LIV. Si
tout; mais sa voix a été impuissante : j'éprouvais trop de douleur, trop de regrets, trop de découragement. Chose étrange!... quand il a été convaincu de ma résolution de terminer violemment mes jours, un mot d'une terrible amertume lui est échappé et m'a fait croire qu'il enviait mon sort... ma mort!... Estil donc condamné à vivre, lui?...
« Oui... il s'y est sans doute condamné lui-même afin d'être utile et secourahle à riiumanité... et pourtant la vie lui pèse; car je lui ai entendu dire un jour avec une expression de fatigue désespérée que je n'ai pas oubliée : « Oh ! « la vie... la vie... qui m'en délivrera?... »
« Elle lui est donc bien à charge? Il est parti ; ses dernières paroles m'ont fait envisager la mort avec sérénité...
« Grâce à lui ma mort ne sera pas stérile... Grâce à lui, ces lignes écrite» à ce moment par un homme qui, dans quelques heures, aura cessé de vivre, enfanteront peut-être de grandes choses dans un siècle et demi ; oh ! oui, de grandes et nobles choses... si mes volontés sont pieusement écoutées par mes descendants, car c'est à ceux de ma race future que je m'adresse ainsi. Pour qu'ils comprennent et apprécient mieux le dernier vœu que je fais... et que je les supplie d'exaucer, eux... qui sont encore dans le néant où je vais rentrer, il faut qu'ils connaissent les persécuteurs de ma famille, afin de pouvoir venger leur ancêtre, mais par une noble vengeance.
« Mon grand-père était catholique ; entraîné moins par son zèle religieux que par de perfides conseils, il s'est affilié, quoique laïque, à une société dont la puissance a toujours été terrible et mystérieuse... à la société de Jésus. »
A ces mots du testament le père d'Aigrigny, Rodin et Gabriel se regardèrent presque involontairement. Le notaire, ne s'étant pas aperçu de ce mouvement, continuait toujours :
« Au bout de quelques années, pendant lesquelles il n'avait cessé de professer pour cette société le dévouement le plus absolu, il fut soudainement éclairé par des révélations épouvantables sur le but secret qu'elle se proposait et sur ses moyens d'y atteindre...
« C'était en 1610, un mois avant l'assassinat de Henri IV.
« Mon aïeul, effrayé du secret dont il se trouvait dépositaire malgré lui, et dont la signification se compléta plus tard par la mort du meilleur des rois ; mon aïeul, non seulement rompit avec la société de Jésus, mais comme si le catholicisme tout entier lui eût paru solidaire des crimes de celle société, il abandonna la religion romaine, où il avait jusqu'alors vécu, et se fit protestant.
« Des preuves irréfragables attestant la connivence de deux membres de cette compagnie avec Ravaillac, connivence aussi prouvée lors du crime de Jean Châtel le régicide, se trouvaient entre les mains de mon aïeul. Telle fut la cause première de la haine acharnée de cette société contre notre famille. Grâce
à Dieu, ces papiers ont été mis en sûreté; mon père me les a transmis, et si me3 dernières volontés sont exécutées, on trouvera mes papiers, marqués A. M. G. D. G., dans le coiïret d'ébène de la salle de deuil de la rue Saint-François. Mon père fut aussi en bulte à de sourdes persécutions; sa ruine, sa mort, peut-être, en eussent été la suite, sans l'intervention d'une femme angélique, pour laquelle il a conservé un culte religieux.
« Le portrait de cette femme, que j'ai revue il y a peu d'années, ainsi que celui de l'homme auquel j'ai voué une vénération profonde, ont été peints par moi de souvenir, et sont placés dans le salon rouge de la rue Saint-François. Tous deux seront, je l'espère, pour les descendants de ma famille, Fobjet d'un culte reconnaissant.»
Depuis quelques moments, Gabriel était devenu de plus en plus attentif -à la lecture de ce testament; il songeait que, par une bizarre coïncidence, un de ses aïeux avait, deux siècles auparavant, rompu avec la société de Jésus, comme il venait de rompre lui-même depuis une heure... et que de cette rupture, datant de deux siècles, datait aussi l'espèce de haine dont la compagnie de Jésus avait toujours poursuivi sa famille... Le jeune prêtre trouvait non moins étrange que cet héritage à lui transmis après un laps de cent cinquante ans par un de ses parents, victime de la société de Jésus, retournât par l'abandon volontaire qu'il venait de faire, lui Gabriel, à celte môme société...
Lorsque le notaire avait lu le passage relatif aux deux portraits, Gabriel, qui, ainsi que le père d'Aigrigny, tournait le dos à ces toiles, fit un mouvement pour les voir...
A peine le missionnaire eut-il jeté les yeux sur le portrait de la femme, qu'il poussa un grand cri de surprise et presque d'effroi.
Le notaire interrompit aussitôt la lecture du testament en regardant le jeune prêtre avec inquiétude.