FIN DU QUATRIÈME ACTE
A la lin du monde.
Un espace élrnit ^ couvert dVpaisses tcnibres. — A gauche , la tombe du ('hrist; en face, le tronc d’un aibrc qui brûle , embrasé par la foudre.
L’ARCHANGE MICHEL , au milieu des nuages. Il tient d’une
main Vé/jee flamboyante et de l’autre la trompette du jugement.
l’archange, entrant précipitamment et traversant le théâtre . C’est l’heui-e ! c’est l’heure ! Générations ensevelies , inonde qui dors , levez-vous ! C’est l’heure ! c’est l’heure ! c’est l’heure !...
(Le dernier descendant de Barabbas s’élançant en scène, et venant tomber au pied de l'arbre qui brûle.)
BARABBAS. L’éclair brille , le tonnerre gronde ! Tout n’est qu’efiroi et chaos! tout croule, tout est brisé, anéanti! Le monde agonise et râle la mort ! Horreiu" et épouvante I
( Le Juif entrant du côté opposé.)
ISAAC. Espoir et bonheur! enfin je touche au terme fatal ! enfin je n’entendrai plus la voix de l’auge me criant incessamment : «Marche! marche! •> {Coup de tonnerre.) Oh belle chose que la fin du monde !
BARABBAS. Quelqu’un ?
IS.AAC. Un homme encore sur la terre !
BARABBAS, courant à Isaac.. Qui es-tu?
ISAAC. Le Juif errant.
BARABBAS. Arrière , toi , qui portes la malédiction du ciel ! Ne m’approche pas , de peur que , dans ce grand jour de vengeance, Dieu ne m’enveloppe dims ton châtiment!... Ne m’approche pas, te dis-je.
IS/VAC. Ta main. J’ai le droit de toucher la main du dernier descendant de Barabbas, comme j’ai jadis touché la sienne.
BARABB.AS. Quoi ! je serais...
ISAAC. Tu résuines en toi ta race , comme je représente la mienne tout entière ; car nos deux noms 'sont inscrits dans la teirible histoire du Clrrist : Ahasvérus et Barabbas maudits. ,.
(Tronopetle au loin.)
BARABBAS. Ce bruit: écoute...
ISAAC , aoec joie C’est la trompette sacrée appelant les aines au jugement.
BARABBAS. Horriblcs angoisses ! {Noupeanx coups de tonnerre.) Les ténèbres s’étendent , la terre tremble et s’agite sous nos
ISAAC. Viens , ami , dans les bras l’un de l’autre , et qu’au moins les deux derniers hommes meurent en frères !
BAR.ABBAS. Oui, en frères. Mais, qu’ai-je vu ! Tiens, regarde, Isaac , là-bas dans l’obscurité : ce spectre lumineux qui s’avance
vers nous.
(Apparaîl Eslhcr vêtue il’une robe il’aïur, et lénant à la main une brandie d’olivier. )
ISAAC , s'élançant vers elle. Ma fille !... je revois ma fille !... L’archange a tenu sa promesse.
ESTiiER. Il en est une autre qui te fut faite, et que, messagère des cieux , je viens remplir : je viens te révéler enfin le mystère caché si long-teius sur notre destinée. Du crime naît la Souffrance qui expie , et de la Souffrance la Prière qui obtient grâce. Dieu m’a dit : « Fille d’Aliasvérus , revêts cette robe d’azur, prends à la main cette branche d’olivier , symbole de paix et d’alliance , et va au-devant du pauvre Juif errant, qui s’avance vers l’éternité. Tu le rencontreras le jour du jugement près de la tombe du Christ. >>
ISAAC rf BARABBAS. La tombe du Christ ! v . > c.
ESXHER. La voici. Celui qui, avant le redoutable arrêt qui se prépare, s’humiliera devant le saint sépulcre, et, le premier, en touchera la pierre avec confiance, celui-là verra la lumière face à face Adieu, mon père : je vais t’attendre aux
portes du Paradis.
ISAAC. Ah ! si je pouvais croire !
BARABBAS. Est-ce uii rève, une illusion? Non, là... à l’instant...
ISAAC. Doute horrible !
LA VOIX DE l’archange. C’est riieure! c’est l’heure !
BXKXBBXS, s'élançant vers le tombeau. Pitié, Seigueur !
ISAAC. Arrière ! le premier qui touchera cette tombe verra la lumière face à face , a-t-elle dit : je serai le premier !
BARABBAS , tirant un couteau de dessous ses vêtemens. Place !
ISAAC, levant sur lui son bâton. Eh bien , donc...
(Ih 5C précipitent l’un sur l’autre , le brat levé ; la Tourlre éclate , et tous deux tombent anéantis. Alors , sur le saint sépulcre , s’élève l’archange armé de toutes pièces.)
l’archange. Les deux derniers hommes mourraient en s’égorgeant ! mais à Dieu seul appartient de frapper en ce jour !... Dieu seul est fort et puissant !
( Un bruit terrible se fait entendre , la terre s’entr’ouvre, et Satan s’élance d’un gouflre de feu.)
SATAN. Tu mens, Michel.
l’archange, a toi le mensonge', prince des ténèbres! à moi, messager de Jéhovah, la vérité.
SATAN. Satan croisera son sceptre contre le sceptre de Jéhovah ! contre le glaive de Michel , Satan croisera son glaive !
l’archange. Téméraire!
SATAN. Aux cohortes d’anges et de chérubins, enfans amollis aux délices du paradis , j’oppose une armée de géans et de démons , tous durcis au feu de l’enfer.
l’archange. Eli bien! mot seul contre tous, et plus fort que tous !
SATAN. Ah ! oui... tu te crois fort, parce que tu t’appuies sur la tombe de ton Christ ! Je m’y coucherai vivant dans la tombe de ton Christ! j’en ferai un lit à ma taille , im lit de parade , ou , mieux encore , je la démolirai , et j’en prendrai les pierres pour paver mon enfer !
l’archange. Blasphème et profanation ! Satan, la mesure est enfin comblée ; le Dieu des années s’est levé , et marche contre toi... recule !
SATAN. Reculer ! jamais.
l’archange. Recule et tombe !
( Grand bruit de tonnerre. )
CHŒUIl.
( Salan pousse un cri lerrihie , et roule précipité dans le gouiTre , qui se rererrac sur lui. Une musique aérienne se fait entendre , l’obscurité se dissipe, et, les nuages s’écartant, laisse voir un escalier conduisant au ciel. Troupe d’anges et d’archanges. Au pied de l’escalier, d’un côté, est agenouillée Esther, sous la figure de la Prière ; du côté opposé, est un vieillard, qui a dans une main une horloge et dans l’autfe une faux, — c’est le Tems. )
l’archange. Salut, Jérusalem nouvelle! que ton tabernacle s’ouvre , et que ta sainte montagne s’abaisse devant les enfans de la lumière!... Et toi , vieillard, qui marquais les heures du monde et tranchais ses destinées, brise ton horloge et ta faux. Désormais , assis sur les ruines de l’univers , t^ ne prononceras plus de ta grande voix qu’un seul mot : « Eternité pour les élus ! éternité pour les dantmés! »
(Il fait quelques pas vers l’escalier.)
ESTHER , se levant et allant à la rencontre de l’ange. Ah ! que la bonté de Died s’étende plus loin que sa colère !
l’archange. Rassure-toi... enfant des deux, douce et tendre Prière. Dieu , qui est la source de toute gloire et de toute vertu, accueillera dans son sein toute gloire et toute vertu.
( La musique est devenue plus grave et plus solennelle. Sur cette musique, on voit paraitre plusieurs ombres qui s’avancent lentement vers les portes du ciel. Arrivées au pied de l’escalier, les deux premières ombres s’arrêtent et se dépouillent de leurs ombres.)
LA PRIÈRE. Marc-Aurèle et Franklin!
l’archange. La justice et la liberté !
LA prière. Entrez.
(Paraît Napoléon, qui se découvre vivement.)
l’archange. Ah ! la gloire !
LA PRIÈRE. Entre , entre.
(Napoléon , Marc-Aurèle et Franklin se groupent au fond , sur les marches de l’escalier ; pendant ce tems , Isaac s’est avancé : il va pour poser le pied sur la première marche.)
l’archange. Arrière !
ISAAC. Le paradis, ouvert à tous, est-il donc fermé aux Juifs?
l’archange. Aux Juifs fermes et sincères dans leurs crojances, non; au blasphémateur, oui. Isaac Ahasvérus, sur ton front brille la croix de feu , marque de réprobation.
(Isaac, accablé, tombe è genoux.)
ESTUER , à r archange . C’est à la prière de se faire entendre. {Musûfue et changement d’Isaac, ) Regarde, ministre des vengeances célestes , la croix de feu a disparu !
l’archaN6E, abaissant son épée et livrant passage. Hosannah ! TOUS. Hosannah !
( Ce cri retentit et se prolonge ; le fond s'ouvre en même tcms, et laisse voir les cieux dans toute leur splendeur. Chœurs d'anges et d'ëlus.)
CHŒUâ.
Cieux , courbez-vous sous la victoire Du Dieu de toute véritë ,
Qui vient nous couvrir de sa gloire Ct de son immortaiite.