d'une affection mutuelle, Dagobert, sa femme et son lils vinrent à penser aux réalités de la vie.

— Pauvre Françoise, — dit le soldat en montrant Rose et Blanche ^v'un regard, — tu ne t'attendais pas à une si jolie surprise?

/ — Je suis seulement fâchée, mon ami, — répondit Françoise, — t.ue les demoiselles du général Simon n'aient pas un meilleur logis que cette pauvre chambre... car avec la mansarde d'Agricol...

— Ça compose notre hôtel, et il y en a de plus beaux; mais rassure-toi, les pauvres enfants sont habituées à ne pas être difficiles ; demain m itiii j--! partirai a^'cc uî^'ii garçon, bras dessus bras dessous,

ci je te 1 éponds qu'il no sera pas celui qui marchera le plus droit et le plus fier de nous deux. Nous irons trouver le père du général Simon à la fabrique de M. Hai'dy pour causer affaires...

— Demain, mon père, — dit Agricol à Dagobert, — vous ne trouverez h la fabrique ni M. Hardy ni le père de M. le mardchal Simon...

— Qu'est-ce que tu dis là... mon garçon? — dit vivement Dagobert, — le maréchal?

— Sans doute, depuis 1830, des amis du général Simon ont fait reconnaître le titre et le grade que l'empereur lui avait conférés après la bataille de Ligny.

— Vraiment?— s'écria Dagobert avec émotion, — ça ne devrait pas m'étonner... parce que, après tout, c'est justice... et quand l'empereur a dit une chose, c'est bien le moins qu'on dise comme lui... mais c'est égal... ça me va là... droit au cœur, ça me remue, — Puis s'adressant aux jeunes filles : — Entendez-vous, mes enfants... vous airivez à Paris filles d'un duc et d'un maréchal... Il est vrai qu'on ne le dirait guère à vous voir dans cette modeste chambre, mes pauvres petites duchesses... mais, patience, tout s'arrangera. Le père Simon a dû être bien joyeux d'apprendre que son fils était rentré dans son grade... hein, mon garçon?

— Il nous a dit qu'il donnerait tous les grades et tous les titres possibles pour revoir son fils... car c'est pendant l'absence du général que ses amis ont sollicité et obtenu pour lui cette justice... du reste, on attend incessamment le maréchal, car ses dernières lettres de l'Inde annonçaient son arrivée. .^ ■ ..

A ces mots. Rose et Blanche se regardèrent; leurs yeux s'étaient remplis de douces larmes.

— Dieu merci! moi et ces- enfants nous comptons sur ce retour; mais pourquoi ne trouverons-nous demain à la fabrique ni M. Hardy ni le père Simon?

— Ils sont partis depuis dix jours pour aller examiner et étudier une usine anglaise établie dans le Midi; mais ils seront de retour d'un jour à l'autre.

— Diable... cela me contrarie assez... Je comptais sur le père du général pour causer d'affaires importantes. Du reste, on doit savoir oïl lui écrire. Tu lui feras donc, dès demain, savoir, mon garçon^ que ses petites-filles sont arrivées ici. En attendant, mes enfants,— ajouta le soldat en se retournant vers Rose et Blanche, — la bonne femme vous donnera son lit, et, à la guerre comme à la guerre^ pauvres petites, vous ne serez pas du moins plus mal ici qu'en route.

— Tu sais que nous nous trouverons toujours bien auprès de toi et de madame, — dit Rose.

— Et puis, nous ne pensons qu'au bonheur d'être enfin à Paris... puisque c'est ici que nous retrouverons bientôt notre père... — ajouta Blanche.

— Et avec cet cspoir-là, on patiente, je le sais bien, — dit Dagobcrt; — mais c'est égal, d'après ce que vous attendiez de Paris... vous devez être fièrement étonnées... mes enfants. Dame! jusqu'à présent, vous ne trouverez pas tout à fait la ville d'or que vous aviez rêvée, tant s'en faut; m.ais patience... patience... vous verrez que ce Paris n'est pas si vilain qu'il en a l'air...

— Et puis, — dit gaiement Agricol, — je suis sûr que, pour ces demoiselles, ce sera l'arrivée du maréchal Simo;.i qui changera Paris en une véritable ville d'or.

— Vous avez raison, monsieur Agricol, — éîi Rose en souriant; — vous nous aA'^ez devinées.

— Comment! mademoiselle... vous save« ihoît nc?ïs?

— Certainement, monsieur Agricol; nous pusiioun souvent ds tous avec Dagobert, et dernièrement encore avec Gabriel, — ajoi?ta Blanche.

— Gabriel!-.. — s'écrièrent en même temps Agricol et ?a mèr»? avec surprise.

— Eh! mon Dieu, oui, — reprit Dagobert en faisant un signe d'intelligence aux orphelines, — nous en aurons à vous raconti'p pour quinze jours; et entre autres, comment nous avons rencontré Gabriel... Tout ce que je peux vous dire... c'est que, dans son geure, il vaut mon garçon... (je ne peux pas me lasser <le dire mon garçon) et qu'ils sont bien dignes de s'aimer cnnmic des frères... i^rave... brave femme... — ajouta Dagobert avec émotion, — c'est beau, va... ce que tu as fait là; toi, déjà si pauvre, recueillir ce malheureux enfant, l'élever avec le tien...

— Mon arpi, ne parle donc pas ainsi, c'est si simple...

— Tu as raison, mais je te revaudrai cela plus tard; c'est sur ton compte... En attendant, tu le verras certainement demain dans la matinée...

— Bon frère..; aussi arrivé... — s'écria le forgeron. — Et que l'on dise après cela qu'il n'y a pas de jours marqués pour le bonheur!... Et comment l'avez-A'ous rencontré, mon père?

— Comment, vous?... toujours vous?... Ah çà... dis donc, mon garçon, est-ce que parce que tu fais des chan?ons tu te crois trop gros seigneur pour me tutoyer?

— Mon père...

— C'est qu'il va falloir que tu m'en dises fièrement, des iu et des toi, pour que je rattrape tous ceux que tu m'aurais dits pendant dithuit ans... Quant à Gabriel, je te conterai tout à l'heure où et com-

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ment nous l'avons rencontre, car si lu crois dormir, lu te trompes; lu me donneras la moitié de la ciiambrc... et nous causeions... Rabal- Joie restera en dehors de la porte de celle-ci ; c'est une vieille habitude à lui d'être près de ces enfants.

— Mon Dieu, mon ami, je ne pense à rien; mais dans un tel moment... Enfin, si ce.i demoiselles et toi vous voulez souper... Agricol irait chercher quelque chose tout de suite chez le traiteur.

— Le cœur vous en dit-il, mes enfants?

— Non, merci, Dagobert, nous n'avons pas faim, nous sommes trop contentes...

— Vous prendrez bien toujours de l'eau sucrée bien chaude avec un peu de vin, pour vous réchaulVer, mes chères demoiselles, — dit Françoise, — malheureusement, je n'ai pas autie chose.

— C'est ça, lu as raison, Françoise, ces chères enfants sont fatiguées : lu vas les coucher... Pendant ce temps-là je monterai chez mon garçon avec lui, et dem^un matin, avant que Rose et Blanche ï^oient réveillées, je descendrai causer avec toi pour laisser un peu de répit à Agricol.

A ce moment on frappe assez fort à la porte.

— C'est la bomu; Maycux (jui vient demander si on a besoin d'elle, dit Agricol.

— Mais il me semble qu'elle était ici quand mon mari est entré, — répondit Françoi^^c.

— Tu as raison, ma mère; pauvre fille! elle s'en sera allée sans qu'on la voie, de crainte de gêner; elle est si discrète... Mais ce n'est pas elle qui frappe si fort.

— Vois donc ce que c'est yJors, Agricol, — dit Françoise. Avant que le forgeron eût eu le temps d'arriver auprès de la porte,

elle s'ouvrit, et un honnne convenablement vêtu, d'une figure respectable, avança quelfjues pas dans la chambre en y jetant un coup d'a-il rapide qui s'arrêta un instant sur Rose et sur Blanche.

— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, — lui dit Agricol en allant à sa rencontre, — qu'après avoir frappé... vous eussiez pu attendre qu'on vous dit d'entrer... Enfin... que désirezvous?

— Je vous demande pardon , monsieur, — dit fort poliment cet homme, qui parlait très lentement, peut-être pom- se ménager le droit de rester plus longtemps dans la chambre; — je vous fais un million d'e.vcuses... je suis désolé de mon indiscrétion... je suis confus de,..

— Soit, monsieur, — dit Agricol impatienté; — que voulez-vous?

— Monsieur... n'est-ce pas ici que demeure mademoiselle Soliveau, une ouvrière bossue?

— Non, monsieur, c'est au-dessus, — dil Agiicol.

— Oh ! mon Dieu, monsieur ! — s'écria l'homme poli et recommençant ses profondes salutations, — je suis conf>:5 de ma maladresse... je croyais entrer cliez cette jeune ouvrièi*e, à qui je venai proposer de l'ouvrage de la part d'une pei-sonne très respectable.

— 11 est bien tard, monsieur, — dit Agricol surpi'is; — au reste, cette jeune ouvi'ière est connue de notre famille : revenez demain, vous ne pouvez la voir ce soir, elle est couchée.

— Alors, monsieur, je vous réitère mes excuses...

— Très bien, monsieur, — dit Agricol en faisant un pas vers la porte.

— Je prie madame et ces demoiselles ainsi que monsieur... d'être persuadés...

— Si vous continuez ainsi longtemps, monsieur, — dit Agricol, — il faudra que vous excusiez aussi la longueur de vos excuses... et il n'y aura pas de raison pour que cela finisse.

A ces mots d'Agricol, qui firent sourire Rose et Blanche, Dagobert frotta sa moustache avec orgueil : — Mon garçon a-t-il de l'esluit! — dit-il tout bas à sa femme : — ça ne t'étonne pas, toi, tu es faite à ça.

Pendant ce temps-là l'homme cérémonieux sortit après avoir jeté un long et dernier regard sm* les deux sœurs, sur Agricol et sur Dagobert.

Quelques instants après, pendant que Françoise, après avoir mis poui' elle mi matelas par terre et garni son lit de draps bien blancs pour les orphelines, présidait à leiu- coucher avec une sollicitude mulcrnelle, Dagobert et Agricol montaient dans leur mansarde.

Au moment où le forgeron, qui, une lumière à la main, précédait son père, passa de\ ant la porte de la petite chambre de la Mayeux, colle-ci, à demi cachée dans l'ombre, lui dit rapidement et à voix basse : — Agricol, un grand danger te menace... il faut que je te parle...

Ces mots avaient été prononcés si vite, si bas, que Dagobert ne les entendit pas; mais comme Agricol s'était brusquement arrêté eu tressaillant, le soldat lui dit : — Eh bien ! mon garçon... qu'est-ce qu'il y a?

— Rien, mon pèie... — dit le forgeron en se retournant. — Je craignais de ne pas t'éclaircr assez.

— Sois tranquille... j'ai, ce soir, des yeux et des jambes de quinze ans.

Et le solilat, ne s'apei'cevant pas de l'étounement de son iils, entra avec lui dans la petite mansarde où tous deux devaient passer la nuit.

Quelques tninulcs après avoir quillô la maison, l'homme aux (ormes si polies qui était venu demander la Mayeux chez la femme de Dagobert se rendit à l'extre'mité de la rue Brise-Miche. 11 s'approcha d'un fiacre qui stationnait sur la petite place du cloître Saint- Merry. Au fond de ce fiacre était M. Rodin enveloppé d'un mantcr.u.

— Eh bien? — dit-il d'un ton interrogatif.

— Les deux jeunes filles et l'homme à moustaches grises 6ont entrés chez Françoise Baudoin, — répondit l'autre; — avant de frapper à la porte, j'ai pu écouter et entendre pendant quelques n)inutes.., les jeunes filles partageront, cette nuit, la chambre de Françoise Baudoin... Le vieillard à moustaches grises partagera la chambre de l'ouvrier forgeron.

— Très bien ! — dit Rodin.

— Je n'ai pas osé insister, — reprit l'homme poli, — pour voir ce soir la couturière bossue au sujet de la reine Baccbanal; je reviendrai demain pour savoir l'effet de la lettre qu'elle a dû recevoir dans la soirée par la poste, au sujet du jeune forgeron...

— N'y manquez pas ; maintenant vous allez vous rendre, de ma part, chez le confesseur de Françoise Baudoin, quoiqu'il soit fort tard ; vous lui direz que je l'attends rue du Milicu-des-Ursins ; qu'il s'y rende à Tinstant même... sans perdre une minute^., vous l'accompagnerez; si je n'étais pas rentré, il m'attendrait... car il s'agit, lui direz-vous, de choses de la dernière importance...

— Tout ceci sera fidèlement exécuté, — répondit l'homme poli en saluant profondément Rodin, dont le fiacre s'éloigna rapidement.

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