MOROK ET DAG0BER
Goliath ne s'était pas trompé... Dagobert savonnait, avec le sérieux impertur bable qu'il mettait à toutes choses.
Si l'on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s'étonnera pas de cette apparente excentricité; d'ailleurs, Dagobert ne pensait qu'à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine; aussi le soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d'occupations féminines. Du reste, il n'en était pas à son apprentissage : bien des fois, durant ses campagnes, il avait très industrieusemcnt réparé le dommage et le désordre qu'une journée de bataille apporte toujours dans les vêtements d'un soldat, car ce n'est pas tout que de%"ecevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame fait aussi à l'habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le lendemain d'un rude combat, voit-on les meilleurs soldats (toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac ou de leur portemanteau une petite trousse garnie d'aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.
On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donné à François Baudoin (conducteur des deux orphelines), lorsqu'il était cité comme l'un des plus beaux et des plus braves grenadiers de la garde impériale.
On s'était ••udement battu tout le jour sans avantage décisif... Le soir, la com.paçrnie dont notre homme faisait partie avait été envoyée en grand'garde pour occuper les ruines d'un village abandonné; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l'autre put prendre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment chargé, sans être blessé cette fois, car il ne comptait que pour mémoire une profonde égratignure qu'un Kaiserlitz lui avait faite à la cuisse, d'un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en haut.
— Brigand! ma culotte neuve! .. s'était écrié le grenadier voyant bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu'il vengea en ripostant d'un coup de latb savamment porté de haut en bas, et qui transperça l'.Vutrichien.
Si notre homme se montrait d'une sto'ique indifférence au sujet de ce léger i^ccroc fait à sa peau, il n'en était pas de môme pour l'accroc fait à sa culotte de grande tenue.
Il entreprit donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet accident : tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son dé, il se mit en devoir de faire le tailleur à la lueur du feu de bivouac, après avoir préalablement ôté ses grandes bottes à l'écuyère, puis, il faut bien l'avouer, sa culotte, et l'avnir retournée, afin de travailler sur l'envers pour que la reprise fût mieux dissimulée. Ce déshabillement partiel péchait quelque peu contre la discipline; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s'empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses geuoux, cousait et recousait avec le sang-froid d'un tailleur installé sur son établi. Tout à coup une mousquetade retentit, et les vedettes se replièrent sur le détachement en criant • Aux armes I
— A cheval ! s'écrie le capitaine d'une voix de tonnerre.
En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises était guide de premier rang. N'ayant pas le temps de retourner sa culotte à l'endroit, hélas! il la passe, tant bien que mal, à l'envers, et, sans prendre le temps de mettre ses bottes, il saute à cheval. Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d'un bois, avait tenté de surprendre le détachement ; la mêlée fut sanglante, notre homme écumail de colère, il tenait beaucoup à ses effets, et la journée lui était fatale ; sa culotte déchirée, ses bottes perdues! Aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d'acharnement. Un clair de lune superbe éclairait l'action; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier prisonnier.
Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des rangs, voulant le féliciter publiquement de sa conduite. Notre homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir. Que l'on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu'ils virent cette grande et sévère figure s'avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.
Le capitaine, stupéfait, s'approcha, et, se rappelant l'occupation de son soldat au moment où l'on avait crié aux armes, il comprit tout.
— Ah! ah! vieux lapin! lui dit-il, tu fais donc comme le roi Dagoben, toi? tu mets ta culotte à l'envers!...
Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, ''"rançois Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.
Dagobert était donc sous le porche de l'auberge, occupé à savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune où ils s'assemblaient, le contemplaient d'un œil curieux.
De fait, c'était un spectacle assez bizarre.
Dagobert avait mis bas sa houppelande gi'ise et relevé les manches de sa chemise; d'une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l'extrémité intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d'eau; sur son bras droit tatoué d'emblèmes guerriers rouges e.t bleus, on voyait des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.
Tout fi fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s'étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et refrognée, lorsqu'il n'était plus en présence des petites filles. L'attention soutenue dont il se voyait l'objet commençait à l'impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu'il faisait.
A ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda très attentivement pendant quelques secondes; puis, s'approchant, il lui dit en français d'un ton assez narquois :
— Il paraît, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern?
Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils, tourna la tcte à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne répondit rien. Étonné de ce silence, Morok reprit :
— Je ne me trompe pas... vous êtes Français, mon brave, ces mots que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l'Empire. Aussi, je trouve que pour un héros... vous finissez un peu en quenouille.
Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-etvient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités ; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Pi-ophète continua :
— Je suis sûr, mon brave, que vous n'êtes ni sourd ni muet ; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre?
Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda Morok enire les deux yeux, et lui dit d'une voix brutale :
-j — Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître : donnez-moi la paix...
Et il se remit à sa besogne.
— Mais on fait connaissance... en .buvant un verre de vm au Rhin; nous parlerons de nos campagnes... car j'ai vu aussi la guerre, moi... je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.
Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement ; il trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provocant ; pourtant il se contint.
— Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi... nous causerions de la France... J'y suis longtemps resté, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté... surtout lorsqu'ils manient le savon aussi bien que tous; si j'avais une ménagère... je l'enverrais à votre école.
Le sarcasme ne se dissimulait plus; l'audace et la bravade se lisaient dans l'insolent regard du Prophète. Pensant qu'avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert, voulant à tout prix l'éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla' s'établir à l'autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêles. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater : il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme, Dagobert, stupéfait et outré de l'impudente obsession du Prophète, eut d'abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner ; mais songeant aux orphelines, il se résigna.
Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sèche et insolente :
— Décidément, vous n'êtes pas poU... l'homme au savon! Puis s'i tournant vers les spectateurs, il continua en allemand :
— Je u^3 à ce Français à longues moustaches qu'il n'est pas poli... Nous allons voir ce qu'il va répondre ; il faudra peut-être lui donner une leçon. Me préserve le ciel d'être querelleur! ajouta-t-il avec componction; mais le Seigneur m'a éclairé, je suis son œuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son œuvre. . .
Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des curieux : la réputation du Prophète était venue jusqu'à Mockern ; ils comptaient sur une représenlation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.
En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s'empêcher de lui dire en allemand :
— Je comprends l'allemand... parlez allemand, on entendra...
De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers ; l'aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux interlocuteurs.
Le prophète reprit en allemand : ■
— Je disais que tous n'étiez pas poli, et je dirai mainrtenant que vous êtes impudemment grossier. Que répondez-vous à cela?
— Rien... dit froidement Dagobert en passant au savonnage d'une autre pièce de linge.
— Rien... reprit Morok, c'est peu de chose; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lorsqu'un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cet étranger n'a pas le droit de répondre insolemment... ou bien il mérite qu'on lui apprenne à vivre.
De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de Dagobert ; sa large impériale était incessamment agitée par un tressaillement nerveux, mais il se contenait; prenant par les deux coins le mouchoir qu'il venait de tremper dans l'eau, il le secoua, le tordit pour en exprimer l'eau, et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne :
De Tirlemoal, taudion du diable.
Nous partirons demain matin,
Le sabre en main, Disant adieu à... elc, etc.
(Nous supprimons la lin du couplet, un peu trop librement accentué.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l'étouffait; cette chanson le soulagea.
Morok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d'un air de contrainte hypocrite :
— Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans des églises, qui offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Rérésina comme des Pharaons; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces mécréants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu!... Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l'air de ne pas comprendre que je veux qu'il me fasse des excuses... ou sinon...
— Ou sinon?,., reprit Dagobert sans regarder le Prophète.
— Sinon, vous me ferez réparation... Je vous l'ai dit, j'ai vu aussi la guerre; nous trouverons bien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin au point du jour, derrière un pan du mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang... si vous avez du sang dans les veines 1...
Cette provocation commença d'effrayer un peu les spectateurs qui ne s'attendaient pas à un dénoùment si tragique.
— Vous battre! voilà une belle idée! s'écria l'un, pour vous faire coffrer tous deux... Les lois sur le duel sont sévères.
L'expression de sa rude figure pâle et baignée de sueur... (P. 34.)
— Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'étrangers, reprit un autre; s'il vous surprenait les armes à la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en ca?e, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d'être jugés
— Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer? demanda Morok.
— Non, certes! dirent les bourgeois. Arrangez-vous... c'est un conseil d'amis que nous vous donnons... Faites-en votre profit, si vous voulez...
KUGF.>E SLE. — l.K JUIF F.HHANT. — J. HoUKF, ÉDIT.
uvn. 5.
— Que m'importe la prison, à moi? s'écria le Prophète. Que je trouve seulement deux sabres... et vous verrez si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre 1
— Qu'est-ce que vous ferez de deux sabres? demanda flegmatiquement Dagobert au Prophète.
— Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous verrez... Le Seigneur ordonne de soigner son honneur I...
Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, Tenveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.
Le Prophète fronça les sourcils ; il commençait à craindre que sa provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l'encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit :
— Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n'est bon qu'à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre?..,
— Oui, il refuse de se battre... répondit Dagobert d'une voix ferme, mais en devenant d'une pâleur effrayante.
Jamais, peut-être, le soldat n'avait donné aux orphelines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était immense.
— Ainsi, vous êtes un lâche... vous avez peur... vous l'avouez...
A ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur lui-même, comme si, au moment de s'élancer sur le Prophète, une pensée soudaine l'avait retenu...
En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu'un duel, heureux ou malheureux, pouvait mettre à leur voyage.
Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l'expression de sa rude figure, pâle et baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux reculèrent d'un pas.
Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l'intérêt général fut acquis à Dagobert. L'un des spectateurs dit à ceux qui l'entouraient :
— Au fait, cet homme n'est pas un lâche...
— Non, certes.
— Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour iccppier... p.
— Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvaise querelle: î'eiit un étranger.
LE JUIF ERRAxNT 33
— Et comme étranger, s'il se battait et qu'il fût pris, il en aurait pour un bon temps de prison. . .
— Et puis enfin... ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes filles. Est-ce que, dans cette position-là, il peut se battre pour une misère? S'il était tué ou prisonnier, qu'est-ce qu'elles deviendraient, ces pauvres enfants ?
Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve ; le soldat lui tendit la main et lui dit d'une voix émue :
— Merci, monsieur !
L'Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.
— Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, faites une chose... acceptez un bol de punch avec nous; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu'il a été trop susceptible, et à trinquer avec vous...
Jusqu'alors le dompteur de bêtes, désespéré de l'issue de cette scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandonnaient son parti ; peu à peu ses traits s'adoucirent ; croyant utile à ses projets de cacher sa déconvenue, il fit un pas vers le soldat et lui dit d'assez bonne grâce :
— Allons, j'obéis à ces messieurs, j'avoue que j'ai eu tort ; votre mauvais accueil m'avait blessé, je n'ai pas été maître de moi... je répète que j'ai eu tort... ajouta-t-il avec un dépit concentré. Le Seigneur commande l'humilité... Je vous demande excuse...
Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.
— Il vous demande pardon, vous n'avez rien à dire à cela, mon brave, reprit l'un d'eux en s'adressant à Dagobert ; allons trinquer ensemble ; nous vous faisons cette offre de tout cœur, acceptez-la de même...
— Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies petites filles, dit le gros homme afin de décider Dagobert.
Celui-ci, touché des avances cordiales des AUenands, leur répondit :
— Merci, messieurs... vous êtes de dignes gens ! Mais quand on a accepté à boire, il faut offrir à boire à son tour.
— Eh bien! nous acceptons... c'est entendu... chacun son tour... c'est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.
— ■ Pauvi'eté n'est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n'ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon tour ; nous avons encore cne longue route à parcourir, et je ne dois pas faire d'inutiles dépenses.
Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, si ferme, que les Allemands
n'osèrent plus renouveler leur offre, comprenant qu'un homme du caractère de
Dagobert ne pouvait l'accepter sans humiliation.
— Allons, tant pis ! dit le gros homme. J'aurais bien aimé à trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat!... bonsoir!... Il se fait tard, l'hôtelier du Faucon Blanc va nous mettre à la porte.
— Bonsoir, messieurs ! dit Dagobert en se dirigeant vers l'écurie pour donner à son cheval la seconde moitié de sa provende.
Morok s'approcha et lui dit d'une voix de plus en plus humble :
— J'ai avoué mes torts, je vous ai demandé excuse et pardon... Vous ne m'avez rien répondu... m'en voudriez-vous encore?
— Si je te retrouve jamais... lorsque mes enfants n'auront plus besoin de moi, dit le vétéran d'une voix sourde et contenue, je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.
Puis il tourna brusquement le dos au Prophète, qui sortit lentement de la cour.
L'auberge du Faucoji Blanc formait un parallélogramme. A l'une de ses extrémités s'élevait le bâtiment principal ; à l'autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres; im passage voûté, pratiqué dans l'épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campag'ne; enfin, de chaque côté de la cour s'étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de mansardes.
Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d'avoine préparée pour son cheval ; il la versa dans une vannette et l'agita en s'approchant de Jovial. A son grand étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier; inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mars celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son œil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De plus en plus surpris, le soldat s'approcha. A la lueur douteuse d'une lanterne d'écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l'épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au vent, les oreilles couchées, les waseaux frissonnants; il raidissait sa longe comme s'il eût voulu la rompre, afin de s'éloigner de la cloison où s'appuyaient sa mangeoire et le râtelier ; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l'écurie, son poil était partout /)2^wc', c'est-à-dire terne et hérissé; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps.
— Eh bien!... eh bien! mon vieux Jovial... dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître... tu as peur? ajouta-t-il avec amertume, en songeant à l'offense qu'il ,r.vait dû supporter. Tu as peur... toi qui n'es pourtant pas poltron d'iiabitude...
Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment, comme s'il eût douté que ce fût lui.
— Tu ne me connais plus! s'écria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d'extraordinaire?
Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.
L'écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d'innombrables toiles d'araignées; à l'autre extrémité, et séparés de Jovial de quelques places marquées par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes... aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché. Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d'habitude, mille témoignages d'affection.
— A la bonne heure!... Voilà comme j'aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange... bon appétit! nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n'aie plus de ces folles peurs à propos de rien... Si to« camarade Rabat-Joie était ici... cela te rassurerait... mais il est avec les enfants; c'est leur gardien en mon absence... Voyons, mange donc... au lieu de me regarder.
Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n'y toucha plus, et se mit à mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.
— Ah ! mon pauvre Jovial. , . tu as quelque chose ; toi qui manges ordinairement de si bon cœur... tu laisses ton avoine... C'est la première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le soldat, sérieusement inquiet, car l'issue de son voyage dépendait en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.
Un rugissement effroyable, et tellement proche qu'il semblait sortir de l'écurie même, surprit si violemment Jovial, que d'un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut à la porte ouverte, et s'échappa dans la cour. Dagobert ne put s'empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L'écurie voisine, occupée parla ménagerie ambulante du dompteur de bêtes, n'était séparée que par la cloison où s'appuyaient les mangeoires ; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tranquilles.
— Bon, bon, dit le soldat rassuré, je comprends maintenant... Sans doute,
Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil; il n'en fallait pas plus pour l'effraver, ajouta le soldat en ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire; une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de bonne heure.
Le cheval, effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s'il n'y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu'un seul cheval; Jovial y fut convenablement établi. Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s'égaya même beaucoup aux dépens de la houppelande de Dagobert qui, grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir même, exercer son talent de tailleur ; mais il ne songea qu'à admirer la prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.
Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l'écurie, et se dépêcha d'aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu'il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.
ROSE ET BLaJN'CHE
Les orphelines occupaient, dans l'un des bâtiments les plus reculés de l'auberge, une petite chambre délabrée, dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur la campagne; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l'ameublement plus que modeste de ce réduit éclairé par une lampe. Sur la table, placée près de la croisée, était déposé le sac de Dagobert.
Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé, en tournant la tête vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation hostile.
Les deux sœurs, à demi couchées dans leur Ut, étaient enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet ; un large ruban de fil ceignait à la hauteur des tempes leurs beaux cheveux châtains, pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vêtements blancs, cette espèce de blanche auréole qui entourait leur front, donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient; car, malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté Ingénue de leur âge ; le souvenir de leur mère les attristait parfois, mais celte triste-ïse n'avait rien d'amer, c'était plutôt une douce mélancolie qu'elles recherchaient au lieu de la fuir ; pour elles cette mère toujours adorée n'était pas morte. . . elle était absente.
Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dévotieuses, car dans le désert où elles avaient vécu, il ne se trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l'a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu'elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges gardiens pour les protéger. Grâce à cette illusion naïve, les orphelines, persuadées que leur mère veillait incessamment sur elles, sentaient que mal faire serait l'affliger et cesser de mériter la protection des bons anges. A cela se bornait la théologie de Rose et de Blanche, théologie suffisante pour ces âmes aimantes et pures.
Ce soir-là, les deux sœurs causaient en attendant Dagobert. Leur entretien les intéressait beaucoup ; car, depuis quelques jours, elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur cœur virginal, agitait leur sein naissant, changeait en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d'un bleu si doux.
Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrière sa tête, qu'elle tournait à demi vers sa sœur; celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait :
— Crois-tu qu'il vienne encore cette nuit?
— Oui, car hier... il nous l'a promis.
— Il est si bon... il ne manquera pas à sa promesse.
— Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.
— Et son nom... quel nom charmant... comme il va bien à sa figure!
— Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit, en nou? prenant par la main : « Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu'il vous a donne la même âme... Ce que l'on cherche ailleurs, vous le trouverez en voi'«!-mêmes. »
— Puisque vos deux cœurs n'en font qu'un... » a-t-il ajouté.
— Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles, ma sœur!
— Nous sommes si attentives! Tiens... te voir l'écouter, c'est comme si je me voyais l'écouter moi-même, mon cher petit miroir! dit Rose en souriant et en baisant sa sœur au front. Eh bien, quand il parle, tes yeux... ou plutôt nos yeux... sont grands, grands ouverts, nos lèvres s'agitent comme si nous répétions en nous-mêmes chaque mot après lui. Il n'est pas étonnant que, de ce qu'il dit, rien ne soit oublié de nous.
— Et ce quïldit est si beau, si noble, si généreux!
— Puis, n'est-ce pas, ma sœur, à mesure qu'il parle, que de honnes pensées on sent naître en soi ! Pourvu que nous nous les rappelions toujours!
— Sois tranquille, elles resteront dans notre cœur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mère.
— Sais-tu, Rose, que c'est un grand bonheur qu'il nous aime toutes deux à la fois?
— Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n'avons qu'un cœur à nous deux.
— Comment aimer Rose sans aimer Blanche?
— - Que serait devenue la délaissée?
— Et puis il aurait été si embarrassé de choisir !
— Nous nous ressemblons tant!
— Aussi, pour s'épargner cet embarras, dit Rose en souriant, il nous a choisies toules deux.
— Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul à nous aimer... nous sommes deux à le chérir.
— Pourvu qui! ne nous quitte pas jusqu'à Paris.
— Et qu'à Paris nous le voyions aussi.
— C'est surtout à Paris qu'il sera bon de l'avoir avec nous... et avec Dagobert... dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau!
— Paris? ça doit être comme une ville d'or...
— Une ville où tout le monde doit être heureux... puisque c'est si beau !
— Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer seulement?... Comme on nous regardera !
— Oui... mais puisque tout le monde y est heureux, tout le monde doit y être bon.
— Et l'on nous aimera...
— Et puis nous serons avec notre ami... aux cheveux blonds et aux yeux bleus.
— Il ne nous a encore rien dit de Paris...
— Il n'y aura pas songé. 11 faudra lui en parler cette nuit.
— S'il est en train de causer... car souvent, tu sais, il a l'air d'aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux...
— Oui, et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mère chérie.
— Et elle... combien elle doit être heureuse de ce qui nous arrive... puisqu'elle nous voit!
— Car si l'on nous aime autant, c'est que sans doute nous le méritons.
— Voyez-vous, la vaniteuse! dit Blanche, en se plaisant à lisser, du bout de ses doigts déliés, les cheveux de sa sœur séparés sur son front. '^
LE JIIÎF ERRANT
Deux ctrreaux de la croisée volèrent en éclaU aTtc un gruaJ brull. (î*. «v.)
laCKNE SUE. — LK JL'U EHP.ANT. — J. HOLU'. KDIT. I
Après un moment de réflexion, Rose lui dit :
— Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagoberl?
— Si tu le crois, faisons-le.
— • Nous lui dirons tout, comme nous disions tout à notre mère; pourquoi lui cacher quelque chose?...
— Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.
— Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre cœur bat plus vite et plus fort?
— Oui, on dirait qu'il est plus plein.
— C'est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place I
— Aussi nous ferons bien de dire à Dagobort quelle a été notre bonne étoile.
— Tu as raison.
A ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.
— Ma sœur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voilà encore le chien qui gronde; qu'est-ce qu'il a donc?
— Rabat-Joie... ne gronde pas; viens ici, reprit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit.
Le chien se leva, fît encore entendre un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tôle intelligcute, en jetant obstinément un regard de côté vers la croisée; les deux sœurs se penchèrent vers lui pour caresser son large front bossue vers le milieu par une protubérance remarquable, signe évident d'une grande pureté de race.
— Qu'est-ce que vous avez à gronder ainsi, Rabat-joie? dit Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein?... mon bon chien?
— Pauvre bête, il est toujours si inquiet quand Dagobert n'est pas là?
— C'est vrai, on dirait qu'il sait alors qu'il faut qu'il veille encore plus sur nous.
— Ma sœur, il me semble que Dagobert larde bien à nous dire bonsoir.
— • Sans doute il panse Jovial.
— Cela méfait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à notre vieux Jovial.
— J'en suis fâchée.
— Pauvre bête! il a l'air si content de nous lécher les mains...
— On croirait qu'il nous remercie de notre visite.
— Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.
— Bon Dagobert! il s'occupe toujours de nous; comme il nous gâte!... Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.
— Pour l'en empêcher, comment faire ?
— Quel malheur de n'être pas riches pour lui assurer un peu de repos.
— Riches... nous?.. Hélas! ma sœur, nous ne serons jamais que de pauvres orphelines.
— Mais cette médaille, enfin?
— Sans doute quelque espérance s'y rattache, sans cela nous n'aurions pas fait ce grand voyage.
— Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir.
La jeune fille ne put continuer : deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d'effroi, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie... Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées, les deux sœurs suspendaient leur respiration; dans leur épouvante, elles n'osaient pas jeter les yeux du côté de la fenêtre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrités.
— Hélas!... qu'est-ce donc? murmurèrent les orphelines; et Dagobert qui n'est pas là...
Puis, tout à coup. Rose s'écria en saisissant le bras de Blanche :
— Écoute... écoule!... on monte l'escalier.
— Mon Dieu ! il me semble que ce n'est pas la marche de Dagobert; entends-tu comme ces pas sont lourds?
— Rabat-Joie! ici tout de suite... viens nous défendre! s'écrièrent les deux sœurs au comble de l'épouvante.
En effet, des pas d'une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l'escalier de bois, et une espèce de frôlement singulier s'entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant derrière la porte l'ébranla violemment. Les jeunes filles, au comble delà terreur, se regardèrent sans prononcer une parole; la porte s'ouvrit : c'était Dagobert. A sa vue, Rose et Blanche s'embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d'échapper à un grand danger.
— Qu'avez-vous? pourquoi celte peur? leur demanda le soldat surpris.
— Oh ! si tu savais... dit Rose d'une voix palpitante, car son cœur et celui de sa sœur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d'arriver... Ensuite, nous n'avions pas reconnu ton pas... il nous avait semblé si lourd... et puis ce bruit... derrière la cloison.
— Mais, pclilos peureuses, je ne pouvais pas monter l'escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais sur mon dos mon lit, c'est-à-dire une paillasse, que je viens de jeter derrière votre porte, pour m'y coucher comme d'habitude.
— Mon Dieu! que nous sommes folles, ma sœur, de n'avoir pas songé à cdîi ! dit Rose en regardant Blanche.
Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble leurs fraîche couleurs.
Pendant cette scène, le chien, dressé contre la fenêtre, ne cessait d'aboyer.
— Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants? dit le soldat.
— Nous ne savons pas... on vient de casser des carreaux à la croisée, c'est ce qui a commencé à nous effrayer si fort.
Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l'ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha en dehors... et ne vit rien... que la nuit noire. .. Il écouta... il n'entendit rien que les mugissements du vent.
— Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui montrant la fenêtre ouverte... saute là, mon vieux, et cherche!
Le brave animal fit un bond énorme et disparut parla croisée élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, penché, excitait son chien de la voix et du geste.
— Cherche, mon vieux, cherche!... S'il y a quelqu'un, saute dessus, tes crocs sont bons... et ne lâche pas avant que je sois descendu.
Rabat-Joie ne trouva personne. On l'entendait aller, revenir, en cherchant une trace de côté et d'autre, jetant parfois un cri étouffé, comme un chien courant qui quête.
— Il n'y a donc personne, mon brave chien? car s'il y avait quelqu'un, tu le tiendrais déjà à la gorge.
Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude :
— Comment ces carreaux ont-ils été cassés? Mes enfants, l'avez-vous remarqué?
— Non, Dagobert; nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.
— Il m'a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre.
Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fermer en dedans.
— Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura poussé cette persienne... et ce crochet aura brisé les carreaux... Oui, oui, c'est cela... Quel intérêt d'ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup? Puis, s'adressant à Rabat-Joie :
— Eh bien... mon vieux, il n'y a donc personne?.
Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens négatif, car il lui dit :
— Eh bien, alors, reviens... fais le grand tour... tu trouveras toujours une porte ouverte... tu n'es pas embarrassé
Rabat-Joie suivit ce conseil : après avoir grogné quelques instants au pied de la fenêtre, il partit au galop pour faire le tour des bâtiments et rentrer dans la cour.
— Allons, rassurez-vous, mes enfants... dit le soldat en revenant auprès des orphelines. Ce n'est rien que le vent...
— Nous avons eu bien peur, dit Rose.
— Je le crois... Mais j'y songe, il peut venir parla un courant d'air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la fenêtre dégarnie de rideaux.
Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient, il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit à l'espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermétiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.
— Merci, Dagobert... Comme tues bon! Nous étions inquiètes de ne pas te voir...
— C'est vrai... tu es resté plus longtemps que d'habitude.
Puis, s'apercevant alors seulement de la pâleur et de l'altération des traits du soldat, qui était encore sous la pénible impression de sa scène avec Morok, Rose ajouta :
— Mais qu'est-ce que tu as?... Comme tu es pâle!
— Moi ! non, mes enfants... Je n'ai rien...
— Mais si, je t'assure... Tu as la Hgure toute changée... Rose a raison.
— Je vous assure... que je n'ai rien, répondit le soldat avec assez d'embarras, car il savait peu mentir; puis, trouvant une excellente excuse à son émotion, il ajouta :
— Si j'ai l'air d'avoir quelque chose, c'est votre frayeur qui m'aura inquiété, car, après tout, c'est ma faute...
— Ta faute?
— Oui, si j'avais perdu moins de temps à souper, j'aurais été là quand les carreaux ont été cassés... et je vous aurais épargné un vilain moment de peur
— Te voilà... nous n'y pensons plus.
— Eh bien! tu ne t'assieds pas?
— Si, mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux sœurs. Ah çà! êtes-vous bien éveillées? ajouta-t-il en tâchant de sourire pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts?
— Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant à leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.
— Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer ; d'ailleurs il n'est que neuf heures.
Mî JUIF ERRANT 47
— Noas avons aussi quelque chose à le dire, Dagobert, reprit Rose, après avoir consulté sa sœur du regard.
— Vraiment?
— Une confidence à le faire.
— Une confidence?
— Mon Dieu, oui.
— Mais, vois-tu, une confidence très... très importante... ajouta Rose avec un grand sérieux.
— Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit Blanche.
— Pardieu... je le crois bien... ce qui regarde Tune regarde toujours l'autre. Est-ce que vous n'ôtes pas toujours, comme on dit, deux tôles dans un bonnet?
— Dame! il le faut bien, quand tu mets nos deux têtes sous le capuchon de ta pelisse... dit Rose en rianl.
— Voyez-vous, les moqueuses, on n'a jamais le dernier mot avec elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque confidences il y a.
— Parle, ma sœur, dit Blanche.
— Non, mademoiselle, c'est à vous de parler, vous êtes aujourd'hui de planton comme ainée, et une chose aussi importante qu'une confidence, comme YOU.S dites, revient de droit à l'aînée...
— Voyons, je vous écoule... dil le soldat, qui s'efiorçait de sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu'il ressentait encore des outrages impunis du dompteur de bêles.
Ce fut donc Rose, l'aîiiée de planton, comme disait Dagobert, qui parla pour elle et pour sa sœur.