DÉBIT. CRÉDIT
Fr. 2,000,000 de rente 5 0/0 française en inscriptions nominatives et au porteur, achetées de 1825 à 1832, suivant bordereaux à Tappui, à un cours moyen de 99 fr. 50.
Fr. 900,000 de rente 3 0/0 française en diverses inscriptions achetées pendant les mêmes années à un cours moyen de 74 fr. 50 c
5,000 actio'ns de la Banque de France, achetées en commun à 1,900 francs
3,900 actions des Quatre-Canaux, en un certificat de dépôt desdites actions à la compagnie, achetées au cours moyen de 1,115 francs.
125,000 ducats de rente de Naples.
au cours moyen de 82 francs, — 2,050,000 ducats : soit 4 fr. 40 c.
le ducat
5,000 métalliques d'Autriche de 1,000 florins, au cours moyen de 63 florins. — 4,630,000 florins au change de 2 fr. 50 c. par florin. . .
75,000 livres sterling de rente 3 0/0 consolidés anglais à 88 3/4. — 2,218,750 livres sterling à 25 fr.
par livre sterling
1,200,000 florins en 2 1/2 0/0 hollandais à 60 francs. — 28,860,000 florins à 2 fr. 10 par florin des Pays-Bas
Appoints en billets de banque, or et argent
Paris, le 12 février 1832.
Fr.
Fr. 130,000 reçus de M. de Rennepont, en 1682, par Isaac Samuel, mon grand-père, et placés successivement par lui, mon père et moi, à l'intérêt de 5 0/0, avec règlement décompte par semestre et en capitalisant les intérêts, ont produit, suivant les comptes cijoints :
Ci Fr. 223,930,000
Mais il faut en déduire, sui^'ant le détail ci-annexé, pour pertes éprouvées dans des faillites, pour commissions et courtages payés à divers, et aussi pour appointements des trois générations de gérants.
Fr. 13,773,000
Ff.
— C'est bien cela, reprit Samuel après avoir vérifié les lettres renfermées dans la cassette de cèdre. Il reste en caisse, à la disposition des héritiers de la famille Rennepont, la somme de deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs.
Et le vieillard regarda sa femme avec une expression de bien légitime orgueil.
— Cela n'est pas croyable ! s'écria Bethsabée frappée de stupeur ; je savais que d'immenses valeurs étaient entre vos mains ; mais je n'aurais jamais cru que cent cinquante mille francs laissés il y a cent cinquante ans fussent la seule source de cette fortune incroyable.
— Et c'est pourtant la seule, Bethsabée... reprit fièrement le vieillard. Sans doute, mon grand-père, mon père et moi nous avons toujours mis autant de fidélité que d'exactitude dans la gestion de ces fonds ; sans doute il nous a fallu beaucoup de sagacité dans le choix des placements à faire lors des temps de révolution et de crises commerciales; mais cela nous était facile, grâce ànos relations d'affaires avec nos coreligionnaires de tous les pays; mais jamais ni moi ni les miens nous ne nous sommes permis de faire un placement^ non pas usuraire... mais qui ne fût pas même ani-dessous du taux légal... Les ordres formels de M. de Rennepont, recueillis par mon grand-père, le voulaient ainsi, et il n'y a pas au monde de fortune plus pure que celle-ci... Sans ce désintéressement et en profitant seulement de quelques circonstances favorables, ce chiffre de deux cent douze millions aurait peut-être de beaucoup augmenté,
— Est-ce possible, mon Dieu!
Rien de plus simple. Bethsabée... tout le monde sait qu'en quatorze
ans un capital est doublé par la seule accumulation et composition de ses intérêts à 5 pour 100; maintenant réfléchissez qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans... que ces cent cinquante premiers mille francs ont été ainsi doublés et martingales; ce qui vous étonne vous paraîtra tout simple. En 1682, M. de Rennepont à confié à mon grand-père 150,000 francs; celte somme, capitalisée ainsi que je vous l'ai dit, a dû produire en 1696, quatorze années après, 300,000 francs. Ceux-ci, doublés en 1710, ont produit 600,000 francs. Lors de la mort de mon grand-père, en 1719, la somme à faire valoir était déjà de près d'un million; en 1724; elle aurait dû monter à 1 million 200,000 francs; en 1738, à 2 millions 400,000 francs; en 1732, doux ans après ma naissance, à 4 millions 800,000 francs; en 1766, à 9 millions 600,000 francs; en 1780, à 19 millions 200,000 francs; en 1794, douze ans après la mort de mon père, à 38 millions 400,000 francs; en 1808, à 76 millions 800,000 francs; en 1822, à 153 millions 600,000 francs; et aujourd'hui, en composant les intérêts de dix années, elle devrait être au moins de 225 millions environ. Mais des pertes, des non-valeurs et des frais inév!tab!es,
LE JLIF ERRANT 8î3
dont le compte est d'ailleurs ici rigouieusement établi, ont réduit cette somme à 212 millions 175,000 francs en valeurs renfermées dans cette caisse.
— Maintenant je vous comprends, mon ami, reprit Bethsabée pensive, mais quelle incroyable puissance que celle de l'accumulation 1 et que d'admirables choses on pourrait faire pour l'avenir avec de faibles ressources au temps présent.
— Telle a été, sans doute, la pensée de M. de Rennepout; car, au dire de mon père, qui le tenait de mon aïeul, M. de Rennepont était un des plus grands esprits... de son temps, répondit Samuel en refermant la cassette de bois de cèdre.
— Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune de roi, et en fassent un noble emploi ! dit Bethsabée en se levant.
Le jour était complètement venu ; sept heures du matin sonnèrent.
— Les maçons ne vont pas tarder à arriver, dit Samuel en replaçant la boite de cèdre dans sa caisse de fer, dissimulée derrière la vieille armoire de chêne. Gomme vous, Bethsabée, reprit-il, je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les descendants de M. de Rennepont qui vont se présenter ici.
Deux ou trois coups vigoureusement frappés avec le marteau de fer de l'épaisse porte cochère retentirent dans la maison. L'aboiement des chiens de garde répondit à ce bruit. Samuel dit à sa femme :
— Ce sont sans doute les maçons que le notaire envoie avec un clerc; je vous en prie, réunissez toutes les clefs en trousseau avec leurs étiquettes ; je vais revenir les prendre.
Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgré son âge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit trois manoeuvres, en costume de maçon, accompagnés d'un jeune homme vêtu en noir.
— Que voulez-vous, messieurs? dit le juif avant d'ouvrir, afin de s'assurer encore de l'identité de ces personnages.
— Je viens de la part de M* Dumesnil, notaire, répondit le clerc, pour assister à l'ouverture de la porte murée ; voici une lettre de mon patron pour M. Samuel, gardien de la maison.
— C'est moi, monsieur, dit le juif ; veuillez jeter cette lettre dans la boîte, je vais la prendre.
Le clerc fit ce que désirait Samuel, mais il haussa les épaules. Rien ne lui semblait plus ridicule que cette demande du soupçonneux vieillard.
Le gardien ouvrit la boite, prit la lettre, alla à l'extrémité de la voûte afin de la lire au grand jour, compara soigneusement la signature à celle d'une autre lettre du notaire qu'il prit dans la poche de sa houppelande; puis, après ces précautions, ayant mis ses dogues cà la chaîne, il revint enfin ouvrir le battant de la porte au clerc et aux maçons.
— Que diable ! mon brave homme, dit le clerc en entrant, il s'agirait d'ouvrir la porte d'un château fort qu'il n'y aurait pas'plus de formalités...
Le juif s'inclina sans répondre.
— Est-ce que vous êtes sourd, mon cher? lui cria le clerc aux oreilles.
— Non, monsieur, dit Samuel en souriant doucement et faisant quelques pas en dehors de la voûte, il ajouta en montrant la maison :
— Voici, monsieur, la porte maçonnée qu'il faut dégager; il faudra aussi desceller le châssis de fer et celui de plomb de la seconde croisée à droite.
— Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fenêtres ? demanda le clerc.
— Parce que tels sont les ordres que j'ai reçus comme gardien de cette demeure, monsieur.
— Et qui vous les a donnés, ces ordres?
— Mon père... monsieur, à qui son père les avait transmis de la part du maître de la maison... Une fois que je n'en serai plus le gardien, qu'elle sera en possession de son nouveau propriétaire, celui-ci agira comme bon lui semblera.
— A la bonne heure, dit le clerc assez surpris. Puis s'adressant aux maçons, il ajouta :
— Le reste vous regarde, mes braves, dégagez la porte et descellez le châssis de fer seulement de la seconde croisée à droite.
Pendant que les maçons se mettaient à l'ouvrage sous l'inspection du clerc de notaire, une voiture s'arrêta devant la porte cochère, et Rodin, accompagné de Gabriel, entra dans la maison de la rue Saint-François.
l'héritier
Samuel vint ouvrir la porte à Gabriel et à Rodin. Ce dernier dit au juif :
— Vous êtes, monsieur, le gardien de cette maison?
— Oui, monsieur, répondit Samuel.
— M. l'abbé Gabriel de Rennepont que voici, dit Rodin en montrant io". compagnon, est l'un des descendants de la famille de Rennepont.
— Ah ! tant mieux, monsieur, dit presque involontairement le juif, frappé de l'angélique physionomie de Gabriel, car la noblesse et la sérénité de l'âme du jeune prêtre se lisaient dans son regard d'archange et sur son front pur et blanc, déjà couronné de l'auréole du martyre.
Samuel regardait Gabriel avec une curiosité remplie de bienveillance et
LE JUFF ERRANT
J'y ■Jinu! aiuKint, !un.i! ut confiant. (P. 631.)
d'intérêt; mais sentant bientôt que cette contemplation silencieuse devenait embarrassante pour Gabriel, il lui dit:
— Le notaire, monsieur l'abbé, ne doit venir qu'à dix heures. Gabriel le regarda d'un air surpris et répondit :
— Quel notaire... monsieur?
— Le père d'Aigrigny vous expliquera ceci , se hâta de dire Rodin, et s'adressant à Samuel, il ajouta : Nous sommes un peu en
EUGÈNE SUE. — LE l^^'.t EP.IÎANT — J. ROUFF, ÉDIT. LIVR. 79.
avance... Ne pourrions-nous pas attendre quelque part l'arrivée du notaire?
— Si vous voulez vous donner la peine de venir chez moi, dit Sarouel, je vais vous conduire.
— Je vous remercie, monsieur, j'accepte, dit Rodin.
— Veuillez donc me suivre, messieurs, dit le vieillard.
Quelques moments après, le jeune prêtre et le socnis, précédés de Samuel, entrèrent dans une des pièces que ce dernier occupait aussi au rez-de-chaussée du bâtiment de la rue et qui donnait sur la cour.
— M. l'abbé d'Aigrigny, qui a servi de tuteur à M. Gabriel, doit bientôt venir nous demander, ajouta Rodin; aurez-vous la bonté de l'introduire ici?
— Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant. Le sociîis et Gabriel restèrent seuls.
A la mansuétude adorable qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un charme si touchant, succédait en ce moment une remarquable expression de tristesse, de résolution et de sévérité. Rodin, n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, était gravement préoccupé du changement qu'il remarquait en lui ; aussi l'avait-il observé silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes à la rue Saint^François. Le jeune prêtre portait, comme d'habitude, une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la pâleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il dit à Rodin d'une voix ferme :
— M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs jours, îl m'a été impossible de parler à Sa Révérence le père d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet entretien?
— Il m'est impossible de répondre à ces questions, reprit froidement Rodin. Sa Révérence ne peut manquer d'arriver bientôt, elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre révérend père a, autant que vous, cette entrevue à cœur : s'il a choisi cette maison pour cette entretien, c'est que vous avez intérêt à vous trouver ici... Vous le savez bien... quoique vous ayez affecté quelque étonnement en entendant le gardien parler d'un notaire.
Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la surprise.
— Je ne vous comprends pas, répondit-il à Rodin. Quel intérêt puis-je avoir à me trouver ici, dans cette maison ?
— Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas, reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention.
— Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, répondit celui-ci, presque blessé de l'insistance du socius.
— Et qu'est donc venue vous dire hier votre mère adoplive? pourquoi
VOUS ètes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation du révérend père d Âigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvés sur vous lorsqu'elle vous a recueilli?
— Non, monsieur, dit Gabriel. A cette époque, ces papiers ont été remis au confesseur de ma mère adoptive ; et, plus tard, ils ont passé entre les mains du révérend père d'Aigrigny. Pour la première fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces papiers.
— Ainsi... vous prétendez que ce n'est pas à ce sujet que Françoise Baudoin est venu vous entretenir hier? reprit opiniâtrement Rodin en accentuant lentement ses paroles.
— Voilà, monsieur, la seconde fois que vous semblez douter de ce que j'affirme, dit doucement le jeune prêtre réprimant un mouvement d'impatience. Je vous assure que je dis la vérité.
— Il ne sait rien, pensa Rodin, car il connaissait assez la sincérité de Gabriel pour conserver dès lors le moindre doute après une déclaration aussi positive.
— Je vous crois, reprit le sociiis. Cette idée m'était venue en chercbant quelle raison assez grave avait pu vous faire transgresser les ordres du révérend père d'Aigrigny au sujet de la retraite absolue qu'il vous avait ordonnée, retraite qui excluait toute communication avec le dehors... Rien plus, contre toutes les règles de notre maison, vous vous êtes permis de fermer votre porte, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverte, afin que la mutuelle surveillance qui nous est ordonnée entre nous puisse s'exercer plus facilement... Je ne m'étais expliqué vos fautes graves contre la discipline que par la nécessité d'une conversation très importante avec votre mère adoptive.
— C'est à un prêtre et non à son fils adoptif que M""^ Baudoin a désiré parler, répondit Gabriel, et j'ai cru pouvoir l'entendre ; si j'ai fermé ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une confession.
— Et qu'avait donc Françoise Baudoin de si pressé à vous confesser?
— C'est ce que vous saurez tout à l'heure, lorsque je le dirai à Sa Révérence, s'il lui plaît que vous m'entendiez, reprit Gabriel.
Ces mots furent dits d'un ton si net par le missionnaire, qu'il s'ensuivit un assez long silence.
Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors été tenu par ses supérieurs dans la plus complète ignorance de la gravité des intérêts de famille qui réclamaient sa présence rue Saint-François. La veille, Françoise Baudoin, absorbée par sa douleur, n'avait pas songé à lui dire que les orphelines devaient aussi se trouver à ce même rendez-vous, et y eùt-elic d'ailleurs songé, les recommandations expresses de Dagobert l'eussent empêchée de parler au jeune prêtre de cette circonstance. Gabriel ignorait donc absolument les liens de
famille qui l'attachaient aux filles du maréchal Simon , à M"® de Gardoville, à M. Hardy, au prince et à Gouche-tout-nu ; en un mot, si on lui eût alcrs révélé qu'il était l'héritier de M. Marius de Rennepont, il se serait cru le seul descendant de cette famille.
Pendant l'instant de silence qui succéda à son entretien avec Rodin, Gabriel examinait à travers les fenêtres du rez-de-chaussée les travaux des maçons occupés à dégager la porte des pierres qui la muraient. Gette première opération terminée, ils s'occupèrent alors de desceller des barres de fer qui maintenaient une plaque de plomb sur la partie extérieure de la porte.
A ce moment, le père d'Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dans la chambre. Avant que Gabriel se fût retourné, Rodin eut le temps de dire tout bas au révérend père :
— Il ne sait rien, et l'Indien n'est plus à craindre.
Malgré son calme affecté, les traits du père d'Aigrigny étaient pâles et contractés, comme ceux d'un joueur qui est sur le point de voir se décider une partie d'une importance terrible. Tout jusqu'alors favorisait les desseins de sa compagnie; mais il ne pensait pas sans effroi aux quatre heures qui restaient encore pour attendre le terme fatal.
Gabriel s'étant retourné, le père d'Aigrigny lui dit d'un ton affectueux et cordial, en s'approchant de lui, le sourire aux lèvres et la main tendue :
— Mon cher fils, il m'en a coûté beaucoup de vous avoir refusé jusqu'à ce moment l'entretien que vous désirez depuis votre retour; il m'a été non moins pénible devons obligera une retraite de quelques jours. Quoique je n'aie aucune explication à vous donner au sujet des choses que je vous ordonne, je veux bien vous dire que je n'ai agi ainsi que dans votre intérêt.
— Je dois croire Votre Révérence, répondit Gabriel en s'inclinant.
Le jeune prêtre sentait malgré lui une vague émotion de crainte ; car jusqu'à son départ pour sa mission en Amérique, le père d'Aigrigny, entre les mains duquel il avait prêté les vœux formidables qui le liaient irrévocablement à la société de Jésus, le père d'Aigrigny avait exercé sur lui une de ces influences effrayantes qui, ne procédant que par le despotisme, la compression et l'intimidation, brisent toutes les forces vives de l'âme, et la laissent inerte, tremblante et terrifiée. Les impressions de la première jeunesse sont ineffaçables, et c'était la première fois, depuis son retour d'Améi'ique, que Gabriel se retrouvait avec le père d'Aigrigny; aussi, quoiqu'il ne sentit pas faillir la résolution qu'il avait prise, Gabriel regrettait de n'avoir pu, ainsi qu'il l'avait espéré, prendre de nouvelles forces dans un franc entrelien avec Agricol et Dagobert.
Le père d'Aigrigny connaissait trop les hommes pour n'avoir pas remarqué l'émotion du jeune prêtre et ne s'être pas rendu compte de ce qui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable augure; il redoubla donc de séduction,
de tendresse et d'aménité, se réservant, s'il le fallait, de prendre un autre masque. Il dit à Gabriel, en s'asseyant, pendant que celui-ci restait, ainsi que Rodin, respectueusement debout :
— Vous désirez, moucher fils, avoir un entretien très important avec moi?
— Oui, mon père, dit Gabriel en baissant malgré lui les yeux devant l'éclatante et large prunelle grise de son supérieur.
— J'ai aussi, moi, des choses d'un grand intérêt à vous apprendre; écoutezmoi donc d'abord... vous parlerez ensuite.
— Je vous écoute, mon père...
— Il y a environ douze ans, mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, que le confesseur de votre mère adoptive, s'adressanl à moi par l'intermédiaire de M. Rodin, appela mon attention sur vous en me parlant des progrès étonnants que vous faisiez à l'école des Frères ; j'appris en effet que votre excellente conduite, que votre caractère doux et modeste, votre intelligence précoce étaient dignes du plus grand intérêt ; de ce moment on eut les yeux sur vous ; au bout de quelque temps, voyant que vous ne déméritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose en vous qu'un artisan ; on s'entendit avec votre mère adoptive, et par mes soins vous fûtes admis gratuitement dans l'une des écoles de notre compagnie. Ainsi une charge de moins pesa sur l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un enfant qui faisait déjà concevoir de hautes espérances reçut par nos soins paternels tous les bienfaits d'une éducation religieuse. . . Cela n'est-il pas vrai, mon fils ?
— Cela est vrai, mon père, répondit Gabriel en baissant les yeux.
— A mesure que vous grandissiez, d'excellentes et rares vertus se déve- " loppaient en vous : votre obéissance, votre douceur surtout, étaient exemplaires;
voas faisiez de rapides progrès dans vos études. J'ignorais alors à quelle carrière vous voudriez vous livrer un jour. Mais j'étais toutefois certain que, dans toute les conditions de votre vie, vous resteriez toujours un fils bien-aimé de l'Église. Je ne m'étais pas trompé dans mes espérances, ou plutôt vous les avez, mon cher fils, de beaucoup dépassées. Apprenant par une confidence amicale que votre mère adoptive désirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez généreusement répondu au désir de l'excellente femme à qui vous deviez tant... Mais comme le Seigneur est toujours juste dans ses récompenses, il a voulu que la plus touchante preuve de gratitude que vous pussiez donner à votre mère adoptive vous fût en même temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi les membres militants de notre sainte Église. )
A ces mots du père d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement en se rappelant les amères confidences de Françoise ; mais il se contint pendant que Rodin, debout et accoudé à Tangle de la cheminée, continuait de l'examiner avec une attention singulière et opiniâtre.
Le père d'Aigrigny reprit :
— Je ne vous le cache pas, mon cher fils, votre résolution me comlila de joie ; je vis en vous une des futures lumières de l'Éghse, et je fus jaloux de la voir briller au milieu de notre compagnie. Nos épreuves, si difficiles, si pénibles, si nombreuses, vous les avez courageusement subies : vous avez été jugé digne de nous appartenir et après avoir prêté entre mes mains un serment irrévocable et sacré qui vous attache à jamais à notre compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez désiré répondre à l'appel de notre Saint-Père, au\ âmes de bonne volonté, et aller prêcher', comme missionnaire, la foi catholique chez les barbares. Quoiqu'il nous fût pénible de nous séparer de notre cher fils, nous dûmes accéder à des désirs si pieux : vous êtes parti humble missionnaire, vous nous êtes revenu glorieux martyr, et nous nous enorgueillissons à juste titre de vous compter parmi nous. Ce rapide exposé du passé était nécessaire, mon cher fils, pour arriver à ce qui suit ; car il s'agit, si la chose était possible... de resserrer davantage encore les liens qui vous attachent à nous. Écoutez-moi donc bien, mon cher fils, ceci est confidentiel et d'une haute importance, non seulement pour vous, mais encore pour notre compagnie.
— Alors... mon père !... s'écria vivement Gabriel, en interrompant le père d'Aigrigny, je ne puis pas... je ne dois pas vous entendre!
Et le jeune prêtre devint pâle ; on vit, à l'altération de ses traits, qu'un violent combat se livrait en lui; mais reprenant bientôt sa résolution première, il releva le front, et, jetant un regard assuré sur le père d'Aigrigny et sur Rodin, qui se regardaient muets de surprise, il reprit:
— Je vous le répète, mon père, s'il s'agit de choses confidentielles sur la compagnie... il m'est impossible de vous entendre.
— En vérité, mon cher fils, vous me causez un étonnemeni profond. Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altérés, votre émotion est visible... Voyons... parlez sans crainte... Pourquoi ne pouvez -vous m'entendre davantage?
— Je ne puis vous le dire, mon père, avant de vous avoir, moi aussi, rapidement exposé le passé... tel qu'il m'a été donné de le juger depuis quelque temps... Vous comprendrez alors, mon père, que je n'ai plus droit à vos confidences, car bientôt un abîme va nous séparer sans doute.
A ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que Rodin et le père d'Aigrigny échangèrent rapidement ; le socius commença de ronger ses ongles en attachant son œil de reptile irrité sur Gabriel ; le père d'Aigrigny devint livide; son front se couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec
1. Les jésuites reconaaissent au seul endroit des missions l'initiative du pape à l'égard de leur compagnie.
épouvante si, au moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en faveur de qui tous les obstacles avaient été écartés. Cette pensée était désespérante. Pourtant le révérend père se contint admirablement, resta calme, et répondit avec une affectueuse onction :
— Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi soyons jamais séparés par un abîme... si ce n'est par l'abîme de douleurs que me causerait quelque grave atteinte portée à votre salut; mais... parlez... je vous écoute...
— Il y a en effet, douze ans, mon père^ reprit Gabriel d'une voix ferme et en s'animant peu à peu, que, par vos soins, je suis entré dans un collège de la compagnie de Jésus... J'y entrai aimant, loyal et confiant... Comment a-t-on encouragé tout d'abord ces précieux instincts de l'enfance?... le voici. Le jour de mon arrivée, le supérieur me dit, en me désignant deux enfants un peu plus âgés que moi : « V'oilà les compagnons que vous préférerez ; vous vous promènerez toujours tous trois ensemble ; la règle de la maison défend tout entretien à deux personnes ; la règle veut aussi que vous écoutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, à leur insu, des pensées mauvaises, ou projeter de commettre des fautes ; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de leurs fâcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles leur épargnent la punition en prévenant les fautes... il vaut mieux prévenir le mal que de le punir. »
— Tels sont en effet, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny, la règle de nos maisons et le langage que l'on tient à tous les élèves qui s'y présentent.
— Je le sais, mon père... répondit Gabriel avec amertume; aussi trois jours après, pauvre enfant soumis et crédule, j'épiais naïvement mes camarades, écoutant, retenant leurs entretiens, et allant les rapporter au supérieur, qui me félicitait de mon zèle... Ce que l'on me faisait faire était indigne... et pourtant. Dieu lésait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'étais heureux d'obéir aux ordres d'un supérieur que je respectais, et dont j'écoutais, dans ma foi enfantine, les paro'es comme j'aurais écouté celles de Dieu... Plus tard... un jour que je m'étais rendu coupable d'une infraction à la règle de la maison, le supérieur me dit : « Mon enfant, vous avez mérité une punition sévère; mais elle vous sera remise si vous parvenez à surpendre un de vos camarades dans la même faute que vous avez commise \.. » Et de peur que malgré ma foi et mon obéissance aveugles cet encouragement à la délation basée sur l'intérêt personnel ne me parût odieux, le supérieur ajouta : «Je vous parle, mon enfant, dans l'intérêt du salut de votre camarade; car s'il échappait à la punition, il
1. Ces obligalions d'espionnage et ces abominables excitations à la délation sont la base de l'éducation donnée par les révérends pères.
s'habituerait au mal par l'impunité; or, en le surprenant en faute et en attirant sur lui un châtiment salutaire, vous aurez donc le double avantage d'aider à son salut, et de vous soustraire, vous, à une punition méritée, mais dont votre zèle envers le prochain vous gagnera la rémission. »
— Sans doute, reprit le père d'Aigrigny, de plus en plus eiïrayé du langage de Gabriel ; et en vérité, mon cher fils, tout ceci est conforme à la règle suivie dans nos collèges et aux habitudes des personnes de notre compagnie, qui se dénoncent mutuellement saiis préjudice de l'amour et de la charité réciproques, et pour leur plus grand avancement spirituel, surtout quand le supérieur l'a ordonné ou demandé pour la plus grande gloire de Dieu\
— Je le sais!.., s'écria Gabriel, je le sais ; c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes qu'ainsi l'on m'encourageait au mal.
— Mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en tâchant de cacher sous une apparence de dignité blessée sa terreur toujours croissante, de vous à moi... ces paroles sont au moins étranges.
A ce moment Rodin, quittant la cheminée oii il s'était accoudé, commença de se promener de long en large dans la chambre, d'un air méditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles.
— 11 m'est cruel, ajouta le père d'Aigrigny, d'être obligé de vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'éducation que vous avez reçue.
— Tels étaient ses fruits, mon père, reprit Gabriel. Jusqu'alors, j'avais épié les autres enfants avec une sorte de désintéressement... mais les ordres du supérieur m'avaient fait faire un pas de plus dans cette voie indigne... J'étais devenu délateur pour échappera une punition méritée. Et telles étaient ma foi, mon humilité, ma confiance, que je m'accoutumai à remplir avec innocence et candeur un rôle doublement odieux; une fois, cependant, je l'avoue, tourmenté par de vagues scrupules, derniers élans des aspirations généreuses qu'on étouffait en moi, je me demandai si le but charitable et religieux qu'on atlribuiil à ces délations^ à cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre ; je fis part de mes craintes au supérieur; il me répondit que je n'avais pas à discerner, mais à obéir, qu'à lui seul appartenait la responsabilité de mes actes.
— Continuez, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny cédant malgré lui à un profond accablement; hélas! j'avais raison de vouloir m'opposera votre voyage en Amérique.
— Et la Providence a voulu que ce fût dans ce pays neuf, fécond et libre, qu'éclairé par un hasard singulier sur le présent et sur le passé, mes yeux se soient enfin ouverts, s'écria Gabriel. Oui, c'est en Amérique que, sortant de la sombre maison où j'avais passé tant d'années de ma jeunesse, et me trouvant
1. Tout ceci est textuellement extrait des Constitutions des Jésuites, Examen général, p. 29.
LE JLll LltUANT
Alors, je fus saisi de honle et d"horrour. (P. 040.)
pour la première fois face à face avec la majesté divine, au milieu des immenses solitudes que je parcourais... c'est là, qu'accablé devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait serment...
Mais Gabriel, s'interrompant, reprit :
— Tout à l'heure, mon père, je m'expliquerai sur ce serment; mais croyezmoi, ajouta le missionnaire avec un accent profondément douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui où j'ai dû redouter et accuser ce que
BDQEIHB fCE. — LE JUIF ERRANT. — J. ROUFF, ÉDIT.