SCENE PREMIERE
Il est une heure du matin.
Par centaines, les citadins rentrent chez eux, animant les rues du bruit de leurs pas et de leurs colloques. On dirait la sortie d'un théâtre énorme, d'un Colisée après une tuerie de gladiateurs et de bêtes féroces.
Pierre Larbalestrier chemine seul, songeur.
Cette Ma-lé-dic-tion?...
Certes, son impérieuse nature lui répète : Tu as fait ton devoir. Le mascaron à la balance symbolique qui hante sa vision intérieure, le proclame en son muet et rigide emblème.
Mais cette accumulation de spectacles imprévus et tragiques a lézardé d'une fêlure son assurance quoiqu'il s'arc-boute par un opiniâtre efifort contraire. Et par un caprice misérable de
i8 LE JURÉ
faiblesse cérébrale, chaque fois qu'il se dit : J'ai fait mon devoir, il entend machinalement sonner, pareil au tintement d'une clochette venant d'un au-delà indéfinissable : Huit, huit!
Du doute?...
Oui, il y a depuis tantôt du doute en lui, faible, indistinct à l'égal d'une étoile scintillant aux plus nébuleuses régions du firmament visible. Et ce doute, ce doute importun pour son orgueil, provient de ce que quatre bourgeois imbéciles et timorés, craignant de troubler leur digestion et leur sommeil par le souvenir d'une condamnation capitale, ont, se dit-il, dans leur lâche prudence, préféré voter : Non.