‹ Le juif errant (volume 3)Chapitre 27 sur 62 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

e.e:s AKOivvaiES

Neus dirons tout à l'hem-e ce qu'il advint de la lettre que Rabat- Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son maître lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol.

Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours; l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans une des deux pièces du rez-de-chaussée qui composaient son appartement.

— Et ta femme, comment va-t-elle? — dit le soldat à son fils,

— Elle va bien, mon père, je te remercie.

S'aperce vaut alors de l'altération des traits d'Agricol, Dagobert reprit : — Tu as l'air chagrin! T'est-il arrivé quelque chose depuis que je ne t'ai vu ?

Î5« LE Ji;iF ERKANT .

— Mon père... tout est fini... il est perdu pour nous, — dit le forg(;ron avec un accent désespéré.

— De qui parles-tu?

— De M. Hardy.

— Lui ?... mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller le oir?...

— Oui, mon père, je l'ai vu; mon digne frère Gabriel aussi l'a vu... et lui a parlé, comme il parle... avec la voix du cœur; aussi i';ivait-il si bravement ranimé, encouragé, que M. Hardy s'était décidé à revenir auprès de nous ; alors, moi, fou de bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle à quelques camarades qui m'attendaient pour savoir le résultat de notre entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous étions à ccrA pas de la porte de la maison des robes noires...

— Les robes noires? — dit Dagubert d'un air sombre. — Alors... quelque malheur doit arriver... je les connais.

— Tu ne te trompes pus, mon père, — répondit Agricol avec un soupir; — j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de loin ari'iver une voiture ; je ne sais quel pressentiment me dit que c'était M. Hardy qu'on emmenait...

— De force? — dit vivement Dagohert.

— Non, — répondit amèrement Agricol, — non; ces prêtres sont trop adroits pour ça... ils savent toujours vous rendre complices du mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris avec ma bonne mère !

— Oui... digne femme... encore une pauvre créature qu'ils ont enlacée dans leur toile... Mais cette voiture dont tu parles?

— En la voyant sortir de la maison des robes noires, — reprit Agricol, — mon cœur se serre, et, par un mouvement plus fort que moi, je me jette à la tête des chevaux, en appelant à l'aide; mais le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'étourdit, je tombe... Quand je revins à moi, la voiture était loin.

— Tu n'as pas été blessé? — s'écria vivement Dagohert eu examinant son fils.

— Non, mon père... une égratignure.

— Ou'as-tu fait alors, mon garçon?

— J'ai couru chez le bon ange, chez mademoiselle de Cardovillc; je lui ai tout conté. « Il faut, m'a-t-elle dit, suivre à l'instant la trace de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture à moi , des chevaux de poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de relais en relais, et si vous parvenez à le revoir, peut-être votre présence, vos prières vaincront la funeste influence que ces prêtres ont 6(! prendre sur lui, n

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— C'était ce qu'il y avait de mieux à faire ; cette digne demoiselle avait raison.

— Une heure après nous étions sur la voie de M. Hardy; car nous avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route d'Orléans; nous le suivons jusqu'à Étampes; là on nous dit qu'il avait pris la traverse pour gagner une maison isolée dans une vallée, à quatre lieues de toute grande route; que cette maison, appelée le Val-de- Saint-Hérem, appartient à des prêtres; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher à l'auberge et de repartir de grand matin ; nous suivons ce conseil. Au point du jour nous montons en voiture; un quart d'heure après, nous quittons la grande route pour ime traverse montueusc et déserte; ce n'était partout que des rocs de grès avec quelques bouleaux. A mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru à cent lieues de Paris. Enfln, nous nous arrêtons devant une grande et vieille maison noiràire, à peine percée de quelques petites fenêtres, et bâtie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de grès. De ma vie je n'ai rien vu de plus désert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne à une porte ; un homme vient m'ouvrir. « L'abbé d'Aigrigny est arrivé ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je à cet homme avec ua air d'intelligence; prévenez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de très important, et qu'il faut que je le voie à Pinstant. » Cet homme, me cioyant d'accord avec l'abbé, nous fait entrer; au bout d'un instant l'abbé d Aigrigriy ouvre la porte, me voit, recule et disparaît; mais cinq minutes après, j'étais en px'ésence de M. Haidy.

— Eh bien? — dit Dagobert avec intérêt.

Agricol secoua tristement la tête et reprit : — Rien qu'à la physionomie de M. Haidy, j'ai vu que tout était lini. M. Hardy, s'adressant à moi d'une voix douce, mais ferme, me dit : a Je conçois, j'excuse même le motif qui vous amène ici; mais je suis décidé à vivre désormais dans la retraite et dans la prière; je prends cette résolution librement, voiontairement , parce que je songe au salut de mon âme: du reste, dites à vos camarade^' que mes dispositions r.nnt telles qu'ils conservoont de moi un bon souvenir. » Et commej j'a!l;iis parler, M. Haidy m'a interrompu en me disant : « C'est inu-I îile. mon ami, ma détermination est inébranlable; ne m'écrivez pas,* vos leltris ro^teraienl sans répriiise... La prière m'absorbera désormais to'it entier... Adieu; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigué. » 11 disait vrai, car il était paie comme un spectie, il avait même, ce me semble, quelque chose d'égaré dans les yeux, et, diî'uis la veille, il était à peine reconnaissable; sa main, qu'U

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m'a donnée en nous quittant, était sèche et brûlante. L'abbé d'Ai» grigny est rentré. « Mon père, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bonté de reconduire M. Agricol Baudoin?» Eu disant ces mots, il m'a fait de la main un signe d'adieu, et il est rentré dans la chambre ■ ■voisine. Tout était fini, il était à jamais perdu poiu' nous.

— Oui, — dit Dagobert, — ces robes noires l'ont ensorcelé comme tant d'autres...

— Alors, — reprit Agricol , — désespéré, je suis revenu ici avec M. Dupont. Voilà donc ce que les prêtres sont parvenus à faire de M. lïardy... de cet homme généreux, qui faisait vivre près de trois cents ouvriers laborieux dans l'oi'dre et dans le bonheur, développant leur intelligence, améliorant leur cœur, se faisant enfin bénir par ce petit peuple dont il ^tait la providence... Au lieu de cela, M. Hardy est maintenant à jamais voué à une vie contemplative, sinistre et stérile.

— Oh! les robes noires... — dit Dagobert en frissonnant sans pouvoir cacher un eflroi indéfinissable, — plus je vais... plus j'en ai peur... Tu as vu ce que ces gens-là ont fait de ta pauvre mère... tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy ; tu sais leurs complots contre mes deux pauvres oiphelines, contre cette généreuse demoiselle... Oh! ces gens-là sont bien puissants... J'aimerais mieux affronter un carré de grenadiers russes qu'une douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de ça, j'ai bien d'autres sujets de chagrin et de crainte.

Puis, voyant l'air surpris d'Agricnl, le soldat, ne pouvant contcnii son émotion, se jeta dans les bras de son fils en s'écriant d'une voix oppressée : — Je n'y tiens plus, mon cœur déborde; il faut que je parle... et à qui me confier, sinon à toi ?...

— Mon père... vous m'elTrayez ! — dit Agricol, — que se passet-il donc?

— Tiens, vois-tu... sans toi et ces deux pauvres petites, je me serais vingt fois brûlé la cervelle... plutôt que de voir ce que je vois... et surtout de craindre... ce que je crains.

— Que crains-tu donc... mon père?

j — Depuis quelques jours je ne sais pas ce qu'a le maréchal, mais

(il m'épouvante.

I — Cependant, ses derniers entretiens avec mademoiselle de Car»

doville...

— Oui... il y avait un peu de mieux... Par ses bonnes paroles, cette généreuse demoiselle avait répandu comme un baume sur ses blessures; la présence du jeune Indien l'avait aussi distrait... il ne pai'aissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites filles s'en «éUient ressenties,.. Mais depuis quelques jours... je ne sais quel

démon s'est de nouveau déchaîné contrcla famille... c'est à en perdre la tète... Je suis sûr d'abord que les lettres anonymes, qui avaient cessé, ont recommencé *.

— Quelles lettres, mon père?

— Les lettres anonymes...

— Et ces lettres... à quel propos? i

— Tu sais la haine que le mai-échal avait déjcà contre ce renégat I l'abbé d'Aigrigny; quand il a su que ce traître était ici, et qu'il avait jpoursuivi les deu?c orphelines, comme il avait poursuivi leur mère... jjusqu'à la mort... mais qu'il s'était fait prêtre, j'ai cru que le maréchal allait devenir fou d'indignation et de fureur... Il voulait aller trouver le renégat... d'un mot je l'ai calmé. « 11 est prêtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire, l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commencé par servir contre son pays, il finit par être un mauvais prêtre; c'est tout simple; ça ne vaut pas la peine de cracher dessus. — Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait à mes enfants, et que je venge la mort de ma femme ! s'écriait le maréchal exaspéré. — Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mademoiselle de Cardoville a déposé une plainte contre le renégat poui- avoir voulu séquestrer vos enfants dans un couvent... il faut ronger son frein.», attendre... »

— Oui, — dit tristement Agricol; — et malheureusement ks preuves manquent contre l'abbé d'Aigrigny... L'autre jour, lorsque j'ai été interrogé par l'avocat de mademoiselle de Cardoville sur notre escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles à chaque instant faute de preuves matérielles, et que ces prêtres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutii'ait peutêtre pas.

— C'est ce que croit aussi le maréchal... mon enfant, et .son kiitation contre une telle injustice augmente encore.

• Oa sait combien les dénonciations, menaces, calomnies anonymes sont familières eus révérends pères et autres congroganistes. Le vénérable cardinal de la Tour d'Auvergne s'est plaint dernièremeut, dans une lettre adressée aux jourcsuxjdes manœuvres indignes et dés nombreuses menaces anonymes qui l'ont assailli, parco qu'il refusait d'adhérer sans examen au mandement de M. de Donald contre le Manuel de M. Dupin , qui , malgré le parti prêtre , restera toujours un Manuel de raison , de droit et d'indépendance. Nous avons eu sous les yeux les pièces d'un procès en captation, actuellement déféré au conseil d'État, dans lesquelles se trouvaient un grand nombre de notes anonymes écrites au vieillard que les prêtres voulaient capter, et contenant «oit des menaces contre lui s'il ne déshéritait pas ses neveux, scit d'abominable* dénonciations contre son honorable famille; il ressort des faits du procès même que ces lettres sont de la main de deux religieux et d'une religieuse qui ne quittaient pas le vieillard à ses derniers moments, et qui ont enfin spolié la famille de pins de quatre cent mille frfckits.

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— Il devrait mépriser ces misérables.

— Et les lettres anonymes?

— Comment cela, mon père?

— Apprends donc tout : brave et loyal comme l'est le maréchal, «m premier mouvement d'indignation passé, il a reconnu qu'insulter le renégat depuis que ce lâche s'était déguisé en prêtre, ce serait comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc méprisé,! oublié autant qu'il l'a pu; mais alors, pre.-que chaque jour, par la' poste sont venues des lettres anonymes, et dans ces lettres on lâchait,' par tous les moyens possibles, de réveiller, d'exciter la colère du maréchal contre le renégat, en rappelant tout le mal que l'abbé d'Aigrigny lui avait fait, à lui ou aux siens. Enfin on reprochait au maréchal d'être assez lâche pour ne pas tirer vengeance de ce prêtre, le persécutetir de sa femme et de ses enfants, qui , chaque jour, se raillait insolemment de lui.

— Et ces lettres... de qui les soupçonnes-tu, mon père?

— Je n'en sais rien... c'est à en devenir fou... Elles viennent sans doute des ennemis du maréchal, et il n"a d'ennemis que les robes noires.

— Mais, mon pèi e, ces lettres excitant la colère du maréchal contre l'abbé d'Aigrigny, elles ne peuvent être écrites par ces prêtres.

— C'est ce que je me suis dit...

— Mais quel peut être le but de ces anonymes?

— Le but! mais il n'est que trop clair! — s'écria Dagobert. — Le maréchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se venger du renégat; mais il ne veut pas se faire justice lui-même, et i'autre justice lui manque... alors il prend sur lui, il tâche d'oublier, il oublie. Mais voilà que, chaque jour, des lettres insolemment provocantes viennent ranimer, exaspérer celte haine si légitime, par des nn.iqueries, par des injures... Mille tonnerres!.,, je n'ai pas la tête plus faible qu'un autre, mais à ce jeu-là je deviendrais fou...

— Ah ! mun père, cette comliinaiFon scr.iit h;;rrible et digne de leiifer!

— Et ce n'est pas tout.

— Que dites- vous ?

— Le maréchal a encore jeçu d'autres lettres; mais celles-là... il ne me les a pas montrées; seulement loi'squ'il a lu la première, il est resté comme atterré sous le coup, et il a dit à vuix basse : « Ils ne respecleut pas même cela... Oh!... c'est trop... c'est trop... » et cachant son visage entie ses mains... il a pleuré.

— Lui.îT le marée hal, pleurer!! — s'écria le forgeron ne pouvant croire ce qu'il entendait.

— Oui, — repi it Dagobert, — lui... il a pleuré. . . comme un enfant.

— Et qiie pouvaient contenir ces lettres, mon père?

— Je n'ai pas osé le lui demander... tant il a paru malheureux et accablé.

— Mais, ainsi harcelé, tourmenté sans cesse, le maréchal doit mener une vie atroce...

— Et ses pauvres petites filles donc ! qu'il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de leurs ciiagrins ! et la mort de son père!... qu'il a vu expirer dans ses bras ! Tu croirais que c'est assez comme ça, n'est-ce pas? Eh bien, non... j'en suis sûr... le maréchal éprouve quelque chose de plus pénible encore : depuis quelque temps il n'est plus reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il s'emporte, il entre dans des accès de colère tels... que... — Après un moment d'hésitation, le soldat reprit : — Après tout, je puis bien te dire ceci à toi... mon pauvre enfant; eh bien, tout à l'heure je suis monté chez le maréchal... et j'ai ôté les capsules de ses pistolets...

— Ah!... mon père... — s'écria Agricol, — tu craindrais!...

— Dans l'état d'exaspération où je l'ai vu hier, il faut tout craindre.

— Que s'est-il donc passé ?

— Depuis quelque teu)ps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et digne homme; j'ai remarqué que l'agitation, que la tristesse du maréchal, redoublent toujours après ces visites; deux ou trois fois je lui ai parlé là-dessus; j'ai vu à. son air que cela lui déplaisait, je n'ai pas insisté. Hier, ce monsieur est revenu le soir; il est resté ici jusqu'à j>rès de onze heuies, et sa femme est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; après son départ, je suis monté pour voir si le maréchal avait besoin de quelque chose; il était très pâle, mais calme; il m'a remercié; je suis redisccndu. Tu sais que ma chambre, qui est à côté, se trouve juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends d'abord le maréchal aller et venir, comme s'il avait marché avec agitation; mais bientôt il me semble qu'il pousse et renverse des metibles avec fracas. LlFrayé, je monte; il me demande d'un air irrité ce que je veux, et rn'ojdonne de sortir. Alors le voyant dans cet état, je reste; il s'em{)orte, je reste toujours; mais, apercevant une chaise et luie table renversées, je les lui montre d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit : « Pardon de t'inquiéter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout à l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas la tête à moi; je crois que je me serais jeté par la fenêtre, si elle eût été ouverte. Poumi que mes pauvres chères petites ne m'aient pas entendu... » ajouta-t-il en ail ml sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pièca

qui communique à la chambre à coucher de ses lîlles. Après avoir écouté un in?lant à cette porte avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu près de moi : «Heureusement elles dorment, » m'a-t-il dit. Alors je lui ai demandé ce qui causait son agitation, s'il avait reçu, malgré mes précautions, quelque nouvelle lettre anonyme. « Non... ra'a-t-il répondu d'un air sombre; mais laisse- moi, mon ami, je me sens mieux; cela m'a fait du bien, de te voir; bonsoir, mon vieux camarade; descends chez toi, va te reposer. » Moi, je me garde bien de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte m'asseoir sur la dernière marche de l'escaUer, l'oreille au guet; sans doute, pour se calmer tout à fait, le maréchal a été embrasser ses Qlles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promené longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je l'ai entendu se jeter sur son UÊ9 et je ne suis redescendu chez moi qu'au jour... Heureusement la reste de sa nuit m'a paru tranquille.

— Mais que peut-il avoir, mon père ?

— Je ne sais... Lorsque je suis monté, j'ai été frappé de l'altération de sa figure, de l'éclat de ses yeux... il aurait eu le délire ou une fièvre chaude, qu'il n'eût pas été autrement... aussi, lui entendant dire que si la fenêtre avait été ouverte, il s'y serait jeté, j'ai cru prudent d'ùter les capsules de ses pistolets.

— Je n'en reviens pas ! — dit Agricol. — Le maréchal... un homme si ferme, si intrépide, si calme... avoir de ces emportements!.,.

— Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire : depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres petites sont désolées, car alors ces deux anges se figurent avoir donné à leur père quelque sujet de mécontentement, et alors leur tristesse redouble... Elles... le mécontenter... si tu savais leur vie... chères enfants... une promenade à pied ou en voiture avec moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules, et puis elles rentrent et se mettent à étudier, à lire ou à broder; toujours ensemble... et puis elles se couchent; leur gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que quelquefois la nuit elle les avait vues pleurer en dormant. Pauvres enfants ! jusqu'ici elles n'ont guère connu le bonheur, — dit le soldat avec un soupir.

A ce moment, entendant marcher précipitamment dans la coiu', Dagobert leva les yeux et vit le maréchal Simon, la figure pâle, l'air égaré, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait lire avec une anxiété dévorante.

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