Le juif errant
Faringhea, né dans l'Inde, avait, ou l'a dit, boaucoiip voyagé et fréquenté les comptoirs européens des différentes parties de l'Asie ; parlant bien l'auto lais et le français, rempli d'intelligence et de sagacité, il était parfaitement ckilisê.
Au lieu de répondre à la question de Rodin, il allachait sur lui un regard fixe et pénétrant ; le socius, impatienté de ce silence, et pressentant avec une vague inquiétude que l'arrivée de Faringbea avait quelque rapport direct ou indirect avec la destinée de Djalma, reprit, en affectant le plus grand sangfroid :
2 l.K Jl IF ERRANT.
i. A qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?
— \'ûus ne me reconnaissez pas? — dit Faringhea faisant deux pas vers la chaise de Rodin.
— Je ne crois pas avoir jamais eu l'honneur de vous voir, — répondit froidement celui-ci.
— Et moi, je vous reconnais, — dit Faringhea ; — je vous ai vu au château de Gardoville le jour du jumfrage du bateau à vapeur et du trois-màts.
— Au château de Gardoville? c'est possible... monsieur, j'y étais en effet un jour de naufrage.
— Et ce jour-là je vous ai appelé par votre nom. \'ous m'avez demandé ce que je voulais de vous... je vous ai répondu •.Maintenant rien, frère;... 'j)lnstard heavconp,.. Le temps est venu... Je viens vous demander beaucoup.
— Mon cher monsieur, — dit Rodin toujours impassible, — avant de continuier cet entretien, jus- (ju'ici passablement obscur, je désirerais savoir, je vous le répète, à qui j'ai l'avantage de parler... Vous vous êtes introduit ici sous prétexte d'une commission de ^I. Josué Van Daël... respectable négociant (le Batavia, et...
— Vous connaissez l'écriture de M. Josué? — dit Faringhea en interrompant Rodin.
— Je la connais parfaitement.
— Regardez... i> Et le métis tirant de sa poche (il était assez pauvrement velu à l'européenne) la longue dépêche dérobée par lui à Mahal, le contrebandier de Java, après l'avoir étranglé sur la grève
LES DEIX FRKRES DE LA HOWE-OEl VRE. ;<
de Batavia, mit ces papiers sous les yeux de Rodiu, sans cependant s'en dessaisir.
i^ C'est eu effet l'écriture de ^1. Josué, — dit Rodin, et il tendit la main vers la lettre, que Farinj^hea i-emit lestement et prudemment dans sa poche.
— \'ous avez, mon cher monsieur, permettez-moi de vous le dire , une singulière manière de faii'e les commissions... — dit Rodin. — Cette lettre étant k mon adresse... et \ous ayant été confiée par ^I. Josué... vous devriez...
— Cette lettre ne m'a pas été confiée par M. Josué, — dit Faringhea en intciTompant Rodin.
— Comment l'avez-vous entre les mains?
— Vn contrebandier de Java m'avait trahi ; Josué avait assuré le passage de cet homme pour Alexandrie et lui avait remis cette lettre , qu'il devait porter à bord , pour la malle d'Europe. J'ai étranglé le contrebandier, j'ai pris la lettre, j'ai fait la traversée... et me voici... »
L'Ftrangleur avait prononcé ces mots avec une jactance farouche ; son regard fauve et intrépide ne s'abaissa pas devant le regard perçant de Rodin, qui, à cet étrange aveu , avait redressé vivement la tète pour observer ce personnage.
Faringhea croyait étonner ou intimider Rodin par cette espèce de forfanterie féroce; mais, à sa grandisurprise, le xorii/s, toujours impassible comme un cadavre, lui di( simplement; tiAli!... on étrangle -linsi... à Java ?
i I,E JIIF ERRAXT.
— Et aillours... aussi, — ropondil F'aringhpa avro lin sourire amer.
— Je ne veux pas vous croire;... mais je vous trouve d'une étonnante sincérité, monsieur... l'otro nom?...
— Faringhca.
— ■ Eh bien! monsieur Faringhea, oîi voulez-vous en venir?... l'ous vous êtes emparé, par un crime abominable, d'une lettre à moi adressée ; maintenant vous hésitez à me la remettre...
— Parce que je l'ai lue... et qu'elle peut me servir.
— Ah!... vous l'avez lue? — dit Rodiu un instant troublé. Puis il reprit : — Il est vrai que d'après votre manière de vous charger de la correspondance d'autrui, on ne peut s'attendre à une extrême discrétion de votre part... Et qu'avez-vous appris de si utile pour vous dans cette lettre de M. Josué ?
— J'ai appris, frère... que vous étiez, comme moi, un fils de la Bonne-OEuvre.
— De quelle bonne œuvre voulez-vous parler? « demanda Rodin assez étonné.
Faringhea répondit avec une expression d'ironie amère : a. Dans sa lettre Josué vous dit :
tt Obéissance et courage, secret et patience , ruse et audace, union entre nous, qui avons pour patrie le monde, peur famille ceux de notre ordre, et pour reine Rome, -n
— Il est possible que W. Josué m'écrive ceci. Aîais qu'en concluez-vous, monsieur?
].K3 WA\ FHKKKS DK LA BO.\.\li-0El VRK. 5
— Aoh'c œuvre a, comme la vùtrc, frère, le monde pour patrie ; comme vous , pour famille nous avons nos complices, et pour reine Bo/ncanie.
— Je ne connais pas cette sainte, — dit humljlcment Rodin.
— C'est notre Rome, à nous, — répondit l'Etran- Ijleu.r ; et il poursuivit : — Josuc vous parle encore de ceux de votre ««uvrc qui , répandus sur toute la terre, travaillent à la gloire de Rome, votre reine, — Ceux de notre œuvre travaillent ainsi dans divers pays à la gloire de Boluvanic.
— Et quels sont ces fds de Rohùanie, monsieur Eai-inghea?
— Des hommes résolus, audacieux, patients, rusés, opiniâtres, qui, pour faire triompher la honne- «puvre, sacrifient pays, père et mère, sœur et frère, et qui regardent comme ennemis tous ceux qui ne sont pas des leurs.
— Il me paraît y avoii- beaucoup de bon dans l'esprit persévérant et religieusement exclusif de cette (inivre, — dit Rodin d'un air modeste et béat... — Seulement, il faudrait connaître ses fins et son but.
— Comme vous, frère, nous faisons des cadavres.
— Des cadavres ! — s'écria Rodin.
— Dans sa lettre, — répondit Faringhea, — Josué vous dit : La plus grande gloire de notre ordre est défaire de l'homme jtu radar re^. \otre œuvre fait
' Kappwlons au lecleui (|ui' la dotlriiic (1«' l'obeissaiici' passive bsolup , principal linier de la (loiiipagnie de Jésus, se rcsuine par t
6 LE JLIF EIUIAXT.
aussi dp l'homme un cadavre... La mort des hommes est douce à Boliuauie.
— ]\Iais, monsieur ! — s'écria Rodiu, — M. Josué parle de l'àme... de la volonté, de la pensée qui doivent être anéanties par la discipline.
— C'est vrai, les vôtres tuent l'àme... nous tuons» les corps, l'otre main, frère : vous êtes, comme nous, chasseurs d'hommes.
— ^lais encore une fois, monsieur, il s'agit de tuer la volonté, la pensée , — dit Rodin.
— Et que sont des corps privés d'àme, de volonté, de pensée, sinon des cadavres?... Allez, allez, frère, les morts que fait notre lacet ne sont pas plus inanimés, plus glacés, que ceux que fait votre discipline. Allons, touchez là, frère... Rome et Bohvvanie sont sœui's. »
Malgré son calme apparent, Rodin ne voyait pas sans une secrète frayeur un misérable de l'espèce de Faringhea détenteur d'une longue lettre de Josué, où il devait être nécessairement question de Djalma. A la vérité, Rodin se croyait certain d'avoir mis le jeune Indien dans l'impossibilité d'être à Paris le lendemain ; mais, ignorant les relations qui avaient pu se nouer depuis le naufrage entre le prince et le métis, il regardait Faringhea comme un homm(> probablement fort dangereux.
mois Iniililcs dv Loyola mourant : (Juf (ont membre de l'ordre soit dans les mains de ses supérieurs comme l'x cidax r.E ( i-krinde ac r»D.\\Eii\
LKS l»Kl\ KHKKHS DE LA l!().\.\E-Oia V UK. 7
Plus le .yor■//^ç était intérieurement inquiet, plus il affecta de paraître calme et dédaigneux. Il reprit donc : « Sans doute ce rapprochement entre Rome et Bohuanie est fort piquant... Alais qu'eji concluezvous, monsieur?
— Je veux vous montrer, frère, ce que je suis, c(; dont je suis capable, afni de vous convaincre qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.
— En d'autres termes, monsieur, — dit Rodin avec une ironie méprisante, — vous appartenez à une secte meurtrière de l'Inde, et vous voulez, par une transparente allégorie, me donner à réfléchir sur le sort de l'homme à qui vous avez dérobé des lettres qui m'étaient adressées ; à mon tour, je me permettrai de vous faire observer en toute humilité , monsieur Faringhea, qu'ici on n'étrangle personne, et que si vous aviez la fantaisie de vouloir changer qulqu'un en cadavre pour l'amour de Bohuanie, votre divinité, on vous couperait le cou pour l'amour d'une autre divinité vulgairement appelée la justice.
— Et que me ferait-on, si j'avais tenté d'empoisonner quelqu'un?
— Je vous ferai encore humblement observer, monsieur Faringhca, que je n'ai pas le loisir de vous professer un cours de jurisprudence criminelle. Seulement, croyez-moi, résistez à la tentation d'étrangler ou d'empoisonner qui que ce soit. Un dernier mot: Voulez-vous ou non me remettre les lettres de M. Josué?
f. LK JLIF EKKAM.
— Les Ici 1res relatives au prince Djalma? -n dit le métis.
Et il regarda fixement Rodin, qui, malgré une vive et subite angoisse , demeura impénétrable, et répondit le plus simplement du monde : « Ignorant le contenu des lettres que vous retenez, monsieur, il m'est impossible de vous répondre. Je vous prie, et au besoin je vous requiers, de me remettre ces lettres... onde sortir d'ici.
— Vous allez dans quelques minutes me supplier (le rester, frère.
— .l'en doute.
— Quelques mots feront ce prodige... Si tout à l'heure je vous parlais d'empoisonnement, frère, c'est que vous avez envoyé un médecin... au château de (^ardovdle pour empoisonner... momentanément le prince Djalma.
Rodin , malgré lui , tressaillit imperceptiblement, cl reprit : — Je ne comprends pas.
— Il est vrai ; je suis un pauvre étranger qui ai sans doulc beaucoup d'accent : pourtant je vais tâcher de parler mieux. Je sais, par les lettres de Josué, l'intérêt que vous avez à ce que le prince Djalma ne soit pas ici... demain, et ce que vous a\ez fait pour cela. M'entendez-vous?
— Je n'ai rien à vous répondre, j
Deux coups frappés à la porte interrompirent la conversation.
u Entrez, — dit Rodin.
— La letlre a été portée à son adresse, monsieur,
LES ItEl X FKKHES DE LA HO.WE-OEL VHK. ;•
— (lit uu vifiux domestique en s'inclinant ; — Voici lu réponse. -^
Rodin prit le papier qu'on lui présentait, et, avant de l'ouvrir, dit courtoisement à Faringhea : « Vous permettez, monsieur?
— Xe vous gênez pas, — dit le métis.
— \'ous êtes bien bon, — répondit Rodin, qui, après avoir lu, écrivit rapidement quelques mots au bas de la réponse qu'on lui apportait , et dit au domestique en la lui remettant : — Renvoyez ceci à la même adresse. '
Le domestique s'inclina et disparu!.
ti Puis-je continuer? — demanda le métis à Rodin.
— Parfaitement.
— Je continue donc, — répit Farinjjbea... — Avanl-bier, au moment où, tout blessé qu'il était, le pi'ince allait, par mon conseil, partir pour Paris, est arrivée une belle voiture avec de superbes présents destinés à Djalma par un ami inconnu. Dans cette voiture il y avait deux bommes : l'un envoyé par l'ami inconnu ; l'autre était un médecin... envoyé par vous pour donner des secours à Djalma et l'accompagner jusqu'à son arrivée à Paris... C'était cbaritable, n'est-ce pas, frère?
— Continuez votre histoire, monsieur.
— Djalma est parti hier... En déclarant que la blessure du prince empirerait d'une manière trèsjjrave s'il ne l'cstait pas étendu dans la voilure pendant tout le vojage, le médecin s'est ainsi débai-
10 LK Jlll'" EIUIAXT.
rassé de l'envoyé de l'ami inconnu, qui est reparti pour Paris, de son côté ; le médecin a voulu m'éloi- }{ncr à mon four ; mais Djalma a si fort insisté, que nous sommes partis, le médecin, le prince et moi. Hier soir, nous arrivons à moitié chemin; le médecin trouve qu'il faut passer la nuit dans une auberge : nous avions, — disait-il, — tout le temps d'être arrivés à Paris ce soir, le prince ayant annoncé qu'il lui fallait absolument être à Paris le 12 au soir. Le médecin avait beaucoup insisté pour partir seul avec le prince. Je savais, par la lettre de Josué, qu'il vous importait beaucoup que Djalma ne fût pas ici le 13 ; des soupçons me sont venus; j'ai demandé à ce médecin s'il vous connaissait ; il m'a répondu avec embarras ;... alors au lieu dé soupçons, j'ai eu des certitudes. . . Arrivé à l'auberge , pendant que le médecin était auprès de Djalma, je suis monté à la chambre du docteur, j'ai examiné une boîte remplie de plusieurs flacons qu'il avait apportés : l'un d'eux contenait de l'opium... J'ai deviné.
— Qu'avez-vous deviné, monsieur?
— Vous allez le savoir... Le médecin a dit à Djalma, avant de se retirer :
— a Votre blessure est en bon état, mais la fatigue du voyage pourrait l'enflammer ; il sera bon demain dans la journée de prendre une potion calmante que je vais préparer ce soir afin de l'avoir toute prête dans la voiture... •» Le calcul du médecin était sinqjlc, — ajouta Fannghea : — le lendemain ((pii est aujourd'hui), le prince prciiait la potioji
LES Uia^ FKKRKS !)E LA HOWE-OELVKK. 1 1
sur les quati-c ou cinq heures du soir... bientôt il s'endormait profondément... Le médecin, inquiet, faisait arrêter la voiture dans la soirée... déclarait qu'il y avait du danger à continuer la route... passait la nuit dans une auberge, et s'établissait auprès du prince , dont l'assoupissement n'aurait cessé qu'à l'heure qui vous convenait. Tel était votre desseiu ; il m'a paru habilement projeté, j'ai voulu m'en servir pour moi-même, et j'ai réussi.
— Tout ce que vous dites là, mon cher monsieur, — (lit Rodin en rongeant ses ongles, — est de l'hébreu pour moi.
— Toujours, sans doute à cause de mou accent... mais, dites-moi... connaissez-vous r«r/'fl//-;wow .-^
— Xon.
— Tant pis, c'est une admirable production de l'île de Java, si fertile en poisons.
— Eh , que m'importe ! — dit Rodin d'une voix brève et pouvant à peine dissimuler son anxiété croissante.
— Gela vous importe beaucoup. Nous autres fds de Bohvvanie nous avons horreur de répandre le sang, — reprit Faringhea ; — mais pour passer impunément le lacet autour du cou de nos victimes, nous attendons ([u'elles soient endormies... Lorsque leur sommeil n'est pas assez profond, nous l'augnumlons à notre gré; nous sommes très-adroits dans noire œuvre : le serpent n'est pas plus subtil, le lion plus audacieux. Djalma poitc nos marques... L'rt/raif-uiow est une poudre impalpable; en en faisant
lî LE JUIF ERRAXT.
respirer quelques parcelles pendant le sommeil, ou en le mêlant au tabac d'une pipe pendant qu'on veille, on jette sa victime dans un assoupissement dont rien ne peut la tirer. Si l'on craint de donner une dose trop forte à la fois , on en fait aspirer plusieurs fois durant le sommeil et on le prolonge ainsi sans danger autant de temps que l'homme peut rester sans boire ni manger... trente ou quarante heures environ... Vous voyez combien l'usage de l'opium e.st grossier auprès de ce divin narcolique... J'en avais apporté de Java une certaine quantité... par simple curiosité... sans oublier le contre-poison.
— Ah! il y a un contre-poison? — dit machinalc- Hient Rodin.
■ — Comme il y a des gens qui sont tout le contraire de ce que nous sommes, frère de la bonneœuvre... Les Javanais appellent le suc de cette racme le tuuhoe ; il dissipe l'engourdissement causé ^diV Y an-atj-moxv , comme le soleil dissipe les nuages... Or, hier soir, étant certain des projets de votre émissaire sur Djalma, j'ai attendu que ce médecin fût couché, endormi... Je me suis introduit en rampant dans sa chambre... et je lui ai fait aspirer une telle dose d'array-mow... qu'il doit dormir encore. . .
— Malheureux ! — s'écria Rodin de plus en plus effrayé de ce récit, car Faringhea portait un coup terrible aux machinations du socius et de ses amis ; — mais vous ri.<<quiez d'empoisonner ce médecin?
— Frère. . . comme il risquait d'empoisonner
LKS DEIX FRKRES DK LA BOWE-OEIV flK. i:'.
Djalma. Ce matin nous sommes doue partis, laissant voti'c médecin dans l'auberj^e , plongé dans un profond sommeil. Je me suis trouvé seul dans la voiture avec Djalma. Il fumait , en véritable Indien ; quelques parcelles d'arraij-moïc, mélangées au tabac dont j'ai rempli sa longue pipe , Tout d'abord assoupi... lue nouvelle dose qu'il a aspirée l'a endormi profondément , et à cette lieure il est dans l'auberge où nous sommes descendus. Maintenant, frère,... il dépend de moi de laisser Djalma plongé dans son assoupissement, qui durera jusqu'à demain soir,... ou de l'en faire sortir à l'instant... Ainsi, selon que vous satisferez ou non à ma demande, Djalma sera ou ne sera pas demain rue Saint-Fraucois, n° 3. »
Ce disant, Faringliea tira de sa poche la médaille de Djalma, et dit à Rodin en la lui montrant : a Vous le voyez, je vous dis la vérité... Pendant le sommeil de Djalma , je lui ai enlevé cette médaille , la seule indication qu'il ait de l'endroit où il doit se trouver demain... Je finis donc par où j'ai connneucé, en vous disant : — Frère, je viens vous demander beaucoup I T)
Depuis quelques moments, Rodin, selon sou habitude lorsqu'il était en proie à un accès de rage muette et concentrée, se rongeait les ongles jusqu'au sang. A ce moment, le timbre de la loge du portier sonna trois coups espacés d'une façon particulièrr. Rodin ne parut pas faire attention à ce bruit ; et ])ourtant foui à coup une étincelle brilla dans ses
1 '. LE JlîF ERRANT.
petits yeux tir reptile, pendant que Faringhoa, les bras croisés, le regardait avec une expression de supériorité triomphante et dédaigneuse.
Le socius baissa la tète, garda le silence, prit machinalement une plume sur son bureau , et en mâchonna la barbe pendant quelques secondes, en ayant l'air de réfléchir profondément à ce que venait de lui dire Faringhea. Enfin , jetant la plume sur le bureau, il se retourna brusquement vers le métis, et lui dit d'un air profondément dédaigneux : « Ah çà, monsieur Faringhea, est-ce que vous prétendez vous moquer du monde avec vos histoires? j
Le métis, stupéfait, malgré son audace, recula d'un pas.
i; Comment , monsieur, — reprit Rodin , — vous venez ici, dans une maison respectable, vous vanter d'avoir dérobé une correspondance , étranglé celuici , empoisonné celui-là avec un narcotique ! Mais c'est du délire, monsieur; j'ai voulu vous écouter jusqu'à la fin , pour voir jusqu'où vous pousseriez l'audace... Car il n'y a qu'un monstrueux scélérat (|ui puisse venir se targuer de si épouvantables forfaits ; mais je t eux bien croire qu'ils n'existent que dans votre imagination. -^
En prononçant ces mots avec une sorte d'animation qui ne lui était pas habituelle, Rodin se leva et, tout en marchant, s'approcha peu à peu de la cheminée pendant que Faringhea, ne revenant pas de sa surprise , le regardait en silence ; pourtant , au bout de quelques instants, il reprit d'un air sombre
l.KS l)El\ FRKUES DE LA HOWE-OErVRE. i:,
ol farouche : s Prenez {jarde, frère... ne nie forcez pas à vous prouver que j'ai dit la vérité.
— Allons donc, monsieur! il faut venir des antipodes pour croire les Français si faciles à duper. \ ous avez, dites-vous, la prudence du serpent et le courage du lion. J'ignore si vous êtes un lion courageux ; mais pour serpent prudent... je le nie. Comment ! vous avez sur vous une lettre de M. Josué qui peut me compromettre (en admettant que tout ceci ne soit pas une fable) ; le prince Djalma est plongé dans une torpeur qui sert mes projets et dont vous seul le pouvez faire sortir; vous pouvez enfin, dites-vous, porter un coup terrible à mes intérêts, et vous ne réfléchissez pas, lion terrible, serpent subtil, qu'il ne s'agit pour moi que de gagner vingt-quatre heures. Or, vous arrivez du fond de l'Inde à Paris ; vous êtes étranger et inconnu à tous, vous me croyez aussi scélérat que vous, puisque vous m'appelez frère, et vous ne songez"pas que vous êtes ici en mon pouvoir; que cette rue est solitaire, cette maison écartée, que je puis avoir ici sur-le-champ trois ou quatre personnes capables de vous garrotter en une seconde, tout élrangleur que vous êtes!... et cela seulement en tirant le cordon de cette sonnette, — ajouta Rodin en le prenant en effet à la main. — X'ayez'donc pas peur, — ajouta-t-il avec un sourire diabolique en voyant Faringhea faire un brusque mouvement de surprise et de frayeur ; — esl-ce que je vous préviendrais si je voulais agir de lii sorte!... \'oyons, répondez... l'ne fois garrotte' et
I(i LE JUIF ERRANT.
mis en lieu do sûreté pondant vingt-quatre^ heures, comment pourriez-vous me nuire? \e me serait-il pas alors lacile de m'emparer des papiers de Josué, de la médaille de Djalma, qui, plongé dans un assoupissement jusqu'à demain soir, ne m'inquiéterait plus?... Vous le voyez donc bien, monsieur, vos menaces sont vaines... parce qu'elles reposent sur des mensonges , parce qu'il n'est pas vrai que le prince Djalma soit ici et en votre pouvoir... Allez... sortez d'ici, et une autre fois, quand vous voudrez faire des dupes, adressez-vous mieux. »
Faringhea restait frappé de stupeur : tout ce qu'il venait d'entendre lui semblait très-probable ; Rodin pouvait s'emparer de lui, de la lettre de Josué, de la médaille , et , en le retenant prisonnier, rendre impossible le réveil de Djalma; et pourtant Rodin lui ordonnait de sortir, à lui, Faringhea, qui se croyait si redoutable.
A force de chercher les motifs de la conduite inexplicable du socius, le métis s'imagina, et en effet il ne pouvait penser autre chose, que Rodin, malgré les preuves qu'il lui appoi-tait , ne ci-oyait pas que Djalma lût en son pouvoir ; de la sorte , le dédain du correspondant de Josué s'expliquait naturellement.
Rodin jouait un coup d'une grande hardiesse et d'une grande habileté ; aussi , tout en ayant l'air de grommeler entre ses dents d'un air courroucé, il observait en dessous, mais avec une anxiété dévorante, la physionomie de l'Etrangleur.
LF.S OEIK FRKBES W. LA r.O\\K-OE[ VRK. 17
Cclui-ci, presque certain d'avoir pénétré le secret mo(if de la conduite de Rodin, reprit : » Je vais sortir,... mais un mot encore ;... vous croyez que je mens. . .
— J'en suis certain , vous m'avez débité un tissu de fables ; j'ai perdu beaucoup de temps à les écouter, faites-moi grâce du reste... Il est tard, veuillez me laisser seul.
— Une minute encore... vous êtes un homme, je le vois, à qui l'on ne doit rien cacher, — dit Faringhea. — A cette heure, je ne puis attendre de Djalma qu'une espèce d'aumône et un mépris écrasant, car, du caractère dont il est, lui dire : Donnez-moi beaucoup, parce que , pouvant vous trahir, je ne l'ai pas fait... ce serait m'attirer son courroux et son dédain... J'aurais pu vingt fois le tuer... mais son jour n'est pas encore venu, — dit l'Etrangleur d'un air sombre, — et pour attendre ce jour... et d'autres funestes jours , il me faut de l'or, beaucoup d'or. . . vous seul pouvez m'en donner en payant ma trahison envers Djalma, parce qu'à vous seul elle profite. l ous refusez de m'entendre , parce que vous me ci'oyez menteur... J'ai pris l'adresse de l'auberge ou nous sommes descendus, la voici. Envoyez quelqu'un s'assurer de la vérité de ce que je dis , alors vous me croirez ; mais le prix de ma trahison sera cher. Je vous l'ai dit, je vous demanderai beaui oup. »
Ce disant, Fariughea offrait à Rodin une adresse imprimée; le soc'nis, qui suiiail du coin de l'œil tous
IS I.F. JIIF ERRANT.
les mouvemeuts de Fariughea , fit semblant d'être profondément absorbé , de ne pas l'entendre , et ne répondit rien.
u Prenez cette adresse... et assurez-vous que je ne mens pas, — reprit Fariughea en tendant de nouveau l'adresse à Rodin.
— Hein... qu'est-ce? — dit celui-ci en jetant à la dérobée un rapide regard sur l'adresse, qu'il lut avidement, mais sans y toucher.
— Lisez cette adresse, — répéta le métis, — et vous pourrez vous assurer que...
— En vérité , monsieur, — s'écria Rodin eu repoussant l'adresse de la main, — votre impudence me confond. Je vous répète que je ue veux avoir rien de commun avec vous. Pour la dernière fois je vous somme de vous retirer... Je ne sais pas ce que c'est que le prince Djalma... \ ous pouvez me nuire, dites-vous ; nuisez-moi, ne vous en gênez pas, mais pour l'amour du ciel sortez d'ici. »
Ce disant, Rodin sonna violemment.
Faringhea fit un mouvement comme s'il eût voulu se mettre en défense.
Ln vieux domestique à figure débonnaire et placide se présenta aussitôt.
tt Lapierre... éclairez monsieur, s lui dit Rodin en lui montrant du geste Faringhea.
Celui-ci, épouvanté du calme de Rodin, hésitait à sortir.
a Alais, monsieiu-, — lui dit Hodin rcmarquanl sou
LKS DF.rX FRKUES DE LA HOWE-OEIVRi:. 10
tronhlo el son liesifation , — qn'alloiulpz-vons? .fo (Icsiro C'h'o soûl...
— Ainsi , nionsiour, — lui dit Faringhea en sp retirant lentement et à reculons, — vous refusez mes offres? Prenez garde... demain il sera trop tard.
— ^lonsieur, j'ai l'honneur d'être votre très-humble serviteur. »
Va Rodin s'inclina avec courtoisie.
L'Etrangleur sortit. — La porte se referma sur lui...
Aussitôt , le père d'Aigrigny parut sur le seuil de la pièce voisine. Sa figure était pâle et bouleversée.
u Qu'avez-vous fait ? — s'écria-t-il en s'adressant à Rodin. — J'ai tout entendu... Ce misérable, j'en suis malheureusement certain, (lisait la vérité... l'Indien est en son pouvoir ; il va le rejoindre...
— Je ne le pense pas , — dit humblement Rodin en s'inclinant et reprenant sa physionomie morne et soumise.
— Kt qui empêchera cet homme de rejoindre le [innce ?
— Permettez... liOrscpi'on a introduit ici cet affreux scélérat, je l'ai reconnu ; aussi, avant dem'entretenir avec lui , j'ai prudemment écrit quelques lignes à Morok , qui attendait le bon loisir de Votre Révérence dans la salle basse avec Goliath ; plus tard , pendant le cours de la conversation , lorsqu'on in'a apporté la réponse de Alorok , qui attendait mes ordres , je lui ai donné de nouvelles instructions, loyant le tour que prenaient les choses.
— Et à quoi bon tout ceci , puisque cet liomnie vient de sortir de cette maison?
— Votre Révérence daignera peut-èlre remarquer qu'il n'est sorti qu'après m'avoir donné l'adresse de l'hôtel où est l'Indien, grâce à mon innocent stratagème de dédain... S'il eût manqué, Faringhea tombait toujours entre les mains de Goliath et de Alorok, qui l'attendaient dans la rue à deux pas de la porte. Mais nous eussions été très-embarrassés , car nous ne savions pas où habitait le prince Djalma. . .
— Encore de la violence! — dit le père d'.Aigrigny avec répugnance.
— C'est à regretter,... fort à regretter... — reprit Rodin. .. — mais il a bien fallu suivre le système adopté jusqu'ici.
— Est-ce un reproche que vous m'adressez ? — dit le père d'Aigrigny , qui commençait à trouver que Rodin était autre chose qu'une machine à écrire.
— Je ne me permettrais pas d'en adresser à Votre Révérence, — dit Rodin en s'mclinant presque jusqu'à terre ; — mais il s'agit seulement de retenir cet homme pendant vingt-quatre heures.
— Et ensuite?... Ses plaintes ?
— Un pareil bandit n'osera pas se plaindre ; d'ailleurs il est sorti librement d'ici. Morok et (îoliatli lui bandei-ont les yeux après s'être emparés de lui. La maison a une entrée dans la rue \ ieille-des-Ursius. A cette heure et par ce temps d'ouragan il ne passe personne dans ce quartier désert. Le trajet dépaysera rompléteme?if ce misérable ; on le descendra (huis
LES DEIX KHKKKS l)K LA BO.WK-OEl \ RE. Il
une cave du bâtiment neiil", et demain, lu nuit, à pareille heure , on lui rendra la liberté avec les mêmes précautions... Quant à l'Indien, on sait maintenant où le trouver... il s'a'jil d'envoyer auprès de lui une personne de confiance ; et s'il sort de sa torpeur... il est un moyen très-simple et surtout aucunement violent, selon mon petit jugement, — dit modestement Rodin, — de le tenir demain éloigné toute la journée de la rue Saint-François, s
Le même domestique à figure débonnaire, qui avait introduit et éconduit Faringhca, rentra dans le cabinet après avoir discrètement frappé ; il tenait à la main une espèce de gibecière en peau de daim, qu'il remit à Rodin en lui disant : n. Voici ce que Aï. Alorok vient d'apporter : il est entré par la rue Vieille, n
Le domestique sortit.
Rodin ouvrit le sac et dit au père d'Aigrigny en lui montrant ces objets : « lia médaille... et la lettre de Josué... Alorok a été habile et expéditif,
— Encore un danger évité , — dit le marquis ; — il est i'àcheux d'en venir à de tels moyens...
— A qui les reprocher, sinon au misérable qui nous met dans la nécessité d'y avoir recours ?... Je vais à l'instant dépêcher quelqu'un à l'hotcl de l'Indien.
— Et à sept heures du matin vous conduirez Gabriel rue Sain (-François ; c'est là que j'aurai avec lui l'entretien (ju'il me demande si instamment depuis (rois jours.
■11 LE JLIF ERIU.NT.
— Je l'en ai l'ait prévenir ce soir ; il se rendra à vos oi'dres.
— Enfin, — dit le père d'Aigrigny, — après tant de lutte , tant de craintes , tant de traverse , quelques heures maintenant nous séparent de ce moment depuis si long-temps attendu
Xous conduirons le lecteur à la maison de la rue Saint-François.
l'IX I)K LA DI.MEMK PARllK.
OiXZlEME PARTIE.