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LE SALON ROUGE

Ainsi que l'avait dit Samuel, la porte d'entrée de la maison murée venait d'être dégagée de la maçonnerie, de la plaque de plomb et du châssis de fer qui la condamnaient, ses panneaux en bois de chêne sculpté apparurent aussi intacts que le jour où ils avaient été soustraits à l'action de l'air et du temps. Les manœuvres, après avoir terminé cette démolition, étaient restés sur le perron, aussi impatiemment curieux que le clerc de notaire qui avait surveillé leurs travaux d'assister à l'ouverture de cette porte, car ils voyaient Samuel arriver lentement par le jardin, tenant à la main un gros trousseau de clefs.

— Maintenant, mes amis, dit le vieillard lorsqu'il fut au bas de l'escalier du perron, votre besogne est finie; le patron de monsieur le clerc est chargé de vous payer, je n'ai plus qu'à vous conduire à la porte de la rue.

— Allons donc! mon brave homme, s'écria le clerc, vous n'y pensez pas; nous voici au moment le plus intéressant, le plus curieux : moi et ces braves maçons nous grillons de voir l'intérieur de cette mystérieuse maison, et vous auriez le cœur de nous renvoyer?... C'est impossible!...

— Je regrette beaucoup d'y être obhgé, monsieur, mais il 'e faut; je dois entrer le premier et absolument seul dans cette demeure, avant d'y introduire les héritiers pour la lecture du testament...

— Mais qui vous a donné ces ordres ridicules et barbares? s'écria le clerc, singulièrement désappointé.

— Mon père, monsieur...

— Rien n'est sans doute plus respectable; mais voyons, soyez bonhomme, mon digne gardien, mon excellent gardien, reprit le clerc; laissez-nous seulement jeter un coup d'œil à travers la porte entre-bâilléc.

— Oh! oui, monsieur, seulement un coup d'œil, ajoutèrent les compagnons de la truelle d'un air suppliant.

— Il m'est désagréable de vous refuser, messieurs, reprit Samuel; mais je n'ouvrirai cette porte que lorsque je serai seul.

Les maçons, voyant l'inflexibilité du vieillard, dsscendircnî à regret les

rampes de l'escalier; mais le clerc entreprit de disputer le terrain pied à pied, et s'écria :

— Moi, j'attends mon patron, je ne m'en vais pas de cette maison sans lui; il peut avoir besoin de moi... or, que je reste sur ce perron ou ailleurs, peu vous importe, mon digne gardien...

Le clerc fut interrompu dans sa supplique par son patron, qui du fond do la cour l'appelait d'un air affairé, en criant :

— Monsieur Piston... vite... monsieur Piston... venez tout de suite.

— Que diable me veut-il? s'écria le clerc, furieux, voilà qu'il m'appelle juste au moment où j'allais peut-être entrevoir quelque chose...

— Monsieur Piston... reprit la voix en s'approchant, vous ne m'entendez donc pas?

Pendant que Samuel reconduisait les maçons, le clerc vit, au détour d'un massif d'arbres verts, paraître et accourir son patron tête nue et l'air singulièrement piéoccupé. Force fut donc au clerc de descendre du perron pour répondre à l'appel du notaire, auprès duquel il se rendit de fort mauvaise grâce.

— Mais, monsieur, dit M^ Dumesnil, voilà une heure que je crie à tue-tête.

— Monsieur... je n'entendais pas, fit M. Piston.

— 11 faut alors que vous soyez sourd... Avez-vous de l'argent sur vous?

— Oui, monsieur, répondit le clerc, assez surpris.

— Eh bien, vous allez à l'instant courir au plus voisin bureau de timbre me chercher trois gu quatre grandes feuilles de papier timbré pour faire un acte... Courez... c'est très pressé.

— Oui, monsieur, dit le clerc en jetant un regard de regret désespéré sur la porte de la maison murée.

— Mais dépêchez-vous donc ! monsieur Piston, reprit le notaire.

— Monsieur, c'est que j'ignore où je trouverai du papier timbré.

- Voici le gardien, reprit M° Dumesnil, il pourra sans doute vous le dire.

En effet, Samuel revenait, après avoir conduit les maçons jusqu'à la porte de la rue.

— Monsieur, lui dit le notaire, voulez-vous m'enseigner où l'on pourrait trouver du papier timbré?

— Ici près, monsieur, répondit Samuel, chez le débitant de tabac de la rue Vieille-du-Temple, numéro 17.

— Vous entendez, monsieur Piston? dit le notaire à son clerc; vous en trouverez chez le débitant de tabac rue Vieille-du-Temple, nmnéro 17. Courez vite, car il faut que cet acte soit dressé à l'instant même et avant ^l'ouverture du testament ; le temps presse.

LE JUTF ERR.VNT

Le bruit de la marcIie pe:-aule du juif rùsouuuit sous ia haute coupole de cc vestibule, (l'. C"i5.\

— C'est bien, monsieur... je vais me dépêcher, répondit le clcic avec dépil.

Et il suivit son patron, qui regagna en hâte la chambre où il avait laissé Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny.

Pendant ce temps Samuel, gravissant les degrés du perron, était arrivé devant la porte, récemment dégagée de la pierre, du fer et du plomb qui l'obstruaient. Ce fut avec une émotion profonde que le vieillard, après avoir cherché

EUGÈNE Sun. — LE JUIF ERRANT. — J. ROUFF, ÉDIT. LIVR. 83.

dans son trousseau de clefs celle dont il avait besoin, l'introduisit dans la serrure et fit rouler la porte sur ses gonds.

Aussitôt il se sentit frappé au visage par une bouffée d'air humide et froid, comme celui qui s'exhale dune cave brusquement ouverte. La porte soigneusement refermée en dedans et à double tour, le juif s'avança dans le vestibule, éclairé par une sorte de trèfle vitré ménagé au-dessus du cintre de la porte : les carreaux avaient à la longue perdu leur transparence et ressemblaient à du verre dépoli. Ce vestibule, dallé de losanges de marbre alternativement blanc et noir, était vaste, sonore, et formait la cage d'un grand escalier conduisant au premier, étage. Les murailles, de pierre lisse et unie, n'offraient pas la moindre apparence de dégradation ou d'humidité ; la rampe de fer forgé ne présentait pas la moindre trace de rouille; elle était soudée, au-dessus delà première marche, à un fût de colonne en granit gris, qui soutenait une statue de marbre noir représentant un nègre portant une torchère. L'aspect de cette figure était étrange, les prunelles de ses yeux étaient de marbre blanc.

Le bruit de la marche pesante du juif résonnait sous la haute coupole de ce vestibule ; le petit-fils d'Isaac Samuel éprouva un sentiment mélancolique en songeant que les pas de son aïeul avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont il avait fermé les portes cent cinquante ans auparavant : car l'ami fidèle en faveur duquel M. de Rennepont avait fait une vente simulée de cette maison s'était plus tard dessaisi de cet immeuble pour le mettre sous le nom du grand-père de Samuel, qui l'avait ainsi transmis à ses descendants, comme s'il se fût agi de son héritage.

A ces pensées, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le souvenir de la lumière vue le matin à travers les sept ouvertures de la chape de plomb du belvédère ; aussi, malgré la fermeté de son caractère, le vieillard ne put s'empôcher de tressaillir lorsque, après avoir pris une seconde clef à son trousseau, clef sur laquelle on lisait : clef du salon rouge, il ouvrit une grande porte à deux battants, conduisant aux appartements intérieurs. La fenêtre qui, seulede toutes celles de la maison, avait été ouverte, éclairait cette vaste pièce, tendue de damas dont la teinte pourpre foncé n'avait pas subi la moindre altération ; un épais tapis de Turquie couvrait le plancher ; de grands fauteuils de bois doré dans le style sévère du siècle de Louis XIV étaient symétriquement rangés le long des murs ; une seconde porte, donnant dans une autre pièce, faisait face à la porte d'entrée ; leur boiserie ainsi que la corniche qui encadrait le plafond était blanche, rehaussée de filets et de moulures d'or bruni. De chaque côté de cette porte étaient placés deux grands meubles de Boulle] incrustés de cuivre et d'étain, supportant des garnitures de vases de Céladon; la fenêtre, drapée de lourds rideaux de damas à crépines surmontées d'une pente découpée dont chaque dent se terminait par un gland de soie, faisait face à la cheminée de

marbre bleii-tiirquiii orné de baguettes de cuivre ciselé. De riches candélabres et une pendule du même style que l'ameublement se reflétaient dans une glace de Venise à biseaux. Une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi, était placée au centre de ce salon.

En s'approchant de cette table, Samuel vit un morceau de vélin blanc, portant ces mots:

Dajis cette salle sera ouvert mon testament; les autres appartements demeureront clos jusques après la lecture de mes dernières voloiités.

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