EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERRA.NT. — J. ROUFF, ÉDIT
jto le juif errant
— Mon père... croyez-vous cet homme capable de...
— Un traître à son pays, qui finit par être un prêtre infâme, est capable de tout : je vous dis que peut-être à cette heure ils tuent ces enfants à petit feu... s'écria le soldat d une voix déchirante, car les séparer l'une de l'a itre. c'est déjà commencer à les tuer...
Puis Dagobert ajouta avec une e:^aspération impossible à rendre :
— Les filles du général Simon sont au pouvoir du marquis d'Âigrigny et de sa bande... et j'hésiterais à tenter de les sauver... par peur des galères !,.. Les galères I ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif, qu'est-ce que ça me fait, à moi, les galères? Est-ce qu'on y met votre cadavre? Est-ce qu'après cette dernière tentative je n'aurai pas le droit, si elle avorte, de me bniler la cervelle ? 31els ton for au feu, mon garçon... vite, le temps presse... forge... forge le fer. . .
— Mais... ton (ils.... t'accompagne! s'écria Françoise avec un cri de désespoir maternel.
Puis, se levant, elle se jeta aux pieds de Dagobert en disant :
— Si tu es arrêté... il le sera aussi...
— Pour s'épargner les galères... il fera comme moi... j'ai deux pistolets.
— Mais moi... s'écria la malheureuse mère entendant ses mains suppliantes, sans toi... sans lui... que deviendrai-je ?
— Tu as raison... j'étais égoïste... j'irai seul, dit Dagobert.
— Tu n'iras pas seul... mon père... reprit Agricol.
— Mais ta mère î . . .
— La Mayeux voit ce qui se passe, elle ira trouver M. Hardy, mon boureeois, et lui dira tout... C'est le plus généreux des hommes... et ma mère aura mn abri et du pain jusqu'à la fin de ses jours.
Et c'est moi... c'est moi qui suis cause de tout !... s'écria Françoise en
se tordant les mains avec désespoir. Punissez-moi, mon Dieu... punissez-moi... c'est ma faute... j'ai livré ces enfants... je serai punie par la mort de mon enfant.
Agricol... tu ne me suivras pas! I je te le défends, dit Dagobert en
pressant son fils contre sa poitrine avec énergie.
Moi... ! après t'avoir signalé le danger... je reculerais I... tu n'y penses
pas, mon père ! Est-ce que je n'ai pas aussi quelqu'un à délivrer, moi? M"* de Cardoville, si bonne, si généreuse, qui m'avait voulu sauver de la prison, n'estelle pas prisonnière à son tour? Je te suivrai, mon père, c'est mon droit, c'est mon devoir, c'est ma volonté.
Ce disant, Agricol mit dans l'ardent brasier du poêle de fonte les pincettes destinées à faire un crochet.
— Hélas! mon Dieu! ayez pitié de nous tous! disait la pauvre mère en
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sanglotant, toujours agenouillée, pendant que le soldat était en proie à un violent combat intérieur.
— Ne pleure pas ainsi, chère mère, tu me brises le cœur, dit Agricol en relevant sa mère avec l'aide de la Mayeux; rassure-toi. J'ai dû exagérer à mon père les mauvaises chances de l'entreprise ; mais à nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons réussir presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon père? dit Agricol en faisant un signe d'intelligence à Dagobert. Encore une fois, rassure-toi, bonne mère... je réponds de tout... Nous délivrerons les filles du maréchal Simon et M"^ de Cardoville... La Mayeux, donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette armoire...
L'ouvrière, essuyant ses larmes, obéit à Agricol, pendant que celui-ci, à l'aide d'un soufflet, avivait le brasier où chauffaient les pincettes,
— Voici tes outils... Agricol, dit la Mayeux d'une voix profondément altérée, en présentant, de ses mains tremblantes, ces objets au forgeron, qui, à l'aide des tenailles, retira bientôt du feu les pincettes chauffées à blanc, qu'il commença de façonner en crochet à grands coups de marteau, se servant du poêle de fonte pour enclume.
Dagobert était resté silencieux et pensif. Tout à coup il dit à Françoise en lui prenant les mains :
— Tu connais ton fils : l'empêcher maintenant de me suivre, c'est impossible... Mais rassure-toi... chère femme... nous réussirons... je l'espère... Si nous ne réussissons pas... si nous sommes arrêtés, Agricol et moi, eh bien ! non... pas de lâchetés... pas de suicide... le père et le fils s'en iront en prison bras dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux hommes de cœur qui ont fait leur devoir... jusqu'au bout... Le jour du jugement viendra... nous dirons tout... loyalement, franchement... nous dirons que, poussés à la dernière extrémité... ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons été obligés d'avoir recours à la violence... Va, forge, mon garçon, ajouta Dagobert en s'adressaat à son fils, qui martelait le fer rougi, forge... forge... sans crainte ; les juges sont d'honnêtes gens, ils absoudront d'honnêtes gens.
— Oui, brave père, tu as raison ; rassure-toi, chère mère... les juges verront la dilïérence qu'il y a entre des bandits qui escaladent la nuit des murs pour voler... et un vieux soldat et son fils qui, au péril de leur hberté, de leur vie, de l'infamie, ont voulu délivrer de pauvres victimes.
— Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant pis!... ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront déshonorés aux yeux des honnêtes gens... Si l'on nous met au bagne... si nous avons le courage de vivre... eh bien ! le jeune et le vieux forçat porteront fièrement leur chaîne... et le marquis renégat... le prêtre infâme sera plus honteux que nous... Va, forge le fer sans crainte, mon garçon 1 11 y a quelque chose que le bagne ne peut flétrir : une bonne
conscience et l'honneur... Maintenant, deux mots, ma bonne Mayeux ; l'heure avance et nous presse. Quand vous êtes descendue dans le jardin, avez-vous remarqué si les étages du couvent étaient élevés ?
— Non, pas très élevés, monsieur Dagobert, surtout du côté qui regarde la maison des fous où est enfermée M"* de Gardoville.
— Gomment avez-vous fait pour parler à cette demoiselle?
— Elle était de l'autre côté d'une claire-voie en planches qui sépare à cet endroit les deux jardins.
— Excellent... dit Agricol en continuant de marteler son fer, nous pourrons facilement entrer de l'un dans l'autre jardin. .. peut-être sera-t-il plus facile et plus sûr de sortir par la maison des fous... Malheureusement tu ne sais pas où est la chambre de M"" de Gardoville.
— Si... reprit la Mayeux en rassemblant ses souvenirs, elle habite un pavillon carré, et il va au-dessus de la fenêtre où je l'ai vue pour la première fois une espèce d'auvent avancé, peint couleur de coutil bleu et blanc.
— Bon... je ne l'oublierai pas.
— Et vous ne savez pas, à peu près, où sont les chambres de mes pauvres enfants? dit Dagobert.
Après un moment de réflexion, la Mayeux reprit:
— Elles sont en face du pavillon occupé par M"" de Gardoville, car elle leur a fait depuis deux jours des signes de sa fenêtre ; et je me souviens maintenant qu'elle m'a dit que les deux chambres, placées à des étages différents, se trouvaient, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier.
— Et ces fenêtres sont-elles grillées? demanda le forgeron.
— Je l'ignore.
— Il n'importe, merci, ma bonne fille; avec ces indications nous pouvons marcher, dit Dagobert; pour le reste, j'ai mon plan.
— Ma petite Mayeux, de l'eau, dit Agricol, afin que je refroidisse mon fer. Puis, s'adressant à son père :
— Ge crochet est-il bien?
— Oui, mon garçon; dès qu'il sera refroidi, nous ajusterons la corde. Depuis quelque temps Françoise Baudoin s'était agenouillée pour prier avec
ferveur: elle suppliait Dieu d'avoir pitié d'Agricol et de Dagobert, qui, dans leur ignorance, allaient commettre un grand crime; elle conjurait surtout le Seigneur de faire retomber sur elle seule son courroux céleste, puisqu'elle seule était la cause de la funeste résolution de son fils et de son mari. Dagobert et Agricol terminaient en silence leurs préparatifs : tous deux étaient très pâles et d'une gravité solennelle : ils sentaient tout ce qu'il y avait de dangereux dans leur entreprise désespérée. Au bout de quelques minutes, dix heures sonnèrent à
Saint-Merri. Le tintement de l'horloge arriva faible et à demi couvert par le grondement des rafales de vent et de pluie, qui n'avaient pas cessé.
— Dix heures... dit Dagobert en tressaillant, il n'y a pas une minute à perdre... Agricol, prends le sac.
— Oui, mon père.
En allant chercher le sac, Agricol s'approcha de la Mayeux, qui se soutenait à peine, et lui dit tout bas et rapidement:
— Si nous ne sommes pas ici demain matin... je te recommande ma mère. Tu iras chez M. Hardy; peut-être sera-t-il arrivé de voyage. Voyons, sœur, du courage, embrasse-moi. Je te laisse ma pauvre mère.
Et le forgeron, profondément ému, serra cordialement dans ses bras la 3Iayeux, qui se sentait défaillir.
— Allons, mon vieux Rabat-Joie... en route, dit Dagobert, tu nous serviras de vedette... Puis, s'approchant de sa femme, qui, s'étant relevée, serrait contre sa poitrine la tête de son fils, qu'elle couvrait de baisers en fondant en larmes, le soldat lui dit, affectant autant de calme que de sérénité:
— Allons, ma chère femme, sois raisonnable, fais-nous du bon feu... dans deux ou trois heures nous ramènerons ici deux pauvres enfants et une belle demoiselle... Embrasse-moi... cela me portera bonheur.
Françoise se jeta au cou de son mari sans prononcer une parole.
Ce désespoir muet, accentué par des sanglots sourds et convulsifs, était déchirant. Dagobert fut obligé de s'arracher des bras de sa' femme, et, cachant son émotion, il dit a son fils d'une voix ahérée :
— Partons,, . partons... elle me fend le coeur... Ma bonne Mayeux, veillez sur elle... Agricol,,. viens.
Et le soldat, glissant ses pistolets dans la poche de sa redingote, se précipita vers la porte, suivi de Rabat-Joie.
— Mon fds,., encore!,,, que je t'embrasse encore une fois! hélas!... c'est peut-êJre la dernière, s'écria la malheureuse mère, incapaltie de se lever et tendant les bras à Agricol. Pardonne-moi... c'est ma faute.
Le forgeron revint, mêla ses larmes à celles de sa mère, car il pleurait aussi, et murmura d'une voix étouffée :
— Adieu, chère mère... rassure-toi,,, à bientôt.. Puis, se dérobant aux étreintes de Françoise, il rejoignit son père sur l'escalier,
Françoise Baudoin poussa un long gémissement et tomba presque inanimée entre les bras de la Mayeux.
Dagobert et Agricol sortirent de la rue Brise-Miche au milieu de la tourmente, et se dirigèrent à grands pas vers le boulevard de l'Hôpital, suivis de Rabat-Joie.
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