SCÈNE VIII
Les Mêmes , hors LILITH et ESTHER.
ISAAC , ^ui a repris sa place. Sire , le marquis n’a pas l’air embarrasse, mais c’est qu’il lui faut prouver seize quartiers purs et francs.
LE COADJUTEUR. C’est de rigueur.
LE ROI. Ah ! sans cela , malgré toute ma bonne volonté , je serai inflexible.
NERI. Je ne crains rien, je suis franc comme l’osier, et ferme comme un roc ; c’est que je remonte loin , moi... dans ^'antiquité. Tel que vous me voyez , je ne vais pas moins qu’au prophète Baruch.
(On rit.)
LE ROI ET LES AUTRES. Au prophète Barucli.
NElil. Riez tant qu’il vous plaira, mais cela est ainsi ; je me nomme Néri : il est de notoriété que le père du prophète Baruch se nommait Néri , c’est le chef de notre maison, la 'souche : nous portons une barbe de vair en champ de gueules.
LE ROI, à Isaac. Eclaircis-nous cette généalogie-là, toi, comte de Saint-Germain, qùi nous en a déjà rectifié tant d’autres.
ISAAC. Rien ne m’est plus aisé, si monsieur le marquis promet de ne se pas fâcher.
LE ROI. Pourquoi se fâcherait-il ? dis toujours.
ISAAC. Eh bien ! la maison de monsieur est très-ancienne , comme il le prétend...
NERi. Nous étions Varvaux sous la Fronde , Barbeaux sous la Ligue, Barbara du teins des Albigeois.
1SAAC-. Oh ! Barbara , c’est vrai.
NERi. Nous étions Barbatius à Rome sous les Triumvirs.
ISAAC. Non ; Barbatus sous l’empereur Claude.
KTERi. Baidiathis à Rome sous les Triumvirs.
ISAAC. Barbatus sous l’empereur Claude ; et voilà l’origine de votre barbe en champ de gueules.
NERI. Eh bien ! c’est déjà fort joli.
LE ROI. C'est fort beau.
NERI. Les Rohan ne vont pas jusque-là.
LE COADJUTEiiR. Insolent Nous qui datons d’avant le
déluge.
NERI. Barbatus , soit.
ISAAC. Mais Baubatus n’était qu’un sobriquet d’esclave. Cet homme venait de Judée , et son vrai nom était . .
NERI. Son nom était?
ISAAC. Barabbas.
LE ROI , comme buts les autres , partaal d’un grand écht de rire. Barabbas ! ah ! ah ! ah !
JEANNE. Barabbas qui était si connu !..
LE COADJUTEUR. A la Passion...
JEAN. Si celui-là n’a pas été pendu, il s’en est fallu de bien p^
LE ROI. Marquis , je vous conseille de ne pas prendi'e vos quartiers de si haut.
TOUS LES AUTRES , hors Néri , riant. Ah ! ah ! ah ! ah !
LE ROI , se levant et jetant sa serviette sur la table. Saint-Germain , je te fais grand généalogiste de France.
( Il sort. )
ISAAC , se levant. Il va la trouver.
( Tous: lu lutres l’iiniteat ; la table disparaît squs le plancher. )
NERI , s’approchant d’isaac. Vous venez de me faire une injure sanglante , comte de Saint-Germain , vous m’en rendrez raison.
ISAAC. Eh ! monsieur.
^ NERI. Vous me devez raison , et sur-lc-cliamp vous allez venir ici près.
ISAAC. Demain , ce soir , quand vous voudrez , mais à- présent. .. .
SATAN. Cependant quand deux bons gentilshommes comme vous et le marquis ont une querelle , et tous deux leur épée au côté , il n’y a pas à différer.
JEAN. Cela est sans réplique , je serai votre second.
ISA.AC. Mon second. Oh ! maudite aventure !
SATAN , à Néri. Il a peur.
NERi , à part. Oui, pas de remise ; quand on ne veut pas d’affaire, on n’en cherche pas.
DE POMPADOUR. Quoi! messieurs , ici , dans un lieu...
JEANNE. Oui , un lieu respectable.
JEAN. Le Parc-aux-Cerfs.
NERI. Sortons.
TOCS LES ADTRES. Sortez. {On enUnd crier dehors. )Thisecours ! du secours !
ISAAC. Ecoutez ! écoutez !
ESTHER , dans la coulisse. Grâce! grâce! Du secours ! du secours !
ISAAC. Elle crie ! elle appelle !
NERI. Et que m’importe , je vous appelle au^i , moi.
ISAAC , mettant l'ipée à la main. Je dois avant tout la défendre.
^ ' ( Il se dirige ven le boodoir.)
SATAN , se plaçant devant lui. La défendre ! contre qui ? contre le roi ?
M”** DE POMPADOOR , allant se mettre pris Satan. Ciel ! contre la personne sacrée du roi.
NERI , et tous les autres lui barrent aussi le passage l’épée à la main. Malheureux !
ESTHER , dans la coulisse. Au secours ! au secours !
ISAAC , se battant contre tous. Vous ne m’arrêterez pas!
SCÈNË IX.
Les Précédens , ESTHER , poursuivie par le roi.
ESTHER , fuyant , un couteau à lu main. Non , non , plutôt ^ mourir !
ISAAC. Oui , meurs! meurs! et conserve*toi pure.
( Esther le frappe , et tombe entre le$ bras île Satan. )
SATAN, m'i/n/. Vous, cessez ce combat inégal ; cet homme ne peut tomber sous vos coups : c’est le Juif errant.
TOCS LES ACTRES. Le Juif errant.
ISAAC. Eh bien! oui , oui. ( On s'éloigne de lui, — A Satan.) Mais toi, qui es-tu ?
SATAN. Satan.
ISAAC. Ah! ma hile !
SATAN. Enfin , à moi , non par l’impureté , mais par 1^ suicide.
ISAAC. Esther.
SATAN , riant. Des flammes s 'élèvent autour de lui , il s’enfonce sous le plancher avec Lilith et Esther. Marche Imarche! marche!
(Tableau. — Tout le monde est pénétré d’horreur; Le roi tombe à moitié érauQui entre les bras de Jeanne. )