LE CABINET DU MINISTRE
La voiture était arrivée devant un petit perron couvert de neige et exhaussé de quelques marches qui conduisaient à un vestibule éclairé par une lampe.
Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s'appuya sur le bras du docteur.
— Mon Dieu! comme voa? tremblez... dit celui-ci.
— Oui... dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid mortel. Dans ma prccipit.ilion, je suis sortie sans cbâ!e... Mais comme celle mai^on a l'air triste! ajouta-t-elle en montant le perron.
— C'est ce qu'on appelle le petit liôtcl du ministère, le sanctii<i sanctoritm où notre homme d'Etal se relire loin du bruit des profanes, dit M. Dalciuier en souriant. Donnez-vous la peine d'entrer.
El il poussa la porte d'un assez grand vestibule compK'lcmenl désert.
— On a bien raison de dire, rcpiil M. Baleinier ca' hanl une assez vive émotion son? une apparence de gaieté, maison de ministre... maison de parvenu., pas un valet de pied (pas un garçon. de bureau, devrais-jc dire) à l'anlicbambrc... Mais bcuieiisement, ajouta-l-il en ouvrant laporle d'une pièce qui communiquait au vestibule,
Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.
M''" de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier vcrl à dessins veloutés, cl modestement meublé de cbaiscs et de fauteuils d acajou recouverts en velours d'Lticcbl jaune; le parquet était brillant, soigneusement ciré; une lampe circulaire, qui ne donnait au plus que le tiers de sa clarté, était suspendue beaucoup plus lia'il qu'on ne les suspend ordinairement. Trouvant cette demeure singulièrement mode.'-te pour l'Iiabilation d'un ministre, Adrienne, quoiqu'elle n'eût aucun soupçon, ne put s'empôcber de faire un mouvement de surprise, et s'airèla une minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le bras, devina la cause de son étonnement, et lui dit en souriant :
— Ce logis vous semble bien mesquin pour une Exccl'ence, n'est-ce pas? Mais si vous saviez ce que c'est que l'économie conslitulionnelle!... Du reste, vous allez voir un nionseigyieur qui a l'air aussi... mesquin que son mobilier... Mais veuillez m'atlendre une seconde... je vais prévenir le ministre et vous annoncer à lui. Je reviens dans l'instant. Et dégageant doucement son bras de celui d'Adricnnc, qui se serrait involontairement contre lui, le médecin alla ouvrir une petite porte latérale par laquelle il s'esquiva.
Adrienne de Cardoville resta seule.
La jeune bile, bien qu'elle ne pût s'exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre cette grande chambre froide, nue, aux croisées sans rideaux; puis, peu à peu remirquant dans son ameublement plusieurs siiigiilarilés qu'elle n'avait pas d abord aperçues, elle se sentit saisie d'une inquiétude indéfinissable. Ainsi, s'éianl approchée du f :»yer éteint, elle vit avec surprise qu'il étail fermé par un treillis de 1er qui condamnait complètement l'ouverliire de la cheminée, et que les pincettes et la pelle étaient attachées par des chainettes de fer. Déjà assez étonnée de cette bizarrerie, elle voulut, par un mouvement machinal, attirer
à elle un fauteuil placé près de la boiserie... Ce fauteuil resta immobile... Adricnne s'aperçut alors que le dossier de ce meuble était, comme celui des autres sièges, atlacbé à l'un des panneaux par deux petites pattes de fer.
Ne pouvant s'empêcher de sourire, elle se dit :
— Aiirait-on assez pfu de confiance dans l'homme d'État chez qui je suis pour atlarhcr les meubles aux murailles?
Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu forcée afin de lutter contre sa pénible préoccupation, qui augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le plus morne, régnait dans cette demeure, où rien ne révélait le mouvement, l'activité qui entourent ordinairement un grand centre d'affaires. Seulement, de temps à autre, la jeune fille entendait les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors.
Plus d'un quart d'heure s'était passé, M. Baleinier ne revenait pas.
Dans son impatience inquiète, Adrienne voulut appeler quelqu'un afin de s'infarmer de M. Baleinier et du ministre; elle leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux côtés de la glace; elle n'en vit pas, mais elle s'aperçut que ce qu'elle avait pris jusqu'alors pour une glace, grâce à la demi-obscurité de cette pièce, était une grande feuille de fer-blanc très luisant. En s'approchant plus près, elle heurta un (lambeau de bronze... ce flambeau était, comme la pendule, scellé au marbre de la cheminée. Dans certaines dispositions d'esprit, les circonstances les plus insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes; ainsi ce flambeau immobile, ces meubles attachés à la boiserie, cette glace remplacée par une feuille de fer-blanc, c^ profond silence, l'absence de plus en plus prolongée de M. Baleinier, impressionnèrent si vivement Adrienne, qu'elle commença de ressentir une sourde frayeur. Telle était pourtant sa confiance absolue dans le médecin, qu'elle en vint à se reproclier son elTroi, se disant que, après tout, ce qui le causait n'avait aucune impoitance réelle, et qu'il était déraisonnable de se préoccuper de si peu de chose. Quant à l'absence de M. Baleinier, elle se prolongeait sans doute parce qu'il attendait que les occupations du ministre le laissassent libre de recevoir. Néanmoins, quoiqu'elle tâchât de se rassurer ainsi, la jeune fille, dominée par sa frayeur, se peimit ce qu'elle n'aurait jamais osé sans cette occurrence : elle s'approcha peu à peu de la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et prêta l'oreille.
Elle suspendit sa respiration, écouta... et n'entendit rien.
Tout à caup un bruit à la fois souid et pesant, comme celui d'un corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tête... il lui sembla môme entendre un gémissement étnufTé. Levant vivement les yeux, elle vit tomber quelques parcelles de peinture écaillée, détachées sans doute par l'ébranlement du plancher supérieur.
Ne pouvant résister davantage à son effroi, Adrienne courut à la porte par
laquelle elle était entrée avec le docteur, atin d'appeler quelqu'un. A sa grande surprise, elle trouva cette porte fermée en dehors. Pourtant, depuis son arrivée, elle n'avait entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste était extérieure. De plus en plus effrayée, la jeune fille se précipita vers la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et auprès de laquelle elle venait d'écouter... Cette porte était aussi extérieurement fermée... Voulant cependant lutter contre la terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela à son aide la fermeté de son caractère, et voulut, comme on le dit vulgairement, se raisonner.
— Je me serai trompée, dit-elle; je n'aurai entendu qu'une chute, le «émissement n'existe que dans mon imagination... Il y a mille raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu'un qui soit tombé... mais ces portes fermées... Peut-être on ignore que je suis ici, on aura cru qu'il n'y avait personne dans cette chambre.
En disant ces mots, Adrienne régarda autour d'elle avec anxiété; puis elle ajouta d'une voix ferme :
— Pas de faiblesse, il ne s'agit pas de chercher à m'étourdir sur ma situation... et de vouloir me tromper moi-même; il faut au contraire 'la voir en face. Évidemment je ne suis pas ici chez un ministre... mille raisons me le prouvent maintenant... M. Baleinier m'adonc trompée... Mais alors dans quel but, pourquoi m'a-t-il amenée ici, et où suis-je?
Ces deux questions semblèrent à Adrienne aussi insolubles l'une que l'autre; seulement il lui resta démontré qu'elle était victime delà perfidie de M. Baleinier. Pour cette âme loyale, généreuse, une telle certitude était si horrible, qu'elle voulut encore essayer de la repousser en songeant à la confiante amitié qu'elle avait toujours témoignée à cet homme ; aussi Adrienne se dit avec amertume :
■ — Voilà comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent souvent à des suppositions injustes, odieuses; oui, car il n'est permis de croire à une tromperie si infernale qu'à la dernière extrémité... et lorsqu'on y est forcé par l'évidence. Appelons quelqu'un, c'est le seul moyen de m'éclairer complètement.
Puis se souvenant qu'il n'y avait pas de somiette, elle dit :
— Il n'importe, frappons; on viendra sans doute.
Et, de son petit pomg délicat, Adrienne heurta plusieurs fois à la porte. Au bruit sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu'elle était fort épaisse.
Rien ne répondit à la jeune fille.
Elle courut à l'autre porte.
Môme appel de sa part, même silence profond... interrompu ch et là au dehors par les mugissements du vent.
...Une figure blanche, Lave, décharnre... (P. 378.
— Je ne suis pas plus peureuse qu'une autre, dit Adiienne en tressaillant ; je ne sais si c'est le froid mortel qu'il fait ici... mais je frissonne malgré moi; je tâche bien de me défendre de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde trouverait comme moi ce qui se passe ici... étrange... effrayant...
Tout à coup, des cris, ou plutôt des hurlements sauvages, affreux, éclatèrent avec furie dans la pièce située au-dessus de celle où elle se trouvait, et peu de temps après une sorte de piétinement sourd, violent, saccadé, ébranla le
EUGÈNE SLE. — LE JL'lf ERRA.NT. — J. ROLTF, EDIT.
LHR. iS.
plafond, comme si plusieurs personnes se fussent livrées à une lutte énersfique. Dans son saisissement, Adrienne poussa un cri d'effroi, devint pâle comme une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s'élança à l'une dés fenêtres^ fermées par des volets, et l'ouvrit brusquement. Une violente rafale de vent mêlée de neige fondue fouetta le visage d'Adrienne, s'engouffra dans le salon, et après avoir fait vaciller et flamboyer la lumière fumeuse de la lampe, l'éteignit... Ainsi plongée dans une profonde obscurité, les mains crispées aux barreaux dont la fenêtre était garnie. M"* de Cardoville, cédant enfin à sa frayeur si longtemps contenue, allait appeler au secours, lorsqu'un spectacle inattendu la rendit muette de terreur pendant quelques minutes.
Un corps de logis parallèle à celui où elle se trouvait s'élevait à peu de distance. Au milieu des noires ténèbres qui remplissaient l'espace, une large fenêtre rayonnait, éclairée... A travers ses vitres sans rideaux, Adrienne aperçut une ligure blanche, hâve, décharnée, traînant après soi une sorte de linceul, et qui sans cesse passait et repassait précipitamment devant la fenêtre, mouvement à la fors > brusque et continu.
Le regard attaché sur cette fenêtre qui brillait dans l'ombre, Adrienne" resta comme fascinée par cette lugubre ^^sion; puis ce spectacle portant sa terreur à son comble, elle appela au secours de toutes^ ses forces sans quitter les- baiTeaux de la fenêtre où elle se tenait cramponnée. Au bout de quelques^ secondes, et pendant qu'elle appelait à son secours, deux grandes femmes entrèrent silencieusement dans le salon où se trouvait M"" de Cardoville, qui, toujours cramponnée à la fenêtre, ne put les apercevoir. Ces deux femmes, âgées de quarante à quaraote-einq" ans, robustes, viriles, étaient négligemment' et. sordidement têtues, comme dès^ chambrières de basse condition; par-dessus leurs habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant jusqu'au CGUi, où ils s'échancraient, tombaient jusqu'à leurs pieds.
Dtune, tenant une lampe, avait une longue face rOuge et luisante; uh gi'os' nez; bourgeonné, des petits yeux verts et des cheveux d'une couleur de lilasse ébouriffés sous un bonnet d'un blanc sale. L'autre, jaune, sèche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui encadrait étroitement sa maigre figure terreuse, parcheminée, marquée de petite vérole et durement accentuée par deux gros sourcils noirs ; quelques longs poils gris ombrageaient sa lèvre supérieure. Cette femme tenait à la main, à demi déployé, une sorte de vêtement de forme étrange en épaisse toile grise.
Toutes deux étaient donc silencieusement entrées par la petite porte au moment où Adrienne, dans son épouvante, s'attachait au grillage de la fenêtre en criant :
— Au secours!...
D'un signe ces femmes se montrèrent la jeune lille, ei pendant que l une
posait la lampe sur la cheminée, l'autre (celle qui portait le bonnet de deuil), s'approchaut de la croisée, appuya sa grande main osseuse sur l'épaule de M"' de Cardoville.
Se retournant brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d'effroi à la vue de cette sinistre figure.
Ce premier mouvement de stupeur passé, Adrienne se rassura presque ; si repoussante que fût cette femme, c'était du moins quelqu'un à qui elle pouvait parler ; elle s'écria donc vivement d'une voix altérée :
— Où est M. Baleinier?
Les deux femmes se regardèrent, échangèrent un signe d'intelligence et ne répondirent pas.
— Je vous demande, madame, reprit Adrienne, où est M. Baleinier, qui m'a amenée ici?... je veux le voir à l'instant...
— Il est parti, dit la grosse femme.
— Parti!... s'écria Adrienne, parti sans moi'... Mais qu'est-ce que cela signifie? mon Dieu!...
Puis, après un moment de réflexion, elle reprit :
— Allez me chercher une voiture.
Les deux femmes se regardèrent en haussant les épaules.
— Je vous prie, madame, reprit Adrienne d'une voix contenue, de m'aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans moi ; je veux sortir d'ici.
— Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l'appelait la Thomas) n'ayant pas l'air d'entendre ce que disait Adrienne, voilà l'heure... il faut venir vous coucher.
— Me coucher!. s'écria M"'' de Cardoville avec épouvante. Mais, mon Dieu! c'est à en devenir folle...
Puis, s'adressant aux deux femmes :
. — Quelle est cette maison? où suis-je? répondez.
— Vous êtes dans une maison, dit la Thomas d'une voix rude, où il ne faut pas crier par la fenêtre, comme tout à l'heure.
— Et où il ne faut pas non .plus éteindre les lampes, comme vous venez de le faire... sans ça, r( prit l'autre femme appelée Gervaise, nous nous fâcherons,
Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d'épouvante, regai'dait tour à tour ces horribles femmes avec stupeur; sa raison s'épuisait en vain à comprendre ce qui se passait. Tout à coup elle crut avoir deviné et s'écria :
— Je le vois, il y a ici méprise... je ne me l'explique pas... mais entin. il y a une méprise... vous me prenez pour une autre... Savez-vous qui je suis?... Je me nomme Adrienne de Cardoville!... Ainsi vous le voyez... je suis libre de sortir d'ici; personne n'a le droit de me retenir de force... Ainsi, je vous l'ordonne; allez à l'instant me chercher une voiture... S'il n'y en a pas dans ce
qiiarlier, donnez-moi quelqu'un qui m'accompagne et me conduise chez moi, rue de Babylone, à Thôlel Sainl-Dizier. Je récompenserai généreusement cette personne, et vous aussi...
— Ah çà, aurons-nous bientôt lini? dit la Thomas; à quoi bon nous dire tout ça?
— Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours à tous les moyens, si vous me reteniez de force ici... ce serait bien grave... vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez!
— Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non? dit la Gervaise d'un air impatient et dur.
— Écoutez, madame, reprit précipitamment Adrienne, laissez-moi sortir... et je vous donne à chacune deux mille francs... N'est-ce pas assez? je vous en donne dix... vingt... ce que vous voudrez... je suis riche... mais que je sorte... mon Dieu!... que je sorte... je neveux pas rester... j'ai peur ici, moi!... s'écria la malheureuse jeune tille avec un accent déchirant.
— Vingt mille francs!... comme c'est ça, dis donc, la Thomas !
— Laisse donc tranquille, Gervaise, c'est toujours leur même chanson à toutes...
— Eh bien!... puisque raisons, prières, menaces sont vaines, dit Adrienne jiuisaiit une grande énergie dans sa position désespérée, je vous déclare que je veux sortir, moi... et à l'instant... Nous allons voir si l'on a l'audace d'employer la force contre moi !
Et Adrienne fit résolument un pas vers la porte.
A ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient précédé le bruit de lutte dont Adrienne avait été si effrayée retentirent de nouveau ; mais cettte fois les hurlements affreux ne furent accompagnés d'aucun piétinement.
— Oh! quels cris! dit Adrienne en s'arrétant; et, dans sa frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris... les entendez-vous?... Mais qu'est-ce (lune que cette maison, mon Dieu, où l'on entend cela? Et puis là-bas, ajoutât-elle presque avec égarement en montrant l'autre corps de logis, dont une fenêtre brillait éclairée dans l'obscurité, fenêtre devant laquelle la figure blanche passait et repassait toujours, là-bas! voyez- vous?... Qu'est-ce que cela?...
— Eh bien! dit la Thomas, c'est des personnes qui, comme vous, n'ont pas été sages...
— Que dites-vous? s'écria M"" de Gardoville en joignant les mains avec terreur. Mais... mon Dieu! qu'est-ce donc que cette maison? qu'est-ce qu'on leur fait donc?...
— On leur fait ce qu'on vous fera si vous êtes méchante et si vous refusez de venir vous coucIut, repiit la Gervaise.
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— On leur met... ça, dit. la Thomas en montrint l'objet qu^'ille tenait sous son bras; oui, on leur met \d. camisole...
— Ah I ! ! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains avec terreur. Une r<^.v<^lation terrible venait de l'éclairer... Entin elle «lomprenait *.out... Après les vives (^molions de la journée, ce dernier cuup devait avoir une
I éaclion terrible : la jeune fille se sentit défaillir; ses mains retombèrent, son visasse devint d'une effrayante pâleur, tout son corps trembla, et elle eut à peine la force de dire d'une voix éteinte en tombant à genoux et désignant la camisole d'un regard terrifié :
— Oh! non... par pitié pas cela!... ùrâce... madame!... Je ferai... ce... que... vous voudrez...
Puis, les forces lui manquant, elle s'affaissa sur elle-même, et, sans ces femmes, qui coururent à elle et la reçurent évanouie dans leurs bras, elle tombait sur le parquet.
— Un évanouissement, ça n'est pas dangereux... dit la Thomas; portonsla sur son lit... nous la déshabillerons pour la coucher, et ça ne sera rien.
— Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la lampe.
Et la Thomas, grande et robuste, souleva M"^ de Cardoville comme elle eût soulevé un enfant endormi, l'emporta dans ses bras et suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait disparu.
Cette chambre, d'une propreté parfaite, était d'une nudité glaciale ; un papier verdàtre couvrait les murs ; un petit lit de fer très bas, à chevet formant tablette, se dressait à l'un des angles ; un poêle, placé dans la cheminée, était entouré d'un grillage de fer qui en défendait l'approche ; une table attachée au mur, une chaise placée devant cette table et aussi fixée au parquet, une commode d'acajou et un fauteuil de paille composaient ce triste mobilier ; la croisée, sans rideaux, était intéiieurement garnie d'un grillage destiné à empêcher le bris des carreaux. C'est dans ce sombre réduit, qui offrait un si pénible contraste avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu'Adrienne fut apportée par la Thomas, qui, aidée de Gervaise, assit sur le lit M"° de Cardoville inanimée, La lampe fut placée sur la tablette du chevet.
Pendant que l'une des gardiennes la soutenait, l'autre dégrafait et ôtait la robe de drap de la jeune fille ; celle-ci penchait languissamment sa tête sur sa poitrine. Quoique évanouie, deux grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux fermés, dont les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d'une pâleur transparente... Son cou et son sein d'ivoire étaient inondés des flots de soie dorée de sa magnifique chevelure dénouée lors de sa chute... Lorsque, délaçant le corset de satin, moins doux, moins frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple et svelte, s'arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une statue d'albâtre légèrement rosée, l'horrible mégère toucha de ses grosses
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mains rouges, calleuses et gercées les épaules et les bras nus de la jeune fille., celle-ci, sans revenir complètement à elle, tressaillit involontairement à ce contact rude et brutal.
— A-t-elle des petits pieds! dit la gardienne, qui, s'étant ensuite agenouillée, déchaussait Adrienne ; ils tiendraient tous deux dans le creux de ma main.
En effet, un petit pied vermeil et satiné comme un pied d'enfant, çà et Ij veiné d'azur, fut bientôt mis à nu, ainsi qu'une ïambe à cheville et à genou roses, d'un contour aussi fin, aussi pur que celui de la Diane antique.
— Et ses cheveux, sont-ils longs ! dit la Thomas, sont-ils longs et doux I... elle pourrait marcher dessus... Ça serait pourtant dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crâne.
Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique chevelure derrière la tête d'Adrienne.
Hélas! ce n'était plus la légère et blanche main de Georgette, de Florine ou d'Hébé, qui coiffaient leur belle maîtresse avec tant d'amour et d'orgueil ! Aus^, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la gardienne, le même tressaillement nerveux dont la jeune fille avait été saisie se renouvela, mais plus fréquent et plus fort. Fût-ce, pour ainsi dire, une sorte de répulsion instinctive, magnétiquement perçue pendant son évanouissement, fût-ce le froid de la nuit... bientôt Adrienne frissonna de nouveau, et peu à peu revint à elle...
11 est impossible de peindre son épouvante, son horreur, son indignation chastement courroucée, lorsque, écartant de ses deux mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage baigné de larmes, elle se vit, en reprenant tout à fait ses esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux alTreuses mégères. Adrienne poussa d'abord un cri de honte, de pudeur et d'effroi ; puis, afin d'échapper aux regards de ces deux femmes, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle renversa brusquement la lampe qui était placée sur la tablette du chevet de son lit, et qui s'éteignit en se brisant sur le parquet.
Alors, au milieu des ténèbres, la malheureuse entant, s'enveloppant dans SCS couvertures, éclata en sanglots déchirants...
Les gardiennes s'expliquèrent le cri et la violente action d'Adrienne en les attribuant à un accès de folie furieuse.
— Ah! vous recommencez à éteindre et à briser les lampes... il paraît que c'est là votre idée, à vous ! s'écria la Thomas courroucée en marchant à tâtons dans l'obscurité. Bon... je vous ai avertie... vous allez avoir cette nuit la camisole comme la folle de là-haut.
— C'est ça, dit l'autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller chercher de la lumière... à nous deux nous en viendrons à bout. *
— Dépêche-toi... car avec son petit air doucereux... il parait qu'elle est
LK JUiP ERRANT 38a
toiii Donnemeni furieust,.. et qu'il laudra passeï la nuit à côté d'elle.....
Triste ei douloureux contraste :
Le matin Âdrienne s'était levée libre, souriante, heureuse, au milieu de toute? le? merveille? du luxe et des arts, entourée des soins délicats et empressé? de trois jeune? fille? qui la servaient... Dans sa généreuse et folle humeur elle avait ménagé à un jeune prince indien, son parent, une surprise d'une magnificence spiendide ei féerique ; elle avait pris la plus noble résolution au sujet de? deux orpheline? ramenée? par Dagobert... Dans son entretien avec >I™' de Samî-Dizier... elie s'était montrée tour à tour fière et sensible, mélancohque et gaie^ ironique et grave... loyale et courageuse.... enfin, si elle venait dans cette maisoi maudite, c'était pour demander la grâce d'un honnête et laborieux artisan. .
Et le soir. . M'" de Cardoville, livrée par une trahison infâme aux mains grossières de deux ignobles gardiennes de folles, sentait ses membres délicats durement emprisonnés dans cet abominable vêtement de fous appelé la camisole.
M"^ de Cardoville passa une nuit horrible, en compagnie des deux mégères. Le lendemain matin, à neuf heures, quelle fut la stupeur de la jeune fille lorsqu'elle vit entrer dans sa chambre le docteur Baleinier toujours souriant toujours bienveillant, toujours paterne I
— Eh bien, mon enfant, lui dit-il d'une voix affectueuse et douce, comment avons-nous passé la nuit ?