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LE BOURGMESTRE

L'inquiétude de Dagobert augmentait de plus en plus ; certain que son cheval n'était pas venu dans le hangar tout seul, il attribuait ce malheureux événement à la méchanceté du dompteur de bêtes, mais il demandait en vain la cause de l'acharner. .ent de ce misérable contre lui, et il songeait avec effroi que sa cause, si jaste qu'elle fût, allait dépendre de la bonne ou mauvaise humeur d'un juge arraché au sommeil et qui pouvait le condamner sur des apparences trompeuses. Bien décidé à cacher aussi longtemps que possible aux orphelines le nouveau coup qui les frappait, il ouvrit la porte de leur chambre, lorsqu'il se heurta contre Rabat-Joie, car le chien était accouru à son poste après avoir en vain essayé d'empêcher le Prophète d'emmener 'Jovial.

— Heureusement le chien est revenu là, les pauvres petites étaient gardées, dit le soldat en ouvrant la porte.

— A sa grande surprise, une profonde obscurité régnait dans la chambre.

— Mes enfants... s'écria-t-il, pourquoi ôtes-vous donc sans lumière?

On ne lui répondit pas. Effrayé, il courut au lit à tâtons, prit la main d'une des deux sœurs : cette main était glacée.

— Rose !... mes enfants! s'écria-t-il. Blanche 1... Mais répondez-moi donc... Vous me faites peur...

Même silence ; la main qu'il tenait se laissait mouvoir machinalement, froide et inerte. La lune, alors dégagée des nuages noirs qui l'entouraient, jeta dans cette petite chambre et sur le lit placé en face la fenêtre une assez vive clarté pour que le soldat vît les deux sœurs évanouies. La lueur bleuâtre de la lune augmentait encore la pâleur des orphelines ; elles se tenaient à demi embrassées ; Rose avait caché sa tête dans le sein de Blanche.

— Elles se seront trouvées mal de frayeur, s'écria Dagobert en courant à sa gourde. Pauvres petites ! après une journée où elles ont eu tant d'émotions, ce n'est pas étonnant !

Et le soldat, imbibant le coin d'un mouchoir de quelques gouttes d'eau-devie, se mit à genoux devant le lit, frotta légèrement les tempes des deux sœurs, et passa sous leurs petites narines roses le linge imprégné de spiritueux... Toujours agenouillé, penchant vers les orphelines sa brune figure inquiète, émue, il attendit quelques secondes avant de renouveler l'emploi du seul moyen de secours qu'il eût en son pouvoir. Un léger mouvement de Rose donna quelque espoir au soldat; la jeune fille tourna sa tête sur l'oreiller en soupirant ; puis bientôt elle

tressaillit, ouvrit ses yeux à la fois étonnés et effrayés ; mais, ne reconnaissau pas d'abord Dagobert, elle s'écria : « Ma sœur ! » et elle se jeta entre les bra. de Blanche.

Celle-ci commençait à ressentir aussi les effets des soins du soldat. Le cri de Rose la tira complètement de sa léthargie ; partageant de nouveau sa frayeur sans en savoir la cause, elle se pressa contre elle.

— Les voilà revenues... c'est l'important, dit Dagobert. Maintenant la folle peur passera bien vite.

Puis il ajouta en adoucissant sa voix :

— Eh bien! mes enfants... courage 1... vous allez mieux... c'est moi qui suis là... moi... Dagobert.

Les orphelines firent un brusque mouvement, tournèrent vers le soldat leurs charmants visages encore pleins de trouble, d'émotion, et par un élan plein de grâce, toutes deux lui tendirent les bras en s'écriant :

— C'est toi... Dagobert... nous sommes sauvées...

— Oui, mes enfants... c'est moi, dit le vétéran en prenant leurs mains dans les siennes, et les serrant avec bonheur. Vous avez donc eu grand'peur pendant mon absence?

— Oh! peur... à mourir...

— Si tu savais... mon Dieu... si tu savais 1

— Mais la lampe est éteinte ! pourquoi ?

— Ce n'est pas nous...

— Voyons, remettez-vous, pauvres petites, et racontez-moi cela... Cette auberge ne me parait pas sûre... Heureusement nous la quitterons bientôt... Maudit sort qui m'y a conduit... Après cela, il n'y avait pas d'autre hôtellerie dans le village... Que s'est-il donc passé?

— A peine as-tu été parti... que la fenêtre s'est ouverte bien fort, la lampe est tombée avec la table, et un bruit terrible...

— Alors le cœur nous a manqué, nous nous sommes embrassées en poussant un cri, car nous avions cru aussi entendre marcher dans la chambre.

— Et nous nous sommes trouvées mal, tant nous avions peur... Malheureusement, persuadé que la violence du vent avait déjà cassé les car-

e aux et ébranlé la fenêtre, Dagobert crut avoir mal fermé l'espagnolette, attribua c second accident à la même cause que le premier, et crut que l'effroi des orpheiies les abusait.

— Enfin, c'est passé, n'y pensons plus, calmez-vous, leur dit-il.

— Mais, toi, pourquoi nous as-tu quittées si vite... Dagobert?

— Oui, maintenant je m'en souviens; n'est-ce pas, ma sœur, nous avons entendu un grand bruit, et Dagobert a couru vers l'escalier en disant : « Mon cheval... que fait-on à mon cheval? »

— C'était donc Jovial qui hennissait?

Ces questions renouvelaient les angoisses du soldat, il craignait d'y répondre, et dit d'un air embarrassé :

— Oui... Jovial hennissait. . , mais ce n'était rien!... Ah çà! il nous faut de la lumière. Savez-vous où j'ai mis mon briquet hier soir? Allons, je perds la tête, il est dans ma poche. Il y a là une chandelle ; je vais l'allumer pour chercher dans mon sac des papiers dont j'ai besoin.

ûagobert fît jaillir quelques étincelles, se procura de la lumière, et vit en effet la croisée encore entr'ouverte, la table renversée, et auprès de la lampe son havre-sac; il ferma la fenêtre, releva la petite table, y plaça son sac et le déboucla afin d'y prendre son portefeuille, placé, ainsi que sa croix et sa bourse, dans une espèce de poche pratiquée entre la doublure et la peau du sac, qui ne paraissait pas avoir été fouillé, grâce au soin avec lequel les courroies étaient rajustées. Le soldat plongea sa main dans la poche qui s'offrait à l'entrée du havre-sac, et ne trouva rien. Foudroyé de surprise, il pâlit, et s'écria en reculant d'un pas :

— Comment ! ! ! rien I

— Dagobert, qu'as-tu donc? dit Blanche.

11 ne répondit pas. Immobile, penché sur la table, il restait la main toujours plongée dans la poche du sac... Puis bientôt, cédant à un vague espoir... car une si cruelle réalité ne lui paraissait pas possible, il vida précipitamment le contenu du sac sur la table : c'étaient de pauvres bardes à moitié usées, son vieil habit d'uniforme des grenadiers à cheval de la garde impériale, sainte reUque pour le soldat. Mais Dagobert eut beau développer chaque objet d'habillement, il n'y trouva ni sa bourse ni son portefeuille, où étaient ses papiers, les lettres du général Simon et sa croix. En vain, avec cette puérilité terrible qui accompagne toujours les recherches désespérées, le soldat prit le havre-sac par les deux coins et le secoua vigoureusement : rien n'en sortit.

Les orphelines se regardaient avec inquiétude, ne comprenaient rien au silence et à l'action de Dagobert, qui leur tournait le dos.

Blanche se hasarda de lui dire d'une voix timide :

— Qu'as-tu donc?... Tu ne réponds pas... Quest-ce que tu cherches dans ton sac?

Toujours muet, Dagobert se fouilla précipitamment, retourna toutes ses poches : rien...

Peut-être pour la première fois de sa vie, ses deux enfants comme il les appelait, lui avaient adressé la parole sans qu'il leur répondit.

Blanche et Rose sentirent de grosses larmes mouiller leurs yeux ; croyant le soldat fâché, elles n'osèrent plus lui parler.

— Non... non... ça ne se peut pas... non, disait le vétéran en appuyant sa main sur son front et en cherchant encore dans sa mémoire où il aurait pu

placer des objets si précieux pour lui, ne voulant pas encore se résoudre à leur perte... Un éclair de joie brilla dans ses yeux... il courut prendre sur une chaise la valise des orphelines ; elle contenait un peu de linge, deux robes noires et une petite boîte de bois renfermant un mouchoir de soie qui avait appartenu à leur mère, deux boacles de cheveux, et un ruban noir qu'elle portait au cou. Le peu qu'elle possédait avait été saisi par le gouvernement russe par suite de la confiscation. Dagobert fouilla et refouilla tout... visita jusqu'aux derniers recoins de lavahse... Rien... rien...

Cette fois, complètement anéanti, il s'appuya sur la table. Cet homme si robuste, si énergique, se sentait faiblir... Son visage était à la fois brûlant et baigné d'une sueur froide... ses genoux tremblaient sous lui. On dit vulgairement qu'un noyé s'accrocherait à une paille, il en est ainsi du désespoir qui ne veut pas absolument désespérer. Dagobert se laissa entraîner à ime derrière espérance absurde, folle, impossible... il se retourna brusquement vers les deux orphelines, et leur dit... sans songer à l'altération de ses traits et de sa voix :

— Je ne vous les ai pas donnés... à garder... dites?

Au lieu de lui répondre, Rose et RIanche épouvantées de sa pâleur, de l'expression de son visage, jetèrent un cri.

— Mon Dieu... mon Dieu... qu'as-tu donc? murmura Rose.

— Les avez-vous... oui ou non? s'écria d'une voix tonnante le malheureux, égaré par la douleur. Si c'est non... je prends le premier couteau venu et je me le... "plante à travers le corps.

— Hélas! toi si bon... pardonne-noiis si nous t'avons causé quelque peine...

— Tu nous aimes tant... tu ne voudrais pas nous faire de mal...

Et les orphelines se prirent à pleurer en tendant leurs mains suppliantes vers le soldat. Celui-ci, sans les voir, les regardait d'un œil hagard ; puis, celle espèce de vertige dissipé, la réalité se présenta bientôt à sa pensée avec toiilcs ses terribles conséquences; il joignit les mains, tomba à genoux devant le lit des orphelines, y appuya son front, et à travers ses sanglots déchirants, car ccl homme de fer sanglotait, on n'entendait que ces mots entrecoupés :

— Pardon... pardon... je ne sais pas... Ah! quel malheur!... quel malheur I pardon !

A cette explosion de douleur dont elles ne comprenaient pas la cause, mais qui, chez un tel homme, était navrante, les deux sœurs interdites entourèrent de leurs bras cette vieille tête grise, et s'écrièrent en pleurant :

— Mais regarde-nous donc! dis-nous ce qui t'aflige... Ce n'est pas nous?... Un bruit de pas résonna dans l'escalier. Au même instant retentirent les

aboiements de Rabat- Joie, lesté en dehors de la porte. Les grondements du

chien devenaient plus furieux ; ils étaient sans doute accompagnés de démonstrations hostiles, car on entendit l'aubergiste s'écrier d'un ton courroucé :

— Dites donc, hé! appelez votre chien... ou parlez-lui, c'est M. l-i bourgmestre qui monte...

— Dagobert... entends-tu?... c'est le bourgmestre! dit Rose.

— On monte... voilà du monde.., reprit Blanche.

Ces mots, le bourgmestre, rappelèrent tout à Dagobert, et complétèrent pour ainsi dire le tableau de sa triste position. Son cheval était mort, il se trouvait sans papiers, sans argent, et un jour, un seul jour de retard ruinait la dernière espérance des deux sœurs, rendait inutile ce long et pénible voyage.

Les gens fortement trempés, et le vétéran était de ce nombre, préfèrent les grands périls, les positions menaçantes, mais nettement tranchées, à ces angoisses vagues qui précèdent un malheur définitif.

Dagobert, servi par son bon sens, par son admirable dévouement, comprit qu'il n'avait de ressource que dans la justice du bourgmestre, et que tous ses efforts devaient tendre à se rendre ce magistrat favorable ; il essuya donc ses yeux aux draps du lit, se releva, droit, calme, résolu, et dit aux orphelines :

— Ne craignez rien... mes enfants; il faudra bien que ce soit notre sauveur qui arrive.

— Allez-vous appeler votre chien!... cria l'hôtelier, toujours retenu sur l'escalier par Rabat-Joie, sentinelle vigilante, qui continuait de lui disputer le passage. Il est donc enragé, cet animal-là? Attachez-le donc ! N'avez-vous pas déjà assez causé de malheurs dans ma maison?... Je vous dis que M. le bourgmestre veut vous interroger à votre tour, puisqu'il vient d'entendre Morok.

Dagobert passa la main dans ses cheveux gris et sur sa moustache, agrafa le col de sa houppelande, brossa ses manches avec ses mains, afin de se donner le meilleur air possible, sentant que le sort des orphelines allait dépendre de son entretien avec le magistrat. Ce ne fut pas sans un violent battement de cœur qu'il mit la main sur la serrure après avoir dit aux petites filles, de plus en plus effrayées de tant d'événements :

— Enfoncez-vous bien dans votre lit, mes enfants... S'il faut absolument que quelqu'un entre ici, le bourgmestre y entrera seul...

Puis, ouvrant la porte, le soldat s'avança sur le palier et dit : i

— A bas!... Rabat-Joie... ici!

Le chien obéit avec une répugnance marquée. 11 fallut que son maître lui ordonnât deux fois de s'abstenir de toute manifestation malfaisante à l'encontre de l'hôtelier; ce dernier, une lanterne d'une main et son bonnet de l'autre, précédait respectueusement le bourgmestre, dont la figure magistrale se perdait dans la pénombre de l'escalier.

Rose et Blauche, se tenant par la main, sortirent de la chambre. (P. 104.)

Derrière le juge, et quelques marches plus bas que lui, on voyait vaguement, éclairés par une autre lanterne, les visages curieux des gens de l'hôtellerie.

Da<^obert, après avoir fait rentrer Rabat-Joie dans sa chambre, ferma la porte et'avanca de deux pas sur le palier, assez spacieux pour contemr plusieurs personnes, et à l'angle duquel se trouvait un banc de bois a dossier.

Le bourgmestre, arrivant à la dernière marche de l'escalier, parut surpris

EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERKANT. — J. ROrFF, ÉDIT.

LnR. 13.

de voir Dagoliert fermer la porte, dont il semblait vouloir lui interdire r«atr6e.

— Pourquoi ferraez-vous cette porte ? demanda-t-il d'un ton brusqué.

— D'abord, parce que deux jeunes filles, qui m'ont été confiées, sont couchées dans celte pièce ; et ensuite, parce que votre interrogatoire inquiéterait ces enfants, répondit Dagobert... Asseyez-vous sur ce banc et interrogez-moi ici, monsieur ie bourgmestre -; cela vous est égal, je pense ?

— Et de quel droit prétendez-vous m'imposer le lieu de votre interrogatoire? demanda le juge d'un air mécontent.

— Oh! je ne prétends rien, monsieur le bourgmestre, se hâta de dire le soldat, eraigîiaut avant tout d'indisposer son juge. Seulement, comme ces jeunes filles sont couchées et déjà toutes tremblantes, vous feriez preuve de bon cœur si vous vouliez bien m'interroger ici.

— Hum... ici, dit le magistrat avec humeur. Belle corvée ! c'était bien b peine de me déranger au milieu de la nuit. . . Allons, soit, je vous interrogerai ici...

Puis, se tournant vers Taubersiste :

— Posez votre lanterne sur ce banc, et laissez-nous...

L'aubergiste obéit, et descendit suivi des gens de sa maison, aussi contrarié que ceux-ci de ne pouvoir assister à l'interrogatoire. Le vétéran resta seul avec le magistrat.

LE JUGEiIE"T

Le digne bourgmestre de Mockern était coiffé d'un bonnet de drap et enveloppé d'un manteau : il s'assit pesamment sur le banc. C'était un gros homme de soixante ans environ, d'une fiçrure roçue et renfrognée ; de son poin? rouge et graSj il frottait fréquemment ses yeux, gonflés et rougis par un brusque réveil.

Dagobert, debout, tête nue, l'air soumis et respectueux, tenant son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tâchait de lire sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait avoir de l'intéresser à son sort, c'est-à-dire à celui des orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait à son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son éloquence, toute sa résolution : lui qui vingt fois avait bravé la mort avec un froid dédain ; lui qui, calme et assuré, n'avait jamais baissé les y^ux devant le regard d'aigle de l'empereur, son héros, son dieu..., se sentait interdit, tremblant, devant ce bourgmestre de village à figure malveillante. De même aussi, quelques heures auparavant, il avait dû subir, impassible et résigné, les provocations du Prophète, pour ne pas compromettre la mission sacrée dont une mère mourante

LE JUIF ERRAiNT

l'avait chargé, montrant ainsi à quel héroïsme d'abnégation peut atteindre une âme honnête et simple.

— Qu'avez-vous à dire... pour votre justification? Voyons, dépêchons... demanda brutalement le juge avec un bâillement d'impatience.

— Je n'ai pas à me justifier... j'ai à me plaindre, monsieur le bourgmestre, dit Dagobert d'une voix ferme.

— Groyez-vous m'apprendre dans quels termes je dois vous poser mes questions ? s'écria le magistrat d'un ton si aigre que le soldat se reprocha d'avoir déjà si mal engagé l'entretien.

Voulant apaiser son juge, il s'empressa de répondre avec soumission :

— Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqué ; je voulais seulement dire que dans cette affaire je n'avais aucun tort.

— Le Prophète dit le contraire.

— Le Prophète... répondit le soldat d'un air de doute.

— Le Prophète est un pieux et honnête homme incapable de mentir, reprit le juge.

— Je ne peux rien dire à ce sujet, mais vous avez trop de cœur, monsieur le bourgmestre, pour me donner tort sans m'écouter... ce n'est pas un homme comme vous qui ferait une injustice., oh ! cela se voit tout de suite.

En se résignant ainsi, malgré lui, au rôle de courtisan, Dagobert adoucissait le plus possible sa grosse voix, et tâchait de donner à son austère figure une expression souriante, avenante et flatteuse.

— Un homme comme vous, ajouta-t-il en redoublant d'aménité, un juge si respectable... n'entend pas que d'une oreille.

— Il ne s'agit pas d'oreilles... mais d'yeux, et quoique les miens me cuisent comme si je les avais frottés avec des orties, j'ai vu la main du dompteur de bêtes horriblement blessée.

— Oui, monsieur le bourgmestre, c'est bien vrai ; mais songez que s'il avait fermé ses cages et sa porte, tout cela ne serait pas arrivé.

— Pas du tout, c'est yotre faute : il fallait solidement attacher votre cheval à sa mangeoire.

— Vous avez raison, monsieur le bourgmestre ; certainement, vous avez raison, dit le soldat d'une voix de plus en plus affable et conciliante. Ce n'est pas un pauvre diable comme moi qui vous contredira; cependant, si l'on avait, par méchanceté, détaché mon cheval... pour le faire aller à la ménagerie... vous avouerez, n'est-ce pas? que ce n'est plus ma faute; ou du moins, vous l'avouerez si cela vous fait plaisir, se hâta de dire le soldat, je n'ai pas le droit de vous rien commander.

— Et pourquoi diable voulez-vous qu'on vous ait joué ce mauvais tour ?

— Je ne le sais pas, monsieur le bourgmestre, mais...

iOO LE JUIF ERRANT

— Vous ne le savez pas... eh bien! ni moi non plus, dit impatiemment le bourgmestre. Ahl mon Dieu! que de sottes paroles pour une carcasse de cheval mort!

Le visage du soldat, perdant tout à coup son expression d'aménité forcée, redevint sévère ; il répondit d'une voix grave et émue :

— Mon cheval est mort... ce n'est plus qu'une carcasse, c'est vrai; et, il y a une heure, quoique bien vieux, il était plein de courage et d'intelligence... il hennissait joyeusement à ma voix... et chaque soir il léchait les mains des deux pauvres enfants qu'il avait portées tout le jour... comme autrefois il avait porté leur mère... Maintenant il ne portera plus personne, on le jettera à la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera dit... Ce n'était pas la peine de me rappeler cela durement, monsieur le bourgmestre, car je l'aimais, moi, mon cheval !

A ces mots, prononcés avec une simplicité digne et touchante, le bourgmestre, ému malgré lui, se reprocha ses paroles.

— Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d'une voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous? c'est un malheur,

— Un malheur... oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand malheur! Les jeunes filles que j'accompagne étaient trop faibles pour entreprendre une longue route à pied, trop pauvres pour voyager en voiture... Pourtant il fallait que nous arrivassions à Paris avant le mois de février... Quand leur mère est morte, je lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n'ont plus que moi...

— Vous êtes donc leur...

— Je suis leur fidèle serviteur, monsieur le bourg'mestre, et maintenant que mon cheval a été tué, qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Voyons, vous êtes bon, vous avez peut-être des enfants? Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte... si, après avoir été bien malheureuses depuis leur naissance, oui, allez! bien malheureuses, car mes filles sont filles d'exilés... leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort d'un cheval, ce voyage devînt impossible, dites, monsieur le bourgmestre, est-ce que ça ne vous remuerait pas le fond du cœur? est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon cheval est irréparable?

— Certainement, répondit le bourgmestre, assez bon au fond, et partageant involontairement l'émotion de Dagobert. Je comprends maintenant toute la gravité de la perte que vous avez faite, et puis ces orphelines m'intéressent. Quel âge ont-elles?

— Quinze ans et deux mois... elles sont jumelles...

— Quinze ans et deux mois... à peu près l'âge de ma Frédérique.

— Vous avez une jeune demoiselle de cet âge? reprit Dagobert, renaissant à l'espoir; eh bien, monsieur le bourgmestre, franchement, le sort de me> pauvres petites ne m'inquiète plus... Vous nous ferez justice...

— Faire justice... c'est mon devoir; après tout, dans cette affaire-là, les torts sont à peu près égaux : d'un côté, vous avez mal attaché votre cheval ; de l'autre, le dompteur de bêtes a laissé sa porte ouverte. Il m'a dit cela... « J'ai été blessé à la main... » mais vous répondez : « Mon cheval a été tué... el pour mille raisons, la mort de mon cheval est un dommage irréparable. »

— Vous me faites parler mieux que je ne parlerai jamais, monsieur le bourgmestre, dit le soldat avec un sourire humblement câlin, mais c'est le sens de ce que j'aurais dit, car, ainsi que vous le prétendez vous-même, monsieur le bourgmestre, ce cheval, c'était toute ma fortune, et il est bien juste que...

— Sans doute, reprit le bourgmestre en interrompant le soldat, vos raisons sont excellentes... Le Prophète... honnête et saint homme, d'ailleurs, avait à sa manière très habilement présenté les faits; et puis, c'est une ancienne connaissance. Ici, voyez-vous, nous sommes presque tous fervents catholiques ; il donne à nos femmes, à très bon marché, de petits livres très édifiants, et il leur vend, vraiment à perte, des chapelets et des agnus Dei très bien confectionnés. .. Cela ne fait rien à l'affaire, me direz-vous, et vous aurez raison; pourtant, ma foi, je vous l'avoue, j'étais venu ici dans l'intention...

— De me donner tort... n'est-ce pas, monsieur le bourgmestre? dit Dagobert de plus en plus rassuré. C'est que vous n'étiez pas tout à fait réveillé... votre justice n'avait encore qu'un œil d'ouvert.

— Vraiment, monsieur le soldat, répondit le juge avec bonhomie, ça se pourrait bien, car je n'ai pas caché d'abord à Morok que je lui donnais raison; alors il m'a dit, très généreusement du reste : « Puisque vous condamnez mon adversaire je ne veux pas aggraver sa position, et vous dire certaines choses... »

— Contre moi?

— Apparemment; mais, en généreux ennemi, il s'est tu lorsque je lui ai dit que, selon toute apparence, je vous condamnerais provisoirement à une amende envers lui, car je ne le cache pas, avant d'avoir entendu vos raisons j'étais décidé à exiger de vous une indemnité pour la blessure du Prophète.

— Voyez pourtant, monsieur le bougmestre, comme les gens les plus justes et les plus capables peuvent être trompés ! dit Dagobert redevenant courtisan.

Bien plus, il ajouta, en tâchant de prendre un air prodigieusement malicieux :

— Mais ils reconnaissent la vérité, et ce n'est pas eux que l'on met dedans, tout Prophète que l'on soit!

Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert eût jamais commis, l'on juge de la gravité de la situation et des efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux pour capter la bienveillance de son juge.

Le bourgmestre ne comprit pas tout d'abord la plaisanterie ; il ne fut mis sur la voie que par l'air satisfait de Dagobert et par son coup d'œil interrogatif, qui semblait dire" :

— Hein! c'est charmant, j'en suis étonné moi-même.

Le magistrat se prit donc à sourire d'un air paterne, en hochant la tête; puis ii répondit, en aggravant encore le jeu de mots :

— Eh... eh... eh! vous avez raison, le Prophète aura mal prophétisé... Vous ne lui payerez aucune indemnité ; je regarde les torts comme égaux, et les dommages comme compensés... lia été blessé, votre cheval a été tué, partant vous êtes quittes.

— Et alors, combien croyez-vous qu'il me redoive? demanda le soldat avec une étrange naïveté...

— Gomment?

— Oui, monsieur le bourgmestre... quelle somme est-ce qu'il me payera? - Quelle somme?

— Oui; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d'une chose, monsieur le bourgmestre : je crois être dans mon droit en n'employant pas tout l'argent à l'acquisition d'un cheval... Je suis sûr qu'aux environs de Leipsig je trouverai une bête à bon marché chez les paysans... Je vous avouerai même, entre nous, qu'à la rigueur, si je trouvais un bon petit âne... je n'y mettrais pas d'amour propre... J'aimerais mieux cela; car, voyez-vous, après ce pauvi'e Jovial, la compagnie d'un autre cheval me serait pénible... Aussi je dois vous...

— Ah çà! s'écria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de quelle somme, de quel âne et de quel autre cheval venez-vous me parler?... Je vous dis que vous ne devez rien au Prophète et qu'il ne vous doit rien.

— Il ne me doit rien?

— Vous avez la tête joliment dure, mon brave homme ; je vous répète que si les animaux du Prophète ont tué votre cheval, le Prophète a été blessé grièvement... Ainsi donc vous êtes quittes, ou, si vous l'aimez mieux, vous ne lui devez aucune indemnité et il ne vous en doit aucune... Comprenez-vous enfin?

Dagobert, stupéfait, resta quelques moments sans répondre, en regardant le bourgmestre avec une angoisse profonde ; il voyait de nouveau ses espérances détruites par ce jugement.

— Pourtant, monsieur le bourgmestre, reprit-il d'une voix altérée, vous êies trop juste pour ne pas faire attention à une chose : la blessure du dompteur ne l'empêche pas de continuer son état... et la mort de mon cheval m'empêche de continuer mon voyage ; il faut donc qu'il m'indemnise...

Le juge croyait avoir déjà beaucoup fait pour Dagobert en ne le rendant pas responsable de la blessure du Prophète, car Morok, nous l'avons dit, exerçait une certaine influence sur les catholiques du pays, et surtout sur leurs

femmes, par son débit de bimbeloterie dévote; l'on savait, déplus, qu'il était appuyé par quelques personnes éminentes. L'insistance du soldat blessa donc le magistrat, qui, reprenant sa physionomie rogue, répondit sévèrement :

— Vous me feriez repentir de mon impartialité. Gomment, au lieu de me remercier, vous demandez encore !

— Mais, monsieur le bourgmestre... je demande une chose juste. . . Je voudrais être blessé à la main comme le Prophète et pouvoir continuer ma route.

— Il ne s'agit pas de ce que vous voudriez ou non... j'ai prononcé... c'est fini.

— Mais...

— • Assez... assez... Passons à autre chose... Vos papiers?

— • Oui, nous allons parler de mes papiers... mais je vous en supplie, monsieur le bourgmestre, ayez pitié de ces deux enfants qui sont là... Faites que nous puissions continuer notre voyage... et...

— J'ai fait tout ce que je peux faire... plus même peut-être que je n'aurais dû... Encore une fois, vos papiers?

— D'abord il faut que je vous explique...

— Pas d'explication... vos papiers... Préférez-vous que je vous fasse arrêter comme vagabond?

— Moi!... m'arrêter!...

— Je veux dire que si vous refusiez de me donner vos papiers, ce serait comme si vous n'en aviez pas... Or, les gens qui n'en ont pas, on les arrête jusqu'à ce que l'autorité ait décidé sur eux... Voyons vos papiers... Finissons, j'ai hâte de retourner chez moi.

La position de Dagobert devenait d'autant plus accablante, qu'un moment il s'était laissé entraîner à un vif espoir. Ce fut un dernier coup à ajouter à ce que le vétéran souffrait depuis le commencement de cette scène ; épreuve aussi cruelle que dangereuse pour un homme de cette trempe, d'un caractère droit, mais entier; loyal, mais rude et absolu ; pour un homme, enfin, qui, longtemps soldat, et soldat victorieux, s'était malgré lui habitué envers le bourgeois à de certaines formules singulièrement despotiques.

A ces mots : Vos papiers! Dagobert devint très pâle, mais il tâcha de cacher ses angoisses sous un air d'assurance qu'il croyait propre à donner au magistrat une bonne opinion de lui.

— En deux mots, monsieur le bourgmestre, je vais vous dire la chose... Rien n'est plus simple... Ça peut arriver à tout le monde... Je n'ai pas l'air d'un mendiant ou d'un vagabond, n'est-ce pas? Et puis enfin... vous comprenez qu'un honnête homme qui voyage avec deux jeunes filles...

— Que de paroles I... Vos papiers?

i04 LE JUIF ERRANT

Deux puissants auxiliaires vinrent, par un bonheur inespéré, au secours du soldat. Les orphelines, de plus en plus inquiètes, et entendant toujours Dagobert parier sur le palier, s'étaient levées et habillées; de sorte qu'au moment où le magistrat disait d'une voix brusque : Que de paroles l... Vos papiers? Rose et Blanche, se tenant par la main, sortirent de la chambre.

A la vue de ces deux ravissantes figures, que leurs pauvres vêtements de deuil rendaient encore plus intéressantes, le bourgmestre se leva, frappé de surprise et d'admiration. Par un mouvement spontané, chaque sœur prit une main de Dagobert et se serra contre lui en regardant le magistrat d'un air à la fois inquiet et candide. C'était un tableau si touchant que ce vieux soldat présentant pour ainsi dire à son juge ces deux gracieuses enfants aux traits remplis d'innocence et de charme, que le bourgmestre, par un nouveau retour à des sentiments pitoyables, se sentit vivement ému ; Dagobert s'en aperçut. Aussi, avançant, et tenant toujours les orphelines par la main, il lui dit d'une voix pénétrée : *

— Les voilà, ces pauvres petites, monsieur le bourgmestre, les voilà. Estce que je peux vous montrer un meilleur passe-port?

Et, vaincu par tant de sensations pénibles, continues, précipitées, Dagobert sentit malgré lui ses yeux devenir humides.

Quoique naturellement brusque et rendu plus maussade encore par l'interruption de son sommeil, le bourgmestre ne manquait ni de bon sens ni de sensibilité. Il comprit donc qu'un homme ainsi accompagné devait difficilement inspirer de la défiance.

— Pauvres chères enfants... dit-il en les examinant avec un intérêt croissant, orphelines si jeunes... Et elle viennent de bien loin?...

— Du fond de la Sibérie, monsieur le bourgmestre, où leur mère était exilée avant leur naissance... Voilà plus de cinq mois que nous voyageons à petites journées... N'est-ce pas déjà assez dur pour des enfants de cet âge?... C'est pour elles que je vous demande grâce et appui, pour elles que tout accable aujourd'hui, car tout à l'heure, en venant chercher mes papier^... dans mon sac, je n'ai plus retrouvé mon portefeuille, où ils étaient avec ma bourse et ma croix... car enfin, monsieur le bourgmestre, pardon, si je vous dis cela... ce n'est pas par gloriole... mais j'ai été décoré de la main de l'empereur, et un homme qu'il a décoré de sa main, voyez-vous, ne peut pas être un mauvais homme, quoiqu'il ait malheureusement perdu ses papiers... et sa bourse... Car voilà où nous eu sommes, et c'est ce qui me rendait si exigeant pour l'indemnité...

— Et comment... et où... avez-vous fait cette perte?

— Je n'en sais rien, monsieur le bourgmestre ; je suis sûr, avant-hier à la couchée, d'avoir pris un peu d'argent dans la bourse et d'avoir vu le portefeuille; hier, la monnaie de la pièce changée m'a suffi, et je n'ai pas défait mon sac...

LE JLMF KRRANT

,.. Elle saisit le drap, et se laissa glisser doucement... (P. 112.)

— Et hier et aujourd'hui, où votre sac est-il resté?

— Dans la chambre occupée par les enfants ; mais cette nuit...

Dagobert fut interrompu par les pas de quelqu'un qui montait. C'était le Prophète.

Caché dans l'ombre au pied de l'escalier, il avait entendu cette conversation. Il redoutait que la faiblesse du bourgmestre ne nuisît à la complète réussite de ses projets, déjà presque entièrement réalisés.

SUGENE SUE. — LE JUIF ERRANT. — J. ROCFF, ÊDIT.

UVR. 14.

LA DÉCIsiON

Morok portait son bras gauche en écharpe ; après avoir lestement gravi l'escalier, il salua respectueusement le bourgmestre . A l'aspect de la sinistre figure du dompteur de bêtes, Rose et Blanche, effrayées, reculèrent d'un pas el se rapprochèrent du soldat.

Le front de celui-ci se rembrunit; il sentit de nouveau sourdement bouillonner sa colère contre Morok, cause de ses cruels embarras (il ignorait pourtant que Goliath eiit, à l'instigation du Prophète, volé le portefeuille et les papiers).

— Que voulez-vous, Morok? lui dit le bourgmestre d'un air moitié bienveillant, moitié fâché. Je voulais être seul, je l'avais dit à l'aubergiste.

— Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre.

— Un service?

— Un grand service; sans cela je ne me serais pas permis de vous déranger. Il m'est venu un scrupule.

— Un scrupule?

— Oui, monsieur le bourgmestre; je me suis reproché de ne pas vous avoir dit ce que j'avais à vous dire sur cet homme; déjà une fausse pitié m'avait égaré.

— Mais enfin, qu'avez- vous à dire?

Morok s'approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez longtemps.

D'abord très étonné, peu à peu la physionomie du bourgmestre devint profondément attentive et soucieuse ; de temps en temps il laissait échapper une exclamation de surprise et de doute, en jetant des regards de côté sur le groupe formé par Dagobert et les deux jeunes filles. A l'expression de ses regards de plus en plus inquiets, scrutateurs el sévères, on voyait facilement que les paroles secrètes du Prophète changeaient progressivement l'intérêt que le magistrat avait ressenti pour les orphelines pour le soldat en un sentimeiU rempli de défiance et d'hostilité.

Dagobert s'aperçut de ce revirement soudain ; ses craintes, un instant calmées, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche, interdites, et ne comprenant rien à cette scène muette, regardaient le soldat avec une anxiété croissante.

— Diable!... dit le bourgmestre en se levant brusquement, je n'avais pas songé à tout cela; où donc avais-je la tête? Mais que voulez-vous, Morok?

lorsqu'on vient au milieu de la nuit vous éveiller, on n'a pas toute sa liberté d'esprit; c'est un grand service que vous me rendez là, vous me le disiez bien.

— Je n'affirme rien, cependant...

— C'est égal, il y a mille à parier contre un que vous avez raison.

— Ce n'est qu'un soupçon fondé sur quelques circonstances ; mais enfin nn soupçon...

— Peut mettre sur la voie de la vérité... Et moi qui allais, comme un oison, donner dans le piège... Encore une fois, où avais-je donc la tête?...

— Il est si difficile de se défendre de certaines apparences...

— A qui le dites-vous, mon cher Morok, à qui le dites-vous?

Pendant cette conversation mystérieuse, Dagobert était au supplice ; il pressentait vaguement qu'un violent orage allait éclater; il ne songeait qu'à une chose, à maîtriser encore sa colère.

Morok s'approcha du juge en lui désignant du regard les orphelines ; il recommença de lui parler bas.

— Ah! s'écria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop loin.

— Je n'affirme rien... se hâta de dire Morok, c'est une simple présomption fondée sur... Et de nouveau il approcha ses lèvres de l'oreille du juge.

— Après tout, pourquoi non? reprit le juge en levant les mains au ciel, ces gens-là sont capables de tout ; il dit aussi qu'il vient de la Sibérie avec elles ; qui prouve que ce n'est pas un amas d'impudents mensonges? Mais on ne me prend pas deux fois pour dupe^ s'écria le bourgmestre d'un ton courroucé ; car, ainsi que tous les gens d'un caractère versatile et faible, il était sans pitié pour ceux qu'il croyait capables d'avoir surpris son intérêt.

— Ne vous hâtez pourtant pas de juger... ne donnez pas surtout à mes paroles plus de poids qu'elles n'en ont, reprit Morok avec une componction et une humilité hypocrites, ma position envers cet homme, et il désigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que l'on pourrait croire que j'agis par ressentiment du mal qu'il m'a fait: peut-être même est-ce que j'agis ainsi à mon insu... tandis que je crois au contraire n'être guidé que par l'amour de la justice, l'horreur du mensonge et le respect de notre sainte religion. Enfin... qui vivra... verra... Que le Seigneur me pardonne si je me suis trompé: en tout cas, la justice prononcera ; au bout d'un mois ou deux ils seront libres, s'ils sont mnocents.

— C'est pour cela qu'il n'y a pas à hésiter ; c'est une simple mesure de prudence, et ils n'en mourront pas. D'ailleurs, plus j'y songe, plus cela me parait vraisemblable; oui, cet homme doit être un espion ou un agitateur français ; si je rapproche mes soupçons de cette manifestation des étudiants de Francfort...

— Et, dans cette hypothèse, pour monter, pour exalter la tête de ces jeunes tous, il n'est rien de tel que...

Et d'un regard rapide, Morok désigna les deux sœurs ; puis, après un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir :

— Pour le démon, tout moyen est bon...

— Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imaginé...

— Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le attentivement, et vous verrez que cet homme a une figure dangereuse... Voyez...

En parlant ainsi, toujours à voix basse, Morok venait de désigner évidemment Dagobert.

Malgré l'empire que celui-ci exerçait sur lui-même, la contrainte où il se trouvait depuis son arrivée dans cette auberge maudite, et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et du bourgmestre, finissait par être au-dessus de ses forces; d'ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier l'intérêt du juge venaient d'être complètement ruinés par la fatale infiuence du dompteur de bêtes; aussi, perdant patience, il s'approcha de celuici, les bras croisés sur la poitrine, et lui dit d'une voix encore contenue :

— C'est de moi que vous venez de parler tout bas à M, le bourgmestre 1

— Oui, dit Morok en le regardant fixement.

— Pourquoi n'avez-vous pas parlé tout haut?

L'agitation presque convulsive de l'épaisse moustache de Dagobert, qui, après avoir dit ces paroles, regarda à son tour Morok entre les deux yeux, annonçait qu'un violent combat se livrait en lui. Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d'une voix plus haute :

— Je vous demande pourquoi vous parlez bas à M. le bourgmestre quand il s'agit de moi?

— Parce qu'il y a des choses honteuses que l'on rougirait de dire tout haut, répondit Morok avec insolence.

Dagobert avait tenu jusqu'alors ses bras croisés. Tout à coup il les tendit violemment en serrant les poings... Ce brusque mouvement fut si expressif, que les deux sœurs jetèrent un cri d'effroi en se rapprochant de lui. .

— Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents serrées par la colère, que cet homme s'en aille... ou je ne réponds plus de moi.

— Comment! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres à moi... Vous osez...

— Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors de lui. ou il arrivera quelque malheur! !

— Dagobert... mon Dieul... calme-toi, s'écrièrent les enfants en lui prenant les mains.

— Il VOUS sied bien, misérable vagabond, pour ne pas dire plus, de commander ici ! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah! vous croyez que pour m'abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos papiers ! Vous avez beau traîner avec vous ces deux jeunes filles, qui, malgré leur air innocent... pourraient bien n'être que...

— Malheureux! s'écria Dagobert en interrompant le bourgmestre d'un regard si terrible, que le juge n'osa pas achever.

Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu'elles eussent pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la chambre; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il revint précipitamment vers le bourgmestre qui, effrayé de l'attitude et de la physionomie menaçante du vétéran, recula de deux pas en arrière et se tint d'une main à la rampe de l'escalier.

— Écoutez-moi bien, vous! dit le soldat en saisissant le juge par le bras. Tantôt, ce misérable m'a insulté... et il montra Morok. J'ai tout supporté... il s'agissait de moi. Tout à l'heure, j'ai écouté patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l'air un moment de vous intéresser à ces malheureuses enfants : mais puisque vous n'avez ni cœur, ni pitié, ni justice... je vous préviens, moi, que tout bourgmestre que vous êtes... je vous crosserai comme j'ai crosse ce chien, et il montra de nouveau le Prophète, si vous avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme vous parleriez de votre^ enfant... entendez-vous!

— Comment... vous osez dire... s'écria le bourgmestre balbutiant de colère, que si je parle de ces deux aventurières...

— Chapeau bas!... quand on parle des filles du maréchal duc de Llgny! s'écria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et le jetant à ses pieds.

A cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert, exaspéré, renonçant à tout espoir, se laissait malheureusement aller à la violence de son caractère, si péniblement contenue depuis quelques heures.

Lorsque le bourgmestre vit son bonnet à ses pieds, il regarda le dompteur de bêtes avec stupeur, comme s'il hésitait à croire à une pareille énormité.

Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu'il ne lui restait aucun moyen de conciHation, jeta un coup d'œil rapide autour de lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premières marches de l'escalier.

Le bourgmestre se tenait debout, à côté du banc, dans un angle du palier ; Morok, le bras en écharpe, afin de donner une plus sérieuse apparence à sa blessure, était auprès du magistrat. Celui-ci, trompé par le mouvement de retraite de Dagobert, s'écria :

— Ah! tu crois échapper après avoir osé porter la main sur moi... vieux misérable ! I

— Monsieur le bourgmestre... pardonnez-moi... C'est un mouvement de vivacité que je n'ai pu maîtriser ; je me reproche cette violence, dit Dagobert d'une voix repentante, en baissant humblement la tête.

— Pas de pitié pour toi... malheureux I Tu veux recommencer àm'attendrir avec ton air câlin! mais j'ai pénétré tes secrets desseins... Tu n'es pas ce que tu parais être, et il pourrait bien y avoir une affaire d'État au fond de tout ceci, ajouta le magistrat d'un ton extrêmement diplomatique. Tous moyens sont bons pour les gens qui voudraient mettre l'Europe en feu.

— Je ne suis qu'un pauvre diable... monsieur le bourgmestre... Vous avez si bon cœur, ne soyez pas impitoyable !...

— Ahl tu m'arraches mon bonnet I

— Mais vous, ajouta le soldat cd se tournant vers Morok, vous qui êtes cause de tout... ayez pitié de moi... n; montrez pas de rancune... Vous qui êtes un samt homme, dites au moins un mot en ma faveur à monsieur le bourgmestre.

— Je lui ai dit... ce que je devais lui dire..., répondit ironiquement Morok.

— Ah! ahl te voilà bien penaud à cette heure, vieux vagabond... Tu croyais m' abuser par tes jérémiades, reprit le bourgmestre en s avançant vers Dagobert; Dieu merci! je ne suis plus ta dupe... Tu verras qu'il y a à Leipsig de bons cachots pour les agitateurs français et pour les coureuses d'aventures, cartes donzelles ne valent pas mieux que toi... Allons, ajouta-t-il d'un ton important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi... Quant à toi, Morok, tu vas...

Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert ne cherchait qu'à gagner du temps ; il étudiait du coin de l'œil une porte entr'ouverte faisant face, sur le palier, à la chambre occupée par les orphelines; trouvant le moment favorable, il s'élança, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit à la gorge et le jeta si rudement contre la porte entre-bâillée, que le magistrat, stupéfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une parole ni pousser Un cri, alla rouler au fond de la chambre complètement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras en écharpe, et voyant l'escalier libre, s'y précipitait, le soldat le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l'attira à lui, l'enlaça dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et. malgré sa résistance désespérée, le poussa, le traîna dans la chambre, au fond de laquelle le bourgmestre gisait déjà confus et étourdi.

Après avoir fermé la porte à double tour, et mis la clef dans sa poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l'escaher qui aboutissait à un couloir donnant sur la cour. La porte de l'auberge était fermée; impossible de sortir de ce côté. La pluie tombait à torrents ; il vit, à travers les carreaux d'une salle basse, éclairés par la lueur du feu, l'hôte et ses gens attendant la décision du

LE JUIF ERRANT Ml

bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le soldat l'affaire d'une seconde, et il remonta rapidement rejoindre les orphelines.

Morok, revenu à lui, appelait à l'aide de toutes ses forces; mais lors même que ses cris auraient pu être entendus malgré la distance, le bruit du vent et de la pluie les eût étouffés. Dagobert avait donc environ une heure à lui, car il fallait assez de temps pour que l'on s'étonnât de la longueur de son entretien avec le magistrat; et une fois les soupçons ou les craintes éveillés, il fallait encore briser les d^îux portes, celle qui fermait le couloir de l'escalier et celle de la chambre où étaient renfermés le bourgmestre et le Prophète.

— Mes enfants, il s'agit de prouver que vous avez du sang de soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez les jeunes filles, épouvantées du bruit qu'elles entendaient depuis quelques moments.

— Mon Dieu! Dagobert, qu'arrive-t-il ? s'écria Blanche.

— Que veux-tu que nous fasssions? reprit Rose.

Sans répondre, le soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement ensemble, fit un gros nœud à l'un des bouts, qu'il plaça sur la partie supérieure du vantail gauche de la fenêtre, préalablement entr' ouvert, et ensuite refermé. Intérieurement retenu par la grosseur du nœud, qui ne pouvait passer entre le vantail et l'encadrement de la croisée, le drap se trouvait ainsi solidement fixé; son autre extrémité, flottant en dehors, atteignait le sol; le second battant de la fenêtre, restant ouvert, laissait aux fugitifs un passage suffisant.

Le vétéran prit alors son sac, la valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par la croisée, fit un signe à Rabat-Joie et l'envoya, pour ainsi dire, garder ces objets.. Le chien n'hésita pas, d'un bon il disparut.

Rose et Blanche, stupéfaites, regardaient Dagobert sans prononcer une parole.

— Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l'auberge sont fermées... du courage... Et leur montrant la fenêtre :

— Il faut passer par là, ou nous sommes arrêtés, mis en prison... vous d'un côté... moi de l'autre, et notre voyage est flambé.

— Arrêtés!... mis en prison! s'écria Rose.

— Séparées de toi ! s'écria Blanche.

— Oui, mes pauvres petites! On a tué Jovial .. Il faut nous sauver à pied, et tâcher de gagner Leipsig... Lorsque vous serez fatiguées, je vous porterai tour à tour, et quand je devrais mendier sur la route, nous arriverons... Mais un quart d'heure plus tard, et tout est perdu... Allons, enfants, ayez confiance

en moi... Montrez que les filles du général Simon ne sont pas poltronnes... et il nous reste encore de l'espoir.

Par un mouvement sympathique, les deux sœurs se prirent par la main comme si elles eussent voulu s'unir contre le danger ; leurs charmantes figures, pâlies par tant d'émotions, exprimèrent alors une résolution naïve qui prenait sa source dans leur foi aveugle au dévouement du soldat.

— Sois tranquille, Dagobert... nous n'aurons pas peur, dit Rose d'une voix ferme.

— Ce qu'il faut faire... nous le ferons, ajouta Blanche d'une voix non moins assurée.

— J'en étais sûr!... s'écria Dagobert, bon sang ne peut mentir... En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est solide, il y a huit pieds à peine de la fenêtre en bas... et Rabat-Joie vous y attend...

— C'est à moi dépasser la première, je suis l'aînée aujourd'hui! s'écria Rose après avoir tendrement embrassé Blanche. Et elle courut vers la fenêtre, voulant, s'il y avait quelque péril à descendre d'abord, s'y exposer à la place de sa sœur.

Dagobert devina facilement la cause de cet empressement.

— Chères enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne craignez rien l'une pour l'autre, il n'y a aucun danger... j'ai attaché moi-même le drap... Allons vite, ma petite Rose.

Légère comme un oiseau, la jeune fille monta sur l'appui de la fenêtre; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et se laissa glisser doucement d'après les recommandations du soldat, qui, le corps penché en dehors, l'encourageait de la voix.

— Ma sœur... n'aie pas peur... dit la jeune fille à voix basse, dès qu'elle eut touché le sol, c'est très facile de descendre comme cela; Rabat-Joie est là qui me lèche les mains.

Blanche ne se fit pas attendre; aussi courageuse que sa sœur, elle descendit avec le même bonheur.

— Chères petites créatures, qu'ont-elles fait pour; être si malheureuses?... Mille tonnerres ! ! ! il y a donc un sort maudit sur cette famille-là? s'écria Dagçbert le cœur brisé, en voyant disparaître la pâle et douce figure de la jeune fille au milieu des ténèbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore.

— Dagobert, nous t'attendons ; viens vite... dirent à voix basse les orphelines, réunies au pied de la fenêtre.

Grâce à sa grande taille, le soldat sauta, plutôt qu'il se laissa glisser à terre.

Cet homme était AI. Rodia... (P. ne.)

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ROUFF, ÉDIT.

Morok vit les draps flotter au dehors, et s'écria :

— Monsieur le bourgmestre... c'est par la fenêtre qu'ils se sont sauvés; ils sont à pied... par cette nuit orageuse et noire, ils ne peuvent être loin.

— Sans doute. . . nous les rattraperons, . . Misérables vagabonds ! ... Oh ! ... je me vengerai... Vite, Morok... il y va de ton honneur et du mien...

— De mon honneur!... il y va de plus que cela pour moi, monsieur le bourgmestre, répondit le Prophète d'un ton courroucé; puis, descendant rapidement l'escalier, il ouvrit la porte de la cour, et s'écria d'une voix retentissante :

— Goliath, déchaîne les chiens!... et vous, l'hôte, des lanternes, des perches... Armez vos gens... faites ouvrir les portes! Courons après les fugitifs; ils ne peuvent nous échapper... il nous les faut... morts ou vifs.

DEUXIÈ^IE PARTIE

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