LA VEILLE D UN GRAND JOUR
Environ deux heures avant que les faits précédents ne se fussent passés au couvent Sainte-Marie, Rodin et le père d'Aigrigny étaient réunis dans le cabinet où on les a déjà vus, rue du Milieu-des-Ui'sins. Depuis la révolution de Juillet, le père d'Aigrigny avait cru devoir transporter momentanément dans cette habitation temporaire les archives secrètes et la correspondance de son ordre ; mesure
Marils de Rennepont, Tuu des chefs les plus redoutables de la religion réformée,
prudente, car il devait craindre de voir les révérends pères expulsés par l'État du magnilique établissement dont la Restauration les avait libéralement gratifiés '.
1. Cette crainte était vaine, car on lit dans le Constilutionnel du 1" février 1832 (il y a douze ans de cela) :
« Lorsqu'en 1822, M. de Corbière anéantit brutalement cette brillante École normale qui, en quelques années d'existence, a créé ou développé tant de talents divers, il fut décidé que, pour faire
EUGÈNE SUE. — LE JUIF ERRANT. — J. ROLFl", ÉDIT. LIVR. 74.
Rûdin, toujours vêtu d'une manière sordide, toujours sale et crasseux, écrivait modestement à son bureau, fidèle à son humble rôle de secrétaire, qui cachait, oni l'a. vui,. une fonction bien autrement importante, celle de socius, fonction) qui, selbni les constitutiona de l'ordtie, consiste à ne pa& quitter son supérieur, à: surveillbn, ai épien ses moindres^ action&). ses. pllis légères impressions, et à: en rendre com.ptc à Rome.
Malgré- son habituelle impassibilité, Rodin semblait vi&iblement inquiet et préoccupé'; il répondait dfune manière encore plu& brèw que de coutume aux ordres ou aux. questions du:père d'Aigrigny, qui venait de- rentrer.
compensation, on achèterait l'hôtel de lame des Postes, où elle siégeait, etiqu'ôn en gratifierait la congrégation du Saint-Esprit. Le ministre de !a marine fit les fonds de cette acquisition, et leloeal fut mis à: la disposition de la Société qui régnait alors sur la France. Depuis cette époque, elle a paisiblement occupé ce poste, qui était devenu une sorte d'hûteilerie où. le jésuitisme hébergeait ot:ohoyait les nombreux affiliés qui venaient de toutes les parties du pays se retremper auprès^ltiiDiJloussiai. Des choses en étaient là lorsque survint la révolution de Juillet, qui semblait devoir débusquer !&■ congrégation doœ local. Qui le croirait?11 n'en fut pas ainsi; on supprima ralloealion.|toais on: laissa les jésuites en possession de l'hôtel de la rue des Postes; et aujourd'hui, 31 janvier 1S32, les hommes du. Sacyé-Gœur .ont hébergés auic fi'ais de l'État, et pendant ce temps-lii l'École normale est sans asile : l'Écûle normale, réorganisée, occupe un local infect dans un coin étroit du collège Louis-le-Grand. »
Voilà ce qu'on lisait dans le Constitutionnel en 1832, au sujet de l'hôtéi de la nie des Postes; nous isnorons quelles sortes de transactions ont eu lieu depuis cette époque entre lès RR. PP. et le gouvernement, mais nous retrouvons, dans un article publié récemment par un journal sur l'organisation de la société de Jésus, l'hôtel de lame des Postes comme faisant partie des immeubles de la congrégation.
Citons quelques fragments de cet article:
« Voici la liste des- biens qu'on connaît à cette partie de la société de Jésus.
« La maison de la rue des Postes, qui vaut peut-être 300,000 francs. Celle de là rue de Sèvres^ estimée 300,000' francs. Une propriété à deux lieues de Paris, 130,000 francs. Une maisonet une église àiBourges, 100,000 francs. Notre-Dame de Liesse, don fait en 1843, 60, 000 i francs. Saint^Atheul, maison dti noviciat, 400j000 francs. Nantes, une maison, 100.000 francs. Quimper. une maison, 40,000 francs. Laval, maison et église, 150,000 francs. Rennes, maison, 20,000 francs. Vannes, idi.m. 40,000 francs. Metz, îde?«, 40,000 francs. Strasbourg, idem, 60,000 francs. Rouen,, fdem, 16.000 francs.
« On voit que ces diverses propriétés forment, à peu.de chose près, 2millions..
« L'enseignement est, en outre, pour les jésuites, une source importante de râvenos. Le seul collège de Brugôlette leur rapporte 200,000 francs.
« Les deux provinces de France (le général des jésuites à Rome a partagé laPrance esi deux circonscriptions, celle de Lyon et celle de Paris) possèdent en outre en bons sur le Trésor, en actions sur les métalliques d'Autriche, plus de 200,000 francs de rente: chaque année la Propagation de la foi fournit an moins de 40 à 50,000 francs; les prédicateurs récoltent bien de leurs sermons 150,000 francs: les- aumônes pour une bonne œuvre ne montent pas à un chiffre moins élevé. Voilà donc un revenu de 540,000 francs; eh bien! à ce revenu il faut ajouter le produit de la vente des ouvrages de la Société et le bénéfice que l'on retire du commerce des gravures.
« Chaque planche revient, gravure et dessin compris, à 600 francs, et peut tirer dix mille exemplaires qui coûtent, tirage et papier, 40 francs le mille. Or, on peut payer à l'éditeur responsable 230 francs; donc, sur chaque mille, bénéfice net : 210 francs. N'est-ce pas bien opérer? et on peut imaginer avec quelle rapidité tout cela s'écoule. Les pères sont eux-mêmes les commis voyageurs de la maison, il serait difficile d'en trouver de plus zélés et de plus persèvéranls. Ceux-là sont toujours reçus, ils ne connaissent pas les ennuis du refus. U est bien entendu que l'éditeur est un homme à eux. Le premier qu'ils choisirent pour ce rôle d'intermédiaire fut le socius du procureur N. V. J... Ce 50Cîz« avait quelque fortune, cependant ils furent obligés de lui faire des avances pour les frais de premier établissement. Quand ils virent s'assurw la prospérité de cette industrie, ils réclamèrent tout à coup leurs avances ; l'éditeur n'était pas en mesure de rembourser; ils le savaient î:.;ea-. mais ils avaient à lui donner un successeur riche, avec lequel ils pouvaient traitera des ."conditions plus avantageuses, et ils ruinèrent sans pitié leur tocius en brisant 1 1 1 osition dont ils lui avaient moralement -'uranli la durée, a
— Y a-t-il eu quelque chose de nouveau pendant mon absence? demandat-il à Rodin, les rapports se sont-ils succédé favorables?
— Très favorables.
— Lisez-les-moi.
— Avant d'en rendre compte à Votre Révérence, dit Rodin, je dois la prévenir que depuis deux jours Morok est ici.
— Lui! dit l'abbé d'Aigrigny avec surprise. Je croyais qu'en quittant l'Allemazne et la Suisse il avait reçu de Fribours; l'ordre de se diri2;er vers le Midi. A Nimes, à Avignon, dans ce moment, il aurait pu être un intermédiaire utile... car les protestants s'agitent, et l'on craint une réaction contre les catholiques.
— J'ignore, dit Rodin, si Morok a eu des raisons particulières de changer son itinéraire. Quant à ses raisons apparentes, il m'a appris qu'il allait donner ici des représentations.
— Comment cela?
— Un agent dramatique l'a engagé, à son passage à Lyon, lui et sa ménagerie, pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin, à un prix très élevé. Il n'a pas cru devoir refuser cet avantage, a-t-il ajouté.
— Soit, dit le père d'Aigrigny en haussant les épaules ; mais par la propagation des petits livres, par la vente des chapelets et des gravures, ainsi que par l'influence qu'il aurait certainement exercée sur des populations religieuses et peu avancées, telles que celles du Midi ou de la Bretagne, il pouvait rendre des services qu'il ne rendra jamais à Paris.
— Il est en bas avec une espèce de géant qui l'accompagne ; car en sa qualité d'ancien serviteur de Votre Révérence, Morok espérait avoir l'honneur de vous baiser la main ce soir.
— Impossible... impossible... Vous savez comment cette soirée est occupée... Est-on allé rue Saint-François?|
— On y est allé... Le vieux gardien juif a été, dit-il, prévenu par le notaire... Demain, à six heures du matin, des maçons abattront la porte murée; et^ pour la première fois depuis cent cinquante ans, cette maison sera ouverte.
Le père d'Aigrigny resta un moment pensif; puis il dit à Rodin :
— A la veille d'un moment si décisif, il faut ne rien négliger, se remettre tout en mémoire. Relisez-moi la copie de cette note, insérée dans les archives de la société il y a un siècle et demi, au sujet de M. de Rennepont.
Le secrétaire prit une note dans un casier, et lut ce qui suit :
« Gejourd'hui, 19 février 1682, le révérend père provincial Alexandre
Bourdon a envoyé l'avertissement suivant, avec ces mots en marge ; Extrême^
ment considérable pour l'avenir.
« On vient de découvrir, par les aveux d'un mourant qu'un de nos pères a assisté, une chose forte secrète.
« M. Marius de Rennepont, lun des chefs les plus remuants et les plus redoutables de la religion réformée, l'un des ennemis les plus acharnés de notre sainte compagnie, était apparemment rentré dans le giron de notre maternelle Église, à la seule et unique fin de sauver ses biens menacés de la confiscation à cause de ses déportements irréligieux et damnables ; les preuves ayant été fournies par difTérentes personnes de notre compagnie, comme quoi la conversion du sieur de Rennepont n'était pas sincère et cachait un leurre sacrilège, les biens dudit sieur, dès lors considéré comme relaps, ont été, ce pourquoi, confisqués par Sa Majesté notre roi Louis XIV, et ledit sieur de Rennepont condamné perpétuellement aux galères ', auxquelles il a échappé par une mort volontaire, ensuite duquel crime abominable il a été traîné sur la claie, et son corps abandonné aux chiens de la voirie.
« Ces prémisses exposées, Ton arrive à la chose secrète, si extrêmement considérable pour l'avenir et l'intérêt de notre société.
« Sa Majesté Louis XIV, dans sa paternelle et catholique bonté pour l'Église, et en particulier pour notre ordre, nous avait accordé le profit de cette confiscation, en gratitude de ce que nous avions concouru à dévoiler le sieur de Rennepont comme relaps infâme et sacrilège... Nous venons d'apprendre ASSURÉMENT qu'à cetto confiscation, et conséquemment à notre société, ont été soustraites une maison [sise à Paris, rue Saint-François, numéro 3, et une somme de cinquante mille écus en or. La maison a été cédée avant la confiscation, moyennant une vente simulée, à un ami du sieur de Rennepont, très bon catholique cependant, et bien malheureusement, car on ne peut sévir contre lui. Cette maison, grâce à la connivence coupable mais inattaquable de cet ami, a été murée, et ne doit être ouverte que dans un siècle et demi, selon les dernières volontés du sieur de Rennepont.
« Quant aux cinquante mille écus en or, ils ont été placés en mains malheureusement inconnues jusqu'ici, à cette fin d'être capitalisés et exploités, durant cent cinquante ans, pour être partagés, à l'expiration desdites cent cinquante années, entre les descendants alors existants du sieur de Rennepont ; somme qui, moyennant tant d'accumulations, sera devenue énorme, et atteindra nécessairement le chiffre de quarante ou cinquante millions de livres tournois.
« Par des motifs demeurés inconnus, et qu'il a consignés dans un
1. Louis XIV, le grand roi, punissait des galères perpétuelles les protestants qui, après s'être convertis, souvent forcement, revenaient à leur première croyance. Quant aux protestants qui restarent ea France, malgré la rigueur des édits, ils étaient privés de sépulture, traînés sur une claie et livrés aux chiens.
testament, le sieur de Rennepont a caché à sa famille, que les édits contre les protestants ont chassée de France et exilée en Europe, a caché le placement des cinquante mille écus; conviant seulement ses parents à perpétuer dans leur lignée, de génération en génération, la recommandation aux derniers survivants de se trouver réunis à Paris, dans cent cinquante ans, rue Saint-François, le 13 FÉVRIER 1832, et pour que cette recommandation ne s'oubliât pas, il a chargé un homme, dont l'état est inconnu mais dont le signalement est connu, de faire fabriquer des médailles de bronze où ce vœu et cette date sont gravés, et d'en faire parvenir une à chaque personne de sa famille ; mesure d'autant plus nécessaire que, par un autre motif également ignoré, et que l'on suppose aussi expliqué dans le testament, les héritiers seront tenus de se présenter ledit jour, avant midi, en jjer sonne et non par représentant, faute do quoi ils seraient exclus du partage,
« L'homme inconnu, qui est parti pour distribuer ces médailles aux menbres de la famille Rennepont, est un homme de trente à trente-six ans, de mine fière et triste, de haute stature ; il a les sourcils noirs^ épais et singulièrement rejoints; il se fait appeler Joseph ; on soupçonne fort ce voyageur d'être un actif et dangereux émissaire de ces forcenés républicains et réformés des Sept Provi7ices-U?iies
« De ce qui précède, il résulte que cette somme, confiée par ce relaps à une main inconnue, d'une façon subreptice, a échappé à la confiscation à nous octroyée par notre bien-aimô roi: c"est donc un dommage énorme, un vol monstrueux, dont nous sommes tenus de nous récupérer, sinon quant au présent, du moins quant à l'avenir. Notre compagnie étant, pour la plus grande gloire de Dieu et de notre Saint-Père, impérissable, il sera facile, grâce aux relations que nous avons par toute la terre au moyen des missions et autres établissements, de suivre dès à présent la filiation de cette famille Rennepont de génération en génération, de ne jamais la perdre de vue, afin que dans cent cinquante ans, au moment du partage de cette immense fortune accumulée, notre compagnie puisse rentrer dans ce bien qui lui a été traîtreusement dérobé, et y rentrer /«s aut nefas, par quelque moyen que ce soit, même par ruse ou par violence, notre compagnie n'étant tenue d'agir autrement à l'encontre des détenteurs futurs de nos biens si malicieusement larronnés par ce relaps infâme et sacrilège... pour ce qu'il est enfin légitime de défendre, conserver et récupérer son bien par tous les moyens que le Seigneur met entre nos mains. Jusqu'à restitution complète, cette famille de Rennepont sera donc damnable et réprouvée, comme une lignée maudite de ce Gain de relaps, et il sera bon de la toujours furieusement surveiller. Pour ce faire, il sera urgent que chaque année, à partir de cejourd'hui, l'on établisse une sorte d'enquête sur la position successive des membres de cette famille. »
Rûdiii s'interrompit, et dit au père d'Aigrigny :
— Suit le compte rendu, année par année, de la position de cette famille depuis 1682 jusqu'à nos jours. 11 est inutile de le lire à Votre Révérence?
— Très inutile, dit Tabbé d'Aigrigny, cette noie résume parfaitement les faits... •
Puis, après un moment de silence, il reprit avec une expression d'orgueil triomphant:
— Combien est grande la puissance de l'association, appuyée sur la tradition et sur la perpétuité grâce à cette note insérée dans nos archives ! Depuis un siècle et demi cette famille a été surveillée de génération en génération... toujours notre ordre a eu les yeux fixés sur elle, la suivant sur tous les points du globe où l'exil l'avait disséminée... Enfin demain nous rentrerons dans cette créance peu considérable d'abord, et que cent cinquante ans ont changée en une fortune royale... Oui... nons réussirons, car je crois avoir pré^Ti toutes les éventualités.. Une seule chose pourtant me préoccupe \ivement.
— Laquelle? demanda Rodin.
— Je songe à ces renseignements que l'on a déjà, mais en vain, essayé d'obtenir du gardien de la maison de la rue Saint-François. A-t-on tenté encore une fois, ainsi que j'en avais donné Tordre?
— On l'a tenté...
— Eh bien ?
— Cette fois, comme les autres, ce ^ieux juif est resté impénétrable; il est d'ailleurs presque en enfance, et sa femme ne vaut guère mieux que lui.
— Quand je songe, reprit le père d'Aigrigny, que depuis un siècle et demi que cette maison de la rue Saint-François a été murée et fermée, sa garde s'est perpétuée de génération en génération dans cette famille de Samuel, je ne puis croire qu'ils aient tous ignoré qui ont été et qui sont les dépositaires successifs de ces fonds devenus immenses par leur accumulation.
— Vous l'avez vu, dit Rodin, par les notes du dossier de cette affaire, que l'ordi'e a toujours très soigneusement suivie depuis 1682. A diverses époques, on a tenté d'obtenir quelques renseignements à ce sujet, que la note du père Bourdon n'éclaircissait pas. Mais cette race de gardiens juifs est restée muette, d'où l'on doit conclure qu'ils ne savaient rien.
— C'est ce qui m'a toujours semblé impossible... car enlin... Faïeul de tous ces Samu-^îl a assisté à la fermeture de cette maison il y a cent cinquante ans. Il était, dit le dossier, l'homme de confiance ou le domestique de M. de Rennepont. II est impossible qu'il n'ait pas été instruit de bien des choses dont la tradition se sera sans doute perpétuée dans sa famille.
— S'il m'était permis de hasarder une petite observation, dit humblement Rodin.
— Parlez...
— Il y a très peu d'années qu'on a eu la certitude, par une confidence de confessionnal, que les fonds existaient et qu'ils avaient atteint un chiffre énorme.
— Sans doute : c'est ce qui a appelé vivement l'attention du révérend père général sur cette affaire...
— On sait donc, ce que probablement tous les descendants de la famille Rennepont ignorent, l'immense valeur de cet héritage?
— Oui, répondit le père d'Aigrigny, la personne qui a certifié ce fait à son confesseur est digne de toute croyance... Dernièrem'ent encore, elle a renouvelé cette déclaration; mais, malgré toutes les instances de son directeur, elle a refusé de faire connaître entre les mains de qui étaient les fonds, affirmant toutefois qu'ils ne pouvaient être placés en des mains plus loyales.
— îl me semble alors, reprit Rodin, que l'on est certain de ce qu'il y a de plus important à savoir.
— Et qui sait si le détenteur de cette somme énorme se présentera demain, malgré la loyauté qu'on lui prête? Malgré moi, plus le moment approche, plus mon anxiété augmente... Ah! reprit le père d'Aigrigny, après un moment de silence, c'est qu'il s'agit d'intérêts si immenses, que les conséquences du succès seraient incalculables... Enfin, du moins... tout ce qu'il était possible de faire aura été tenté.
A ces mots, que le père d'Aigrigny adressait à Rodin comme s^il eût demandé son adhésion, le socius ne répondit rien... L'abbé, le regardant avec surprise, lui dit :
— !N"êtes-vous pas de cet avis? pouvait-on oser davantage? n'est-on pas allé jusqu à l'extrême Umite du possible?
Rodin s'inchna respectueusement, mais resta muet.
— Si vous pensez que l'on a omis quelque précaution, s'écria le père d'Aigrigny avec une sorte d'impatience inquiète, dites-le... il est temps encore... Encore une fois, croyez-vous que tout ce qu'il était possible de faire ait été fait? Tous les descendants enfin écartés, Gabriel, en se présentant demain rue Saint- François, ne sera-t-il pas le seul représentant de cette famille, et, par conséquent, le seul possesseur de cette immense fortune? Or, d'après sa renonciation, et d'après nos statuts, ce n'est pas lui, mais notre ordre qui possédera. Pouvaiton agir mieux ou autrement? Parlez franchement.
— Je ne puis me permettre d'émettre une opinion à ce sujet, reprit humblement Rodin en s'inclinant de nouveau, le bon ou le mauvais succès répondra à Votre Révérence...
Le père d'Aigrigny haussa les épaules et se reprocha d'avoir demandé quelque conseil à cette machine à écrire qui lui servait de secrétaire, et qui n'avait, selon lui, que trois qualités : la mémoire, la discrétion et l'exactitude.
l'étrangleur
Après un moment de silence, le père d'Aigrigny reprit :
— Lisez-moi les rapports de la journée sur la situation de chacune des personnes signalées.
— Voici celui de ce soir... on vient de l'apporter.
— Voyons.
Rodin lut ce qui suit :
<■<■ Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, a été vu dans l'intérieur de la prison pour dettes à huit heures, ce soir. »
— Celui-ci ne nous inquiétera pas demain... Et d'un... Continuez.
« M""^ la supérieure du couvent de Sainte-Marie, avertie par M"""" la comtesse de Saint-Dizicr, a cru devoir enfermer plus étroitement encore les demoiselles Rose et Rianche Simon. Ce soir, à neuf heures, elles ont été enfermées soigneusement dans leur cellule, et des rondes armées veilleront la nuit dans le jardin du couvent, r.
— Rien non plus à craindre de ce côté, grâce à ces précautions, dit le père d'Agrigny. Continuez.
« M. le docteur Raleinier, aussi prévenu par M"^ la princesse de Saint- Dizier, continue de faire surveiller M"^ de Cardoville: à huit heures trois quarts la porte de son pavillon a été verrouillée et fermée. »
— Encore un sujet d'inquétude de moins...
— Quant à M. Hardy, reprit Rodin, j'ai reçu ce matin de Toulouse un billet de M. Rressac, son ami intime, qui nous a servi si heureusement à éloigner ce manufacturier depuis quelques jours; ce billet contient une lettre de M. Hardy adressée à une personne de confiance. M. de Rressac à cru devoir détourner cette lettre de sa destination et nous l'envoyer comme une preuve nouvelle du succès de ses démarches, dont il espère que nous lui tiendrons compte, car, ajoute-l-il, pour nous servir il trahit son ami intime de la manière la plus indigne en jouant une odieuse comédie. Aussi maintenant M. de Bressac ne doute pas qu'après ses excellents offices on ne lui remette les pièces qui le placent dans notre dépendance absolue, puisque ces pièces peuvent perdre à jamais une femme qu'il aime d'un amour adultère et passionné... R dit enfin qu'on doit
J'ai étranglé le Contrebandier. (P. o9S.)
avoir pitié de liionible altornalive où on la placé, de voir perdi-e et déshonorer la lemme qu'il adore, ou de trahir d'une manière infâme son ami intime.
- Ces doléances adultères ne méritent aucune pitié, répondit dédaigneusement le père d'Aigrignv. D'ailleurs, on avisera... M. de Bressac peut nous être encore utile. Mais voyons cette lettre de M. Hardy, ce manufacturier impie et répubhca.n, bien digne descendant de celte lignée maudKe. et rju-il était important d écarter. ^
EUGÈNE SUE. LE JLIF ERP.AM. - J. ROLFF, ÉDIT.
LIVR, l'o.
— Voici la lettre de M. Hardy, reprit Rodin, on la fera parvenir demain àla personne à qui elle est adressée. Et Rodin lut ce qui suit :
Toulouse, 10 février.
« Enfin je trouve le moment de vous écrire, mon cher monsieur, et de vous expliquer la cause de ce départ si brusque, qui a dû, non pas vous inquiéter, mais vous étonner. Je vous écris aussi pour vous demander un seniee. En deux mots, voici les faits. Je vous ai bien souvent parlé de Félix de Bressac, un de mes camarades d'enfance, pourtant bien moins âgé que moi; nous nous sommes toujours aimés tendrement, et nous avons mutuellement échangé assez de preuves de sérieuse affection pour pouvoir compter l'un sur l'autre. C'est pour moi un frère. Vous savez ce que j'entends par ces paroles. Il y a plusieurs jours, il ma écrit de Toulouse, où il était allé passer quelque temps :
« Si tu m'aimes, viens, j'ai besoin de toi... Pars à l'instant... Tes consola- « lions me donneront peut-être le courage de vivre... Si tu arrivais trop lard... « pardonne-moi et pense quelquefois à celui qui sera jusqu'à la fin ton meilleur
« ami. «
« Vous jugez de ma douleur et de mon épouvante. Je demande à l'instant des chevaux; mon chef d'atelier, un vieillard que j'estime et que je révère, le père du général Simon, apprenant que j'allais dans le Midi, me prie de l'emmener avec moi : je devais îe laisser durant quelques jours dans le département de la Creuse, où il désirait étudier des usines récemment fondées. Je consentis d'autant plus à ce vovage, que je pouvais au moins épancher le chagrin et les angoisses que me causait la lettre de Bressac. J'arrive à Toulouse; on m'apprend qu'il est parti la veille, emportant des armes, et en proie au plus violent désespoir. Impossible de savoir d'abord où il est allé ; au bout de deux jours quelques indications recueillies à grand'peine me mettent sur ses traces; enfin, après mille ri^chei'ches, je le découvre dans un misérable village. Jamais je ne vis un désespoir pareil; rien de violent, mais un abattement sinistre, un silence farouche. D'abord il me repoussa presque : puis cette horriîile douleur arrivée à son comble se détendit peu à peu, et au bout d'un quart d'heure il tomba dans mes bras en fondant en larmes... Près de lui étaient ses armes chargées... Un jour plus tard, peut-être... et c'était fait de lui... Je ne puis vous apprendre la cause de son désespoir affreux, ce secret n'est pas le mien ; mais son désespoir ne m'a pas étonné... Que vous dirai-je? c'est une cure complète à faire. Maintenant il faut calmer, soigner, cicatriser cette pauvre âme, si cruellement déchirée. L'amitié seule peut entreprendre cette tâche délicate, et j'ai bon espoir... Je l'ai décidé à partir, à faire un voyage de quelque temps ; le mouvement, la distraction lui seront favorables... Je le mène à Nice; demain nous partons... S'il veut prolonger cette excursion, nous la prolongerons, car mes affaires ne me rappelleront pas impérieusement à Paris avant la fin du mois de mars.
« Quant au service que je vous ilemande, il est conditionnel. Voici le fait:
« Selon quelque papier de famille de ma mère, il paraît que j'aurais eu un certain intérêt à me trouver à Paris le 13 février, rue Saint-François, numéro 3. le m'étais informé; je n'avais rien appris, sinon que cette maison de très anlique apparence était fermée depuis cent cinquante ans, par une bizarrerie d'un de mes aïeux mdiernels, et qu'elle devait être ouverte le 13 de ce mois en présence des cohéritiers, qui, si j'en ai, me sont inconnus. Ne pouvant y assister, j'ai écrit au père du général Simon, mon chef d'atelier, en qui j'ai toute confiance, et que j'avais laissé dans le département de la Creuse, départir pour Paris, afin de se trouver à l'ouverture de cette maison, non comme mon mandataire, cela serait inutile, mais comme curieux, et de me faire savoir, à Nice, ce qu'il adviendra de cette volonté romanesque d'un de mes grands-parents. Comme il se peut que mon chef d'atelier arrive trop tard pour accomplir cette mission, je vous serais mille fois obligé de vous informer chez moi au Plessis s'il est arrivé, et, dans le cas contraire, de ie remplacer à' l'ouverture de la maison de la rue Saint- François.
« Je crois bien n'avoir fait à mon pauvre ami Bressac qu'un insignifiant sacrifice en ne me trouvant pas à Paris ce jour-là; mais ce sacrifice eùt-il été immense, je m'en applaudirais encore, car mes soins et mon amitié étaient nécessaires à celui que je regarde comme un frère.
« Ainsi, allez à l'ouverture de cette maison, je vous en prie, et soyez assez bon pour m'écrire poste restante, à Nice, le résultat de votre mission de curieux, etc.
« François Hardy. )>
— Quoique sa présence ne puisse avoir aucune fâcheuse importance, il serait préférable que le père du maréchal Simon n'assistât pas demain à l'ouverture de cette maison, dit le père d'Aigrigny. Mais il n'importe ; M. Hardy est sûrement éloigné: il ne s'agit plus que du jeune prince indien.
— Quant à lui, reprit le père d'Aigrigny d'un air pensif, on a fait sagement de laisser partir M. Norval, porteur des présents de M'^** de Cardoville pour ce prince. Le médecin qui accompagne M. Norval, et qui a été choisi par M. Baleinier, n^inspirera de la sorte aucun soupçon.
— ■ Aucun, reprit Rodin. Sa lettre d'hier était complètement rassurante.
— Ainsi, rien à craindre non plus du prince indien, dit le père d'Aigrigny, tout va pour le mieux.
— Quant à Gabriel, reprit Rodin, il a écrit de nouveau ce matin pour obtenir de Votre Révérence l'entretien qu'il sollicite vainement depuis trois jours; il est affecté de la rigueur de la punition qu'on lui a inlligée en lui défendant depuis cinq jours de sortir de notre maison.
— Demain... en le conduisant rue Saint-François, je l'écouterai... il sera temps... Ainsi donc, à celte heure, dit le père d'Aigrigny d'un air de satisfaction triomphante, tous les descendants de cette famille, dont la présence pouvait ruiner nos projets, sont dans l'impossibilité de se trouver avant midi rue Saint- François, tandis que Gabriel seul y sera... Enfin nous touchons au but.
Deux coups, discrètement frappés, interrompirent le père d'Aigrigny.
— Entrez, dit-il.
Un vieux serviteur vêtu de noir se présenta et dit :
— 11 y a en bas un homme qui désire parler à Tinstant à M. Rodin pour affaire très urgente.
— Son nom ? demanda le père d'Aigrigny.
— Il n'a pas dit son nom, mais il dit qu'il vient de la part de M. Josué... négociant de l'île de Java.
Le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un coup d'œil de surprise, presque de frayeur.
— Voyez ce que c'est que cet homme, dit le père d'Aigrigny à Rodin sans pouvoir cacher son inquiétude, et venez ensuite me rendre compte. Puis,s'adressant au domestique qui sortit :
— Faites entrer.
Ce disant, le père d'Aigrigny, après avoir échangé un signe expressif avec Rodin, disparut par une porte latérale.
Une minute après, Faringhea, l'ex-chef de la secte des Étrangleurs, parut devant Rodin, qui le reconnut aussitôt pour l'avoir vu au château de Cardoville. Le sochis tressaillit, mais il ne voulut pas paraître se souvenir de ce personnage. Cependant, toujours courbé sur son bureau, et ne semblant pas voir Faringhea, il écrivit aussitôt quelques mots à la hâte sur une feuille de papier placée devant lui.
— Monsieur... reprit le domestique étonné du silence de Rodin, voici cette personne.
Rodin plia le billet qu'il venait d'écrire précipitamment et dit au serviteur:
— Faites porter ceci à son adresse... On m'apportera la réponse.
Le domestique salua et sortit. Alors Rodin, sans se lever, attacha ses petits yeux de reptile sur Faringhea et lui dit courtoisement :
— Â qui, monsieur, ai-je Thonneur déparier?