‹ Le Juif errantChapitre 102 sur 107 · EUGÈNE SUE. — LE JUIF EUHANT. — }. ROUFF. ÉDIT · texte numérisé non relu

EUGÈNE SUE. — LE JUIF EUHANT. — }. ROUFF. ÉDIT

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scission profonde; le sacré collège se divise en trois partis. L'un approuve," l'autre blâme, l'autre tremble. Lhommc faible^ encore plus épouvanté qu'il ne l'est aujourd'hui d'avoir laissé égorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les menaces, les ruptures violentes qu'il soulève.

« Cela me va toujours, et beaucoup.

« Alors, à notre père vénéré d'ébranler la conscience de f homme faible^ d'inquiéter son esprit, d'effrayer son âme.

« En résumé : abreuver de dégoûts, diviser son conseil, l'isoler, l'effrayer, redoubler l'ardeur féroce du bon Albani, réveiller l'appétit des Sanfédistes \ leur donner des libéraux à leur faim; pillage, viol, massacre comme à Césène, vraie marée montante de sang carbonaro, l'homme faible en aura le déboire, tant de tueries en son nom! !! il reculera... il reculera... chacun de ses jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son angoisse. Et l'abdication dont il menace déjà viendra enfin, peut-être trop tôt. C'est le seul danger à présent, à vous d'y pourvoir.

« En cas d'abdication... le grand pénitencier m'a compris. Au lieu de confier à un général le commandement de notre ordre, la meilleure milice du saint-siège, je la commande moi-même. Dès lors cette milice ne m'inquiète plus : exemple... les janissaires et les gardes prétoriennes, toujours funestes à l'autorité; pourquoi? parce qu'ils ont pu s'organiser comme défenseurs du pouvoir en dehors du pouvoir; de là, leur puissance d'intimidation.

« Clément XIV? un niais. Flétrir, abolir notre compagnie, faute absurde. La défendre, l'innocenter, s'en déclarer le général, voilà ce qu'il devait faire. La compagnie, alors à sa merci, consentait à tout; il nous absorbait, nous inféodait au saint-siège, qui n'avait plus à redouter... 7ios services! !! Clément XIV est mort de la colique. A bon entendeur, salut. Lecaséchéaîit, je ne mourrai pas de cette mort. »

La voix vibrante et perlée de Rose-Pompon retentit de nouveau.

Rodin fit un bond de colère sur sa chaise ; mais bientôt, et à mesure qu'il entendit le couplet suivant, qu'il ne connaissait pas (il ne possédait pas son

1. « Le pape Grégoire XVI venait à peine de monter sur le trône pontifical quand il apprit la révolte de Bologne. Son premier mouvement fut d'appeler les Autrichiens et d'exciter les Sarifédistes. Le cardinal Albani battit les libéraux à Césèae, ses soldats pillèrent les églises, saccagèrent les villes, violèrent les femmes. A Fo7-li, les bandes commirent des assassinats de sang-froid. En 1832, les Sanfédistes se montrèrent au grand jour avec des médailles à l'efligie du duc de Modène et du saint-père, des lettres patentes au nom de la congrégation apostolique, des privilèges et des indulgences. Les Sanfédistes prêtaient littéralement le serment suivant : « Je jure d'élever le trône et l'autel sur les os « des infâmes libéraux, et de les exterminer, sans pitié pour les cris des enfants et les larmes des vieil- « lards et des femmes, » Les désordres commis par ses brigands passaient toutes les limites; la cour de Rome- régularisait l'anarchie, organisait les Sanfédistes en corps de volontaires auxquels elle accordait de nouveaux privilèges. {La Révolution et les RccolutionHaires en Italie, — Revu^ def Deux Mondes, 15 novenibre 18 14.)

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Déranger comme la veuve de Philémon), le jésuite, accessible à certaines idées bizarrement superstitieuses, resta interdit, presque eiïrayé de ce singulier rapprochement. C'est le bon pape de Béranger qui parle :

Que sont les rois? de sots bélîtres Ou des brigands qui, gros d'orgueil, Donnant leurs crimes pour des titres, Entre eux se poussent au cercueil.

A prix d'or je puis les absoudre Ou cbanger leur sceptre en bourdon

Ma dondon,

Riez donc '

Sautez donc ' Regardez-moi lancer la foudr«> Jupin m'a fait son héritier,

Je suis entier.

Rodin, à demi levé de sa chaise, le cou tendu, Tceil fixe, (^coûtait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille d'une fleur à une autre de son répertoire, chantonnait déjà le ravissant refrain de Colibri. N'entendant plus rien, le jésuite se rassit avec une sorte de stupeur : mais au bout de quelques minutes de réflexion, sa ligure rayonna tout à coup : il voyait un heureux présage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et se? premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette étrange confiance dan? la fatalité :

« Jamais je n'ai cru plus au bon succès qu'en ce moment. Raison de plu? pour ne rien négliger. Tout pressentiment commande un redoublement de zèle. Une nouvelle pensée m'est venue hier. On agira ici de concert. J'ai fondé un journal ultra-catholique : YAinour du prochain. A sa furie ultramontaine, tyrannique, liberticide, on le croira l'organe de Rome. J'accréditerai ces bruits. Nouvelles furies.

« Cela me va.

(( Je vais soulever la question de liberté d'enseignement; les libéraux du cru nous appuieront. Niais, il nous admettent au droit commun, quand nos privilèges, nos immunités, notre influence du confessionnal, notre obédience à Rome, nous mettent en dehors du droit commun même, par les avantages dont nous jouissons. Doubles niais, ils nous croient désarmés parce qu'ils le sont eux-mêmes contre nous. Question brûlante; clameurs irritantes; nouveaux dégoûts pour l'homme faible. Tout ruisseau grossit le torrent.

« Cela me va toujours.

« Pour résumer en deux mots : la fin, c'est Tabdication. Le moyen, harcellement, torture incessante. L'héritage Rennepont paye l'élection. Prix faits, marchandise vendue. »

Rodin s'interrompit brusquement d'écrire, croyant avoir entendu quelque

bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l'escalier; il prêta l'oreille, suspendit sa respiration; tout redevint silencieux. Il croyait s'être trompé, et reprit sa plume.

« Je me charge de l'affaire Rennepont, unique pivot de nos combinaisons temporelles ; i\ faut reprendre en sous-œuvre, substituer le jeu des intérêts, le ressort des passions, aux stupides coups de massue du père d'Âigrigny ; il a failli tout compromettre ; il a pourtant de très bonnes parties : mais une seule gamme ; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans son vrai milieu, j'en tirerai parti, les morceaux en sont bons. J'ai usé à temps du franc pouvoir du révérend père général; j'apprendrai, si besoin est, au père d'Aigrigny, les engagements secrets pris envers moi par le général; jusqu'ici on lui a laissé forger ponr cet héritage la destination que vous savez ; bonne pensée, mais inopportune ; même but par autre voie.

« Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions; Vévetitualîté échéant, le douteux est certain; reste une latitude immense. L'affaire Rennepont est à cette heure deux fois mienne ; avant trois mois ces deux cents millions seront à nous, par la libre volonté des héritiers ; il le faut. Car, ceci manquant, le parti ^em^oore/ m'échappe ; mes chances diminuent de moitié. J'ai demandé pleins pouvoirs; le temps presse, j'agis comme si je les avais. Un renseignement m'est indispensable pour mes projets ; je l'attends de vous; il me le faut, vous m'entendez? la haute influence de votre frère à la cour de Vienne vous servira. Je veux avoir les détails les plus précis sur la position actuelle du duc de Reichstadt^ le Napoléon II des impérialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frère une correspondance secrète avec le prince ou à l'insu de son entourage? Avisez promptement, ceci est urgent; cette note part aujourd'hui : je la compléterai demain... Elle vous parviendra, comme toujours, par le petit marchand. »

Au moment où Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au dehors... Il écouta. Au bout de quelques moments de silence, plusieurs coups frappés à sa porte retentirent dans la chambre. Rodin tressaillit : pour la première fois, l'on heurtait à sa porte depuis près d'une année qu'il venait dans ce logis. Serrant précipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu'il venait d'écrire, le jésuite alla ouvrir la vieille malle cachée sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d'un mouchoir à tabac en lambeaux , joignit à ce dossier les deux lettres chiffrées qu'il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle.

L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d'impatience.

Rodin prit le panier delà fruitière à la main, son parapluie sous son bras, et, assez inquiet, alla voir quel était l'indiscret visiteur. Il ouvrit la porte, et se

trouva en face de Rose-Pompon, la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille révérence, lui demanda d'un air parfaitement ingénu : — M. Rodin, s'il vous plaît?

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