LIV. SI
pnissante en moi, la discipline m'avait tellement déshabitué de tout examen, que, malgré mon horreur, que je me reprochais comme une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon père, quelle effrayante révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus désordonné dans ses raffinements ! Et j'étais dans la vigueur de lage... etjusqu alors mon ignorance et le secours de Dieu m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les sens... Oh! quelle nuit! quelle nuit ! I A mesure qu'au milieu du profond silence de ma solitude, j'épelais, en frissonnant de confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauches monstrueuses, inouïes, inconnues... à mesure que ces tableaux obscènes, d'une effroyable lubricité, s'offraient à mon imagination, jusqu'alors chaste et pure... vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir ma raison s'affaiblir. Oui... et elle s'égara tout à fait... car bientôt je voulus fuir ce hvre infernal, et je ne sais quel épouvantable attrait, quelle curiosité me retenaient haletant, éperdu, devant ces pages infâmes... et je me sentais mourir de confusion, de honte ; et, malgré moi, mes joues s'enflammaient; une ardeur corrosive circulait dans mes veines... alors de redoutables hallucinations vinrent achever mon égarement. . . il me sembla voir des fantômes lascifs sortir de ce livre maudit... et je perdis connaissance en cherchant à fuir leurs brûlantes étreintes.
— Vous parlez de ce livre en termes blâmables, dit sévèrement le père d'Aigrigny ; vous avez été victime de votre imagination trop vive : c'est à elle que vous devez attribuer cette impression funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Église.
— Ainsi, mon père, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée, jusqu'alors innocente et vierge, a été depuis à jamais souillée par des monstruosités que je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en demander la rémission au prêtre.
— Ce sont là des questions que vous n'êtes pas apte à juger, répondit brusquement le père d'Aigrigny.
— Je n'en parlerai plus, mon père, dit Gabriel, et il reprit :
— Une longue maladie succéda à cette nuit terrible ; plusieurs fois, me diton, l'on craignait que ma raison ne s'égarât. Lorsque je revins... le passé m'apparut comme un songe pénible... Vous me dites alors, mon père, que je n'étais pas encore mûr pour certaines fonctions... Ce fut alors que je vous demandai avec instances de partir pour les missions d'Amérique... Après avoir longtemps repoussé ma prière, vous avez consenti... Je partis... Depuis mon enfance j'avais toujours vécu ou au collège ou au séminaire, dans un état de compression et de sujétion continuel : à force de m'accouluraer à baisser la tête et les yeux, je m'étais pour ainsi dire déshabitué de contempler le ciel et les
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splendeurs de la nature... aussi quel bonheur profond, religieux, je ressentis, lorsque je me ti'ouvai tout à coup transporté au milieu des grandeurs imposantes delà mer, lorsque, pendant la traversée, je me vis entre l'Océan et le cicll Alors il me sembla queje sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres ; pour la première fois depuis bien des années je sentis mon cœur battre librement dans ma poitrine I pour la première fois je me sentis maître de ma pensée, et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l'on regarde du haut d'une montagne au fond d'une vallée obscure... Alors d'étranges doutes s'élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprimé, anéanti l'exercice de ma volonté, de ma liberté, de ma raison, puisque Dieu m'a doué de hberlé, de volonté, de raison ; mais je me dis... que peut-être les fins de cette œuvre grande, belle et sainte, à laquelle je devais concourir, me seraient un jour dévoilées et me récompenseraient de mon obéissance et de ma résignation. A ce moment, Rodm rentra. Le père d'Aigrigny l'interrogea d'un regard significatif; h socius s'approcha et lui dit tout bas, sans que Gabriel pût l'entendre :
— Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le père du maréchal Simon est arrivé à la fabrique de M. Hardy.
Puis, jetant un coup d'œil sur Gabriel, Rodin parut interroger le père d'Aigrigny, qui baissa la tête d'un air accablé. Pourtant il reprit, s'adressant à Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de nouveau à la cheminée :
— Continuez, mon cher fils... j'ai hâte de savoir à quelle résolution vous vous êtes arrêté.
— Je vais vousle dire dans un instant, mon père. J'arrivaià Gliarlestown... Le supérieur de notre établissement dans cette ville, à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie, se chargea de les éclaircir; avec une franchise effrayante, il me dévoila son but... où tendaient non pas peut-être tous les membres de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance, mais le but que ses chefs ont opiniâtrement poursuivi depuis la fondation de l'ordre... Je fus épouvanté... Je lus les casuistes... Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et effrayante révélation, lorsqu'à chaque page de ces livres écrits par nos pères je lus l'excuse, la justification du vol, de la calomnie, du viol, de r adultère, du parjure, du meurtre, du i^égicide^.. Lorsque je pensai que moi, prêtre d'un Dieu de charité, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais désormais aune compagnie dont les chefs professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre à jamais les liens qui m'attachaient à elle !
1. Celte proposilion n'a rien de liasardé. Voir des eïtraits du Compcndium a l'usage des séminaires, publiés à Strasbourg, en 1843, sous ce titre : Découvertes d'un Bibliophile.
A ces mots de Gabriel, le père d'Aigrigny et Rodiii échangèrent un regard t(M'rible : tout était perdu, leur proie leur échappait.
Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du socius et continua :
— Malgré ma résolution, mon père, de quitter la compagnie, la découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse... Ah! croyez-moi, pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a respecté et à le renier. Je souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission, j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut-être à lui dans cette circonstance... mais, au contraire, il a veillé sur moi avec une sollicitude providentielle.
Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un moment de silence, il reprit :
— Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à vous prier de me rendre la li!)erté et de me délier de mes serments... Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un entretien... hier, la Providence voulut que j'eusse une longue conversation avec ma mère adoptive; par elle j'ai appris la ruse dont on s'était servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège que l'on a fait de la confession pour l'engager à confier à d autres personnes les orphelines qu une mère mourante avait remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père, si j'avais pu hésiter encore à vouloir rompre ces liens, ce que j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable... Mais à ce moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas la compagnie tout entière; bien des hommes simples, crédules et confiants comme moi en font sans doute partie... Dans leur aveuglement... instruments dociles, ils ignorent l'œuvre à laquelle on les fait concourir... je les plains, et je prierai Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.
— Ainsi, mon fils, dit le père d'Aigrigny en se levant, livide et atterré, vous venez me demander de briser les liens qui vous attachent à la compagnie ?
— Oui, mon père... j'ai fait un serment entre vos mains, et je vous prie de me délier de ce serment.
— Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et non avenus?
— Oui, mon père.
— Ainsi, mon fils, il n'y aura désormais rien de commun entre vous et notre compagnie?
— Non, mon père... puisque je vous prie de me relever de mes vœux
— Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous délier... mais que vous ne pouvez pas vous délier d'elle?
— Ma démarche vous prouve, mon père, l'importance que j'attache au
serment, puisque je viens vous demander de m'en délier... Cependant, si vous me refusiez... je ne me croirais pas engagé, ni aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.
— C'est parfaitement clair, dit le père d'Aigrigny à Rodin; et sa voix expira sur ses lèvres, tant son désespoir était profond.
Tout à coup, pendant que Gabriel, les yeux baissés, attendait la réponse du père d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin parut fi'appé d'une idée subite, en s'apercevant que le révérend père tenait encore à la main son billet écrit au crayon.
Le socius s'approcha vivement du père d'Aigrigny, et lui dit tous bas d'un air de doute et d'alarme :
— Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?
— Je n'y ai pas songé, reprit machinalement le révérend père.
Rodin parut faire un effort sur lui-môme pour réprimer un mouvement de violent courroux ; puis il dit au père d'Aigrigny d'une voix calme:
— Lisez-le donc alors...
A peine le révérend père eut-il jeté les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa physionomie jusqu'alors désespérée ; serrant alors la main du socius avec une expression de profonde reconnaissance, il lui dit b. voix basse :
— Vous avez raison... Gabriel est à nous...