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ii/d Lr< JUIF ERRANT
Et Rodin attacha de nouveau son regard pénétrant sur le révérend père.
— Il est inutile, je croiSj à Votre Révérence, de faire des suppositions semblables, — dit le père d'Aigrigny en contenant difficilement son agitation.
— Comme votre supérieur, — reprit sévèrement Rodin, — j'ai le droit de vous demander ce que vous eussiez fait si le maréchal Simon avait levé la main sur vous...
— Monsieur ! — s'écria le révérend père.
— II n'y a pas de messieurs ici, il y a des prêtres, — dit durement Rodin,
Le père d'Aigrigny baissa la tête, contenant difficilement sa colère.
— Je vous demande, — reprit obstinément Rodin, — quelle aurait été votre conduite si le maréchal Simon vous eût frappé? Est-ce clair?
— Assez ! de grâce, — dit le père d'Aigrigny, — assez !
— Ou, si vous Taimez mieux, s'il vous eût souffleté sur les deux joues? — reprit Rodin avec un flegme opiniâtre.
Le père d'Aigrigny, blême, les dents serrées, les poings crispés, était en proie à une sorte de vertige à la seule pensée d'Un semblable outrage, tandis que Rodin , qui n'avait pas sans doute fait en vain cette question, soulevant ses flasques paupières, semblait profondément attentif aux symptômes significatifs qui se trahissaient sur la physionomie bouleversée de l'ancien colonel.
La dévote, de plus en plus sous le charme de Vex-socins, trouvant la position du père d'Aigrigny aussi pénible que fausse, sentait s'augmenter encore son admiration pour Rodin.
Enlîn, le père d'Aigrigny, reprenant peu à peu son sang-froid, répondit à Rodin d'un ton calme et contraint : — Si j'avais à subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur de me donner la résignation de l'humilité.
— Et certainement le Seigneur écouterait vos vœux, — dit froidement Rodin, satisfait de l'épreuve qu'il venait de tenter sur le père d'Aigrigny. — D'ailleurs, vous voici prévenu, et il est peu probable, — ajouta-t-il avec un sourke affreux, — que le maréchal Simon revienne ici afin d'éprouver si rudement votre humilité... Mais s'il revenait, — et Rodin attacha de nouveau un regard long et perçant sur le révérend père, — s'il revenait... vous sauriez, je n'en doute pas, montrer à ce brutal traîneur de sabre, malgré ses violences, tout ce qu'il y a 4g résignation et d'humihté dans une âme vraiment chrétienne.
Deux coups, discrètement frappés à la porte de l'appartement, inten'om|irent un moment la conversation. Un valet de chambre entra
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portant sui* un plateau une large enveloppe cachetée, qu'il remit à la princesse, après quoi il sortit.
Madame de Saint-Dizicf, ayant d'un regard demandé à Rodin la permission de décaclieter celte lettre, la parcourut, et bientôt une satisfaction cruelle éclata siu' son visage.
— Il y a de l'espoii', — s'éoria-t-elle en s'adi'essant à Rodin; — la demande est rigomeusement légale, elle se renforce de l'instance en interdiction ; les conséquences peuvent être celles que nous souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être Uîcnacée delà plus complète misère... Elle si prodigue... quel boufeversement dans toute sa vie!...
— H y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère incomptable... — dit Rodin d'un aii' méditatif; — car jusqu'ici tout a échoué. On dirait que certains bonheurs rendent iR\Talnérable, — iRai'mura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.
— Mais pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer Forgueil de ma nièce ; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, — dit madame de Saint-Dizier en réfléchissant.
— Mademoiselle de CardoTiile refusera cette entrevue, — dit le père d'Aigrigny.
— Peut-être, — dit la princesse. — Elle est si heureuse!... que «on audace doit être à son comble; oui... oui... je la connais... Je Eîii écrirai de telle sorte... qu'elle viendra.
— Vous croyez? — demanda Rodin d'un air dubitatif.
— N'en doutez pas, mon père, — reprit la princesse, — elle viendra. Et une fois ta fierté en jeu... on peut beaucoup espérer.
— U faut donc agir, madame, — reprit Rodin, — agir promptegnent; le moment approche; les haines, les défiances sont éveillées... U n'y a pas un moment à perdre.
— Quant aux haines, — reprit la princesse, — mademoiselle de Cardoville a pu voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte- Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne part qu'il sera passé outre sur ces criaillories, faute de preuves suffisantes, malgré i'achïunement de certains magistrats parlementaires qui seront notés, et bien notés...
— Dans ces circonstances, — reprit Rodin, — le départ du marécudl donne toute latitude ; il faut agir immédiatement siu- ses filles.
— Mais comment? — ditlaprin-^esse.
— U faut d'abord les voir, — reprit Rodin, — causer avec eUeia ke étudiw... ensuite on agira en conséquence.
— Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, — dit le père d'Aigrigny.
— Alois, — reprit Rodin, — il faudra causer avec elles devant le ï^i^ldat et le mettre des nôtres.
— Lui!... Cet espoir est insensé ! — s'écria le père d'Aigrigny; — >.)us ne connaissez pas cette probité militaire; vous ne connaissez (.;is cet homme.
— Je ne le connais pas! — dit Rodin en haussant les épaules. — 'Mademoiselle de Cardoville ne m'a-t-clle pas présenté à lui comme son libérateur, lorsque je vous ai eu dénoncé comme 1 ame de cette machination ? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique impériale... sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?... n'estce pas moi enfin qui lui ai ramené les jeunes filles du couvent, et qui les ai mises aux bras de leur père?
— Oui, — reprit la princesse ; — mais, depuis ce temps, ma nièce maudite a tout deviné, tout découvert. Elle vous a dit, à vous-même, mon père...
— Qu'elle me considérait comme son plus mortel ennemi, — dit Rodin. — Soit. Mais a-t-elle dit cola au maréchal? m'a-t-elle nommé à lui? et si elle l'a fait, le maréchal a-t-il appris celte circonstance à son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain ; en tout cas, il faut s'en assurer : si le soldat me traite en ennemi dévoilé... nous verrons... mais je tenterai d'abord d'être accueilli en ami.
— Quand cela? — dit la dévote.
— Demain malin, — répondit Rodin.
— Grand Dieu ! mon ciier père, — s'écria madame de Sainl-Dizier avec crainte, — si ce soldat voit en vous un ennemi? Pieiiez garde...
— Je prends toujours garde, madame... J'ai eu raison de compagnons plus terribles que lui... du choléra, par exemple. — Et le jésuite sourit en montrant ses dents noires...
— Mais s'il vous traite en ennemi... il refusera de vous recevoir; de quelle manière parviendre2-vous jusqu'aux filles du marécliui Simon? — dit le père d'Aigrigny.
— Je n'en sais rien du tout, — dit Rodin; — mais comme je veu> •j parvenir... j'y p';rYirtuhai.
— Mon père, — dit tout à coup la princesse en réiléchissant, — ces jeunes filles ne m'ont jamais vue... si, sans me nommer... je pouvais m'inlrodii.ire auprès d'elles?
— Cela serait, nuidame, pariailement inutile, car il faut d'ahoi-J que je sache à quoi me résoudre à l'égard de ces orphelines... A tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtcnq).s... alo/s seulement, une fois mon plan bir-n arrêté, votie concours pourra tfl'ctr^
utile... En tout cas... veuillez être prête demain niatin^ atin de in'aC' compagner, madame.
— Où cela, mon père?
— Chez le maréchal Simon.
— Chez lui?
— Pas précisément chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi je prer.drai un fiacre : je tenterai de m'introduire aup.ès des jeaues filles; pendant ce temps-là vous m'attendrez à quckpies pas de la maison du maréchal; si je réussis, si j'ai besoin de votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez mes instructions, et rien n'aura paru concerté entre nous.
— Soit, mon révérend père; mais, en vérité, je tremble en songeant à votre entrevue avec ce soldat brutal, — (lit la princesse.
— Le Seigneur veillera sur son serviteur, mndame, — répondit Rodin. — Quant à vous, mon père, — ajouta-t-il eu s'adrossant au père d'Aigrigoy, — faites à l'instant partir pour Vienne la note qui était prcie, afin d'annoncer à qui vous savez le départ et la prochaine arrivée du niaruchal. Tuut est prévu. Ce son- jécrirai plus amplement.
Le lendemain matin, sur les huit heuies, madame de Saint-Dizier, dans sa voiture, et Rodin, dans sun fiacre, se dirigeaient vers la maison du maréchal Simon.