‹ Le juif errant (volume 3)Chapitre 13 sur 62 · UE RENDEZ -VOUS · texte numérisé non relu

UE RENDEZ -VOUS

Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma, celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit salon indien de la rue Blanche ; cette pièce communiquait, on le sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la première fois. 11 avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller comme il l'était lors de cette entrevue : il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.

Le bonheur a une action si instantanée , et pour ainsi dire tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré, n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l'or pâle de sou . teint mat et transparent. Ses larges prunelles, naguère voilées comme : le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient redevenues d'un coloris aussi vif, aussi velouté, qua les plus belles fleurs pourpre de son pays.

Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à coup, tirait de son sein un petit papier soigneusement plié, et le portait à ses lèvi'es avec une folle i\Tesse; alors, ne pouvant contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie, mâle et sonore, s'échap-

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paît de sa poîtrîne, et d'un bond le prince e'ta.t devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude où, pour la première fois, il avait va mademoiselle de Cardovilie. Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante : bien des fois Djalma avait cm voir, ou plutôt il avait réellement vu l'image adorée d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que, les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin *, suivre et tracer avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant ces lignes charmantes rehaussées du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.

Djalma n'était pas seul. Faringhea suivait tous les mouvements du prince d'un regard subtil, attentif et sombre ; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous en étoffe de l'Inde, tissu léger et soyeux dont le fond brun disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or et d'argent d'une délicatesse exquise. La figm'e du métis était soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de mademoiselle de Cardovilie, remise la veille par M. Dupont à Djalma, devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé ; dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que celui-ci était entré dans le salon, lalarraait fort, et il ne savait comment l'interpréter.

La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince, afin de juger l'efiet produit par la lettre de mademoiselle de Cardovilie; mais il trouva le sabn fermé. Il frappa, personne ne lui répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite de M. Dupont, et le but probable de cette visite. Djalma avait, en effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir, dans une (lèvre d'impatience impossible à rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris quelques moments de repos et s'était habillé seul.

Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi seule-

' Quelques cnneux possèdent de pareilles esquisses produits de l'art indien, d'ua« naïveté primiliTe.

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ment, cplui-ci avait sonné pour domandor que sa voilure fiil prête îi deux hoiu-os et demie, l'aviughea s'ûtant préscnlé, K; piince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme il eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce déDance, éloigncment ou distracliijn de la part du prinee? telles étaient les qu-^^stiiuis que se posait le métis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il était rinstrument le plus actif, le plus immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.

— Oh !... les heures.. .les heures... qu'elles sonllentes!... — s'éciia eut à coup le jeune Indieu d'une voix basse et palpitante.

— Les heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur. .

Et en prononçant ces mots, Faringhea s'appi-ocha de Djalma, afin d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il lit quelques pas de plus, et reprit : — Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse s'en réjouir avec vous.

S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écoulé aucune; il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide; il semblait sourire avec adoration à une vision enchanteresse, les deux mains croisées sur sa poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit : — Quelle heure est-il?

Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un tiers.

— Il est bientôt deux heures, monseigneur, — dit Faringhea. Djalma, après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure

dans ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complétemeu» dans ime inetTable méditation.

Faringhea, poussé à bout par ses inquiétudes croissantes et voulani à tout prix attirer l'attention de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'efïel des paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'unp voix lente et pénétrante : — Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j'en suis sûr, à mademoiselle de Cardoville.

A peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaiUit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria, comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir : — Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu?

— Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.

— Quelle joie?

I — Celle que vous cause la lettre de mademoiselle de Cardoville, monseigneur.

Djalma ne repondit pas- mais son regard brillait de tant de bon-

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heur, de tant de sécurité, que le métis se sentit coniplétement rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût, n'obsci:rcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après quelques moments de silence, releva sur le métis ses >eux à demi voilés d'une laime de joie, et répondit avec l'expression d'un cœur qui déborde «l'amour et de félicité : — Oh ! le bonheur... le bonheur... c'est bon et grand comme Dieu... c'est Dieu...

— Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de souffrances...

— Quand cela?... Ah! oui, autrefois j'ai souffert; autrefois aussi j'ai été à Java... Il y a des années de cela...

— D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pis. Que vous ai-je toujom'S dit? Ne vous désolez pas... feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille...

A ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis, que celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus afl'cctueuse bonté : — Continue... je t'écoute...

Puis, appuyant son menton dans sa main et sou coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant troublé par un léger remords.

— Je disais, monseigneur, — reprit-il, — qu'en suivant les conseils de votre esclave... qui vous engageaient à feindre un amour passionné pour une autre femme, vous avez amené mademoiselle de Cardoville, si Gère, si orgueilleuse, à venir à vous... Ne vous l'avais-je pas prédit?

— Oui... tu l'avais prédit, — répondit Djalma toujours accoudé, toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même

xpression de suave bonté.

La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les tiaditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son maîtie cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins d'assurance : — Croyez-moi, monseigneur, ce jom-, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont été grandes, car hiei encore... bien que vous ayez la générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous souffriez afireusenient; mais vous n'éliez pas seul à souffrir... celte fière jeune fille aussi... a soulTert.

— Tu crois? — dit Djalma.

— Ohl bien sûr, monseigneur; jugez donc, eu vous voyant au

théAtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir... Si elle vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son amour-propre... si elle vous aimait avec passion, elle a été frappée au cœur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous...

— De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a souffert... beaucoup souffert. Et cela ne l'apiloie pas? — dit Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur...

— Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe... à vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste quelque pitié pour autrui... — ajouta hypocritement Faringhea : l'influence de Rûdin avait déjà modifié le phansegar,

— Cela est étrange... — dit Djalma en se parlant à lui-même et jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bonté.

— Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?

— Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour le passé... que penses-tu de l'avenir?...

— De l'avenir, monseigneur?

— Oui... Dans une heure... je vais être auprès de mademoiselle de Cardoville.

— Cela est grave, monseigneur... l'avenir dépend de cette première entrevue.

— C'est à quoi je pensais tout à l'heure.

— Croyez-moi, monseigneur. . . les femmes ne se passionnent jamais que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras des refus.

— Explique-toi mieux.

— Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir...

— Mais je vois aujourd'hui mademoiselle de Cardoville pour la première fois.

— Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son cœur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, die les a ressenties pour vous... L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous êtes dit... tout ce que vous aviez à vous dire... Maintenant... aujourd'hui même, agissez en maître... et elle est à vous.

— Cela est étrange... étrange, — dit Djalma une seconde fois, en ne quittant pas des yeux Faringhea.

Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le métis reprit : — Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela est sage... Rappelez-vous le passé... Est-ce en jouant le rôle d'un amoureux timide... que vous avez arasné à vos pieds celte

orgueilleuse jeune fille, monseigneur ? Non, c'est en feignant de la dédaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du désert n'a pas souci de quelques rugissements plaintifs de la lionne... encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi, monseigneur, osez... osez... et aujoui'd'hui vous serez le sultan adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté...

Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec une expression de tendre commisération, dit au métis, de sa voix douce et sonore : — Pourquoi me trahir ainsi? pourquoi me conseiller ainsi méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise... envers un ange de pureté... que je respecte comme ma mère? K'est-ce donc pas assez pour toi de t "être dévoué à mes ennemis, à ceux qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?

Djalma, l'œil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris, peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche.

Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se mettre en défense.

Djalma reprit avec la môme mansuétude : — Ne crains rien... hier, je t'am-ais tué... je te l'assure... mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément; j'ai pour toi de la pitié sans fiel; je te plains. Tu dois avoir été bien malheureux... pour être devenu si méchant.

— Moi, monseigneur! — dit le métis avec une stupeur croissante.

— Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable envers loi, pau\Te créature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas ?... Vrai... en t'écoutant tout à l'hem-e, j'éprouvais pour toi une commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta haine.

— Monseigneur, je ne sais...

Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas ime parole à répondre.

— "Voyons, quel mal t'ai-je fait?

— Mais... aucun, monseigneur... — répondit le métis.

— Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec tant d'acharnement?... N'était-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amenée ici... et qui, lasse du misérable rôle qu'elle jouait près de moi, a quitté cette maison?

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— Votre feint amour pour cotte jeune fille... monseigneur, — iipril Fnrinyhea en reprenant peu à peu son sang-froid , — a vaincu la froideur de...

— ^"e dis pas cela, — reprit le prince avec la même douceur en i'inlerronipant; —si je jouis de celte félicité qui me rend compatissant t-nvers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est que madcrnoi- >".l!o de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment cessé »te l'aimer, comme elle doit être aimée... avec adoration, avec respect; loi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as fait... ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as failli réussir.

— Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi...

— Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te blâmer... Dans le délire du chagrin, je l'ai écouté... j'ai suivi tes avis... je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice... Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré, n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'ètre le plus funeste au monde?

— L'ardeur de mon zèle m'aura égai'é, monseigneur.

— Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des excitations mauvaises... tu as été sans pilié pour mon bonlieur, comme tu avais été sans pitié pour mon malheur... ces délices du cœur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un désir... celui de changer celle ivresse en désespoir.

— Moi, monseignem'?

— Oui, toi... tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me perdrais, je me déshonorerais pom- toujours aux yeux, de uiademoi^elie de Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharnée... pourquoi? Encore une fois... que t'ai-je fait?

— Monseigneur... vous méjugez mal, et je...

— Écoute-moi, je ne veux plus que lu sois méchant et traître; je veux te rendre bon... Dans noire pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres ; eh bien, je veux aussi le dompter à force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as un esprit pour le guider et un cœur pour aimer... Ce jour me donne un bonheur divin, tu béniras ce jour... Que puis-je pom" loi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que de l'or?... veux-tu un ami, dont l'amitié tendre le consolera, et, le faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra bon ?... Quoique nis de roi, veux-tu que je sois cet ami? Je le serai... oui... mdgré le mal... non... à cause du mal que tu m'as fait... je serai pour toi un ami sincère, heurcn.v de me dire : — Le jour où l'ange m'a dit qu'elle m'aimait, mon bonheur a été bien grand : le malin i^■|^:'is un cnsienii in;p' iia!)Ic; le ijir, sa haine sciait changée eu

amitié... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fail les méchants; le bonheur fait les bons : sois heureux...

A ce moment, deux heures sonnèrent.

Le prince tressailUt ; c'était le moment de partir pour sou rendezvous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma, encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était animée en pariant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin. S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant : — Ta main...

Le métis, dont le front était baigné d'une sueur froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque décomposé-, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à la mode de son pays : — Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... Je me sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.

Et Djo.lma sortit, afin de se rendre chez Adrienne.

Malgré sa férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur : — J'ai touché sa main... il est maintenant sacré pour moi... — Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans doute, il s'écria : — Oui ; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cotte maison...

Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui dor.nait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété : — Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a marché, je U'i vois plus rien.

C I] A P I ï n E X X > l II

L'ATTE.ME

Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu, iiinsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa première cntievue avec lui dans la maison de la rue Blanche.

Pour le lieu de cette entrevue si solennelle au point de vue de son bonheur, maJeinoiscile de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cai'doville, oii se voyaient plusieurs poj-traits de famille. Les plus apparents étaient ceu>: Je :.i! ivie '.i de il mère. Ce zaluu, fort vaste et d'une grande

éiJvation, était, ainsi que ceux qui le précédaient, meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XIV; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures aussi dorées, représentant les quatre Saisons; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entoiués d'encadrements, servaient de fond aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.

Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions diverses dont était agitée mademoiselle de Cardo\ille à mesure qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu'elle doutait encore de son bonheur. A chaque instant, presque malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette heure sonna. Cha(iue coup du timbre retentit longuement au fond du cœur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réser\-e, ne s'était pas permis de devancer Tinstant fixé par elle; loin de le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce moment, au moindre biuit qu'elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où elle attendait Djalma, mademoiselle de Cardoville ne conçut aucune crainte sérieuse, et calma soa impatience im peu inquiète par ce calcul, très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette diflérence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le cœur palpitant, alla sur la pointe du pied écouter à la porte du salon... Elle n'entendit rien. .. La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa fraye ur naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire, composé son \isage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.

Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheve ui gris, vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectue ux silence les ordres de sa maîtresse ; celle-ci lui dit d'une voix calme : — André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur lî\ cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi»

André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour pou- A'oir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, mademoiselle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en montrant \\ pendule : — Cette pendule... va-t-elle bien? i André tira sa montre, y jeta les yeux et répondit : — Oui, made- .noiselle ; je me suis réglé sur les Tuileries; il est aussi trois heures i"' demie passées à ma montre.

• — C'est bien... je vous remercie... — dit Adrienne avec bonté.

André s'inclina, et avant de sortir, il dit à Adrienne : — J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas.

— C'est bien , — dit Adrienne.

André s'inclina de nouveau, quitta le galon, et tout retomba dans le silence.

Par cela même que Jusîju'à la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalina Tespérânce d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus légfr doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant plus «dfTreuse ; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle murmura avec un accent plaintif et désolé : — 0 ma mère !

A peine mademoiselle de Cardoville avait-elle prononcé ces mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son cœur bondit au-devant de Djalma ; car, cette fois, elle sentait, pour ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue à ses longs cils. Sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement les battants, prouva bientôt à la jeune fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut.

Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André, entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma.

Le prince et mademoiselle de Cardoville restèrent seuls.

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