II
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(l'un nif sonihic — il faut savoir l)rav('r la iiiorl...
— Kl la doniici", - ajouta le nè][]iT.
Un cri ôtoullV' , suivi de quelques mois inarlicules, attira l'attcnlion de ees deux lioninies, qui touiuèreut vivement la tète vers le personnajie endormi.
Ce dciMiiei- a ti'ente ans au ])lus ; sa figure ind)crl)e et d'un jaune cuivré, sa robe de jijrossière étoffe, son petit turban l'ayé de jaune et de brun, annoneent c.u'il appartient à la pure race hindoue ; son sommeil scndjle ajjitc par un songe pénible, une sueur abondante couvre SCS traits, contractés par la terreur; il parle en rêvant; sa voix est brève, enti'ecoupc'e, il l'accompagne de quebpies mouvements coniidsifs.
a Toujours ce songe î dit Faringhea au nègre ; toujoui"s le souvenir de cet lionime !
— Qiu'l bomme?
- — \e te rapp!'lles-tu pas qu'il y a cinq ans le féroce colonel Kennedy... le bouri'cau des îudiens, était veim sur les bords du (jangc cbasser le tigre avec vingt cbexaux, quatre éléphants et cinquante serviteurs?
— Oui, oui, — dit le nègre, — et à nous trois cbasseurs d'hommes, nous avons fait une chasse meilleure que la sienne ; Kennedy, avec ses chevaux. ses éléphants et ses nondjreux serviteurs, n'a pas eu son tigre... et nous avons eu le nôtre, — ajouta-1-il avec une ironie sinistre. — Oui, Kennedy, ce tigre a face bumaine, est tombé dans notre end)uscade, et les frères de la boimr-œunc ont offert cette belle proie à leur déesse Bohuaiiie.
LES HU.\t> JIK i(;HA.\l»[. :tô
— Si lu l'en souvicus, c'est au moment où nous \ ruions de serrer une clernière fois le lacet an cou (le Kciniedy que nous avons aperçu tout à coup ce voyageur... il nous avait vus, il fallait s'en défaire... Depuis, ajnnta Faringliea , le souvenir du meurtre (le cet homme le poursuit en songe... et il désigna l'Indien endormi.
— Il le poursuit aussi lorsqu'il est éveillé, — dit le iicjp'e , en regardant Faringhea d'un air significatif.
— Ecoute, — dit celui-ci en montrant l'Indien qui, dans l'agitation de son rêve, recommençait à parler dune \oix saccadée, — écoute, le voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui avons proposé de mourir ou de servir avec nous la bojincœiH're... Son esprit est frappé!... foujours frappé. '
En effet, l'Indien prononçait tout haut dans son rêve une sorte d'interrogatoire mystérieux dont il faisait tour à tour les demandes et les réponses.
»\ oyageur, — disait-il d'une voix entrecoupée par de hrusques silences, — pourquoi cette raie noire sur ton front? Elle s'étend d'une tempe à l'autre... c'est une marque fatale ; ton regard est triste comme la mort... As-tu été victime? viens avec nous... Bohuanie venge les victimes. Tu as souffert? — Oui, bcduroiip souffert... — Depuis longtemps? — Oui , depuis bien louejtcmps. — Tu souffres encore? — Toujours. — A (pii t'a frappé, (juc réserves^tu? — La pitié. — \'eux-tu rendre coup pour coup? — Je ifu.r rendre l'amour pour la haine. — Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal? — Je suis
•M LK JllK KUn.AM.
celui (/ni (lime, qui souffre et (/ui jjardo/tiie.
— Frère... entcnds-tu ? — dit le ni'ijro à Kaiin- •{lica ; — il n'a pus oublié les paroles du voyayeur avant sa mort.
— La vision le poursuit... i'koute... il parle encore... (jOinine il est pâle! t>
Eu effet l'Indien , toujours sous l'obsession de son rêve , continua :
" V oyageurs , nous sommes trois , nous soinnu's courageux, nous avons la mort dans la main, tu nous as vus sacrifier à la bonne-a'UL're. Sois des nôtres... ou meurs... meurs... meurs... Oh! quel regard... Pas ainsi... \e me regarde pas ainsi... 5
Kn disant ces mots, l'Indien fit un brusque mouvement, comme pour éloigner un objet qui s'approchait de lui , et il se réveilla en sursaut.
Alors, passant la main sur son front baigné de sueur... il regarda autour de lui d'un œil égaré.
a p'rère. ., toujours ce rêve? — lui dit Faringbea. — Pour un hardi chasseur d'hommes... ta tète est faible... Heureusement ton cœur et ton bi-as sont forts... -î
L'Indien resta un moment sans i-épondre, son front caché dans ses mains ; puis il reprit : u Depuis longtemps je n'avais pas rêvé de ce voyageur.
— \'est-il |)as mort?^ dit Karinghea en haussant les épaules. — \'est-ce pas toi (pii lui as lancé le lacet autour (lu cou?
— Oui, — dit l'Indien eu li'cssaillant...
— \'avons-nous pas creusé sa fosse auprès de
LES lUIN'ES I)E TCHAXDI. 37
cpWo (lu colonel Kennedy? Xe l'y avons-nous pas enterré, comme le bourreau an<}lais , sous le sable et sous les joncs ? — dit le nègre.
— Oui, nous avons creusé la fosse, — dit l'Indien en frémissant, — et pourtant , il y a un an , j'étais près de la porte de Bombay; le soir... j'attendais un de nos frères... Le soleil allait se coucher derrière la pagode qui est à l'est de la petite colline ; je vois encore tout cela, j'étais assis sous un figuier... j'entends un pas calme, lent et ferme : je détourne la tète... c'était lui... il sortait de la ville.
— \ ision ! — dit le nègre — toujours cette vision !
— \ ision! — ajouta l'\iringhea — ou vague ressendilance.
— A cette marque noire qui lui barre le front, je l'ai reconnu, c'était lui; je restai immobile d'épouvante... les yeux hagards ; il s'est arrêté en attachant sur moi son regard calme et triste... Alalgré moi, j'ai crié : — (j'est lui! — (^ext moi! — a-t-il répondu de sa voix douce, — puisque tous ceux que tu as tues renaissent comme moi. — Et il montra le ciel. — Pourquoi tuer? Ecoute... je viens de Java; je rais à l'autre bout du monde... dans un pays de neige éternelle... là ou ici , sur une terre de feu ou sur une terre glacée , ce .'iern toujours moi! Ainsi de l'dme de ceux qui to7nhent sous ton lacet, en ce monde ou là-haut... dans cette enreloppe ou dans une autre... l'àme sera toujours une âme... tu ne peux l'atteindre. . . Pourquoi tuer ?... — Et secouant tristement la tète... il a passé... marchant toujours
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lontoniont... le front inclini'... il a gravi ainsi la collino (l(> la paj^odo. Je le snivais fies yeux sans pouvoir bouger; au moment où le soleil se eouchait, il s'est arrêté au sommet , sa grande taille s'est dessinée sur le ciel, et il a disparu. OJi ! c'était lui!... — ajouta l'Indien eji frissonnant , après un long silence. — C'était lui !... ji
Jamais le récit de l'Indien n'avait varié ; car bien souvent il avait entretenu ses compagnons de cette inystérieuse aventure. Cette persistance de sa part finit par ébranler leur incrédulité, ou plutôt parleur faire cbercher une cause naturelle à cet événement surbumain en apparence.
(i II se peut, — dit Faringbea après un moment de réflexion, — que le nœud qui serrait le cou du voyagem* ait été arrêté, qu'il lui soit resté un souffle de vie : l'air aura pénétré à travers les joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à la vie.
— Xon , non , dit l'Indien en secouant la tète. Cet boniine n'est pas de noti-e race...
— Explique-toi.
— Maintenant je sais...
— Tu sais ?
— Ecoutez, — dit l'Indien d'une voix solennelle, — le nombre des victimes que les fils de Bobuanie ont sacrifiées depuis le commencement des siècles n'est l'ien auprès de l'immensité de morts et de mourants que ce terrible voyageur laisse derrière lui dans sa liiarclie luuniridr.
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— liiii... — s'ociiiM-out le ni'grp ot Faringhca.
— Lui... — répéta 1 Indien avec un accent de conviction dont ses compagnons furent frappés. — l'icontez encore et tremblez. Lorsque j'ai rencontré ce voyageur aux portes de Bondiay... il venait de .Java, et il allait vers le Xord... m"a-t-il dit. Le lendemain Bombay était ravage par le clioléra... et ([uelque temps après on apprenait que ce fléau ay^it d'abord éclaté ici... à Java.
— C'est vrai, — dit le nègre.
— Ecoutez encore, — reprit lludien. — - Je m'en vais vers leXor.d. .. vers un pays de neige éternelle, ^ iii'avait dit le voyageur... Le choléra... s'en est allé, lui aussi, vers le Xord... il a passé par Mascate , Ispahan, Tauris... Titlis, et a gagné la Sibérie.
— C'est vrai... — dit Faringhea , devenu pensif.
— Et le choléra, — reprit l'Indien, — ne faisait (|ue cinq à six lieues par jour... la marche d'un homme... Il ne paraissait jajnais... en deux endroits il la fois;... mais il s'avançait lentetnent, également... toujours la mairhe d'un honmie... -
A cet étrange rapprochement , les deux compagnons de l'Indien se regardèi-ent avec stupeur. Après un silence de quelques minutes, le nègre effrayé dit à l'Indien :
ft Et tu crois que cet homme...
— Je crois que cet homme que nous aïons tué, rendu à la vie par quelque divinité infernale... a été ( hargé par elle de porter sur la terre ce terrible (lénu... pt de vépandiT partout sur ses pus ht niort...
',() LK JllF KllKANT.
lui (jiii uo ppiit mourir... Souvenoz-vnns,- — ajoula l'ïiidicn avec une soml)re oxaltation, — soiivciiozvous... co Irri'iblo voyageur a passé par Java, le clio- Ic'-ra a dévasté Java ;co voyageur a passé par Bombay, le choléra a dévasté Bombay; ce voyageur est aUé vers le Xord , le choléra a dévasté le Xord... n
Ce disant, l'Indien retomba dans une révei-ie pi'ofonde.
],c nègre et Faringhca étaient saisis d'un sondjre étonnement.
L'Indien disait vrai , quant à la marche mystérieuse ( jusqu'ici encore inexpliquée ) de cet épouvantable Iléau, qui n'a jamais fait, on le sait, que cinq ou si\ lieues par jour , n'apparaissant jamais simultanément en deux endroits.
Rien de plus étrange, en effet, que de suivre sur l(\s cartes dressées à celte ('pocpie l'allure lente, progressive de ce fléau voyageui-, qui offre à l'œil étonné tous les caprices, tous les incidents de la marche d'un homme.
Passant ici plutôt (pie par là... choisissant des provinces dans un pays... des villes dans les provinces... un quartier dans une ville... une rue dans im (piartier. .. une maison dans une i-ue... ayant même ses lieux de séjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystérieuse, terrible.
Les pai'oles de l'Indien, en faisant ressortir ces effrayantes bizari-eries , devaient donc vivement im- |)ressioniier le nèjM'e et Kuringhea, natures faronch(>s.
LES RIIXKS 1)K TCHAXni. il
aniPiK'PS par dVffroyablrs doctrinos à la mononianic du mourtrc.
Oui... car (ceci est un fait avéré ) il y a ou dans rindo des sectaires de cette abominable communauté , des gens qui , presque toujours , tuaient sans motif, sans passion... tuaient pour tuer... pour la volupté du meurtre... pour substituer la mort à la vie... pour faire d'un rirant un cadarre... ainsi tju'ils l'ont dit dans un de leurs interrogatoires...
La pensée s'abîme à pénétrer la cause de ces monstrueux phénomènes... Par quelle incroyable succession dévéjiements des hommes se sont-ils voués à ce sacerdoce de la mort?... Sans nul doute , une telle religion ne ^c\\\ floviv que dans des contrées vouées comme 1 Inde au plus atroce esclavage , à la plus impitoyable exploitation de l'homme par l'homme... l ne telle religion... n'est-ce pas la haine de l'humanité exaspérée jusqu'à sa dernière puissance par l'oppression? Peut-être encore cette secte homicide, dont l'origine se perd dans la nuit des âges, s'estelle perpétuée dans ces régions conmie la seule protestation possible de l'esclavage contre le despotisme. Peut-être enfin Dieu , daps ses vues impénétrables , a-t-il créé là des Phansegars comme il y a créé des ligres et des serpents
Ce qui est encore remarquable dans cette sinistre congrégation, c'est le lien mystérieux qui, unissant tous ses membres entre eux , les isole des autres hommes; car ils ont des lois à eux, des coutumes à (■u\ ; ils se dévouent , se soiilicniient , s'aident entre
pn\;... iiuiis poiii" eux, il n'y a ni pays, ni laniillp... ils no rrirvpnl que d'un sombrp c\ invisiljlc pouvoir, ;ui\ aiirls duquel ils obéissent avec une soumission av('U|{le, et an nom duquel ils se répandent parfont, afin de faire des cadaires , pour employer une de leui-s sauvages expressions...
l'endant quelques moments, les trois étran;{leurs avaient gardé un profond silence.
Au deliors , la lune jetait toujoui's de fji-andes lumières blanches et de grandes ombres bleuâtres sur la masse imposante des ruines ; les étoiles scintillaient au ciel; de temps à autre, une faible brise faisait bi-uire les feuilles épaisses et vernissées des bananiers et des palmiers.
JiC piédestal de la statue gigantesque qui, entièrement conservée, s'élevait à gauche du porti([ue, reposait sur de larges dalles , à moitié caché >ous les broussailles.
Tout à coup, une de ces dalles parut s'abuner.
De l'excavation qui se fornui «ans bruit, un homme, velu d'un uniforme , sortit à mi-corps, regarda attentivement autour de lui... et prêta l'oreille.
V oyant la lueur de la lampe qui éclaii'ait l'intiMieur «h* la masure li-embler sur les grandes herbes — il se retourna , fit un signe , et bientôt lui et deux autres soldats gi'avirent , avec le plus grand silence et les plus grandes précautioiis , les dernières nuirclu's de cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruiui'S. Pj'ndant (jUol(pu>« motuonls Icnis ntîdîrc«
l-'KMBlSdADE. 4:?
moiivanlps so projctri-oiit sur Irs partios du sol éclairi'os par la lune , puis ils (lisparurrnt derrière des pans de nnirs dégradés.
Au moment où la dalle épaisse reprit sa place et son niveau, on aurait pu voir la tète de plusieui's autres sfJldats embusqués dans cette excavation.
Le métis, l'Indien et le nègre, toujours pensifs dans la masure, ne s'étaient aperçus de rien.