‹ Le juif errant (volume 3)Chapitre 41 sur 62 · IV · texte numérisé non relu

IV

les peuples, de toutes les philosophics, grâce à l'émancipation progressive de l'humanité, les sentiments de charité, de dévouement, de fraternité, sont presque devenus des instincts naturels, et se développent merveilleusement chez l'homme lorsqu'il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour lequel Dieu l'a doué et créé.

Kon, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la tradition <!u dévouement de l'homme à l'homme, de l'abnégation de la créatuje pom- la créature : en théorie et en pratiqué, .Marc Aurèle vaut bien saint Jean; Platon, saint Augustin; Confucius, saint Chrysostome; depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, \a maternité, Vamttié, Vamour, la science, la gloire, la liberté, ont, en dehors de toute orthodoxie, une armée de glo'ieux noms, d'admirables martyrs à opposer aux saints et aux martyrs du calendrier; oui, nous le répétons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqués de dévouement à l'humanité n'ont fait pour leurs frères plus que n'ont fait, pendant les terribles journées du choléra, tant de jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes, lant d'artistes païens, tant de lettrés panthéistes, tant de médecins matériahstcs.

Deux jours s'étaient passés depuis la visite de madame de Saint- Dizier aux orphehnes; il était environ dix heures du matin. Les personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit auprès des malades à l'ambulance établie rue du Mont-Blauc allaient être relevées par d'autres servants volontaires.

— Eh bien ! messieurs, — dit l'un des nouveaux arrivants, — oîi en sommes-nous ? y a-t-il eu décroissance cette nuit dans le nombre des malades?

— Malheureusement, non... mais les médecins croient que la contagion a atteint son j)lus haut degré d'intensité.

— 11 l'esté du moins l'espérance de la voir décroître.

— Et parmi ces messieurs que nous remplaçons, aucun n'a-t-il été atteint ?

— Nous sommes venus onze hier; ce matin nous ne sommes plus que neuf.

— C'est triste... Et ces deux personnes ont été rapidement frappées?

— Une des victimes... jeune homme de vingt-cinq ans, officier de Cc-valerie en congé... a été pour ainsi dire foudroyé... en moins d'un quart d'heure il est mort; quoique de pareils laits soient fréquents, nous sommes tous restés dans la stupeur.

— Pauvre jeune homme !...

-<* Il avait un mot d'encouragement cordial et d'espoir pour chacun; il était parvenu à remonter tellement le moral de plusieurs

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malades, que plusieurs d'entre eux, qui avaient moins le choléra que la peur du choléra, sont sortis à peu près guéris de l'ambulance...

— Quel dommage!... un si brave jeune homme!... EnQn, il est mort glorieusement; il y a autant de courage à mourir ainsi qu'à la bataille...

— 11 n'y avait pour rivaliser de zèle, d-e courage avec lui, qu'un jeune prêtre d'une figure angélique ; on le nomme l'abbé Gabriel; il est infatigable ; à peine prend-il quelques heures de repos, cou-

irant de l'un à l'autre, se faisant tout à tous ; il n'oublie personne; ses consolations, qu'il donne partout du plus profond de son cœur, ne sont pas des banalités qu'il débile par métier ; non, non, je l'ai vu pleurer la mort d'une pauvre femme à qui il avait fei'mé les yeux après une déchirante agonie. Ah î si tous les prêtres lui ressemblaient !...

— Sans doute, c'est si vénérable, un bon prêtre!... Et quelle est l'autre victime de cette nuit parmi vous ?

— Oh : cette mort-là a été affreuse... N'en parlons pas; j'ai encore cet horrible tableau devant les yeux.

— Urie attaque de choléra foudroyante?

— Si ce malheureux n'était mort que de la contagion, vous ne me verriez pas si effrayé à ce souvenir.

— De quoi est-il donc mort ?

— C'est toute une histoire sinistre... Il y a trois jours, on a amené ici un homme que l'un croyait seulement atteint du choléra... vous avez sans doute entendu parler de ce personnage, c'est ce dompteur de bêtes féroces qui a fait courir tout Paris à la Porto-Saint-Martin.

— Je sais de qui vous voulez parler... un nommé Murok; il jouait une espèce de scène avec une panthère noire apprivoisée?

— Précisément, j'étais même à une représentation singulière, à la On de laquelle un étranger, un Indien, par suite d'un pari, dit-on, a sauté sur le théâtre et a tué la panthère... Eh bien, figurez-vous que chez Morok, amené d'abord ici comme cholérique, et en eflèt il offrait les symptômes de la contagion, une maladie afïi'euse s'est tout à coup déclarée.

— Et cette maladie? i

— L'hydrophobie.

— Il est devenu enragé?

— Oui... il a avoué avoir été mordu, il y a peu de jours, par l'un des molosses qui gardent sa ménagerie; malheureusement il n'a fait cet aveu qu'après le terrible accès qui a coûté la vie au malheureux que nous regrettons.

— Comment cela s'est-il donc passé ?

— Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout

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à coup, saisi d'une espèce de délire furieux, il se lève eu poussant des cris féroces... et se précipite comme un fou dans le corridor... Le maiiieureux que nous regrettons se présente à lui et veut rurrêter. Cette espèce de lutte exalte la frénésie de Morok, et il se jelte sur celui qui s'opposait à son ]'a.-sage, le mord, le déchire... et tombe enfin dans d'horribles conval.sioiis.

— Ah! vous avez raison, c'est alfreux... Et malgré tous les secours, la victime de Morok?...

— Est morte cette nuit au milieu de souffrances atroces; ca\ l'émotion avait été si violente, qu'une fièvre cérébrale s'est aussitôt déclarée.

— Et Morok, est-il mort ?

— Je ne sais... On a dû le transporter hier dans un hôpital, après l'avoir garrotté pendant 1 état d'alfaissement qui succède ordinairement à ces crises violentes; mais en attendant qu'il pût être emmené d'ici, on l'a enfermé dans une chambre haute de celte maison.

— Mais il est perdu ?

— Il doit être mort... Les médecins ne lui donnaient pas vingtquatre lieui-es à vivre.

Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une antichambre située au rez-de-chaussée où se réuniîs;iicnt ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement leur aide et leur concours. D'un côté, celte pièce communiquait avec ies salles de l'ambulance; de l'autre, avec le vestibule, dont la fenêtre s'ouvrait sur la cour.

— Ah! mon Dieu! — dit l'un des interlocuteurs en regardant à travers la croisée , voyez donc quelles charmantes jeunes personnes viennent de descendre de cette belle voiture; comme elles se ressemblent ! En vérité, une pareille ressemblance est exlraoïdinaire.

— Sans doute, ce sont deux jumelles... Pauvres jeunes fiiles! elles sont vêtues de deuil... Peut-être ont-elles à regretter un père ou une mère.

— L'on dirait qu'elles viennent de ce côté.

— Oui... elles montent le perron...

Bientôt, en efl'et, Rose et Blanche entrèrent dans l'antichambre, l'air timide, inquiet, quoique une sorte d'exaltation fébrile et résolue brillât dans leurs regards.

L'un des deux hommes qui causaient ensemble, touché de l'era- Larras des jeunes filles, s'avança vers elles, et leur dit d'un ton de politesse prévenante: — Désirez-vous quelque chose, mesdemoiselles?

— N'est-ce pas ici, monsieur, — reprit Rose, — l'ambulance de la rue du Mont-Blanc?

— Oui, mademoiselle.

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'—Une dame nommée madame Augustine du Tremblay a été, nous a-t-on dit, amenée ici il y a deux jours, monsieur. Pouirionsnous la voir?

— Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu'il y a quelque danger... à pénétrer dans les salles des malades.

— C'est une amie bien chère que nous désirons voir, — répondit Rose d'un ton doux et ferme qui disait assez son mépris du danger.

— Je ne puis, d'ailleurs, vous assurer, mademoiselle, — reprit son inlerlocuteur, — que la personne que vous cherchez soit ici; mais si vous voulez vous donner la peine d'entrer dans cette pièce, à main gauche, vous trouverez la bonne sœur Marthe dans son cabinet : elle est chargée de la salle des femmes, et vous donnera tous les renseignements que vous pourrez désii'er.

— Merci, monsieur, — dit Blanche en s'inclinant gracieusement; et elle entra avec sa sœur dans l'appartement que i on venait de lui indiquer.

— En vérité, elles sont charmantes, — dit l'homme en suivant du regard les deux sœurs, qui disparurent bientôt. — Ce serait bien du.'nmagc si...

Il ne put achever... Tout à coup un tumulte effroyable, mêlé de cris d'horreiu- et d'épouvante, retentit dans les pièces voisines ; presque Kussitôt deux des portes qui communiquaient à l'a!;tichambre s'ouvrirent violemmen t, et un gi'and nombre de malades, la [ilupart demi-nus, liàves, décharnés, les traits altérés parla terreur, se précipitèrent dans cette pièce en criant : «Au secours! au secours! l'enragé !...»

Il fst impossible de peindre la mêlée désespérée, furieuse, qui suivit celte panique de gens effarés se ruant sur l'unique porte de r"aniich;:!iibre ahn d'échapper au péril qu'ils redoutaient, et là, hUtant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par cette étroite issue. Au moment où le dernier de ces malheureux parvenait à gagner la porte, se traînant épuisé sur ses mains ensanglantées, car il avait été renversé et presque écrasé durant la mêlée, ilorok, robjct de tant d'épouvante... Morok apparut.

Il était horrible... un lambeau de couverture ceignait ses reins; son torse blafard et meurtri était nu ainsi que ses jambes, autour desquelles se voyaient encore les débris des liens qu'il venait de briser; son épaisse chevelure jaunâtre se roidissait sur son front; sa barbe semblait se hérisser par la même horripilation; ses yeux, roulant égarés, sanglants dans leur orbite, brillaient illuminés d'un éclat vitreux; l'écume inondait ses lèvres : de temps à autre il poussait des cris rauques, gutturaux; les veines de ses membres de fer étaient tendues à se rompre; il bondissait par saccades comme une bêle fauve, en étendant devant lui ses doigts osseux et crispés.

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Au moment où Morok allait atteindre l'issue par laquelle ceûx qu'il poursuivait venaient de s'échapper, des personnes valides, accouruL'5 au bruit, parvinrent à fermer au deliors et cette porte et celles qui communiquaient aux salles; de l'ambulance. Morok se vit prisonnier. U courut alors vers la fenelre pour la bi iser et se précipiter dans la cour; mais, s'ax[êtani tout à coup, il recula devant l'éclat miroitant des carreaux, £>-aisi d@ l'horreur invincible que tous les hydropholjcs éprouvent à la vue des objets luisants, et surtout des glaces.

Bientôt les malades qu'il avait poursuivis, ameutés dans la cour, le virent, à travers la fenêtre, s'épuiser en efforts furieux pour ouvrir les portes que l'on venait de fermer sur lui. Puis, reconnaissant l'inutilité de ses tentatives, il poussa des cris sauvages et se mit à tourner rapidement autour de cette salle, comme un animal féroce qui cherche en vain l'issue de sa cage. Mais ceux des spectateurs de c(>tte scène qui collaient leurs visages aux vitres de la fenêtre poussèrent une grande clameur d'angoisse et d'épouvante.

Morok venait d'apercevoir la petite porte qui communiquait au cabinet occupé par la sœur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche venaient d'entrer quelques instants auparavcint. Morok, espérant sortir par cette issue, tira violemment à lui le bouton de cette porte, et parvint à l'entr'ouvrir, malgré la résistance qu'il éprouvait à l'intérieur...

Un instant, la foule effrayée vit, de la cour, les bras roidis de la pœm' Marthe et des orphelines cramponnés à la porte et la retenant de tout leur pouvoir.

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