‹ Le juif errant (volume 3)Chapitre 58 sur 62 · IV · texte numérisé non relu

IV

S14 LE JUIF ERKANT

gence poétique d'Agricol, l'admirable sentiment maternel de sa mère, le sens parfait de son père, le naturel gracieux et exquis d'Angèle; aussi dites, mon ami, si jamais l'on a pu réunir tant d'éléments d'adorable intimité. Que de longues soirées d'iiiver noua avons ainsi passées autour d'un foyer de sarments pétillants, lisant .tom" à tour ou commentant ces quelques livres toujours nouveaux , impérissables, divins, qui réchauffent toujours le cœur, agrandissent toujours l'âme!... Que de causeries attachantes, prolongées ainsi bien avant dans la nuit!... Et les poésies pastorales d'Agricol! Et les timides confidences littéraires de la Mayeux! Et la voix si pm'e, si fraîche d'Angèle, se joignant à la voix mâle et vibrante d'Agricol dans des chants d'une mélodie simple et naïve!... Et les récits de Dagobert, si énergiques, si pittoresques dans leur naïveté guerrière! Et l'adorable gaieté des enfants, et leurs ébats avec le bon vieux Rabat- Joie, qui se prête à leurs jeux plus qu'il n'y prend part!... Bonne et intelligente créature qui semble toujours chercher quelqu'un, dit Dagobert qui le connaît; et il a raison... Oui... ces deux anges dont il était le gardien fidèle, lui aussi les regrette...

» Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux; non, non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers à tous nos cœurs ne soient prononcés avec un pieux et tendre respect... Aussi les souvenirs douloureux qu'ils rappellent, planant sans cesse autour de nous, donnent à notre existence calme et heureuse cette nuance de douce gravité qui vous a frappé...

» Sans doute, mon ami, celte vie, restreinte dans le cercle intime de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-être et l'amélioration de nos frères, est peut-être d'une félicité un peu égoïste; mais, hélas! les moyens nous manquent, et, quoique le pauvre trouve toujours une place à notre table frugale et un abri sous notre toit, il nous faut renoncer à toute gi'ande pensée d'action fraternelle; le modique revenu de notre métairie suffit rigoureusement ànosbesoins.

» Hélas! lorsque ces pensées me viennent, malgré les regrets qu'elles me causent, je ne puis blâmer la résolution que j'ai prise de tenir fidèlement mon serment d'honneur, sacré, irrévocable, de renoncer à cette succession devenue immense, hélas! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand devoir en engageant le dépositaire de ce trésor à le réduire en cendres , plutôt que de le voir tomber entre les mains de gens qui en eussent fait un exécrable usage, ou de me parjurer en attaquant une donation faite par moi librement, volontairement, sincèrement. Et pourtant, en songeant à la réaUsation des magnifiques volontés de mon aïeul, admirable utopie, seulement possible avec ces ressources immenses, et que mademoiselle de Cardoville, avant tant de sinistres événements, pensait à

réaliser avec le concours de M. François Hardy, du prince Djalma, du maréchal Simon , de ses filles et de moi-même ; en songeant à l'éblouissant foyer de forces vives de toutes sortes qu'une telle association eût fait resplendir; en songeant à l'immense influence que ses rayonnements auraieqt pu avoir pour le bonheur de l'humanité tout entière, mon indignation, mon horreur, ma haine d'honnête homme et de chrétien, augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les noirs complots ont tué dans son germe un avenir si beau, si grand, si fécond...

» De tant de splendides projets, que reste-t-il?... sept tombes... car la mienne est aussi creusée dans ce mausolée que Samuel a fait élever siu- l'emplacement de la rue Neuve-Saint-François, et dont il s'est constitué le gardien... fidèle jusqu'à la fin.

» J'en étais là de ma lettre , mon ami , lorsque je reçois la vôtre.

» Ainsi, après vous avoir défendu de me voir, votre évêque vous défend de correspondre désormais avec moi.

» Vos regrets si touchants, si douloureux, m'ont profondément ému; mon ami... bien des fois nous avons causé de la discipline ecclésiastique et du pouvoir absolu des évêques sur nous autres, pauvres prolétaires du clergé, abandonnés à leur merci, sans soutien et sans recours... Cela est douloureux, mais cela est la loi de l'Église, mon ami; vous avez juré d'observer cette loi... il faut vous soumettre comme je me suis soumis; tout serment est sacré pour l'homme d'honneur.

» Pauvre et bon Joseph, je voudrais que vous eussiez les compensations qui me restent après la rupture de relations si douces pour moi... Mais, tenez, je suis trop ému... je soufTre, oui, beaucoup... car je sais ce que vous devez ressentir...

» Il m'est impossible de continuer cette lettre... je serais peut-être amer contre ceux dont nous devons respecter les ordres...

» Puisqu'il le faut, cette lettre sera la dernière; adieu, tendrement, 'mon ami ; adieu encore et pour toujours, adieu . . J'ai le cœur brisé...

» Gabriel de Renisepo.nt. »

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