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d'alors, dessinait sa taille de nymphe et sa poitrine arrondie; un petit col de batiste uni et carré se rabattait sur un large ruban écossais noué en i-osette, qui lui servait de cravate; sa magnifique chevelure dorée encadrait sa blanche figure d'uoe incroyable profusion de longs et légers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage.
Agricol, afin de donner le change à son père et de lui faire croire qu il se rendait véritablement aux ateliers de M. Hardy, s'était vu forcé de revêtir ses habits de travail; seulement il avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de CTOsse toile bien blanche retombait sur une cravate noire négligemment nouée autour de son cou; son large pantalon gris laissait voir des bottes très proprement cirées, et il tenait entre ses main? musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Sonmie toute, cette blouse bleue, brodée de rouge, qui, dégageant l'encolure bnme et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes épaules, retombait en plis gracieux, ne gênait en rien sa libre et franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l'aurait fait un habit ou une redingote. En attendant !\î"* de Cardoville, Agricol examinait machinalement un magnifique vase d'argent admirablement ciselé; une petite plaque de même métal, attachée sur son socle de brèche antique, portait ces mots : Ciselé par Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831.
Âdrienne avait marché si légèrement sur le tapis de son salon, seulement séparé d'une autre pièce par des portières, qu'Agricol ne s'aperçut pas de la venue de la jeune fille; il tressaillit et se retourna vivement, lorsqu'il entendit une voix argentine et perlée lui dire :
— Voici un beau vase, n'est-ce pas, monsieur?
— Très beau, mademoiselle, répondit Agricol, assez embarrassé.
— Vous voyez que j'aime l'équité, ajouta M"° de Cardoville en loi montrant du doigt la petite plaque d'argent; un peintre signe son tableau... un écrivain son Uvre, je tiens à ce qu'un ouvrier signe son œuvre.
— Comment, mademoiselle, ce nom?...
— Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare chef-d'œuvre pour un riche orfèvre. Lorsque celui-ci m'a vendu ce vase, il a été stupéfait de ma bizarrerie, il m'aurait presque dit de mon injustice, lorsque, après m'ctre fait nommer l'auteur de ce merveilleux, ouvrage, j'ai voulu que ce fût son nom au lieu de celui de l'orfèvre qui fût inscrit sur le socle... A défaut de richesse, que l'artisan ait au moins le renom, n'est-ce pas juste, monsieur?
Il était impossible à Adrienne d'engager plus gracieusement l'entretien* aussi le forgeron, commençant à se rassurer, répondit :
— Étant ouvrier moi-même, mademoiselle... je ne puis qu'être doublement touché d'une pareille preuve d'équité.
— Puisque vous êtes ouvrier, monsieur, je me félicite de cet à-propos; mais veuillez vous asseoir.
Et d'un geste rempli d'affabilité elle lui indiqua un fauteuil de soie pourpre brochée d'or, prenant place elle-même sur une causeuse de même étoffe.
Voyant Thésitation d'Agricol, qui baissait les yeux avec embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l'encourager, en lui montrant Lutine :
— Cette pauvre petite bête, à laquelle je suis très attachée, me sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur : aussi votre visite me semble d'un heureux augure ; je ne sais quel bon pressentiment me dit que je pourrai peut-être vous être utile à quelque chose.
— Mademoiselle... dit résolument Agricol, je me nomme Baudoin, je suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, près Paris; hier, vous m'avez offert votre bourse... j'ai refusé... aujourd'hui je viens vous demander peut-être dix fois, vingt fois la somme que vous m'avez généreusement proposée... je vous dis cela tout de suite, mademoiselle... parce que c'est ce qui me coûte le plus... ces mots-là me brûlaient les lèvres, maintenant je serai plus à mon aise...
— J'apprécie la délicatesse de vos scrupules, dit Adrienne; mais si vous me connaissiez, vous vous seriez adressé à moi sans crainte ; combien vous faut-il?
— Je ne sais pas, mademoiselle.
— Comment, monsieur I... vous ignorez quelle somme?
— • Oui, mademoiselle, et je viens vous demander... non seulement h somme qu'il me faut. . . mais encore quelle est la somme qu'il me faut.
— Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela... Malgré ma bonne volonté, vous sentez que je ne devine pas tout à fait ce dont il s'agit...
— Mademoiselle, en deux mots voici le fait : j'ai une bonne vieille mère qui, dans sa jeunesse, s'est ruiné la santé à travailler pour m'élever, moi et un pauvre enfant abandonné qu'elle avait recueilli ; à présent c'est à mon tour de la soutenir, c'est ce que j'ai le bonheur de faire... Mais pour cela je n'ai que mon travail. Or, si je suis hors d'état de travailler, ma mère est sans ressources.
— Maintenant, monsieur, votre mère ne peut manquer de rien, puisque je m'intéresse à elle...
— Vous vous intéressez à elle, mademoiselle?
— Sans doute.
— Vous la connaissez donc?
— A présent, oui...
— Ahl mademoiselle, dit Agricol avec émotion après un moment de silence, je vous comprends... Tenez... vous avez un noble cœur; la Mayeux avait raison.
— La Maycux? dit Adricnne en regardant Agricol d'un air très surpris; car ces mots pour elle étaient une énigme.
L'ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement :
— Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une pauvre jeune ouvrière bien laborieuse avec qui j'ai été élevé; elle est contrefaite, voilà pourquoi on l'appelle la Mayeux. Vous voyez donc que d'un côté elle est placée aussi bas que vous êtes placée haut. Mais pour le cœur... pour la délicatesse... ah! mademoiselle... je suis sûr que vous la valez... ça été tout de suite sa pensée lorsque je -lui ai raconté comment hier vous m'aviez donné celte fleur...
— Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette comparaison me flatte et m'honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un cœur qui reste bon et délicat, malgré de cruelles infortunes, est un si rare trésor! 11 est si facile d'être bon, quand on a la jeunesse et la beauté! d'être délicat et généreux, quand on a lai'ichesse! J'accepte donc votre comparaison... mais à condition que vous me mettrez bien vite à même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.
Malsré la aracicuse cordialité de M"" de Gardoville, on devinait chez elle tant de celte dignité naturelle que donnent toujours l'indépendance du caractère, l'élévation de l'esprit et la noblesse des sentiments, qu' Agricol, oubliant l'idéale beauté de sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d'affectueux et profond respect qui contrastait singulièrement avec l'âge et la gaieté de la jeune lilic qui lui inspirait ce sentiment.
— Si je n'avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne m'inquiéterais pas trop d'un chômage forcé; entre pauvres gens on s'aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins viendraient à son secours; mais ils ne sont pas hein^eux:, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pénibles que la misère même! Et puis enfin ce n'est pas seulement pour ma mère que j'ai besoin de travailler, mais pour monpère ; nous ne l'avions pas vu depuis dix-huit ans; il vient d'arriver de la Sibérie... il y était resté par dévouement à son ancien général, aujourd'hui le maréchal Simon.
— Le maréchal Simon !... dit vivement Adrienne avec une expression de surprise.
— Vous le connaissez, mademoiselle?
— Je ne le connais pas personnelleuient, mais il a épousé une personne de noire famille...
— Quel boidieur !... s'écria le forgeron ; alors ces deux, demoiselles que mon père a ramenées de lîussie... sont vos parentes?...
— Le maréchal a deux lillesl demanda Adrienne de plus en plus étonnée et intéressée.
LE JUIF ERRAiNT 301
— Ah! mademoiselle... deux petits anges de quinze ou seize ans... et si jolies, si douces... deux jumelles qui se ressemblent à s'y méprendre... Leur mère est morte en exil ; le peu qu'elle possédait ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond de la Sibérie, voyageant bien pauvrement; mais il tâchait de leur faire oublier tant de privations à force de dévouement... de tendresse... Brave père! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu'avec un courage de lion il est bon... comme une mère...
— Et où sont ces chères enfants, monsieur? dit Adrienne.
— Chez nous, mademoiselle... c'est ce qui rendait ma position difficile, c'est ce qui m'a donné le courage de venir à vous ; ce n'est pas qu'avec mon travail je ne puisse suffire h notre petit ménage ainsi augmenté... mais si Ion m'arrête?
— Vous arrêter I... et pourquoi?
— Tenez^ mademoiselle... ayez la bonté de lire cet avis, que l'on a envoyé à la Mayeux... cette pauvre fille dont je vous ai parlé... une sœur pour moi...
Et Agricol remit à M'" de Cardoville la lettre anonyme écrite à l'ouvrière.
Après l'avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise :
— Comment, monsieur, vous êtes poète?
— Je n'ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle... seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de travail... ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire ou me délasser, je m'amuse à rimer... tantôt quelques odes, tantôt des chansons.
— Et ce chant des Travailleurs, dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux?
— Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire ; car, moi, j'ai le bonheur d'être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l'est peu... et je m'étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère, équitable, rien déplus; mais vous le savez peut-être, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d'émeute, souvent on est incriminé, emprisonné légèrement... Qu'un tel malheur m'arrive... que deviendront ma mère... mon père... et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu'au retour du maréchal Simon?... Aussi, mademoiselle, pour échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je risquerais d'être arrêté, de me fournir une caution ; de la sorte je ne serais pas forcé de quitter l'atelier pour la prison, et mon travail suffirait à tout, j'en réponds.
— Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s'arranger parfaitement ; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos inspirations dans le
bonheur et non dans le chagrin... triste Musel... D'abord, votre caution sera faite.
— Ahl mademoiselle... vous nous sauvez,
— Il se trouve ensuite que le médecin de notre famille est fort lié avec un ministre très important (entendez-le comme vous voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez guère); le docteur a sur ce grand homme d'Etat beaucoup d'inflaence, car il a toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de santé, les douceurs de la vie privée, la veille du jour où on lui a ôlé son portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution était insuffisante, nous aviserions à d'autres moyens.
— Mademoiselle, dit Agricol avec une émotion profonde, je vous devrai le repos, peut-être la vie de ma mère... croyez-moi, je ne serai jamais ingrat.
— C'est tout simple... Maintenant, autre chose : il faut bien que ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide à ceux qui n'en ont pas assez... Les filles du maréchal Simon sont de ma famille; elles logeront ici, avec moi; ce sera plus convenable ; vous en préviendrez votre bonne mère ; et, ce soir, en allant la remercier de l'hospitalité qu'elle a donnée à mes jeunes parentes, j'irai les chercher.
Tout à coup Georgette, soulevant la portière qui séparait le salon d'une pièce •voisine, entra précipitamment et d'un air effrayé :
— Ah ! mademoiselle, s'écria-t-elle, il se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue...
— Comment cela? explique-toi.
— Je venais de reconduire ma couturière jusqu'à la petite porte, il m'a semblé voir des hommes de mauvaise mine regarder attentivement les murs et les croisées du petit bâtiment attenant au pavillon, comme s'ils voulaient épier quelqu'un.
— Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m'étais pas trompé, c'est moi qu'on cherche...
— • Que dites-vous !
— 11 m'avait semblé être suivi depuis la rue Saint-Merri... Il n'y a plus à douter: on m'aura vu entrer chez vous et l'on veut m'arrèter... Ahl maintenant, mademoiselle, que votre intérêt est acquis à ma mère... maintenant que je n'ai plus d'inquiétude pour les filles du maréchal Simon, plutôt que de vous exposer au moindre désagrément, je cours me livrer...
— Gardez-vous en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la liberté est une trop bonne chose pour la sacrifier volontairement... D'ailleurs, Georgette peut se tromper... mais en tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas... Croyezmoi, évitez d'être arrêté... cela facilitera, je pense, beaucoup mes démarches... car il me sembleque la justice se montre d'un attachement exagéré pour ceux qu'elle a une fois saisis...
— Mademoiselle, dit Hébé en entrant aussi d'un air inquiet, un homme vient de frapper à la petite porte... il a demandé si un jeune homme en blouse bleue n'était pas entré ici... il a ajouté que la personne qu'il cherchait se nommait Âgricol Baudoin... et qu'on avait quelque chose de tiès important à lui apprendre..,
— C'est mon nom, dit Agricol, c'est une ruse pour m'engager à sortir...
— Évidemment, dit Adrienne, aussi faut-il la déjouer. Qu'as-tu répondu, mon enfant? ajouta-t-elle en sadressant à Hébé.
— Mademoiselle... j'ai répondu que je ne savais pas de qui on voulait parler.
— A merveille!... Et l'homme questionneur?
— Il s'est éloigné, mademoiselle.
— Sans doute pour revenir bientôt, dit Agricol.
— C'est très probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il vous résigner à rester ici quelques heures... Je suis malheureusement obligée de me rendre à l'instant chez M°'° la princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue très importante qui ne pouvait déjà souffrir aucun retard, mais qui est rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m'apprendre au sujet des fdles du maréchal Simon... Restez donc ici, monsieur, puisqu'en sortant vous seriez certainement arrêté.
— Mademoiselle... pardonnez mon refus... Mais encore une fois, je ne dois pas accepter cette offre généreuse.
— Et pourquoi?
— On a tenté de m'attirer au dehors afin de ne pas avoir à pénétrer légalement chez vous; mais à cette heure, mademoiselle, si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai à un pareil désagrément. Je ne suis plus inquiet de ma mère, que m'importe la prison!
— Et le chagrin que votre mère ressentira, et ses inquiétudes et ses craintes, n'est-ce donc rien? Et votre père, et cette pauvre ouvrière qui vous aime comme un frère et que je vaux par le cœur, dites-vous, monsieur, l'oubliezvous aussi?... Croyez-moi, épargnez ces tourments à votre famille. . Restez ici; avant ce soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous délivi"cr de ces ennuis...
— Mais, mademoiselle, en admettant que j'accepte votre offre généreuse... on me trouvera ici.
— Pas du tout... il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois de petite maison... vous voyez, monsieur, dit Adrienne en souriant, que j'habite un lieu bien profane, il y a dans ce pavillon une cachette si merveilleusement bien imaginée qu'elle peut défier toutes les recherches: Georgette va vous y conduire ;
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VOUS y serez très commodément, vous pourrez même y écrire quelques vers pour moi si la situation vous inspire...
— Ah! mademoiselle, que de bontés!... s'écria Agricol. Comment ai-je mérité...
— Comment? monsieur, je vais vous le dire : admettez que votre caractère, que votre position ne méritent aucun intérêt; admettez que je n'aie pas contracté une dette sacrée envers votre père pour les soins touchants qu'il a eus des fdles du maréchal Simon, mes parentes... mais songez au moins à Lutine, monsieur, dit Adrienne en riant, à Lutine que voilà... et que vous avez rendue à ma tendresse... Sérieusement... si je ris, reprit cette singulière et folle créature, c'est qu'il n'y a pas le moindre danger pour vous, et que je me trouve dans un accès de bonheur; ainsi donc, monsieur, écrivez-moi vite votre adresse et celle de votre mère sur ce portefeuille; suivez Georgette, et faites-moi de très jolis vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison où vous fuyez... une prison.
Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette, Hébé apportait à sa maîtresse un petit chapeau de castor gris à plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre au grand hôtel occupé par M'"^ la princesse de Sainl-Dizier. Un quart d'heure après celte scène, Florine entrait mystérieusement dans la chambre de 3P^ Grivois, première femme de la princesse de Saint-Dizier.
— Eh bien? demanda M""" Grivois à la jeune fille.
— Voici les notes que j'ai pu prendre dans la matinée, dit Florine en remettant un papier à la duègne ; heureusement j'ai bonne mémoire...
— A quelle heure, au juste, est-elle rentrée ce matin? dit vivement la duègne.
— Qui, madame?
— M"" Adrienne.
— Mais elle n'est pas sortie, madame... nous l'avons mise au bain à neuf heures.
— Mais avant neuf heures elle est rentrée, après avoir passé la nuit dehors. Car voilà où elle en est arrivée, pourtant.
Florine regardait M"' Grivois avec un profond étonnement.
— Je ne vous comprends pas, madame.
— Comment! mademoiselle n'est pas rentrée ce matin, à huit heures, par la petite porte du jardin? Osez donc mentir I
— J'avais été soulTrante hier, je ne suis descendue qu'à neuf heures pour aider Georgette et Ilébé à sortir mademoiselle du bain... j'ignore ce qui s'est passé auparavant, je vous le jure, madame...
— Monsieur l'abbé, dit l'autre, je respecte plus la religiou que vous-niî'iuo... (P. ;!1I.)
— C'est différent... vous vous informerez de ce que je viens de vous dire là auprès de vos compagnes ; elles ne se défient pas de vous, elles vous diront tout...
— Oui, madame.
— Qu'a fait mademoiselle ce malin depuis que vous l'avez vue?
— Mademoiselle a dicté une lettre à Gcorgcltepour M. Norval ; j'ai demandé d'être chargée de l'envoyer afin d'avoir un prétexte pour sortir et pour noter ce que j'avais retenu...
EUGÈNE SUE. — LK JIIF ERRANT. — J. HOUFF, KDIT.
Livn. 39,
30C LE JriF ERRANT
— Bon... et cette lettre?
— Jérôme vient de sortir; je la lui ai donnée pour qui! la mît à la poste...
— Maladroite! s'écria M"" Grivois, vous ne pouviez pas me l'apporter?
— Mais puisque mademoiselle a dicté tout haut à Georgette, selon son habituue, je savais le contenu de cette lettre et je l'ai écrit dans la note.
— Ce n'est pas la même chose... il était possible qu'il fût bon de retarder l'envoi de cette lettre... La princesse va être contrariée...
— J'avais cru bien faire... madame.
— Mon Dieu! je sais que ce n'est pas la bonne volonté qui vous manque ; depuis six mois on est satisfait de vous... mais cette fois vous avez commis une grave imprudence...
— Ayez de l'indulgence... madame... ce que je fais est assez pénible. Et la jeune fille étouffa un soupir.
M""" Grivois la regarda fixement, et lui dit d'un ton sardomqne :
— Eh bieni ma chère, ne continuez pas... si vous avez des scrupules... vous êtes libre... allez-vous-en...
— Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame... dit Florine en rougissant; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta :
— Je suis dans la dépendance de M. Rodin, qui m'a placée ici...
— Alors, à quoi bon ces soupirs?
— Malgré soi, on a des remords... Mademoiselle est si bonne... si confiante...
— Elle est parfaite, assurément; mais tous n'êtes pas ici pour me faire son éloge... Qu'y a-t-il ensuite?
— L'ouvrier qui a hier retrouvé et rapporté Lutine est venu tout à l'heure demander à parler à mademoiselle.
— Et cet homme est- il encore chez elle?
■ — Je l'ignore... il entrait seulement lorsque je suis sortie avec la lettre...
— Vous vous arrangerez pour savoir ce qu'est venu faire cet ouvrier chez mademoiselle... vous trouverez un prétexte pour revenir dans la journée m'en instruire.
— Oui, madame...
— Mademoiselle a-t-elle paru préoccupée, inquiète, effrayée de l'entreMie qu'elle doit avoir aujourd'hui avec la princesse? Elle cache si peu ce qu'elle pense que vous devez le savoir.
— Mademoiselle a été gaie comme à l'ordinaire, elle a même plaisanté làdessus. . .
— Ah! elle a plaisanté... dit la duègne, et elle ajouta entre ses dents, sans que Florine pût l'entendre :
— Rira bien qui rira le dernier; malgré son audace et son caractère diabolique... elle tremblerait, elle demanderait grâce... si elle savait ce qui l'atlend aujourd'hui...
Puis s'adressant à Florine :
— Retournez au pavillon, et défendez- vous, je vous le conseille, de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour, ne l'oubliez pas.
— Je ne peux pas oublier que je ne m'appartiens plus, madame...
— A la bonne heure, et à tantôt.
Florine quitta le grand hôtel et traversa le parc pour regagner le pavillon. M"" Grivois se rendit aussitôt auprès de la princesse de Saint-Dizier
UNE JÉSUITESSE
Pendant que les scènes précédentes se passaient dans la rotonde Pompadour occupée par M'"" de Gardoville, d'autres événements avaient lieu daus le grand hôtel occupé par M""" la princesse de Saint-Dizier.
L'élégance et la somptuosité du pavillon du jardin contrastaient étrangement avec le sombre intérieur de l'hôtel, dont la princesse habitait le premier étage; car la disposition du rez-de-chaussée ne le rendait propre qu'à donner des fêtes, et depuis longtemps M""" de Saint-Dizier avait renoncé à ces splendeurs mondaines; la gravité de ses domestiques, tous âgés et vêtus de noir, le profond silence qui régnait dans sa demeure, où l'on ne parlait pour ainsi dire qu'à voix basse, la régularité presque monastique de cette immense maison, donnaient à l'entourage de la princesse un caractère triste et sévère.
Un homme du monde, qui joignait un grand courage à une rare indépendance de caractère, parlant de M'"° la princesse de Saint-Dizier (à qui Adrienne de Gardoville allait, selon son expression, livrei^ une grande bataille), disait ceci : « Ahn de ne pas avoir M"^ de Saint-Dizier pour ennemie, moi qui no suis ni plat ni lâche, j'ai, pour la première fois de ma vie, fait une platitude et une lâcheté. » Et cet homme parlait sincèrement.
3Iais M'"" de Saint-Dizier n'était pas tout d'abord arrivée à ce haut point à.' importance. Quelques mots sont nécessaires pour poser nettement diverses phases de la vie de cette femme dangereuse, implacable, qui, par son afiiliation à loRDUE, avait acquis une puissance occulte et formidable; car il y a quelque chose de plus menaçant qu'un jésuite... c'est une jésitit esse; et quand on a vu un certain monde, on sait qu'il existe malheureusement beaucoup de ces afiiliées, de robe plus ou moins courte. M"" de Saint-Dizier, autrefois fort belle, avait
308 LE JUir ERRANT
été, pendant les dernières années de l'Empire et les premières années de la Restauration, une des femmes les plus à la mode de Paris : d'un esprit remuant, actif, aventureux, dominateur, d'un cœur froid et d'une imagination vive, elle s'était extrêmement livrée à la galanterie, non par tendresse de cœur, mais par amour pour l'intrigue, qu'elle aimait comme certains hommes aiment le jeu... à cause des émotions qu'elle procure.
Malheureusement, tel avait toujours été l'aveuglement ou l'insouciance de son mari, le prince de Saint-Dizier (frère aîné du comte de Rennepont, duc de Cardoville, père d'Adrienne), que, durant sa vie, il ne dit jamais un mot qui pût faire penser qu'il soupçonnait les aventures de sa femme. Aussi, ne trouvant pas sans doute assez de diflicultés dans ces liaisons, d'ailleurs si commodes sous l'Empire, la princesse, sans renoncer à la galanterie, crut lui donner plus de mordant, plus de verdeur, en la compUquant de quelques intrigues politiques. S'attaquer à Napoléon, creuser une mine sous les pieds du colosse, cela du moins promettait des émotions capahles de satisfaire le caractère le plus exigeant. Pendant quelque temps tout alla au mieux; jolie et spirituelle, adroite et fausse, perfide et séduisante, entourée d'adorateurs qu'elle fanatisait, mettant une sorte de coquetterie féroce à leur faire jouer leurs têtes dans de graves complots, la princesse espéra ressusciter la Fronde, et entama une correspondance secrète très active avec quelques personnages influents à l'étranger, bien connus pour leur haine contre l'empereur et contre la France; de là datèrent ses premières relations épislolaires avec le marquis d'Aigrigny, alors colonel au service de la Russie et aide de camp de Moreau. Mais un jour toutes ces belles menées furent découvertes, plusieurs chevaliers de M™^ de Saint-Dizier furent envoyés à Vincennes, et l'empereur, qui aurait pu sévir terriblement, se contenta d'exiler la princesse dans une de ses terres près de Dunkerque.
A la Restauration, les persécutions dont M""" de Saint-Dizier avait souffert pour la bonne cause lui furent comptées, et elle acquit même alors une assez grande influence, malgré la légèreté de ses mœurs. Le marquis d'Aigrigny: ayant pris du service en France, s'y était fixé ; il était charmant et aussi fort à la mode ; il avait correspondu et conspiré avec la princesse sans la connaître ; ces précédents amenèrent nécessairement une liaison entre eux. L'amour-propre effréné, le goût des plaisirs bruyants, de grands besoins de haine, d'orgueil et de domination, l'espèce de sympathie mauvaise, dont l'attrait perfide rapproche les natures pervei'ses sans les confondre, avaient fait de la princesse et du marquis deux complices plutôt que deux, amants. Cette liaison était fondée sur des sentiments égoïstes, amers, sur l'appui redoutable que deux caractères de celte trempe dangereuse pouvaient se prêter contre un monde où leur esprit d'intrigue, de galanterie et de dénigrement leur avait fait beaucoup d'ennemis; celte liaison dura jusiju'au moment où, après son duel avec le
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général Simon, le marquis entra au séminaire sans que Ion connût la cause de cette résolution subite.
La princesse, ne trouvant pas l'heure de la conversion sonnée pour elle continua de s'abandonner au tourbillon du monde avec une ardeur âpre, jalouse haineuse, car elle voyait finir ses belles années. On jugera, par le fait suivant du caractère de cette femme. Encore fort agréable, elle voulut terminer sa vie mondaine par un éclatant et dernier triomphe, ainsi qu'une grande comédienne sait se retirer à temps du théâtre afin de laisser des regrets. Voulant donner cette consolation suprême à sa vanité, la princesse choisit habilement ses victimes; elle avisa dans le monde un jeune couple qui s'idolâtrait, et à force d astuce, de manèges, elle enleva l'amant à sa maîtresse, ravissante femme de dixhuit ans dont il était adoré. Ce succès bien constaté, M""" de Saint-Dizier quitta le monde dans tout l'éclat de son aventure. Après plusieurs Ion t^s entre tiens avec labbé-marquis d'Aigrigny, alors prédicateur fort renommé, elle partit brusquement de Paris, et alla passer deux ans dans sa terre près de Dunkerque où elle n'emmena qu'une de ses femmes, 31"" Grivois.
Lorsque la princesse revint, on ne put reconnaître cette femme autrefois frivole, galante et dissipée ; la métamorphose était complète, extraordinaire, presque effrayante. L'hôtel de Saint-Dizier, jadis ouvert aux joies, aux fêtes, auxplaisirs devint silencieux et austère ; au lieu de ce qu'on appelle monde élégant, la princesse ne reçut plus chez elle que des femmes d'une dévotion retentissante dos hommes importants, mais cités pour la sévérité outrée de leurs principes religieux et monarchiques. Elle s'entoura surtout de certains membres considérables du haut clergé ; une congrégation de femmes fut placée sous son palrona^^e; el.'e eut confesseur, chapelle, aumônier, et même directeur; mais ce dernier exerçait inpartibiis; le marquis-abbé d'Aigrigny resta véritablenent son guide spirituel ; il est inutile de dire que depuis longtemps leurs relations de galanterie avaient complètement cessé. Cette conversion soudaine, complète et surtout ti-èsbruvamment prônée, frappa le plus grand nombre d'admiration et de respect; quelquesuns, plus pénélranls, sourirent. Un trait entre mille fera connaître l'effravanl.' puissance que la princesse avait acquise depuis son affiliation. Ce trait montrera aussi le caractère souterrain, vindicatif et impitoyable de cette femme qu'Adrienne de Cardoville s'apprêtait si imprudemment à braver. Parmi les personnes qui sourirent plus ou moins de la conversion de M"^ de Saint-Dizier se trouvait le jeune couple qu'elle avait désuni si cruellement avant de quilieipour toujours la scène galante du monde : tous deux, plus passionnés que jamais s'étaient réunis dans leur amour après cet orage passager, bornant leur venireance à quelques piquantes plaisanteries sur la conversion de la fenune qui leur avait fait tant de mal... Quelque temps après, une terrible fatalité s'appesantissait sur les deux amants. Un mari, jusqu'alors aveugle... était brusquement éclairé par
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des révélations anonymes ; un épouvantable éclat s'ensuivit, la jeune femme lu perdue. Quant à l'amant, des bruits vagues, peu précisés, mais remplis de réticences perfidement calculées et mille fois plus odieuses qu'une accusation formelle, que l'on peut au moins combattre et détruire, étaient répandus sur lui avec tant de persistance, avec une si diabolique habileté et par des voies si diverses, que ses meilleurs amis se retirèrent peu à peu de lui, subissant à leur insu l'influence lente et irrésistible de ce bourdonnement incessant et confus qui pourtant peut se résumer par ceci :
— Eh bien! vous savez, "*?
— NonI
On dit de bien vilaines choses sur lui !
Ah ! vraiment? Et quoi donc?
Je ne sais, de mauvais bruits. . . des rumeurs fâcheuses pour son honneur.
Diable! ... c'est grave... Cela m'explique alors pourquoi il est maintenant reçu plus que froidement.
— Quant à moi, désormais je Téviterai.
— Et moi aussi, etc., etc.
Le monde est ainsi fait, qu'il n'en faut souvent pas plus pour flétrir un homme auquel d'assez grands succès ont mérité beaucoup d'envieux. C'est ce qui arriva à l'homme dont nous parlons. Le malheureux, voyant le vide se former autour de lui, sentant, pour ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds, ne savait où chercher, où prendre l'insaisissable ennemi dont il sentait les coups; car jamais il ne lui était venu à la pensée de soupçonner la princesse, qu'il n'avait pas revue depuis son aventure avec elle. Voulant à toute force savoir la cause de cet abandon et de ces mépris, il s'adressa à un de ses anciens amis. Celui-ci lui répondit d'une manière dédaigneusement évasive; l'autre s'emporta, demanda satisfaction... Son adversaire lui dit :
Trouvez deux témoins de votre connaissance et de la miemie... et je
me bats avec vous.
Le malheureux n'en trouva pas un.
Enfin, délaissé par tous, sans avoir jamais pu s'expliquer ce délaissement, soufi'rant atrocement du sort de la femme qui avait été perdue pour lui, il devint fou de douleur, de rage, de désespoir, et se tua... Le jour de sa mort, M""" do Saint-Dizier dit qu'une vie aussi honteuse devait avoir nécessairement une pareifie fin ; que celui qui pendant si longtemps s'était fait un jeu des lois divines et humaines ne pouvait terminer sa misérable vie que par un dernier crime... le suicide!... Et les amis de M™" de Saint-Dizier répétèrent et colportèrent ces terribles paroles d'un air contrit, béat et convaincu.
Ce n'était pas tout : à côté du châtiment se trouvait la récompense. Les
gens qui observent remarquaient que les favoris de la coterie religieuse de M"- de Saint-Dizier arrivaient à de hautes positions avec une rapidité singulière. Les jeunes gens vertueux, et priis religieusement assidus aux prônes, étaient mariés ù de riches orphelines du Sacré-Cœur, que l'on tenait en réserve ; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que c'est qu'un mari dévot, choisi et imposé par des dévotes, expiaient souvent par des larmes bien amères la trompeuse faveur d'être ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux où elles se trouvaient étrangères, sans appui, et qui les écrasait si elles osaient se plaindre de l'union à laquelle on les avait condamnées. Dans le salon de M""" de Saint-Dizier se faisaient des préfets, des colonels, des receveurs généraux, des députés, des académiciens, des évêques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en retour du tout-puissant appui qu'on leur donnait, que d'affecter des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une guerre acharnée à tout ce qui était impie ou révolutionnaire, et surtout de correspondre confidentiellement, sur différents sujets de son choix, avec l'abbé d'Aigrigny; distraction fort agréable d'ailleurs, car l'abbé était l'homme du monde le plus aimable, le plus spirituel, et surtout le plus accommodant.
Voici à ce propos un fait historique qui a manqué à l'ironie amère et vengeresse de Molière ou de Pascal. C'était pendant la dernière année de la Restauration; un des hauts dignitaires de la cour, homme indépendant et ferme, ne pratiquait pas, comme disent les bons pères, c'est-à-dire qu'il ne communiait pas. L'évidence où le mettait sa position pouvait rendre cette indifférence d'un fâcheux exemple; on lui dépêcha l'abbé-marquis d'Aigrigny; celui-ci, connaissant le caractère honorable et élevé du récalcitrant, sentit que, s'il pouvait l'amener à pratiquer, par quelque moyen que ce fût, V effet serait des meilleurs ; en homme d'esprit, et sachant à qui il s'adressait, l'abbé fit bon marché du dogme, du fait religieux en lui-même; il ne parla que des convenances, de l'exemple salutaire qu'une pareille résolution produirait sur le public.
— Monsieur l'abbé, dit l'autre, je respecte plus la religion que vousmême, car je regarderais comme une jonglerie infâme de communier sans conviction.
— Allons, allons, homme intraitable, Alceste renfrogné, dit le marquisabbé en souriant finement, on mettra d'accord vos scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi, à m'écouter : on vous inénarjera une communion blanche, car, après tout, que demandons-nous? l'apparence.
Or, une communion blanche se pratique avec une hostie non consacrée.
L'abbé-marquis en fut pour ses offres rejelées avec indignation ; mais l'homme de cour fut destitué. Et cela n'était pas urt fait isolé. Malheur ù ceux qui se trouvaient en opposition de principes et d'intérêts avec M"' de Saint- Dizier ou ses amis! Tôt ou tard, directement ou indirectement, ils se voyaient
frappés d'une manière cruelle, presque toujours irréparable: ceux-ci dans leurs i-elations les plus chères, ceux-là dans leur crédit ; d'autres dans leur honneur, d'autres enfin dans les fonctions officielles dont ils vivaient ; et cela par l'action sourde, latente, continue, d'un dissolvant terrible et mystérieux qui minait invisiblement les réputations, les fortunes, les positions les plus solidement établies, jusqu'au moment où elles s'abîmaient à jamais au milieu de la surprise et de l'épouvante générales.
On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de Saint- Dizier fût devenue singulièrement influente et redoutable. Lors de la révolution de Juillet, elle s'était ralliée; et, chose bizarre ! tout en conservant des relations de famille et de société avec quelques personnes très fidèles au culte de la monarchie déchue, on lui attribuait encore beaucoup d'action et de pouvoir. Disons enfin que le prince de Saint-Dizier étant décédé sans enfants, depuis plusieurs années, sa fortune personnelle, très considérable, était retournée à son beau-frère puîné, le père d'Adrienne de Cardoville; ce dernier étant mort depuis dix-huit mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernière et seule représentante de cette branche de la famille des Rennepont.
La princesse de Saint-Dizier attendait sa nièce dans un assez grand salon tendu de damas vert sombre; les meubles, recouverts de pareille étoffe, étaient d'ébène sculpté, ainsi que la bibliothèque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de sainteté, un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir, achevaient de donner à cette pièce une apparence austère et lugubre. M""' de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau, achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une correspondance fort étendue et fort variée. Alors âgée (le quarante-cinq ans environ, elle était belle encore ; les années avaient épaissi sa taille, qui, autrefois d'une élégance remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orné de rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lissés en épais bandeaux. Au premier abord on restait frappé de son air à la fois digne et simple ; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la vie passée; à la voir si naturellement grave et réservée, l'on ne pouvait s'habituera la croire l'héro'me de tant d'intrigues, de tant d'aventures galantes; bien plus, si par hasard elle entendait un propos quelque peu léger, la figure de cette femme, qui avait fini par se croire à peu près une mère de l'Église, exprimait aussitôt un étonnement candide et douloureux qui se changeait bientôt en un air de chasteté révoltée et de commisération dédaigneuse. Du reste, lorsqu'il le fallait, le sourire de la princesse était encore rempli de grâce et même d'une séduisante et irrésistible bonhomie ; son grand œil bleu savait, à l'occasion, devenir affectueux et caressant; mais si l'on osait froisser son orgueil, contrarier ses volontés ou nuire à ses intérêts, et qu'elle
LE JUIF ERFIANT
... Cette domiuutiou u'est-elle pas faite ijour allumer ou satisfaiio la plus vaste amhilion? (P. 317.)
pùl, sans se comprumetlfe, laissiT éclalcf Si.'> rc.>S(,ii[iiii;'iils. aluis sa fii^iiro, haliitiicllement placide et sérieuse, trahissait une froide et iniplacalile niérliaiicelé. A ce moment M""' Gfivois enlra dan-, le ciliiiicl de la [)i-iiiresse, tenanl à la main le rappurl qae Floriiie Ne:iait de lui i-eiuettfe sur la mitiiire d'Adrienne de Cardovillc W Grivuis rlail di'pais loni^'temps au service de M"^ de Saint-Dizier ; .-Ik' sa\ait tout ce (nrmie femme de chambi-e intime peut et doit savoir de sa maîlressc lursipic celle-ci a été fori valante.
EIT.FNE SIE. — LF. JLIF Ilin ^^T. - J. Itnl I 1 . IDIT. MV. 10.
Était-ce volontairement que la princesse avait conservé ce témoin si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse ? c'est ce qu'on ignorait généralement. Ce qui demeurait évident, c'est que M"' Grivois jouissait auprès de la princesse de grands privilèges, et qu'elle était plutôt considérée comme une femme de compagnie que comme une femme de chambre.
— Voici, madame, les notes de Florine, dit M""' Grivois en remettant le papier à la princesse.
— J'examinerai cela tout à l'heure, répondit M""" de Saint-Dizier ; mais, dites-moi, ma nièce va se rendre ici. Pendantla conférence à laquelle elle va assister, vous conduirez dans son pavillon une personne qui doit bientôt venir et qui vous demandera de ma part.
— Bien, madame.
— Cet bomme fera un inventaire exact de tout ce que renferme le pavillon qu'Adrienne habite. Vous veillerez à ce que rien ne soit omis : ceci est de la plus grande importance.
— Oui, madame... mais si Georgette ou Hébé veulent s'opposer...
— Soyez tranquille, Thomme chargé de cet inventah-e a une quahté telle, que, lorsqu'elles le connaîtront, ces filles n'oseront s'opposer à cet inventaire ni aux autres mesures qu'il a encore à prendre... Il ne faudrait pas manquer, tout en l'accompagnant, d'insister sur certaines particularités destinées à confirmer les bruits que vous avez répandus depuis quelque temps...
— Soyez tranquille, madame, ces bruits ont maintenant la consistance d'une vérité...
— Bientôt cette Adrienne si insolente et si hautaine sera donc brisée et forcée de demander grâce... et à moi encore...
Un vieux valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte et annonça :
— Monsieur l'abbé d'Aigri gny !
— Si M"" de Cardoville se présente, dit la princesse à M"^ Griveris. vous la prierez d'attendre un instant.
— Oui, madame... dit la duègne, qui sortit avec le valet de chambre. M"'' de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny restèrent seuls.