LIV
LE JUIF EHRANT 563
je ne suis pas lâche... eh bienl maintenant, je l'avoue... oui, je l'avoue... ces robes noires me font peur... oui... j'en ai peur...
Dagobert prononça ces mots avec un accent si sincère, que son fils tressaillit, car il partageait la même impression.
Et cela devait être; les caractères francs, énergiques, résolus, habitués à agir et à combattre au grand jour, ne peuvent ressentir qu'une crainte, celle d'être enlacés et frappés dans les ténèbres par des ennemis insaisissables : ainsi Dagobert avait vingt fois affronté la mort, et pourtant, en entendant sa femme exposer naïvement ce sombre tissu de trahisons, de fourberies, de mensonges, de noirceurs, le soldat éprouvait un vague effroi; et quoique rien ne fût changé dans les conditions de son entreprise nocturne contre le couvent, elle lui apparaissait sous un jour plus sinistre et plus dangereux.
Le silence qui régnait dapuis quelques moments fut interrompu par le retour de la Mayeux. Celle-ci, sachant que l'entretien de Dagobert, de sa femme etd'Agricol ne devait pas avoir d'importun auditeur, frappa légèrement à la porte, restant en dehors avec le père Loriot.
— Peut-on entrer, madame Françoise? dit l'ouvrière; voici le père Loriot qui apporte du bois.
— Oui, oui, entre, ma bonne Mayeux... ditAgricol pendant que son père essuyait la sueur froide qui coulait de son front.
La porte s'ouvrit, et Ion vit le digne teinturier, dont les mains et les bras étaient alors couleur amarante ; il portait d'un côté un panier de bois; de l'autre, de la braise allumée sur une pelle à feu.
— Bonsoir, la compagnie, dit le père Loriol, merci d'avoir pensé à moi, madame Françoise ! vous savez que ma boutique et ce qu'il y a dedans sont à votre service... Entre voisins on s'aide, comme de juste. Vous avez, je Fespère, été dans le temps assez bonne pour feu ma femme ! '
Puis, déposant le bois dans un coin et donnant la pelle à braise à Agricol, le digne teinturier, devinant à l'air triste et préoccupé des différents acteurs de cette scène qu'il serait discret à lui de ne pas prolonger sa visite, ajouta :
— Vous n'avez pas besoin d'autre chose, madame Françoise?
— Merci, père Loriot, merci !
— Alors, bonsoir, la compagnie...
Puis, s'adressant à la Mayeux, le teinturier ajouta :
— N'oubliez pas la lettre pour M. Dagobert... je n'ai pas osé y toucher, j'y aurais marqué les quatre doigts et le pouce en amarante. Bonsoir, la compagnie.
Et le père Loriot sortit.
— Monsieur Dagobert, voici cette lettre, dit la Mayeux.
Et elle s'occupa d'allumer le poêle, pendant qu'Agricol approchait du foyer le fauteuil de sa mère.
— Vois ce que c'est, mon garçon, dit Dagobert à son fils, j'ai la tête si fatiguée que j'y vois à peine clair...
Agricol prit la lettre, qui contenait seulement quelques lignes, et lut avant d'avoir regardé la 'signature :
« En mer, le 23 décembre 1831.
« Je profite de la rencontre et d'une communication de quelques minutes avec un navire qui se rend directement en Europe, mon vieux camarade, pour t'écrire à la hâte ces lignes, qui te parviendront, je l'espère, par le Havre, et probablement avant mes dernières lettres de l'Inde... ïu dois être maintenant à Paris avec ma femme et mon enfant... dis-leur...
« Je ne puis finir... le canot part... un mot en hâte... J'arrive en France...
N'oublie pas le 13 février... lavcnir de ma femme et de mon enfant en
dépend...
« Adieu, mon ami! Reconnaissance étemelle.
« Simon. »
— Agricol... ton père... vite... s'écria la Mayeu.x.
Dès les premiers mots de cette lettre, à laquelle les circonstances présentes donnaient un si cruel à-propos, Dagobert était devenu d'une pâleur mortelle. . l'émotion, la fatigue, l'épuisement, joints à ce dernier coup, le firent chanceler. Son fils courut à lui, le soutint un instant entre ses bras ; mais bientôt cet accès momentané de faiblesse se dissipa, Dagobert passa la main sur son front, redressa sa grande taille, son regard étincela, sa figure prit une expression de résolution déterminée, et il s'écria avec une exaltation farouche :
— Non, non, je ne serai pas traître, je ne serai pas lâche : les robes noires ne me font plus peur, et cette nuit Rose et Rlanche Simon seront délivrées!