‹ Le Juif errantChapitre 100 sur 107 · L INCONNU · texte numérisé non relu

L INCONNU

La scène suivante se passait le lendemain du jour où le père d'Aigrigny avait été si rudement rejeté par Rodin dans la position suballerne naguère occupée par le socius.

La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires du quartier de la montagne Sainte-Geneviève ; à l'époque de ce récit, la maison portant le numéro 4 dans cette rue se composait d'un corps de logis principal, traversé par une allée obscure qui conduisait à une petite cour sombre, au fond de laquelle s'élevait un second bâtiment singulièrempnt misérable et dégradé. Le rez-de-chaussée de la façade formait une boutique demi-souterraine, où Ion vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques légumes et du lait.

Neuf heures du matin sonnaient ; la marchande, nommée la mère Arsène vieille femme d'une figure douce et maladive, portant une robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tête, était montée sur la dernière marche de l'escalier qui conduisait à son antre, et finissait son étalage, c'està-dire que d'un côté de sa porte elle plaçait un seau à lait en fer-blanc, et de l'autre quelques bottes de légumes flétris accostés de têtes de choux jaunâtres ; au bas de l'escalier, dans la pénombre de cette cave, on voyait luire les reflets de la braise ardente d'un petit fourneau.

Cette boutique, située tout auprès de l'allée, servait de loge de portier, et la fruitière servait de portière.

Bientôt une gentille petite créature, sortant de la maison, entra, légère et frétillante, chez la mère Arsène. Cette jeune fille était Rose-Pompon, lamie intime de la reine Bacchanal ; Rose-Pompon, momentanément veuve, et dont le bachique, nvais respectueux sigisbée, était, on le sait, Nini-Moulin. ce

chicard orthodoxe qui, le cas échéant, se transfigurait après boire en Jacques DumouUn, l'écrivain religieux, passait ainsi allègrement de la danse échevelée à la polémique ultramontaine, de la Tulipe orageuse à un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter son lit, ainsi qu'il apparaissait au négligé de sa toilette matinale et bizarre; sans doute à défaut d'autre coiffure ell-e portait crânement sur ses charmants cheveux blonds, bien lissés et peignés, un bonnet de police emprunté à son costume de coquet débardeur ; rien n'était plus espiègle que cette mine de dix-sept ans, rose, fraîche, potelée, brillamment animée par deux yeux bleus, gais et pétillants: Rose-Pompon s'enveloppait si étroitement depuis le cou jusqu'aux pieds dans son manteau écossais à carreaux rouges et verts un peu fané, que l'on devinait une pudibonde préoccupation ; ses pieds nus, si blancs que l'on ne savait si elle avait ou non des bas, étaient chaussés de petits souliers de maroquin rouge à boucle argentée... Il était facile de s'apercevoir que son manteau cachait mi objet qu'elle tenait à la main.

— Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mère Arsène d'un air avenant, vous êtes matinale aujourd'hui, vous n'avez donc pas dansé hier?

— Ne m'en parlez pas, mère Arsène, je n'avais guère le cœur à la danse ; cette pauvre Céphyse (la reine Bacchanal, sœur de la Mayeux) a pleuré toute la nuit, elle ne peut pas se consoler de ce que son amant est en prison.

— Tenez, dit la fruitière, tenez, mademoiselle, faut que je vous dise une chose à propos de votre Céphyse. Ça ne vous fâchera pas?

— Est-ce que je me fâche, moi?... dit Rose-Pompon en haussant les épaules.

— Croyez-vous que M. Philémon, à son retour, ne me grondera pas? • — Vous gronder! Pourquoi?

— A cause de son logement, que vous occupez...

— Ah ça, mère Arsène, est-ce que Philémon ne vous a pas dit qu'en son absence je serais maîtresse de ses deux chambres comme je l'étais de lui-même?

— Ce n'est pas pour vous que je parJe, mademoiselle, mais pour votre amie Céphyse, que vous avez aussi amenée dans le logement de M. Philémon.

— Et où serait-elle allée sans moi, ma bonne mère Arsène ? Depuis que son amant a été arrêté, elle n'a pas osé retourner chez elle, parce qu'ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine, je lui ai dit. « Viens toujours loger chez Philémon ; à son retour, nous verrons à te caser autrement. »

— Dame, mademoiselle, si vous m'assurez que M. Philémon ne sera pas fâché... à la bonne heure.

— Fâché, et de quoi? qu'on lui abîme son ménage? 11 est si genlil, son ménage! Hier, j'ai cassé la dernière tasse... et voilà dans quelle drùle de clioso je suis réduite à venir chercher du lait,

Et Rose-Pompon, riant aux éclats, sortit son joli petit bras blanc de son manteau et fit voir à la mère Arsène un de ces verres à vin de Champagne de capacité colossale, qui tiennent une bouteille environ,

— Ah ! mon Dieu ! dit la fruitière ébahie, on dirait une trompette de cristal.

-^ C'est le verre de grande tenue de Philémon, dont on l'a décoré quand il a été reçu canotier flamhard, dit gravement Rose-Pompon.

-^ Et dire qu'il va falloir vous mettre votre lait là-dedans ! ça me rend toute honteuse, dit la mère Arsène.

— Et moi donc... si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier... en tenant ce verre à la main comme un cierge... Je riraistrop... je casserais la dernière pièce du bazar à Philémon et il me donnerait sa malédiction.

— Il n'y a pas de danger que vous rencontriez quelqu'un ; le premier est déjà sorti , et le second ne se lève que très tard.

— A propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu'il n'y a pas à louer une chambre au second, dans le fond de la cour? Je pense à ça pour Géphyse, une fois que Philémon sera de retour.

— Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit... au-dessus des deux pièces du vieux bonhomme qui est si mystérieux, dit la mère Arsène.

— Ah! oui, le père Gharlemagne... vous n'en savez pas davantage sur son compte?

— Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n'est qu'il est venu ce matin au point du jour ; il a cogné aux contrevents :

« — Avez-vous reçu une lettre pour moi, ma chère dame?m'a-t-il dit (il est toujours si poli, ce brave homme).

« — Non, monsieur, que je lui ai répondu.

« — Bien! bien! alors ne vous dérangez pas, ma chère dame, je repasserai. « Et il est reparti.

— Il ne couche donc jamais dans la maison?

— Jamais. Probablement qu'il loge autre part, car il ne vient passer ici que quelques heures dans la journée tous les quatre ou cinq jours.

— Et il y vient tout seul ?

— Toujours seul.

— Vous en êtes sûre? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite femme en minon-minette ? car alors Philémon vous donnerait congé, dit Rose-Pompon d'un air plaisamment pudibond.

— M. Gharlemagne! une femme chez lui ! Ah ! le pauvre cher homme ! dit la fruitière en levant les mains au ciel, si vous le voyiez, avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie rapiécé et son air bonasse; il a plutôt l'air d'un saint que d'autre chose.

— Mais alors, mère Arsène, qu'est-ce qu'il peut venir faire ainsi tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, où on voit à peine clair en plein midi.

— C'est ce que je vous demande, mademoiselle; qu'est-ce qu'il y peut faire? car pour venir s'amuser à être dans ses meubles, ce n'est pas possible : il y a en tout chez lui un lit de sangle, une table, un poêle, une chaise et une vieille malle.

— C'est dans les prix de l'établissement de Philémon, dit Rose-Pompon.

— Et, malgré ça, mademoiselle, il a autant de peur qu'on entre chez lui que si on était des voleurs et qu'il aurait des meubles en or massif; il a fait mettre à ses frais une serrure de sûreté; il ne me laisse jamais sa clef ; enfin il allume son feu lui-même dans son poêle, plutôt que de laisser entrer quelqu'un chez lui.

— Et vous dites qu'il est vieux.

— Oui, mademoiselle... dans les cinquante à soixante.

— Et laid?

— Figurez- vous comme deux petits yeux de vipère percés avec une vrille, dans une figure toute blême, comme celle d'un mort... si blême enfin que les lèvres sont blanches; voilà pour son visage. Quant à son caractère, le vieux brave homme est si poli, il vous ôte si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que c'en est embarrassant.

— Mais j'en reviens toujours là, reprit Rose-Pompon, qu'est-ce qu'il peut faire tout seul dans ces deux chambres? Après ça, si Céphvse prend le cabinet au-descus quand Philémon sera revenu, nous pourrons nous amuser à en savoir quelque chose... Et combien veut-on louer ce cabinet?

— Dame... mademoiselle, il est en si mauvais état que le propriélaiic le laisserait, je crois bien, pour cinquante à cinquante-cinq francs par an, car il n'y a guère moyen d'y mettre de poêle, et il est seulement éclairé par une petite lucarne en tabatière.

— Pauvre Céphvse I dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant tristement la tête ; après s'être tant amusée, après avoir tant dépensé d'argent avec Jacques Rennepont, habiter là et se mettre à vivre de son travail!. . Faut-il qu'elle ait du courage!...

— Le fait est qu'il y a loin de ce cabinet à la voiture à quatre chevaux où M"* Géphyse est venue vous chercher l'autre jour, avec tous ces beaux masques, qui étaient si gais... surtout ce gros en casque de papier d'argent avec un plumeau et en bottes à revers... Quel réjoui!

— Oui, Nini-Moulin; il n'y a pas son pareil ]^o\ir danser \ef mit dé fetidu... Il fallait le voir en vis-à-vis avec Céphyse... la reine Bacchanal... Pauvre

Le commis m'.i <lit q:iil mV-[inii~: niii... J'ni fait comme tanl d'autres. ^P. 715.)

rieuse... pauvre tapageuse!... Si elle fait du bruit maintenant, c'est en pleurant...

— Ah!... les jeunesses... les jeunesses!... dit la fruitière.

— Écoutez donc, mère Arsène, vous avez été jeune aussi... vous...

— Ma foi, c'est tout au plus ! et à vrai dire, je me suis toujours vue à peu près comme vous me voyez.

— Et les amoureux, mère Arsène?

EL'GÈNE SLE. — LE JUIF ERRAM. — 1. BOLFF, ÉDIT. Uf. 90.

— Les amoureux! ah bieu^ oui ! D'abord j'étais laide, et puis j'éiail trop biOB préservée.

-— Votre mère vous gurveillait donc beaucoup? -^ Non, mademoiselle... mais j'étais attelée...

•«. Comment, attelée? l'écrla Roae-Pompon ébahie, en interrompant la fruitière,

— Oui, madomoisclle, attelée h un tonneau de porteur 4'eau avec mon frère. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tiré comme deu?& vrais ehevau^tpendant huit ou ii\% heures par jour je n'avais guère le cœur de penser aux gau* driûles,

-- Pauvre mère Arsène, quel rude métier! dit Rose^Pompon avee intérêt. ^ L'hiver surtout, dans les gelées... c'était le plus dur... moi et mon frôre nous étions obligés de nous faire clouter à glace, à cause du verglas.

— Et une femme encore.,, faire ce métier-^làî.,. ça fend le cœur... et on Ôéfond d'atteler des chiens*!... ajouta très sensément Rose^Pompon.

= Dame ! c'est vrai, reprit la mère Arsène, îe» animaux sont quelquefois plus heureux que les personnes; mais que voulez-vous? il faut vivre,,. Oii la hùio est attachée, faut qu'elle broute... mais c'était dur... J'ai gagnée cela une maladie de poumons, ce n'egt pas ma faute! Cette espèce de bricole dont j'étais attelée,., en tirant, voyez-vous, ça me pressait tant et tant la poitrine, que je ne pouvais pnëi respirer,., aussi j'ai abandonné l'attelage et j'ai pris une boutique. C'est pour vous dire que si j'avais eu des occasions et de la gentillesse, j'aurais peut-ôtro été eemme tant de jeunesses qui commencent par rire et qui finissent.,.

=^ Par tout leeontrairo, c'est vrai, mère Arsène ; mais aussi, tout le monde n'aurait pas le courage de s'atteler pour rester sage... Alors on se fait une raison, on se dit qu'il faut s'amuser tant qu'on est jeune et gentille... et puis qu'on n'a pas dix-sept ans tous les jours... Eh bien, après.., après... la fin du monde, ou bien en §e marie, ..

:=^ Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-être mieux valu commencer

par \h,

= Oui, mais on est trop bête, on ne sait pas enjôler les hommes, ou leur faire peur; on est simple, confiante, et ils se moquent de vous... Tenez, moi, mère Arsène, c'est ça qui serait un exemple à faire frémir la nature si je voulais... Mais c'est bien assez d'avoir eu des chagrins sans s'amuser encore à s'en faire de la graine de souvenirs.

— Comment ça, mademoiselle?... vous si jeune, si gaie, vous avez eu des chagrins?

— Ah! mère Arsène: je crois bien; à quinze ans et demi j'ai commencé

1. On sait qu'il y a en elTetdeia ordonnances, remplies d'un touchant intérêt pour la nce caninej qii interdisent l'aUelage des chiens.

LIi JUIF ERRANT ~lj

à fondre en larmes, et je n'ai tari qu'à seize ans... C'est assez gentil» j'espèçe?

— On vous a trompée, mademoiselle?

— On m'a fait pis... comme on a fait à tant d'autres pauvres filles qui, pas plus que moi, n'avaient d'abord envie de mal faire... Mon histoire n'est pas longue... Mon père et ma mère sont des paysans du côté de Saint- Valéry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq enfants que nous étions ils ont été obligés de m' envoyer à huit ans chez ma tante, qui était femme de ménage ici, à Paris. Labonne femme m'a prise par charité ; et c'était bien à elle, car elle ne gagnait pasgrand'chose. A onze ans, elle m'a envoyée travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine. C'est pas pour dire du mal des maîtres des fabriques, mais ça leur est bien égal que les petites filles et les petits garçons soient pêlemêle entre eux... Alors vous concevez... il y a là-dedans, comme partout, des mauvais sujets; ils ne se gênent ni en paroles ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants qui voient et qui entendent plus qu'ils n'en ont l'air ! Alors, que voulez-vous ! . . . on s'habiiue en grandissant à entendre et à voir tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus.

— C'est vrai, au moins, ce que vous dites là, mademoiselle Rose-Pompon; pauvres enfants 1 qui est-ce qui s'en occupe? Ni le père ni la mère ; ils sont à leur tâche...

— Oui, oui, allez, mère Arsène, on a bien vite dit d'une jeune fille qui a mal tourné : « C'est une ci, c'est une ça, » mais si on savait le pourquoi des choses, on laplaindrait plus qu'onne la blâmerait... Enfin, pour enrevenir à moi, à quinze ans j'étais très gentille... Un jour, j'ai une réclamation à faire au premier commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet ; il me dit qu'il me rendra justice, et que même il me protégera si je veux l'écouter, et il commence par vouloir m'embrasser. Je me débats... Alors il me dit : « Tu me refuses? tu n'auras plus d'ouvrage ; je te renvoie de la fabrique. »

— Oh ! le méchant homme I dit la mère Arsène.

— Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m'encourage à ne pas céder et à me placer ailleurs... Oui... mais impossible; les fabriques étaient encombrées. Un malheur ne vient jamais seul: ma tante tombe malade ; pas un sou à la maison : je prends mon grand courage ; je retourne à la fabrique, supplie le commis. Piien n'y fait. « Tant pis pour toi, me dit-il : tu refuses ton bonheur, car si tu avais voulu être gentille, plus tard je t'aurais peut-être épousée... » Que voulez-vous que je vous dise, mère Arsène? La misère était là, je n'avais pas d'ouvrage; ma tante était malade; le commis disait qu'il m'épouserait... j'ai fait comme tant d'autres.

— Et quand, plus tard, vous lui avez demandé le mariage?

— Il m'a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m'a plantée là... C'est alors que j'ai tant pleuré toutes les larmes de mon corps... qu'il ne

m'en reste plus... J'en ai fait une maladie... et puis enfin, comme on se console de tout... je me suis consolée... De fil en aiguille, j'ai rencontré Philémon. Et c'est sur lui que je me revenge des autres... Je suis son tyran, ajouta Rose-Pompon d'un air tragique. Et l'on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri son joli visage pendant son récit à la mère Arsène.

— C'est pourtant vrai, dit la mère Arsène en réfléchissant. On ti-ompc une pauvre fille... qu'est-ce qui la protège, qu'est-ce qui la défend? Ah I oui, bien souvent le mal qu'on fait ne vient pas de vous... et...

— Tiens !... Nini-Moulin!... s'écria Rose-Pompon en interrompant la fruitière et en regardant de l'autre côté de la rue ; est-il matinal !... Qu'est-ce qu'il peut me vouloir?

Et Rose-Pompon s'enveloppa de plus en plus pudiquement dans son manteau.

Jacques Dumoulin s'avançait en effet le chapeau sur l'oreille, le nez rubicond et l'œil brillant; il était vêtu d'un paletot-sac qui dessinait la rotondité de son abdomen; ses deux mains, dont l'une tenait une grosse canne au port d'arme, étaient allongées dans les vastes poches de ce vêtement. Au moment où il s'avançait sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la portière, il aperçut Rose-Pompon.

— Gomment! ma pupille déjà levée!... ça se trouve bicnl... moi qui venais pour la bénir au lever de l'aurore I

Et Nini-Moulin s'avança, les bras ouverts, à rencontre de Rose-Pompon qui recula d'un pas.

— Comment! enfant ingrat... reprit l'écrivain religieux, vous refusez mon accolade matinale et paternelle?

— Je n'accepte d'accolades paternelles que de Philémon... J'ai reçu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisiné, deux oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein ! voilà un présent ridicule î J'ai gardé le ratafia de famille et j'ai troqué le reste pour deux amours de pigeons vivants que j'ai installés dans le cabinet de Philémon, ce qui me fait un petit colombier bien gentil. Du reste, mon époux arrive avec sept cents francs qu'il a demandés à sa respectable famille sous le prétexte d'apprendre la basse, le cornet à pistons et le porte-voix, afin de séduire en société et de faire un mariage... chicandard... comme vous dites, bon sujet.

— Eh bien, ma pupille chérie ! nous pourrons déguster le ratafia de famille et festoyer en attendant Philémon et ses sept cents francs.

Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui rendirent un son métallique et il ajouta :

— Je venais vous proposer d'embellir ma vie aujourd'hui et même demaiDj et même après demain, si le cœur vous en dit...

— Si c'est des amusements décents et paterneLs mon cœur ne dit pas non.

— Soyez tranquille, je serai pour vous un aïeul, un bisaïeul, un portrait de famille... Voyons, promenade, dîner, spectacle, bal costumé, et souper ensuite, ça vous va-t-il?

— A condition que cette pauvre Géphyse en sera. Ça la distraira.

— Va pour C.éphyse.

— Ah ça, vous avez donc fait un héritage, gros apôtre?

— Mieux que cela, ô la plus rose de toutes les Rose-Pompon... Je suis rédacteur en chef d'un journal religieux... Et comme il faut de la tenue dans celte respectable boutique, je demande tous les mois un mois d'avance et trois jours de liberté; à cette condition-là, je consens à faire le saint pendant vingt-sept jours sur trente, et à être grave et assommant comme le journal.

— Un journal, vous ? En voilà un qui sera drôle, et qui dansera tout seul, sur les tables des cafés, des pas défendus.

— Oui, il sera drôle, mais pas pour tout le monde! Ce sont tous sacristains cossus qui font les frais... ils ne regardent pas à l'argent, pourvu que le journal morde, déchire, brîile, broie, extermine et assassine... Parole d'honneur ! je n'aurai jamais été plus forcené, ajouta Nini-Moulin en riant d'un gros rire ; j'arroserai les blessures toutes vives avec mon venin premier cru ou avec mon fiel grrrrrand mousseux !! !

Et, pour péroraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en sautant le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit beaucoup rire Rose- Pompon.

— Et comment s'appelle-t-il, votre journal de sacristains? reprit-elle.

— Il s'appelle l'Amour du prochain.

— A la bonne heure ! voilà un joli nom !

— Attendez donc, il en a un second.

— Voyons le second.

V Amour du prochain, ou l'Exterminateur des incrédules, des indifférents^ des tièdes et autres; avec cette épigraphe du grand Rossuet : Ceux qui nesont j)cis avec nous sont contre 7ious.

— C'est aussi ce que dit toujours Philémon dans ses batailles à la Chaumière en faisant le moulinet.

— Ce qui prouve que le génie de l'aigle de Meaux est universel. Je ne lui reproche qu'une chose, c'est d'avoir été jaloux de Molière.

— Rah! jalousie d'acteur, dit Rose-Pompon.

— Méchante!... reprit Nini-Moulin en la menaçant du doigt.

— Ah ça, vous allez donc exterminer M"' de Sainte-Colombe... car elle .est un peu tiède, celle-là... et votre mariage ?

LE JUIF ERn\.\T

— Mon journal le sert au contraire. Pensez donc! rédacteur en chef... c'est une position superbe ; les sacristains me prônent, me poussent, me soutiennent, me bénissent. J'empaume la Sainte-Colombe... et alors une vie... une vie à mort !

A ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre à la fruitière en lui disant :

— Pour M. Charlemagne... Affranchie... rien à payer.

— Tiens, dit Piose-Pompon, c'est pour le petit vieux si mystérieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela vient de loin?...

— Je crois bien, ça vient d'Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en regardant à son tour la lettre que la fruitière tenait à la main.

— Ah çà, ajouta-t-il, qu'est-ce donc que cet étonnant petit vieux dont vous parlez?

— Figurez-vous, mon gros apôtre, dit Piose-Pompon, un vieux bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour; il n'y couche jamais, et il vient s'y renfermer de temps en temps pendant des heures sans laisser monter personne chez lui... et sans qu'on sache ce qu'il y fait.

— C'est un conspirateur ou un faux monnayeur.. dit Nini-?iIoulin en riant.

— Pauvre cher homme! dit la mère Arsène, où serait-elle donc, sa fausse monnaie ? il me paye toujours en gros sous le morceau de pain et le radis noir que je lui fournis pour son déjeuner, quand il déjeune.

— Et comment s'appelle ce mystérieux caduc? demanda Dumoulin.

— M. Charlemagne, du la fruitière. Mais tenez... quand on parle du loup on en voit la queue.

— Où est-elle donc cette queue?

— Tenez... ce petit vieux, là-bas... le long de la maison; il marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.

— M. Rodin ! s'écria Nini-3Ioulin ; et se reculant brusquement, il descendit en hâte trois marches de l'escalier, afin de n'être pas va. Puis il ajouta :

— Et vous dites que ce monsieur s'appelle?...

— M. Charlemagne... Est-ce que vous le connaissez? demanda la fruitière.

— Que diable vient-il faire ici sous un faux nom ? dit Jacques Dumoulin à voix basse en se parlant à lui-même.

— Mais vous le connaissez donc? repfit Rose-Pompon avec impatience. Vous voilà tout interdit.

— Et ce monsieur a pour pied-à-tcrre deux chambres dans cette maison? et il vient mystérieusement? dit Jacques Dumoulin déplus en plus surpris.

— Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fenêtres du colombier de Philémon.

— Vite! vite! passons par l'allée; qu'il ne me rencontre pas, dit Domoufin.

Et, sans avoir été aperçu de Rodin, il passa de la boutique dans l'allée, et de l'allée monta l'escalier qui conduisait à l'appartement occupé par Rose- Pompon.

— Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mère Arsène à Rodin qui s'avançait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en un jour: à la bonne heure, car vous êtes joliment rare.

— Vous êtes trop honnête, ma chère dame, dit Rodin avec un salut fort courtois.

Et il entra dans la boutique de la fruitière.

tE RÉDUIT

La physionomie de Rodin, lorsqu'il était entré chez la mère Arsène, respirait la simplicité la plus candide ; il appuya ses deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit :

— Je regrette bien, ma chère dame, de vous avoir éveillée ce matin de très bonne heure...

— Vous ne venez déjà pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que je vous fasse des reproches.

— Que voulez-vous, chère damel j'habite la campagne, et je ne peux venir que de temps à autre dans ce pied-à-terre pour y faire mes petites affaires.

— A propos de ça, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est arrivée ce matin; elle est grosse et vient de loin. La voilà, dit la fruitière en la tirant de sa poche, elle n'a pas coûté de port.

— Merci, ma chère dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une indifférence apparente; et il la mit dans la poche de côté de sa redingote, qu'il reboutonna ensuite soigneusement.

— Allez -vous monter chez vous, monsieur?

— Oui, ma chère dame.

«^ Alors je vais m'occuper de vos petites provisions, dit mère Arsène. Est-ce toujours comme à l'ordinaire, mon digne monsieur?

— Toujours comme à l'ordinaire.

— Ça va être prêt en un clin d'œil.

Ce disant, la fruitière prit un vieux panier; après y avoir jeté trois ou quatre mottes à brûler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustibles d'une feuille de chou, puis, allant au fond de sa boutique, elle tira d'un bahut un gros pain rond, en coupa une tranche, et

choisit ensuite d'un œil connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces racines, le divisa en deux, y fit un trou qu'elle remplit de gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaça soigneusement auprès du pain, sur la feuille de choi qui séparait les combustibles des comestibles. Prenant enfin à son fourneau quelques charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu'elle posa aussi dans le panier.

Remontant alors jusqu'à la dernière marche de son escalier, la mère Arsène dit à Rodin :

— Voici vot-e panier, monsieur.

Mille remerciements, ma chère dame, répondit Rodin ; et plongeant la

main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit sons qu'il remit un à un à la fruitière, et lui dit en emportant le panier :

Tantôt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme d'habitude, votre panier.

A votre service, mon digne monsieur, à votre service, dit la mère

Arsène.

Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main droite le panier de la fruitière, entra dans l'allée obscure, traversa une petite cour, monta d'un pas allègre jusqu'au second étage d'un corps de logis fort délabré, puis arrivé là, sortant une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu'ensuite il referma soigneusement sur lui.

La première des deux chambres qu'il occupait était complètement démeublée ; quant à la seconde, on ne saurait imaginer un réduit d'un aspect plus triste, plus misérable. Un papier tellement éraillé, passé, déchiré, que l'on ne pouvait reconnaître sa nuance primitive, couvrait les murailles ; un lit de sangle boiteux, garni d'un mauvais matelas et d'une couverture de laine mangée par les vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un poêle de faïence grisâtre aussi craquelée que la porcelaine de Japon, une vieille malle à cadenas placée sous son lit, tel était l'ameublement de ce taudis délabré. Une étroite fenêtre aux carreaux sordides éclairait à peine cette pièce presque entièrement privée d'air et de jour par la hauteur du bâtiment qui donnait sur la rue ; deux vieux mouchoirs à tabac attachés l'un à l'autre avec desépingles, et qui pouvaient à volonté ghsser sur une ficelle tendue devant la fenêtre, servaient de rideaux : enfin le carrelage disjoint, rompu, laissant voir le plâtre du plancher, témoignait de la profonde incurie du locataire de cette demeure.

Après avoir fermé sa porte, Rodin jeta son chapeau et son parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira le radis noir et le pain, qu'il plaça sur la table; puis s'agenouillant devant son poêle, il le bourra de combustible et l'alluma en soufflant d'un poumon puissant et vigoureux sur la braise apportée dans un sabot. Lorsque, selon l'expression consacrée, son poêle tira.

fi mesuiu qu"i! asançait daus sa lecture, il paraissait de pîus cD plus intéressé. (P. 725.)

UV. 91.

Rodin alla étendre sur leur ficelle les deux mouchoirs à tabac qui lui servaient de rideaux ; puis, se croyant bien celé à tous les yeux, il tira de la poche de côté de sa redingote la lettre que la mère Arsène lui avait remise. En faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets différents; l'un de ces papiers, gras et froissé, plié en petit paqiiet; tomba sur une table et s'ouvrit; il renfermait une croix de la Légion d'honneur en argent noirci par le temps, le ruban rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.

A la vue de cette croix, qu'il remit dans sa poche avec la médaillé dont Faringhea avait dépouillé Djalma, Rodin haussa les épaules en souriant d'un air méprisant et sardonique; puis il tira sa grosse montre d'argent et la plaça sur la table à côté de la lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec ûû singulier mélange de défiance et d'espoir, de crainte et d'impatiente curiosité. Apirès tiii moment de réflexion, il s'apprêtait à décacheter cette enveloppe... Mais il la rejeta brusquement sur la table, comme si, par un étrange caprice', il eût voulu prolonger de quelques instants l'angoisse d'une incertitude aussi poignante, aussi irritante que l'émotion du jeu. Regardant sa montre, Rodiïi résolut dé n'ouvrir la lettre que lorsque l'aiguille marquerait neuf heures et demie ; il s'en fallait alors de sept minutes. Par une de ces bizarreries puérilement fatalistes, dont de très grands esprits n'ont pas été exempts, Rodin se disait :

— Je brûle du désir d'ouvrir cette lettre ; si je ne l'ouvre qii'à neuf heures et demie, les nouvelles qu'elle m'apporte seront favorables. Pour employer ces mmutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre, et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux vieilles gravures jaunâtres, rongées de vétusté, attachées au mur par des clous rouilles.

Le premier de ces objets d'art, seuls ornements dont Rodin eût jamais décoré ce taudis, était une de ces images grossièrement dessinées et enlûmiïiées de rouge, de jaune, de vert et de bleu que l'on vend dans les foires ; une inscription italienne annonçait que cette gravure avait été fabriquée à Roriie; Elle représentait une femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire l'avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres bleues : Sarà papa (il sera pà^e).

Le second de ces objets d'art qui semblaient inspirer les proFàiid'és iûfe^itations de Rodin était une excellente gravure eu taille-doûb'e 'doiit i'e tirii précieux, le dessin à la fois hardi et correct contrastaient singulièrement avec là grossière enluminure de l'autre image. Cette rare et magnifique gravuire, payée par Rodin six louis (luxe énorme), représentait un jeune garçon vêtu de haillons. La laideur de ses traits était compensée par l'expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement caractérisée; assis sur une pierre, entouré cà et là d'un troupeau qu^il gardait, il était vu de face, accoudé sur son genou,

et appuyant son menton dans la paume de sa main. L'attitude pensive, réfléchie de ce jeune homme vêtu comme un mendiant, la puissance de son large front, la finesse de son regard pénétrant, la fermeté de sa bouche rusée, semblaient révéler une indomptable résolution jointe à une intelligence supérieure et à une astucieuse adresse. Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux s'enroulaient autour d'un médaillon au centre duquel se voyait une tête de vieillard dont les lignes, fortement accentuées, rappelaient d'une manière frappante, malgré leur sénilité, les traits du jeune gardeur de troupeaux.

Cette gravure portait enfin pour titre : La jeunesse de Sixte-Quint, et l'image enluminée, la Prédiction^ !

A force de contempler ces gravures de plus en plus près, d'un œil de plus en plus ardent et interrogatif, comme s'il eût demandé des inspirations ou des espérances à ces images, Rodin s'en était tellement rapproché que, toujours debout et repliant son bras droit derrière sa tête, il se tenait pour ainsi dire appuyé et accoudé à la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la poche de son pantalon noir, il écartait ainsi un des pans de sa vieille redingote olive.

Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude méditative.

Rodin, nous l'avons dit, venait rarement dans ce logis; selon les règles de son ordre, il avait jusqu'alors toujours demeuré avec le père d'Aigrigny, dont la surveillance lui était spécialement confiée: aucun membre de la congrégation, surtout dans la position subalterne où Rodin s'était jusqu'alors tenu, ne pouvait ni se renfermer chez soi, ni môme posséder un meuble fermant à clef; de la sorte, rien n'entravait l'exercice d'un espionnage mutuel, incessant, l'un des plus puissants moyens d'action et d'asservissement employés par la compagnie de Jésus. En raison de diverses combinaisons qui lui étaient personnelles, bien que se rattachant par quelques points aux intérêts généraux de son ordre, Rodin avait pris à l'insu de tous ce pied-à-terre de la rue Clovis. C'est du fond de ce réduit ignoré que le sociiis correspondait directement avec les personnages les plus éminents et les plus influents du sacré collège.

On se souvient peut-être qu'au commencement de celte histoire, lorsque Rodin écrivait à Rome que le père d'Aigrigny, ayant reçu l'ordre de quitter la France sans voir sa mère mourante, avait hésité à partir; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait ajouté en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonçait au général de l'ordre l'hésitation du père d'Aigrigny:

« Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu'à son tour il me serve activement. »

1. Selon la tradition, il aurait 6té prédit à la mère de Siite-Quint qu'il serait pape, et il aurait été, dans sa première jeunesse, gardeur de troupeaux.

Celte manière familière de correspondre avec le plus puissant dignitaire de Tordre, le ton presque protecteur de la recommandation que Rodin adressait à un cardinal-prince, prouvaient assez que le sociiis, malgré son apparente subalterniié, était à cette époque regardé comme un homme très important par plusieurs princes de l'Église ou autres dignitaires, qui lui adressaient leurs lettres à Paris sous un faux nom, et d'ailleurs chiffrées avec les précautions et les sûretés d'usage.

Après plusieurs moments de méditation comtemplative passés devant le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement à sa table, où était cette lettre, que, par une sorte d'atermoiement superstitieux, il avait différé d'ouvrir, malgré sa vive curiosité. Comme il s'en fallait encore de quelques minutes que l'aiguille de sa montre ne marquât neuf heures et demie, Rodin, afin de ne pas perdre de temps, fit méthodiquement les apprêts de son frugal déjeuner; il plaça sur sa table, à côté d'une écritoire garnie de plumes, le pain et le radis noir; puis, s'asseyant sur son tabouret, ayant pour ainsi dire le poêle entre ses jambes, il tira de son gousset un couteau à manche de corne, dont la lame aiguë était aux trois quarts usée, coupa alternativement un morceau de pain et un morceau de radis, et commença son frugal repas avec un appétit robuste, l'œil fixé sur l'aiguille de sa montre... L'heure fatale atteinte, Rodin décacheta l'enveloppe d'une main tremblante.

Elle contenait deux lettres.

La première parut le satisfaire médiocrement; car, au bout de quelques instants, il haussa les épaules, frappa impatiemment sur la table avec le manche de son couteau, écarta dédaigneusement cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la seconde missive, tenant son pain d'une main, et, de l'autre, trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le sel gris répandu sur un coin de la table.

Tout à coup, la main de Rodin restait immobile. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intéressé, surpris, frappé. Se levant brusquement, il courut à la croisée, comme pour s'assurer, par un second examen des chiffres de la lettre, qu'il ne s'était pas trompé, tant ce qu'on lui annonçait lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu'il avait bien déchiffré, car, laissant tomber ses bras, non pas avec abattement, mais avec la stupeur d'une satisfaction aussi imprévue qu'extraordinaire, il resta quelque temps la tête basse, le regard fixe, profond; la seule marque de joie qu'il donnât se manifestait par une sorte d'aspiration sonore, fréquente et prolongée.

Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et opiniâtres dans leur sape souterraine sont surpris de leur réussite lorsque cette réussite devance et dépasse incroyablement leurs sages et prudentes prévisions. Rodin se trouvait dans ce cas. Grâce à des prodiges de ruse, d'adresse et de dissimulation,

grâce à de puissantes promesses de corruption, grâce enfin au singulier mélange d'admiration, de frayeur et de confiaiicé que son génie inspirait à plusieurs personnages influents, Rodin "apprenait du gouvernement pontifical; que, selon une éventualité possible et iDrobable, il pourrait, dans un temps donhéj prétendre avec chance de succès a une jposition qui n'a que trop excité la crainte; la haine ou l'eiivie de bien des souverains, et qui à été quelquefois occupée par de grands hommes de bien, par d'abominables scélérats ou par des gens sortis des derniers rangs de la société. Mais, pour que Rodin atteignît plus sûrement ce but, il lui fallait absolument réussir dans ce qu'il s'était engagé à accomplir, kans violence, et seulement par le jeu et pai* le ressort des passions habilem.ent maniées, à savoir: Assurer à la coMpagriie de Jésus la possession des 'biens de la famille de Rennepont.

Possession qui, de la sorte, avait line double et immense conséquence; car Rodin; selon ses visées personnelles, songeait à se faire' de son ordre (dont l6 fchef 'était à sa discrétion) un marchepied et un moyen d'intimidation.

Sa première impression de surprise passée, impression qui n'était pbut" iaihsi dire qu'une sorte de modestie d'ambition, de défiance de soi, assez commune aux hommes réellement supérieurs, Rodin, envisageant plus froidement; plus logiquement les choses, se reprocha presque sa surprise. Pourtant bientôt après, par une contradiction bizarre, cédant encore à une de ces idées puériles auxquels l'homme obéit souvent lorsqu'il se sait ou se croit parfaitement seul et caché, Rodin se leva brusquement, prit l'a lettre qui lui avait causé une si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l'étaler sous les yeux de rimàge dùjeùné pâtre devenu pape; puis, secouant fièrement, triomphalement la tête, dardâlil sur le portrait son regard de reptile, il dit entre ses dents, en niellaiit son doigt crasseux sur l'emblème pontifical:

— Hein! frère? et moi aussi... peut-être...

Après cette interpellation ridicule, Rodin revint à sa place, et comme si i'h'eûreùse nouvelle qu'il venait de recevoir eût exaspéré son appétit, il plaça là lettre devant lui pour la relire encore une fois, et, la couvant des yeiix-; ilsfe prit à mordre avec une sorte de fûrle joyeuse dans sbn pain dûi" et dans soîi radis h'ôii- eh chantonnant un vieil air de litanies.

Il y avait quelque ch6se d'étrange, de gtam et surtout 'd'eîTrayanl dans l'opposition de cfette ambition iminelise, d'éjà presque justifiée par les événements, et contenue, si cela peut îe dire, dans un si hiiséi-able réduit.

Le père (d'Aigrighy, homme siriori très sujiérieûr, du moins d'une valeur réelle, grand seigiieur dé liaissâncé; très hautain, placé dans lé meilleur monde, n ali'ràil jamais 6's'é avoir seulement la ï^ensée de prétendre à ce que prétendait

Rodiii de prime saut; l'unique visée du père d'Aigrigny, il la trouvait impertinente, était d'arriver à être un jour élu général de son ordre, de cet ordre qui embrassait le monde. La différence des aptitudes ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu'un homme d'un esprit éminent, d'une nature saine et vivace, concentrant toutes les forces de son âme et de son corps sur une pensée unique, pratique obstinément ainsi que le faisait Rodin, la chasteté, la frugalité, enfin le renoncement volontaire à toute satisfaction du cœur ou des sens, presque toujours cet homme ne se révolte ainsi contre les vœux sacrés du Créateur qu'au profit de quelque passion monstrueuse et dévorante, divinité infernale qui, par un acte sacrilège, lui demande, en échange d'une puissance redoutable, l'anéantissement de tous les nobles penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse éternelle, dans son inépuisable munificence, a si paternellement doué la créature.

Pendant la scène muette que nous venons de dépeindre, Rodin ne s'était pas aperçu que les rideaux d'une des fenêtres situées au troisième étage du bâtiment qui dominait le corps de logis oîi il habitait s'étaient légèremeut écartés et avaient à demi découvert la mine espiègle de Rose-Pompôn et la face de Silène de Nini-Moulin.

Il s'ensuivait que Rodin, malgré son rempart de mouchoirs à tabac, n'avait été nullement garanti de l'examen indiscret et cuiieux des deux coryphées de la Tulipe orageuse.

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