LIBRAIRIE PLON
PLO.N-NOUKKII ET C'% LMPRLMEUR.S-ÉDITEURS
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Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
A M. Claude Perroud
Je me suis trouvé assister, l'année dernière, en témoin plus qu'en acteur, à un drame de conscience qui, sur le moment, m'émut beaucoup. J'eus aussitôt l'idée de le raconter, et puis un scrupule me retint. Cet intérêt poignant ne dérivait-il pas du souvenir attaché pour moi au nom des deux frères, héros de cette aventure? Une aventure? Le mot est bien fort pour qualifier un incident d'ordre familial, de ceux qui se rencontrent par centaines et dans les destinées les plus unies. Après réflexion, il m'a semblé que ma première impression était la bonne, et que ce terre à terre des événements ajoutait, au contraire, à la signification de cette histoire. Elle pose un grave problème qui apparaîtra peut-être comme plus saisissant encore dans ces données toutes communes. Quelle est la mesure de notre res-
ponsabilité? Jusqu'où s'étendent ses limites? Devons-nous compte à la suprême Justice, non seulement de nos actes médités et voulus, mais des conséquences que nous n'avons ni voulues ni soupçonnées, — non seulement de nos omissions, mais des effets de ces omissions? (I Qui connaît ses égarements? Mon Dieu, pardonnez-moi ceux que j'ignore...» dit le Psalmiste. Et Pascal, dans son Mystère de Jésus : « Si tu connaissais tes péchés , tu perdrais cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. — Non, car moi, par qui tu l'apprends, t'en peux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connaîtras, et il te sera dit : Voilà les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés , et pour la malice occulte de ceux que tu connais... » Mais pourquoi anticiper sur des conclusions qui se dégageront de ce récit naturellement, si j'arrive à reproduire dans son humanité simple l'humble détail de cette tragédie bourgeoise? Je vais l'essayer.
J'étais donc, par une matinée du printemps Je l'autre année, occupé chez moi à travailler, quand on vint m'avertir qu'un M. Biaise Marnât, ingénieur, de passage à Paris, téléphonait pour savoir si je pourrais le recevoir cet après-midi, et à quelle heure.
— " Il esta l'appareil? » demandai-je.
— «» Non, mais le portier de son hôtel. »
— « Dites que j'attendrai M, Biaise Marnât après le déjeuner, » répondis-je, déconcerté par l'annonce de cette visite, au point qu'il me fut impossible de reprendre ma tâche. Trop d'images surgissaient dans ma mémoire, évoquées par ce coup de téléphone, très étrangement impersonnel. Un lien si particulier et si intime nous unissait, l'ingénieur et moi, dans le passé! Il est vrai que le calendrier éphéméride, posé sur ma table, portait la date du 7 avril 1917, et j'avais serré la main de Biaise, pour la dernière fois, au cimetière Mont-
pâmasse, lors de renterrement de son père, en novembre 1881. « 1881-1917. Grande tnortalis œvi spatiuni, " aurait dit ce père, M. Jules Marnât, que j'avais eu comme «colleur » , à une époque plus lointaine encore. C'était avant la guerre de 1870, dans l'Institution libre d'où je suivais les classes du lycée Louis-le-Grand, et j'avais Biaise lui-même pour contemporain et pour rival au Concours. Oui. Que d'images!... «Marnât» — rien qu'à me répéter ces deux syllabes, je revoyais la sombre cour de la pension, à six heures du matin en hiver. Une silhouette passait, entre les arbres grêles et nus, celle du « colleur » venant « chauffer » les candidats au prix d'honneur. Je revoyais ces candidats, une demi-douzaine de rhétoriciens, dont nous étions. Biaise et moi, et, dans la chaire, ce «colleur M , le père de Biaise, s'asseyant devant un Tite-Live ou un Tacite, un Virgile ou un Horace. Il priait l'un de nous de traduire un passage à livre ouvert. Une grosse lampe de cuivre pendait au plafond. Elle éclairait le vaste front, prématurément chauve, du maître, son masque creusé, l'arête fière de son nez aquilin,
sa longue barbe noire sur laquelle il passait, à de certains moments, sa blanche main nerveuse, et quand ses paupières se relevaient, elles découvraient des yeux bruns d'une ardeur douloureuse.
— a Tout de même, après quarante ans, » pensais-je, en me rappelant ainsi, dans l'éclair d'une demi-hallucination, ces lointaines heures d'une jeunesse ardemment studieuse, « m'annoncer son retour en France et sa visite par un téléphonage de concierge ! Quel original que ce Biaise!... C'est trop naturel. Il était déjà si fermé, si replié ! Le vieux Marnât l'avait élevé à l'école de l'enfant Spartiate qui se laisse dévorer par son renard sans crier, celle du Pœte non dolet de la courageuse Arria. Ce dressage * stoïcien aura tourné en dureté, avec cette existence passée tout entière sur des chantiers, à construire des chemins de fer, en Asie, en Afrique, en Amérique, parmi des brutes noires et jaunes. Il ne m'a pas oublié, puisqu'il veut me revoir. Il emploie un procédé qui n'est ni cérémonieux ni tendre. Ne lui en voulons pas. J'aurai tant de plaisir à causer avec lui de son père !...)>
Pour que l'on comprenne bien quelle corde remuait en moi cette rencontre toute prochaine, et si complètement inattendue, avec mon camarade de classe, il faut que je dessine avec plus de précision la figure morale de cet humble répétiteur de collège. Elle expliquera la place occupée par lui dans ma mémoire d'écolier. Quand on aime passionnément la pensée, ong^arde, à travers l'existence, une gratitude d'une qualité unique aux maîtres qui vous ont, les premiers, initié au travail sacré de l'intelligence. C'est la mystique de l'enseignement, sa profonde et noble poésie que cette paternité spirituelle, indéfectible comme l'autre, et qui veut qu'à la distance d'un demi-siècle nous retrouvions, vivante en nous, l'empreinte spirituelle de certains professeurs. Ainsi en était-il de M. Jules Marnât et de moi. Pour s'emparer d'une jeune âme, à l'époque où je suivais ses leçons, ce maître possédait un double prestige : celui de l'homme et celui du lettré. Il est bien oublié aujourd'hui, sauf par quelques fidèles. Sous l'Empire, il possédait, dans le petit monde scolaire, cette renommée clandestine, qui fut celle des grands
opposants de l'Université après le coup d'État: un Frédéric Morin, un Eugène Despois. Entré le premier à l'École normale, reçu le premier à l'agrégation, il avait, à vingt-six ans, démissionné de la Rhétorique d'un grand lycée de Paris pour ne pas prêter serment à l'Empire. Depuis lors il vivait de cours libres et de répétitions. Qu'il préférât ce gagne- pain mo- ^ deste aux fructueuses besognes du journalisme, c'était la preuve d'une intransigeance absolue dans ses convictions II avait redouté les compromis forcés d'une presse surveillée de près par le pouvoir. Ces républicains de frappe romaine n'étaient pas rares dans cette période. Rationalistes à tempérament religieux, ils reportaient, à leur insu, les traits de l'Idéal chrétien sur le mythe révolutionnaire. Leur ascétisme et leur dévouement les revêtaient, pour nos imaginations de dix-sept ans, d'une autorité de martyrs et d'apôtres. Discuter un jugement de M. Jules Marnât tenait pour nous du blasphème. Groirait-on que je suis demeuré longtemps un peu honteux de mon goût très vif pour Prosper Mérimée et Sainte-Beuve, simplement parce que cet
inflexible protestataire les avait stigmatisés devant moi : « Ah! oui! Monsieur le sénateur Mérimée ! Monsieur le sénateur Sainte- Beuve!... » Comme dans les notes des Chàdjnents, il avait ajouté : « Trente mille francs par an!... » C'était le déclic d'un couperet de guillotine que des mots pareils, tombant de la bouche du vieux jacobin.
Il n'était pas qu'un jacobin. La forte influence exercée sur quelques-uns de ses élèves et sur moi en particulier, il la devait aussi à la ferveur dont il brûlait pour la littérature antique. Cette flamme en faisait un artiste en expression, réellement exti*aordinaire. Les écrivains latins surtout lui inspiraient un culte passionné. Chacune de nos pauvres répétitions, destinées très utilitairement à nous transformer en bétes à concours, devenait, pour ce dévot, l'occasion d'une véritable liturgie. J'ai raconté qu'il nous donnait à traduire un texte à livre ouvert. Indifférent d'abord jusqu'à la froideur, le latiniste en lui s'échauffait. A notre traduction ânonnante, la sienne soudain se substituait. Il parlait, et le mâle langage de Tite-Live et de Tacite se transcrivait en ime prose française,
égale au modèle par le raccourci et le serré. Presque plus d'auxiliaires, de verbes « avoir » et « être « , presque plus de conjonctions. Il la voulait, cette prose, nettoyée de ce qu'il appelait énergiquement « la pouillerie des mots inutiles » , articulée par des verbes actifs iouant directement sur leur régime, rythmée comme des vers, et toute en vocables voisins de leur origine. J'ai dans l'oreille sa voix un peu sourde attaquant certains morceaux, la mort d'Agrippine, par exemple, dans les Annales : « La nuit s'illuminait d'astres pour convaincre le parricide... » Et les poètes, Lucrèce, Horace, Virgile, comme il les sentait! Comme il les rendait! De quel accent il déclamait, avant de la traduire, l'adjuration de Didon abandonnée au soleil :
SoL qui tcnarum flamniis opéra omnia lustras!...
Ces textes sublimes des Anciens, passant par cette bouche éloquente, perdaient tout air de citations. Ils ne faisaient qu'un avec ce magnifique lettré qui nous invitait à communier, non plus à travers les livres, mais à travers son âme, dans ces beaux génies, sa religion.
et, je m'en rendais dès lors vag^uement compte, sa consolation.
Anomalie paradoxale, un seul parmi nous demeurait réfractaire, du moins en apparence, à ce contagieux fanatisme, et c'était Biaise. Ce fils du répétiteur avait été pris, comme boursier, dans notre pension, ainsi que son frère plus jeune, Amédée, par une charité trop justifiée envers un maître, dont la valeur reconnue servait de vivante réclame. Biaise, pourtant, ressemblait à son père, mais en plus vigoureux, en plus étoffé. Les Marnât viennent de Laschamps, un hameau juché au pied du volcan éteint de ce nom, à une lieue du puy de Dôme. Le professeur était allé chercher là sa femme, fille comme lui d'ian petit propriétaire rural, mi-paysan, mi-bourgeois. Le premier-né de ce mariage avait hérité de la montagnarde une robustesse de carrure qui contrastait avec la clîétiveté de son cadet. La physiologie appauvrie de celui-ci dénonçait, chez la mère, l'étiolementde la transplantation, l'air raréfié d'une étroite demeure parisienne, la nourriture médiocre, l'usure du souci quotidien. Biaise avait déjà conscience de l'épreuve qu'inflige à une
ménagère la précarité des ressources, l'étroitesse du budget, cette res angusta domi, pour parler comme un des poètes chers à son père. Ce sentiment, tout à la fois, paralysait chez lui l'enthousiasme pour les lettres classiques et l'incitait à un labeur acharné. Aucun de nous ne l'égalait dans la composition latine, vers ou discours, — et il ne cachait pas son intention de se tourner, son baccalauréat passé, vers les sciences et l'École centrale !
— « C'est assez d'un professeur dans une famille, « me disait-il, un jour qu'il me confiait ses projets d'avenir, a Maman a trop peiné. Papa aussi. Je veux un métier qui me permette de leur assurer plus tard un peu de bien-être. J'ai pris mon parti. Je serai ingénieur à l'étranger, et ils vieilliront riches. "
Son application, en attendant, à ses besognes de rhétoricien, si peu adaptées à sa future profession, provenait d'un scrupule de probité. Il estimait que ses succès au Concours général, — il y avait été couronné plusieurs fois, — payaient sa dette de boursier. Et puis un généreux donateur avait légué un titre de rente de mille francs, destinés à récompenser l'élève de
notre pension qui obtiendrait à ce Concours le prix d'honneur de Rhétorique. La fondation datait de cinq ans. Aucun de nos prédécesseurs n'ayant enlevé le prix, les arréragées de la rente s'étaient accumulés. La perspective de ces cinq mille francs à gagner, — de quoi soulager un peu ses parents, — aiguillonnait le zèle du brave garçon. Je ne l'ai pas vu, durant cette année, vécue avec lui côte à côte, musarder une minute, une seconde. S il ne partageait pas les chauds transports de son père pour les choses de la littérature, il en avait la rigidité d'honneur intime, ce besoin, pour s'estimer soi-même, — c'était une autre maxime du professeur — de « faire toujours tout ce que l'on peut de tout ce que l'on doit. » Quelle illustration de cette règle morale que nos conférences du matin ! Notre répétiteur ne les eût pas données, devant le grand public choisi du Collège de France, plus complètes, plus soignées, plus vibrantes que devant nous, malheureuse poignée de bambins ramassés autour de cette petite chaire, dans cette petite salle à peine éclairée. Ce prix d'honneur, Biaise l'avait manqué.
Rien de plus signiHcatif dans ia jeunesse, que notre instinctive réaction en face des premiers succès ou des premiers insuccès. Quand les résultats du concours furent proclamés, j'attendais à la porte de la Sorbonne, avec les deux frères Marnât. Biaise accueillit la nouvelle de son échec par un : « Je savais bien que j'avais raté mon discours » , dont l'impassibilité me rappela l'esclave antique et sa réponse au maître qui le bâtonnait : « Je vous avais bien dit que vous me casseriez la jambe. » C'était la mise en pratique de l'adage : « Douleur, tu n'es pas un mal » , fière devise de la secte dont relevait le vieil universitaire, hypnotisé, à travers les grands prosateurs de Rome, par les Gaton et les Brutus, les Cremutius Gordus et les Thraséas. Ges leçons de muette endurance n'étaient pas arrivées au jeune Amédée, le second fils de M. Jules Marnât. Ge frêle et nerveux enfant avait éclaté en sanglots, lui, en apprenant la déconfiture de son aîné. J'avais admiré la tenue de Biaise n'accusant pas le coup, comme on dit, moi qui connaissais la profondeur de sa déception. Je fus attristé, en revanche, par
la rude façon dont il rabroua la sensibilité, un peu étalée mais si touchante, de son frère :
« — As-tu fini, " avait-il dit brusquement, « de nous donner la comédie? »
Ce n'était pas la première fois que j'observais avec quelle sévé-rité il jugeait et traitait son cadet. A dire vrai, celui-ci faisait piètre figure dans notre collège. Très éveillé, mais plus paresseux encore, on avait dû renoncer pour lui aux cours du lycée, où la pension n'envoyait que des sujets de choix. Amédée Marnât était donc un « intérieur » . Nous désignions ainsi les camarades moins brillants qui poursuivaient leurs études à l'intérieur de la maison, dans des classes décapitées de leur élite. C'était un déchet, dont Amédée était trop souvent le déchet. Les hauts et les bas de ses places, — aujourd'hui dans les dix premiers, la semaine suivante dans les dix derniers, — dénonçaient le vrai principe de son infériorité scolaire. La volonté lui faisait défaut, non l'intelligence. Chez cet adolescent dé seize ans, mince et petit pour son âge, aux traits fins, aux manières câlines, très soigné de sa personne, vingt indices révélaient une précoce
et dangereuse curiosité de la vie parisienne d'alors. Les opérettes en vog^ue aux Bouffes et aux Variétés, les courses et les pronostics sur les futurs gagnants, les romans à la mode et les scandales retentissants du jour, faisaient la matière habituelle de ses conversations, à lui et à un petit groupe d' « intérieurs » , appartenant à des familles riches, et qui se baptisaient eux-mêmes les « gommeux « . Quand Biaise l'apercevait qui se promenait dans la cour, un peu longuement, avec un camarade de cette coterie, le plus souvent il l'appelait, et l'on voyait les deux frères arpenter le préau, l'un, impérieux et grondeur, l'autre, taciturne et sournois. Visiblement, Amédée redoutait Biaise. Visiblement aussi, ce dernier manquait de doigté dans le maniement d'un caractère faible, incertain, facile aux tentations du luxe et de la vanité, mais capable pourtant d'élans, et passionnément sensitif. Ses larmes devant l'échec de son frère me l'avaient prouvé une fois de plus, et l'altération de son visage sous le coup de caveçon. Biaise était trop entier, trop absolu, pour qu'il me fût, même dans la familiarité de la vie de collège, aisé de lui faire
une observation. Pourtant, je m'y hasardai, au cours d'une conversation intime que nous eûmes au Luxembourg^, avant de partir pour les vacances, et à propos de cette scène de la Sorbonne.
— « Tu ne connais pas Amédée, » avait-il répondu à ma timide remarque. « C'est un menteur, un jouisseur et un fainéant. Papa est trop occupé pour le suivre. D'ailleurs, s'il le voyait tel qu'il est, cela lui ferait trop de peine. Il préfère fermer les yeux. C'est un rêveur, tu le sais, un poète. Maman est tout faiblesse pour ce garçon. Elle l'a eu, étant malade. II a été très délicat dans son enfance. Elle lui garde un coin plus tendre dans son cœur, beaucoup trop tendre. C'est à moi de remplir vis-à-vis d'Amédée le rôle du paterfamilias qui surveille et qui redresse. Croismoi, quand je le cingle, j'ai mes raisons. »
Cet entretien avait lieu au mois de juillet 1870. Retourné en province dès les premiers jours de la guerre franco-allemande, je ne devais plus jamais rentrer à la pension. D'ailleurs, l'avènement de la République marqua pour M. Jules Marnât la fin de son
épuisant métier de « colleur » . Il fut nommé aussitôt, très justement, inspecteur d'académie à Paris. Je revins, a[)rès le sièg^e, achever, comme externe, ma philosophie. Biaise, lui, de son côté, commençait de réaliser patiemment son dessein d'une carrière industrielle. Il préparait de front ses deux baccalauréats, comme externe aussi, mais dans un autre lycée. En 1873, il entrait à l'École centrale, et tout de suite il s'expatriait. Il allait, en Espag^ne, diriger les travaux d'un percement de tunnel pour le compte d'une compagnie de chemin de fer. A peine nous croisâmes-nous, durant cette période, entraînés l'un et l'autre, lui apprenti-ingénieur, moi apprenti-écrivain, dans des orbites trop différentes. J'avais rencontré son frère un peu davantage, chaque fois dans des circonstances à me démontrer la perspicacité et l'inefficacité du paierJmniUas , comme Biaise s'appelait, à la Romaine. Un jour, j'avais reconnu cet inquiétant Amédée, très joli homme maintenant, à la terrasse d'un café du quartier Latin, dans la compagnie d'une drôlesse trop piaffante pour ne pas venir de l'autre côté de l'eau. Quelques mois plus
tard, il m'était apparu aux Champs-Elysées, un dimanche de courses, montant vers l'Arc de Triomphe dans une victoria de louage, trop bien mis pour sa position, — je le savais employé dans une compag^nie d'assurances, — et fumant un gros cigare avec la plus superbe désinvolture. Un soir de l'année suivante et à une première représentation, nous nous étions heurtés dans un couloir de théâtre. Sa face allumée, ses propos loquaces révélaient un dîner arrosé copieusement. Il m'avait aussitôt, sur ma demande, donné des nouvelles des siens, avec la cordialité d'une demi-ivresse :
— « Le patron? » m'avait-il dit, en me parlant de son père. « Il se défend... C'est maman qui ne va pas. Je ne les vois plus comme je voudrais. Ils habitent Versailles, et moi, avec mes occupations!... Je suis à la Bourse, maintenant. Si tu as besoin de quelques tuyaux pour des placements.. . »
— « Et Biaise?» avais-je interrogé.
— «Ah! Biaise!... Il est en Grèce maintenant, où il dessèche je ne sais quel lac. Nous ne nous écrivons pas. Entre nous, je suis un peu brouillé avec lui... Il ne comprend rien à
Paris... Mais on sonne pour le second acte. » Le ton de sa voix pour me parler de l'ingénieur, et, là-dessus, cette hâte à rompre l'entretien, le démontraient trop : le malentendu entre les deux frères n'avait fait que s'envenimer. Pour quel motif? Ces diverses rencontres à longs intervalles autorisaient un triste soupçon. L'employé d'assurances, devenu un courtier plus ou moins marron dans la basse coulisse, n'allait-il pas être, n'était-il pas déjà l'aventurier équivoque, le forban maquillé en viveur, que les mauvais milieux, le goût du plaisir, le jeu et les filles, entraînent vite du désordre au vice et de l'expédient à l'escroquerie? C'était cela sans doute qu'il appelait : « comprendre Paris, » à l'indignation de Biaise, demeuré, lui, le travailleur probe et pauvre, qui veut que l'argent ne soit ni mal gagné ni mal dépensé.
De cette dégradation d'Amédée Marnât, j'avais eu un autre signe, bien longtemps après ces quelques mots échangés au théâtre. Il m'avait écrit pour m'emprunter de l'argent. Dans cette lettre, il avait eu l'audace de me parler d'une coûteuse maladie de son père.
Et le hasard avait voulu que j'aperçusse, le jour même, sur les quais, M. Jules Marnât en train de fouiller dans les casiers aux vieux bouquins. La souplesse de ses mouvements, son teint, sa corpulence, tout démentait la fable imaginée par le tapeur. — Que les mânes du professeur puriste pardonnent ce terme d'argot à son ancien élève! — Je n'osai pas l'aborder, tant je me sentis le cœur serré à constater la vilenie de son plus jeune fils. Je ne répondis pas à l'impudente missive, et d'autres années avaient passé sans que j'entendisse parler ni d'Amédée, ni de Biaise, ni de leur père, jusqu'à un matin du mois de novembre 1881, où j'avais lu dans un journal l'annonce du « décès de M. Jules Marnât, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris» . Il était mort des suites d'une grave opération, dans la maison de santé des frères de Saint- Jean-de-Dieu, rue Oudinot, tout près du logis où j'habitais alors.
Ma première action avait été de courir à cette clinique pour obtenir des renseignenients sur cette fin d'un maître avec qui je n'avais jamais eu de relations personnelles, et je lui
gardais un culte, non moins fervent que silencieux. Les jeunes gens ont de ces pudeurs à manifester leurs sentiments envers les vieillards, qu'ils privent ainsi d'un réconfort, quelquefois bien nécessaire dans les détresses du soir de la vie, — enfantine timidité par excès de sensibilité nerveuse que l'on se reproche ensuite comme une ingratitude. Ce fut mon impression, à écouter le frère portier, qui me raconta les derniers moments de M. Jules Marnât, son arrivée à l'hôpital, en proie aux terribles douleurs d'une maladie du foie à son dernier période, et son admirable courage.
— « Devant un tel moral, » avait ajouté le religieux, « le chirurgien a dit : 11 peut s'en tirer... Et il a tenté ce que conseillait M. le professeur Louvet, la recherche et l'extraction d'un calcul. Les autres médecins croyaient à un cancer. M. Louvet non. Il y voyait juste. On a trouvé le calcul. On a pu croire d'abord M. Marnât sauvé. Il a succombé à une embolie. »
— « Et quand a lieu l'enterrement? » avais-je interrogé.
— « Demain matin, à neuf heures. Le convoi partira d'ici pour Montparnasse. »
— « Et Mme Marnât ? »
— « Mais M. Marnât était veuf. On a même dit que le chag^rin de cette perte avait bien aggravé sa maladie. »
— « Et ses fils? »
— « C'est le cadet qui l'a fait apporter ici. L'ainé est ingénieur en Roumanie. Il est arrivé cette nuit, juste à temps pour conduire le deuil. Il est ien haut, dans la chambre. »
J'avais eu scrupule de demander Biaise, que je devinais accablé de chagrin. Il me répugnait de parler du mort avec Amédée, après sa lettre de quémandeur. Je m'étais dit que je les verrais tous deux derrière le cercueil de leur père. Ils se tenaient, en effet, debout l'un à côté de l'autre, le lendemain, au premier rang de l'assistance réunie, pour rendre les derniers devoirs à M. Jules Marnât, dans la petite chapelle des frères de Saint-Jean-de-Dieu, encore trop grande, vu le nombre des personnes venues là : quelques collègues de l'universitaire, quelques dames, amies sans doute de Mme Marnât, et trois anciens élèves de la
pension, en me comptant. Grâce aux confidences de l'un d'eux, resté en rapport avec Amédée, je pus recueillir quelques détails plus précis sur la tragédie latente de la famille Marnât. Il me parlait à mi-voix, tandis que nou« suivions à pied le corbillard, la messe finie, par le boulevard des Invalides d'abord, puis l'avenue du Maine. Le brouillard d'automne, jaunâtre et dense, me rappelait l'apparition par des matins glacés, sous les arbres de notre cour, du laborieux donneur de leçons qui reposait maintenant, pour toujours, entre ces planches recouvertes de drap noir.
— « Oui. Le portier de l'hôpital t'a dit vrai. C'est la mort de Mme Marnât qui l'a tué. Le peuple n'a pas si tort dans ces expressions : se faire du mauvais sang, de la bile. Et la pauvre femme elle-même, elle s'est rongée de chagrin, à cause des bêtises d' Amédée ! Elle les a prises au tragique... C'est entendu. Il s'est amusé, et ça lui a coûté un peu cher. Mais comme je disais à la mère : « Il faut bien que « jeunesse se passe. Il est si intelligent, et « c'est un si bon garçon. Il se reprendra. Il
« paiera ses dettes. — Vous me faites du « bien, » me répondait-elle, et puis, une fois seule, elle retombait dans son angoisse, à cause de Biaise qui, lui, ne veut plus connaître son frère. Tu as remarqué? Ils ne se sont pas parlé à la chapelle. Ils ne se parlent pas maintenant. Tu verras. Ils se quitteront sans se dire un mot... Quel type impossible d'ailleurs, que ce Biaise! Tu sais comment il est devenu manchot?... Mais oui » , insista-t-il, sur mon geste d'étonnement. « Il est manchot. Regarde. »
Je me penchai un peu. En effet, Biaise tenait son chapeau de sa main gauche, et la main droite lui manquait.
— « Que lui est-il arrivé?... » demandai-je.
— « Qu'il s'est mutilé lui-même, pour avoir frappé un ouvrier sur un chantier, quelque part, en Grèce, dans un moment de colère. Il y avait un brasier tout près. Il s'est puni, en s'y brûlant la main, si profondément qu'il a fallu l'amputer. Ce n'est pas ordinaire, avoue, un Mucius Scsevola en Fan de grâce 1881! Avoue aussi que ça n'est pas gai d'avoir pour frère aîné un pareil personnage? "
Je ne répondis pas. Une hallucination de ma mémoire me montrait de nouveau M. Jules Marnât dans sa petite chaire, et je l'entendais nous traduire le mâle discours de Mucius dans Tite-Live : « Romanus sum, inquit, civis. C. Mucium vocant. — Je suis, dit-il, citoyen Romain. On m'appelle Gaius Mucius, » et la phrase célèbre : uEtfacere et pad fortia Romanum est. — Agir et souffrir bravement, voilà Rome. » Que je reconnaissais bien le père dans le fils, et chez tous deux cette énergie d'un autre temps et d'une autre race ! C'était de quoi s'étonner que la dernière demeure de ce compatriote moral des Quirites fût une sépulture chrétienne, et dans ce cimetière Parisien où le convoi entrait maintenant. Quelques instants encore, nous étions devant le trou béant, à côté duquel gisait la pierre tombale déplacée pour la circonstance. Toute neuve, elle portait le nom de Mme Marnât. Quelques autres instants, et le cercueil de mon ancien maître descendait dans le caveau. Le prêtre prononçait les dernières prières que le vieux libre penseurn'avait pas refusées, fidèle, j'imagine, comme son ami Fustel de Goulanges, à
cet esprit de la Cité Antique, qui exige que nous mourions dans les rites des ancêtres. L'aspersion était donnée, et nous défilions deA'ant les deux frères, seuls représentants de la famille. Je les retrouvais dans une attitude identique à celle de la journée du prix d'honneur manqué : l'aîné, le visage sec, les yeux durs, la bouche serrée, raide et tendu dans sa peine; le cadet, montrant, étalant la sienne, les joues baignées de larmes, et il étouffait avec son mouchoir un sanglot convulsif.
— tt Je voudrais causer un peu avec Biaise, » dis-je au camarade qui cherchait à m'entraîner, la funèbre cérémonie achevée. « Je vais l'attendre. »
— « Dis-lui donc d'être un peu plus indulgent pour son frère. Des deux, tu as vu celui qui a du cœur. »
— « J'ai vu surtout celui qui a des nerfs, » pensai-je à part moi, tandis que mon ex-condisciple rejoignait les assistants en train de se retirer. Je me tenais donc à quelques, pas de la tombe, que les deux frères regardaient sans se parler. De quel incident je fus alors
le témoin, combien rapide et combien tragique ! A une minute et tout d'un coup, Amédée se retourna vers Biaise, et, toujours sanglotant, voulut le prendre dans ses bras. Celui-ci le repoussa d'un geste terrible, si violent que l'autre en chancela et faillit tomber. J'allais m'élancer pour les séparer, mais déjà Biaise passait devant moi, sans me voir, marchant vers la porte du cimetière, d'un pas rapide. Une telle expression de désespoir contractait son visage que je ne Tabordai pas, épouvanté de cet éclat de sévérité fraternelle. Qu'avait bien pu faire Amédée pour que son aîné ne lui pardonnât pas, même devant le tombeau de leur père? Si coupable que fût ce garçon, comment ne pas le plaindre? D'instinct, je m'approchai de lui qui demeurait immobile, accoté à un cyprès, les yeux fixes. Je lui touchai l'épaule. Il me regarda. Il me reconnut. Dans- un râle, il me répéta simplement par trois fois : « Tu l'as vu ! Tu l'as vu! Tu l'as vu!... » Et il s'éloigna lui-même, dans la direction opposée à celle qu'avait prise son frère.
Je me suis attardé longuement à ces souvenirs, ou, plutôt, ils se sont attardés en moi. Le lecteur qui aura bien voulu me suivre à travers ces évocations rétrospectives, et en excuser la minutie, ne s'étonnera plus de l'intérêt anxieux avec lequel j'attendais la visite si brusquement annoncée de Biaise Marnât. A trente-six ans de distance, cette scène du cimetière me restait présente, comme le plus sinistre épisode auquel j'eusse jamais assisté. Je le répète : je n'avais pas revu Biaise depuis lors, ni Amédée. N'ayant pas revu davantage le camarade de collège rencontré à l'enterrement de notre « colleur » , j'ignorais tout des deux frères, quittés dans cette attitude d'irréconciliables ennemis, et devant le cercueil de leur père! Pourquoi Biaise venait-il me voir? D'après le téléphonage du concierge, il était de passage à Paris. Il vivait donc toujours à l'étranger? Peut-être cherchait-il quelques
renseignements sur son frère, et pensait-il que je les lui donnerais?... Mais à quoi bon me perdre dans les hypothèses, quand j'allais savoir? A mon indication que je le recevrais après le déjeuner, aucun nouveau coup de téléphone n'avait répondu. J'en conclus que mon visiteur arriverait chez moi très tôt. Je ne me trompais pas : dès une heure et demie, on me remettait la carte de l'ingénieur, et il entrait lui-même dans mon cabinet.
A soixante-cinq ans. Biaise n'offrait d'autre signe de vieillesse que le blanchissement de ses cheveux, devenus très rares. Cette calvitie accentuait encore sa ressemblance saisissante avec son père, quoique, à la différence du professeur qui portait toute sa barbe, il montrât un masque entièrement rasé, à l'américaine. Mais c'était bien la même arête aiguë du nez aquilin, la même construction osseuse et volontaire du visage tout en méplats, les mêmes yeux surtout d'une si intense ardeur. Autre différence : l'athlétisme d'une physiologie entraînée par un exercice continuel au grand air, tandis que notre pauvre répétiteur ne marchait que pour aller, d'une leçon à
une autre, s'intoxiquer dans des atmosphères confinées. Les larges épaules de Biaise, sa ferme démarche, son teint basané donnaient l'impression d'un vigoureux animal humain, resté plein de sève. Physiquement et moralement, une force émanait de lui, celle de l'être d'action, du Chef, dressé par nature et par métier à lutter, à décider, à commander. Il avait, son existence durant, développé en lui ce sens de l'énergie que j'avais vu s'éveiller jadis dans l'adolescent. Il me serra la main en me tutoyant, comme si nous nous étions séparés la veille, avec une simplicité qui me permit de lui demander aussitôt, le voyant vêtu de noir, un large crêpe à son chapeau : « Tu es en grand deuil? » Et croyant tenir là l'explication de sa visite, j'ajoutai : « C'est de ton frère? »
— « Non, 1) répondit-il, a de mon fils, ou plutôt de mes deux fils. J'arrive de l'Argentine, où je viens de passer dix ans. J'y construis des chemins de fer, des canaux, des ports. J'ai mes bureaux à Buenos-Ayres où je retournerai pour vieillir et mourir. Bien seul, par exemple. Mais comme jadis mon père, j'ai
pris pour devise le mot d'ordre de Septime Sévère mourant à ses légions : Laboremus. Avant de m'instalier en Argentine, j'habitais le Chili, où je me suis marié. J'ai perdu ma femme, il V a sept ans. J'avais deux fils. Au mois d'août 1914, ils marchaient, l'un sur ses vingt ans, l'autre sur ses dix-neuf. Us sont venus en France, aussitôt la guerre déclarée, s'engager. L'un a été tué en juillet 1916, près d'Estrées, dans la bataille de Picardie . On n'a pas retrouvé son corps. L'autre a été blessé le 15 décembre, au bois des Gaurières. J'ai quitté Buenos- Ayres sur la dépêche qui m'annonçait cette nouvelle. Ça n'a pas été tout à fait comme avec mon père. J'ai trouvé mon fils encore vivant. Il était à l'hôpital du Panthéon. Il y est mort, voici huit jours. C'est à son propos que j'ai voulu te voir. J'ai un service à te demander. »
Ce tragique récit était débité d'une voix où ne passait aucune plainte, qu'aucun soupir n'attendrissait. « Ne dis jamais de rien de ce monde : j'ai perdu cela, mais : je l'ai rendu. Ton fils est-il mort? Il a été rendu. » De la part de tout autre, la mise en pratique de
cette maxime du sévère Épictète m'eût révolté comme une monstruosité morale. Je discernais trop dans Biaise Marnât le sceau imprimé par la pensée de son père, et puis l'extrême gravité de son accent, le feu sombre de ses prunelles, l'amertume du pli de sa bouche, quelques autres petits sig^nes encore me révélaient, sous l'impassibilité de la tenue, le saig^nement secret de la blessure : ainsi le battement des paupières dont cet homme, très maître de lui, n'arrivait pas à dompter la nervosité. Quel gémissement eût dépassé en pathétique cette espèce de spasme autour des yeux, dans cette face immobile et volontairement figée? Un silence tomba entre nous. Gomment dire ma pitié à un ancien ami qui, par toute son attitude, me défendait de le plaindre? Mais déjà il continuait :
— (1 J'ai l'intention d'élever un monument funéraire à celui de mes fils dont j'ai le corps. Je trouverai le moyen de lui associer son frère, dans rinscription que j'y ferai graver. Ces garçons ont été un exemple. J'estime que je leur dois un témoignage durable, et qui serve, lui aussi. Je ne m'exagère pas l'importance de l'im-
pression que produisent , chez les visiteurs d'un cimetière, un groupe sur un tombeau et une épitaphe. Pourtant, ces groupes sont regardés. Ces épitaphes sont lues. Ces simples mots : Engagés volontaires, morts pour la France à dix-neuf ans et à dix-huit, sont une leçon de civisme. A les multiplier, on ne risque rien. D'ailleurs, il n'y a pas d'autre survie... Je n'ai plus guère de relations ici. J'ai pensé que tu me donnerais un conseil sur le choix de l'artiste à qui commander ce groupe. Je ne regarderai pas au prix, bien entendu. Je veux une œuvre assez belle pour qu'elle oblige le passant à s'y arrêter. »
— « Je suis à ton entière disposition, » lui répondis-je. « Combien de temps restes-tu à Paris? »
' — « Le temps qu'il faudra pour l'exécution et l'installation du monument. Le corps de mon fils est dans un caveau provisoire, à Montparnasse. Je ne m'en irai qu'après lui avoir donné sa demeure définitive. Je ne crois pas avoir beaucoup de préjugés. J'ai celui des sépultures. Je le tiens de mon père, qui le tenait des Anciens. Tu te souviens de son
émotion quand il nous commentait le passage de Virgile sur Palinure? »
— « Si je m'en souviens et du beau vers :
Nudus, et ignotâ, Palinure, jacehis arenâ !
« Mais tu parles d'un caveau provisoire? Je croyais que vous aviez à Montparnasse un tombeau de famille. »
— <i En effet, mais Amédée y est et je ne veux pas que mon fils, que ce héros, soit avec Amédée. Je ne supporte pas cette idée. »
— « Amédée est mort? » m'écriai-je. « Mais quand? Mais comment? »
— « Quand? Il y a cinq ans. Gomment? Je n'en sais rien. »
— « Qu'a-t-il donc fait, » lui demandai-je, « pour que tu ne lui pardonnes pas, même
après la mort, pour que tu Taies repoussé quand il s'est jeté dans tes bras, devant la fosse de votre père? J'étais là. Je vous ai vus. . . »
— « Tu m'as trouvé dur? » fit Biaise, et, comme j'hésitais : « Dis-moi la vérité, » insista-t-il, d'un ton où je devinai un trouble. Dans notre lointaine jeunesse, à cette époque d'effervescence mentale, où bouillonne et
s'épanche en nous cette première lave de pensée qui, plus tard, refroidie et solide, sera la base de notre caractère, combien de fois avions-nous, lui et moi, discuté sur le principe de la morale! Et toujours Biaise en revenait à l'idée de Justice. Quand je lui disais : « Mais où prendre la règle de la Justice? » — «Dans la Conscience, " répondait-il, invariablement. Il était dès lors, comme son père, libre penseur déclaré. Je l'ai noté déjà : le vieil humaniste gardait, lui, dans son incrédulité, un respect latin pour les rites nationaux, pour les Dieux de l'Empire, comme on disait dans sa chère antiquité. Dès ces années de premier éveil intellectuel. Biaise, au contraire, éprouvait, pour toute religion, révélée ou naturelle, une hostilité qui ne paraissait pas avoir diminué. Sa phrase sur le monument de son fils le prouvait. Il ne croyait pas plus en une autre vie, ni par suite en Dieu, à soixante-cinq ans qu'à dix-huit. L'appel à la conscience suffisait au maintien de cette rigidité puritaine dont il portait l'évidence dans ses moindres gestes. Suffisait? Il l'eût assuré à qui lui eût posé la question. Mais comme
tous ceux qui prétendent s'appuyer sur cette seule conscience, les résolutions g^raves et irréparables le laissaient, malgré lui et à son insu, dans un malaise. Elle est bien dangereuse la maxime de Kant : « Agis toujours de telle manière que ton action puisse servir de règle universelle. » N'est-ce pas inviter chacun de nous à s'instituer le juge suprême de toute vérité? Elle enveloppe pourtant cette observation psychologique très exacte : l'accord avec la conscience des autres est une condition de la paix pour notre propre conscience. De là ces besoins de se raconter, de se confesser, de se contrôler, qui poussent les justiciers les plus convaincus de leur bon droit, à des apologies anxieuses même dans leurs affirmations.
— « Hé bien! oui, » répondis-je à sa question, «je t'ai trouvé dur. »
— " Je ne l'ai pas été assez, » répliqua-t-il. « Ah! si, dès le commencement, je l'avais dénoncé à ce père dont il a déshonoré le nom!... 1» Il allait et venait dans la chambre, et il se parlait à lui-même, autant qu'à moi : « Je n'ai pas oublié notre conversation au Luxembourg après cette petite scène devant
la Sorbonne, où déjà tu avais blâmé ma rudesse. Je ne t'ai pas dit alors pourquoi je jugeais mon frère si sévèrement. Écoute. Quinze jours auparavant, il y avait eu un vol chez nous. Ma mère, par distraction, avait oublié d'enlever la clef du secrétaire où elle enfermait son argent. Elle fait ses comptes. Il lui manquait cent francs. Elle soupçonne la domestique. Elle avait gardé la brusque franchise des gens de la campagne. Elle dit ce soupçon à cette fille qui s'indigne et s'en va. On considéra chez nous que ce départ, c'était l'aveu. Mon père déclara qu'il ne porterait pas plainte. « Mais si l'on vient aux ren- «seignements,» ajouta-t-il, «je dis la vérité. » On n'y vint pas. Je n'attachai, pour ma part, aucune importance à cet incident. Et voici que j'entends un jour, en récréation, deux des (1 gommeux » causer dans un coin et nommer Amédée. Ils ne me voyaient pas. Ils parlaient des courses et du dernier gagnant. « Marnât l'avait pris à cinq, oui, à cinq, » répétait l'un, « avec cent francs, il a eu vingt- « cinq louis. " J'avais bien observé que mon frère s'arrêtait souvent, ces derniers jours, au
(tïuichet de la mère Bondon. Tu te souviens : la vieille femme qui nous vendait des friandises? J avais remarqué aussi une badine dont il m'avait raconté qu'elle venait d'un camarade et qui s'ornait d'un pommeau doré.
« C'est du cuivre, « avait-il eu soin de me dire. Une idée me traverse la tête, si pénible que je dus la vérifier. Je prends la canne. Je la porte chez un marchand. Le pommeau était en or. Je me rappelle l'attitude d'Amédée, lors du renvoi de la bonne. L'évidence s'impose à moi, foudroyante : les cent francs, il les avait volés. Je rentre à la maison. Je l'y trouve. A seize ans, on n'est pas encore le criminel endurci à qui l'absence de remords permet de tenir tête aux plus accablantes preuves. Pressé par mes questions, il nie d'abord, puis il se trouble. Il se met à pleurer. Il avoue. Ma mère rentrait à ce moment-là. Ce fut une fatalité. C'aurait été mon père, je lui disais tout. Il eût agi, lui. Peut-être un châtiment immédiat eùt-il corrigé ce malheureux. Ma mère, mise au courant, n'eut que des larmes de pitié pour les protestations de repentir qu'Amédée n'épargna point. Elle me supplia de garder le
silence vis-à-vis de mon père, en de tels termes, avec de telles larmes, elle aussi, que je lui obéis!... T'expliques-tu maintenant pourquoi, dès cette époque, j'avais une bien triste opinion de la moralité de cet enfant?... »
— H C'était grave en effet, » répondis-je, « mais si jeune... l'entrainement... la fréquentation au collège de condisciples trop riches... la fausse honte... Tu conviens toimême qu'il aurait pu ne pas avouer. . . »
— « Ces raisons, je me les suis données, » reprit Biaise. « Elles valaient pour excuser une faute, et encore ! . . . Pense donc. Il n'avait pas seulement volé. Une innocente avait été accusée devant lui. Elle avait perdu son gagne-pain. Il s'était tu... Mais il ne s'agissait pas d'une faute, d'un accident. Il s'agissait d'un caractère. Je m'en rendis compte tout de suite. Amédée avait volé ces cent francs, parce qu'il était incapable de résister à un désir. Ce manque du cran d'arrêt intérieur, chaque petit détail de sa vie me le révélait maintenant. Chaque jour, c'était une affaire pour qu'il se levât le matin. Son père, sa mère, moi, à six heures, nous étions au tra-
vail. Lui traînassait au lit, jusqu'à la dernière minute. A table, servait-on un plat un peu meilleur? Il en reprenait jusqu'à ce qu'il n'en restât plus. Une bouteille de vin vieux? Il la finissait. Et cela, automatiquement, machinalement. Et c'étaient des demandes continuelles à maman de confitures, de sucreries, de gâteaux. La pauvre femme les lui donnait, en cachette de mon père et de moi. Elle se privait et nous privait pour lui. Ces riens se remarquent dans les très petits ménages, comme le nôtre. Et jamais l'idée du dur travail par lequel mon père subvenait aux dépenses ne refrénait cette gourmandise. Où ne le mènerait pas cette faiblesse de volonté, arrivé à l'âge de la grande tentation, celle de la femme? Cette inquiétude constante à son endroit m'a empoisonné ma préparation, puis mon séjour à l'École centrale, d'autant plus qu'une explication violente, survenue entre nous lors de mon entrée à cette école, m'avait éclairé d'un jour plus sinistre encore les profondeurs de cette dangereuse nature. Des camarades nous avaient invités tous deux, pour fêter mon succès, à un diner de jeunes gens. Au dessert
on avait apporté des londrès. Gomme nous nous levions, le repas fini, je vois mon frère prendre à pleine main les cig^ares qui restaient dans la soucoupe posée devant lui. La soirée se prolonge. Revenant ensemble, à la maison, vers minuit, je lui fais honte d'une pareille indélicatesse. D'habitude, à mes remontrances, il répliquait d'abord vivement, puis il se dérobait, il fouinait. Ce soir-là, échauffé par le vin de Ghampag^ne et les petits verres, il commença par gouailler : « Tu aurais mieux aimé que je « laisse là ces cig^ares, et que les garçons les (i fument? )> Je le vois encore mordiller le bout de ses doigts, pour me répondre cette impertinence. Quel autre signe de son impuissance à se dominer, ces ongles rongés jusqu'au sang, à plus de vingt ans! « Et puis, » continua-t-il d'une voix qui s'exaspérait de phrase en phrase, «j'en ai assez. Oui, j'en ai assez de « ta morale. Je n'y crois pas, entends-tu? La « vie, c'est la foire d'empoigne, et le reste, (i un tas de blagues. Voilà trop longtemps que « tu me la fais à l'homme supérieur! » Et sombre, haineux: « Moi, j'ai raté mon bachot. « G'est convenu. Je ne suis qu'un pauvre petit
(' bougre d'employé dans une compagnie d'as- « garances. C'est convenu. Mais je ferai for- « tune avant toi, tu m'entends? Et pour ça, je « tâche de n'être pas un jobard comme toi, « pour qui l'existence n'est que le collège et « le concours général prolongé. Quelle niai- « série! Si je n'ai pas ton intelligence, j'ai la (i mienne et qui la vaut. Je connais déjà le « monde mieux que toi. On verra, dans (i quelques années, qui, de toi ou de moi, « aura eu raison. Est-ce que je m'occupe de n tes faits et gestes? Ne t'occupe pas des « miens. J'apprends les affaires et la vie en « m'amusant, c'est ma méthode, et c'est la « bonne pour réussir. Je réussirai. Oui. Je « réussirai. Ah! ça me soulage de t'avoir, une « fois, rivé ton clou! »
— « Que lui as-tu répondu? » demandai-je, comme Biaise se taisait.
— « Rien. Il était ivre, et il y a, dans les éclats de l'ivresse, une mise à nu des arrièrefonds de l'âme qui ne permet plus la discussion. J'avais devant moi une vanité furieuse, un appétit brutal de jouir, les bassesses d'un précoce et déjà inguérissable cynisme . Je
t'épargne les réflexions qui suivirent pour moi cette affreuse scène . Quelles excuses trouver à cette dépravation ? Comme toi , tout à l'heure, je pensai aux camarades trop riches? Ils ne m'avaient pas g^âté, moi. Aux tentations de Paris? J'y vivais. A la faiblesse de notre mère? C'était un motif de lui éviter tout chagrin. Et pourtant, condamner à jamais dans son cœur d'aîné un frère plus jeune, porter contre lui un arrêt sans appel, c'est si dur! Je me dis : « Attendons et espérons, » non sans un scrupule de conscience que je garde : ne devais-jepas avertir notre père? Mais je voyais le cher homme tant s'attrister déjà des affaires publiques. Les enthousiasmes de sa foi révolutionnaire lui avaient fait attendre du régime inauguré par le -4 Septembre des résultats qui eussent tenu du miracle. Avec cela, il vieillissait. La santé de maman continuait de n'être pas bonne. Introduire un nouvel élément de douleur entre eux? J'hésitai. J'aurais dû, semble-t-il, savoir gré à mon frère de ce qu'il montrait un souci pareil de ménager la sensibilité de nos parents, au moins par ses manières. Impossible d'être
plus déférant, plus complaisant, plus gentil que n'était, à la maison, ce coureur de filles et de tripots. Depuis notre dispute, il se cachait de moi avec une telle habileté que je ne savais rien de ses déportements. Je les pressentais, je les devinais, et la perfection de sa tenue, dans l'intimité de la famille, augmentait encore mes appréhensions. Cette hypocrisie achevait de me faire horreur. »
— « On est double, " interrompis-je. «Pourquoi ne pas admettre que ton frère avait des passions, qu'il leur cédait et qu'il aimait aussi son père et sa mère? »
— « Tu vas en juger. Je te passe plusieurs années. Tu auras su peut-être que j'ai commencé mon apprentissage d'ingénieur en Espagne. J'acceptai ensuite de gros travaux dans le Péloponèse. Je venais d'y besogner quinze mois, et je me trouvais à Paris pour des commandes importantes. J'étais descendu au même hôtel qu'aujourd'hui, afin d'éviter un surcroît de fatigue à ma mère. J'étais sur la fin de mon séjour et occupé à préparer mes malles, quand on me remet une carte de visite, sur laquelle je lis avec stupeur : Margueriie
Percy, des Variétés. Je vois entrer une femme encore jeune, très élégante, très jolie, mais teinte, fardée, maquillée, les yeux passés au khôl, les cheveux au henné, bref le type classique de la comédienne à la ville : — « Monte sieur,» me dit-elle, «je sais par votre frère « que vous êtes un très honnête homme. Il (i faut que je vous éclaire sur lui. Je l'ai beau- « coup aimé. Il vient de me quitter dans des (i conditions tellement abominables que je me « suisjuréde me veng^er. Monsieur, lisez ceci et « ceci... " Tout en parlant, elle tire de son mouchoir deux papiers, qu'elle me tend. C'étaient une lettre et une dépêche pneumatique. Dans la lettre, Amédée confessait à sa maîtresse que, chargé par son père de payer une prime d'assurance sur la vie, de quinze cents francs, il les avait joués et perdus. Il la suppliait de le sauver, en des phrases dont l'exaltation avaient dû toucher cette femme. II avait cherché à se procurer de l'argent partout. Il avait échoué. Elle était sa dernière espérance. Sinon ! . . . Et une allusion à un suicide possible terminait cette lamentable épître. En effet les économies de mon pauvre père étaient appliquées, je ne
l'ignorais pas, à une assurance sur deux têtes qui devait, à une certaine date, leur garantir, à ma mère et à lui, une rente viagère. Le nonpaiement de la prime annulait le contrat. Amédée n'avait pas eu honte d'initier cette créature à ces détails intimes de notre vie de famille. La dépêche pneumatique avait été griffonnée dans la fièvre de la délivrance, au guichet d'un bureau de poste, et la prime une fois payée avec l'argent que l'actrice avait donné à son amant ! ... »
— a Donné?» insinuai-je, « c'est prêté que tu veux dire. Il comptait bien rendre cette somme. . . »
— «Je l'ai cru, moi aussi, » continua Biaise, « et que cette dette n'ayant pas été réglée, cette
femme venait réclamer. Mais non. Ce n'était pas un prêt. Écoute d'ailleurs. Mon premier mouvement fut de répondre : « Mademoiselle, « ces quinze cents francs vont vous être rem- « bourses, et je vous achète ces deux lettres a quinze cents autres francs. » — « Alors, " vous croyez, « me dit-elle dans un mauvais rire, « que je suis venue ici pour un chantage? « Non, je vous répète que je suis venue pour
« me venger. Ces papiers, je vous les ai appor- « tés pour que vous les gardiez. Je sais ce « que ce sera pour Amédée d'apprendre que « vous les avez, vous, entre les mains. .. Quant « à la dette, il n'y en a pas. Il ne m'a pas « emprunté cet argent. Il me l'a demandé. « Ça n'a été ni le premier, ni le dernier que « je lui aie donné. . . Voici d'autres lettres, que « vous lirez et qui vous édifieront. " Elle avait sorti d'autres papiers de son manchon et les avait jetés sur la table, devant moi . « Il verra » , conclut-elle, « si sa traînée d'aujourd'hui sera « aussi poire. » Et elle était déjà sortie de la chambre, me laissant dans l'état que tu devines. Ce que tu ne peux pas deviner, c'est l'impudence d'Amédée, quand, ces documents en mains, — hélas! non, ils ne permettaient pas le doute ! — je lui mis le nez dans son ordure. . . Il est là, devant moi, après tant de jours, la tête haute, la bouche défiante, l'œil fermé à demi et narquois, la voix sèche et rogue : a Si « tu étais plus au courant des mœurs pari- « siennes, » osa-t-il me répondre, "tu saurais « qu'entre amant et maîtresse, on ne tient pas « ses comptes, comme vous autres ingénieurs,
« par doit et avoir. J'ai fait assez de cadeaux « à Marguerite, je lui ai payé assez de dîners « et de soupers pour que nous soyons à peine « quittes, si elle m'a, dans les jours de dèche, « avancé quelques billets de cent francs. » « — « Mais ton père? Malheureux, tu n'as « pas craint de verser au compte de ton « père, à son insu, l'argent d'une femme en- « tretenue? » — « Tu aurais mieux aimé que « son assurance fût annulée et toutes ses « primes perdues, puisqu'il a eu l'imprudence « de signer un contrat de ce type-là? « Et, avec une ironie qui mettait le comble à sa scélératesse : — « Va donc me dénoncer à lui. Ce « sera le pendant de la rosserie de Margue- « rite. Il me maudira. C'est couru. Tu m'as « toujours détesté. Je l'ai toujours vu. Assou- « vis ta haine... » A mesure qu'il me parlait, la colère montait en moi, terrible. C'est mon vice, un vice que j'avais cru dompté... »
Il avançait son bras droit, et, d'une voix où frémissait une honte :
— « J'ai mis ma main dans un brasier, pour me punir d'avoir frappé un ouvrier. Depuis lors, quand la fureur me gagnait, je
regardais ce moignon. Il me rappelait mon délire, et je me reprenais. Cette fois-ci, et devant l'arrogance insultante du misérable, la colère fut la plus forte. Je le saisis par le collet» de mon unique main, si rudement que je le jetai par terre, en lui disant : « A genoux! Tu « vas demander pardon à genoux. » Et cela se passait dans la chambre qu'Amédée occupait chez mon père, et ce père pouvait entrer, et ma mère.. . Dans sa chute, il poussa un cri, et il appela : « Maman! Maman! » Je m'arrêtai, réveillé en sursaut de ma frénésie. Des pas approchaient, ceux de la servante, a Madame «n'est pas à la maison, « dit cette fille en ouvrant la porte. Elle ajouta : « Qu'y a-t-ildonc?» Elle venait de nous voir, Amédée étendu sur le tapis, moi appuyé contre la cheminée, défaillant mais redevenu maître de moi. « Laissez- H nous, » lui répondis-je. Elle obéit. « Je « ne parlerai pas à notre père, » dis-je à mon frère quand nous fûmes seuls : » ni à notre « mère. Je pars demain. Je reviendrai prendre « congé d'eux ce soir. Vous ne serez pas là, «vous m'entendez. A partir d'aujourd'hui, « vous êtes mort pour moi. Je ne vous con-
52 LK JUSTrCIER
« nais plus. Mais ne soyez pas là ce soir, vous « m'avez compris? » Il avait compris, et il n'était pas là quand je dis adieu à mes parents. A cause de lui, je ne les ai pas revus. J'ai eu trop peur d'une nouvelle crise de colère, si je me retrouvais en face de ce drôle... Et maintenant, penses-tu encore que j'ai été trop dur en ne voulant plus jamais connaître un frère pareil? Dans la mesure où je le pouvais, j'ai réparé sa turpitude envers mon père. J'ai versé le même jour quinze cents francs à une œuvre de bienfaisance, au nom de Mlle Percy, à qui j'ai envoyé le reçu. Elle ne me l'a pas retourné. J'ai donc le droit de considérer que le remboursement est accepté, et la dette payée. Mais que mon fils repose dans le même caveau que celui qui fut l'opprobre du nom, ça, jamais, jamais! Si j'avais été à Paris, quand Amédée est mort, il ne serait pas avec mon père et ma mère. J'aurais trouvé le moyen. Mais ne parlons plus de lui... Rien que de te raconter ces heures cruelles me les a trop fait revivre... Tu veux bien me rendre le service que je t'ai demandé, celui de me chercher l'artiste le plus qualifié pour le monument que je rêve.
Je t'en remercie d'avance. A bientôt, n'est-ce pas? »
Je me mis en campagne, dès cet après-midi, afin de satisfaire le désir du justicier familial dont le récit m'avait serré le cœur. Quelle épreuve, celle d'un frère aîné, plein d'honneur, et qui voit sombrer dans l'ignominie un cadet dont il se rappelle l'enfance innocente, la grâce naïve, le premier éveil d'àme! Quelle tragédie, cette irréparable catastrophe de la moralité, chez un jeune homme que des tentations puériles, un peu d'argent gagné aux courses pour s'acheter des friandises, une badine élégante aperçue à la devanture d'un marchand de cannes, le prestige d'un camarade plus fortuné, les « mondanités » d'un journal du boulevard, ont aiguillé sur une route qui l'a mené aux abîmes ! Et le père? Et la mère? Était-il vraisemblable que le vieux M. Jules Marnât n'eût jamais rien soupçonné des désordres de son second fils? Et pour ce
juste, quelle agonie ! Quelle autre tristesse pour ce noble Biaise, si son père, trompé jusqu'au bout, Tavait jugfé, comme moi autrefois, trop dur envers Amédée, s'il avait, constatant l'antagonisme entre les deux frères, donné raison au coupable! Aussi, souhaitais-je passionnément procurer à mon ancien camarade, après tant de chagrin, cette petite consolation : la réussite de son pieux dessein, un digne et durable hommage à ses deux héroïques enfants. Je sentais si bien qu'il leur avait une gratitude plus émue d'avoir lavé de leur sang l'opprobre du nom, comme il disait! J'eus la ci)ance d'aboutir, dès ma première visite chez mon vieil ami, le célèbre statuaire Yves Glouet, que je trouvai en train de modeler dans son atelier de l'avenue de Ségur :
— « Je n'ai aucun gros travail en train, » me dit-il, « tu vois. Je m'amusais à cette babiole, une Tanagra de Paris, en toilette d'aujourd'hui. Puisque tu as l'air d'y tenir, envoiemoi ton monsieur aussitôt. Je serai content de m'attaquer de nouveau à une grosse machine, au lieu de fignoler des brimborions pour le commerce. »
Le lendemain, et de bonne heure, l'étais à l'hôtel de Biaise Marnât. Il me reçut dans le salon de l'appartement qu'il occupait au premier étage. Tout millionnaire qu'il fût devenu, le fils du répétiteur pauvre restait le grand travailleur de la discipline paternelle :
...Labor oninia vincit Iniprobus, et diiris urgens in rébus egestas.
Des liasses de dossiers attestaient qu'en dépit de ses souffrances morales , l'ingénieur continuait de suivre de loin ses entreprises. Il avait déjà transformé ce banal salon d'hôtel en une officine d'affaires. Il était assis à son bureau, sur lequel posaient plusieurs photographies dans leurs cadres. Il me les montra aussitôt. Il avait là, sous ses yeux, son père,- sa mère, sa femme, et ses deux fils, qui lui ressemblaient comme il ressemblait luimême à son père. Il avait donné ces enfants à la France avec une force d'âme vraiment Romaine, et sa voix ne tremblait pas pour me les nommer des noms qu'il leur avait choisis par culte de ses parents : Jules et Paul. — Mme Marnât s'appelait Pauline. — Et quand
je lui eus transmis la réponse d'Yves Glouet :
— « Merci, » fit-il. Puis, du même geste qu'il eût eu pour prendre l'adresse d'un magasin quelconque : « Tu dis avenue de Ségur. C'est derrière les Invalides, je crois. Le numéro? 1) Et, le tout inscrit sur un bloc-note : « Puisque tu m'as si amicalement rendu ce service, je vais t'en demander un autre. Il s'agit encore de mon frère. Même mort, il me poursuit. Sais-tu ce que j'ai trouvé ici, en rentrant de chez toi, hier au soir? Une lettre de sa femme. »
— « Tu ne m'avais pas dit qu'il s'était marié. "
— (i Et avec qui! » reprit-il. « Une chanteuse de café-concert!... Oui. Il y a de par le monde, aujourd'hui, une Mme Marnât, et elle s'exhibe dans un beuglant. Par bonheur, le nom lui a paru trop bourgeois, trop terne. Elle a pris celui de Suzy d'Or pour figurer sur les affiches... Suzy d'Or! Telle est la bru qu' Amédée a donnée à ce héros de la conscience que tu as connu et vénéré, et qui était mon père. 11 ne m'a pas annoncé son mariage, comme bien tu penses. Je l'ai appris par un
cousin, un neveu de maman, que nous avons à Laschamps, un excellent homme, mais sans caractère, chez lequel il a eu l'audace d'amener un beau jour cette femme, avec leur enfant. Car il en a eu un enfant, un garçon. Qu'est-ce que ça doit être?... Cette créature a su que j'étais à Paris et où j'étais descendu. Comment? Par qui? Toujours est-il qu'elle m'a écrit, je te répète. Elle vient ici, ce matin, pour une communication importante, me ditelle. Bref, un recommencement de l'histoire de Marg^uerite Percy, avec cette ag^gravation que, cette fois, le chantage n'est pas douteux. Tu me diras : pourquoi la reçois-tu? Voici. Quand mon père est tombé malade, j'étais absent. A sa mort, je n'ai plus retrouvé chez lui aucun papier. Or, il prenait sans cesse des notes sur ses lectures. Il écrivait beaucoup pour lui-même. De tout cela, pas une trace. Dans sa bibliothèque, les livres qu'il lisait le plus souvent, son Tacite, son Horace, son Virgile manquaient. J'ai toujours cru qu'Amédée avait pris ces papiers et ces volumes par méchanceté à mon endroit. Qu'y faire? Je n'ai jamais eu la preuve de ce vol. Mon père a pu
détruire ses papiers, pour ne pas laisser après lui la trace de ses chagrins, s'il est mort sachant la vérité sur Amédée. Il a pu, se sentant très malade, donner à quelques amis, à titre de souvenirs, ses volumes préférés. Dans ce cas, la visite de cette femme ne m'apprendra rien. Dans l'autre cas, et si mon frère s'est attribué ces reliques, elle doit penser à me les vendre. Enfin, je vais la recevoir, et le service que je te demande, c'est d'assister à notre entretien. »
— « Soit, )> répondis-je. « Même, si cette entrevue t'est trop pénible, veux-tu que je la reçoive, en ton lieu et place? Et s'il est besoin de négocier cette affaire... »
— • « Non, » interrompit-il, a j'aurais l'air de me dérober. D'autre part, j'ai peur de moimême. Oui, j'ai peur, si elle me parle d'un certain ton, d'être saisi d'une de ces colères où je ne me connais plus. Et alors... '> Il regarda de nouveau son bras droit. « Tandis que si tu es là. . . »
— (i J'y serai, » affirmai-je.
— (t En attendant, " reprit-il, « je vais te montrer quelques projets pour le monument
de mes fils. Tu me diras celui ou ceux qui, d'après toi, méritent d'être soumis à M. Yves Clouet. En ma qualité d'ingénieur, je dessine un peu... »
Il avisa un dossier, sur la chemise duquel il avait tracé de sa ferme écriture ces deux mots latins : In Memoriam, et il commença de me développer un certain nombre de croquis. Sur tous figurait son père. Tantôt c'était le dessin d'un bas-relief où le vieux professeur, en toge, serrait les mains des deux jeunes soldats, en uniforme. Tantôt les deux soldats étaient représentés, morts et couchés, au pied d'une stèle surmontée du buste du grand-père. On les voyait aussi s'embarquant, et de l'Océan sortait une forme humaine qui, du doigt, leur montrait la direction de la France. Une série d'épitaphes accompagnaient ces images, qui, toutes, se rapportaient à cette même idée : la pensée du grand-père revivant dans l'héroïsme des petits-fils. Quod eg^isseï egerunt... Ut illuni œniulai-entur . . . Illis annidsset unanimis (1)... La latinité sans élégance de ces formules attes-
(1) Ce qu'il eût fait, ils l'ont fait... Pour rivaliser avec lui... Il les eût approuvés de toute son âme...
tait que Biaise avait surtout g^aidé, de renseignement paternel, la tradition morale. Je n'eus guère le loisir de discuter avec lui ces plans et ces inscriptions. Presque aussitôt un appel du téléphone intérieur résonna.
— » Faites monter, » dit-il dans le récepteur, et se tournant vers moi : « C'est elle, c'est Mme Amédée Marnât! . . . »
Il avait comme mordu ces derniers mots, en les prononçant, avec un rictus de sa bouche, qui révélait, sous le masque impassible, le frisson irrité. Allait-il avoir l'énergie de se dominer, dans un entretien qui devait, pour être digne, rester glacé? Tout dépendait d"es premières paroles échangées avec cette Mlle Suzy d'Or. — Où ces dames vont-elles dénicher leurs noms de théâtre? — J'appréhendais qu'elle n'arrivât, comme autrefois Marguerite Percy, l'insolence et la menace à la bouche. Mais non. La personne que nous vîmes entrer, après quelques minutes d'une attente silencieuse, et d'autant plus angoissée, ne rappelait en rien la courtisane effrontée et fardée que Biaise m'avait décrite. Elle était de taille moyenne, avec des yeux bleus, d'une douceur
LE JUSTICI-ER 61
triste et terne, dans un visaofe fané, La peau avait été fatiguée, usée, décolorée par le plâtrage quotidien de la scène. L'actrice n'en gardait à la ville qu'une couche de rouge sur les lèvres qui saignaient sur la pâleur grise du teint. La minceur de son corps lui donnait, à quarante ans passés, une allure toute jeune, presque fragile. On devinait le surmenage physique et moral d'un travail trop dur pour un organisme déjà souffreteux, d'un métier plutôt subi qu'accepté par une femme grandie dans un autre milieu et qui en conservait l'empreinte. Sa mise modeste en témoignait, et un je ne sais quoi de volontairement effacé, de comme il faut. Mais n'était-ce pas une toilette de combat, méditée en vue de désarmer l'hostilité de Biaise? Gomment le savoir? Pourquoi parut-elle plutôt soulagée, quand celui-ci, m'ayant nommé à elle, ajouta :
— « J'ai tenu, madame, à ce que mon ami, qui fut un des plus chers élèves de mon père, assistât à l'entretien que vous m'avez demandé?. .. »
— « Je n'y vois aucun inconvénient, » répondit-elle, « au contraire. Mon mari m'a
souvent parlé de monsieur. . . » Elle m'avait regardé, avec une imploration dans les yeux. Laquelle? Et, se retournant du côté de Biaise, elle dit d'une voix réfléchie et g^rave : « Ma visite, ici, a deux buts. Le premier, monsieur, est de vous remettre des papiers et des livres qui ont appartenu à M. Jules Marnât. Mon mari, en se les attribuant, a obéi à un sentiment passionné, que je n'ai pas à juger. En mon âme et conscience, j'estime, qu'étant le chef de la famille, ces papiers et ces livres vous appartiennent de droit. Ils sont en bas, dans une valise que j'ai déposée au bureau de l'hôtel, pour vous. »
La simplicité de ces paroles, et le ton pour les prononcer, contrastaient d'une façon extraordinaire, non plus seulement avec la profession de la chanteuse, mais avec l'aventure de son mariage. Ou bien elle jouait la comédie à la ville mieux qu'à la scène, ou bien elle n'était pas simplement, comme le croyait le mépris de Biaise, la fille galante qui s'est fait épouser. Qu'en pensait-il lui-même? Impossible de le déchiffrer sur son masque, toujours immobile et grave .
— « En effet, madame, » répondit-il, « ces papiers et ces livres m'appartiennent. »
Pas un mot de plus. Nulle marque d'étonnement ni de gratitude. Nulle demande d'une explication plus précise. Mais sèchement :
— « Passons au second but de votre visite, » ajouta-t-il.
— « Le second but de ma visite, " répliquat-elle, « c'est de vous parler de mon fils, qui est aussi le fils de votre frère. Mais ce que j'ai à vous en dire exige que je vous parle d'abord de moi... Je le ferai, avec une franchise qui me sera pénible. Du moins vous ne pourrez pas douter de ma véracité. D'ailleurs, il vous sera aisé de tout contrôler... Mon père, qui s'appelait Barberon, était employé dans une banque, au Grand Comptoir. Ma mère était une demoiselle Souty. Son père était officier. Elle avait été élevée à la Légion d'honneur. Elle avait un joli talent de pianiste et donnait des leçons pour aider au bien-être de la maison. Elle touchait par là au monde des arts... Excusez ces détails, monsieur. Encore une fois ils sont nécessaires pour que vous compreniez comment je suis devenue ce que je suis, sortie de cette
famille de petite bourg^eoisie, et aussi que j'ai pu en garder certaines façons de sentir, qui m'ont dicté ma conduite envers mon fils... J'avais une belle voix. Ma mère, qui m'idolâtrait, se mit, là-dessus, à nourrir le rêve, pour moi, d'une carrière de grande cantatrice. Elle me fit entrer au Conservatoire. Je vous ai dit, monsieur, que je serais absolument franche. J'ai besoin que vous me croyiez, vous, et aussi monsieur. » Elle me supplia de nouveau du regard. De quelle aide pouvais-je donc lui être? Et elle continuait : « A dix-huit ans, j'étais gaie, étourdie, légère. Je n'avais guère d'ambition... Malgré ma belle voix, je n'étais pas une vraie artiste. J'étais sentimentale et faible... Je commis la folie de m'éprendre d'un de mes camarades. Je travaillai mal. Je manquai mon prix. Mon camarade manqua le sien. On lui offrit un engagement dans un music-hall. Il m'y fit entrer, au désespoir de mes parents. Je les quittai, pour vivre avec lui. Ce fut un de ces ensorcellements, une de ces suggestions dont on ne s'explique pas le vertige, quand une fois il est passé. Mlle Suzanne Barberon n'était pas la grande canta-
trice des song^es de sa mère. Elle était, et pour toujours, Mlle Suzy d'Or. »
Visiblement, la fille du commis du Grand Comptoir, la petite-fille de l'officier, avait pris beaucoup sur elle pour aller jusqu'au bout de cette confession. Mais elle voulait être crue, et l'humiliation de certains aveux n'est-elle pas une garantie de leur sincérité? Pour moi, la vraie preuve de cette sincérité fut dans son changement d'accent, lorsqu'elle aborda la partie de son existence dont elle estimait n'avoir plus à rougir. Elle continuait donc :
— o C'est au café-concert, et plus tard, trop tard, que je rencontrai Amédée. J'étais très malheureuse à cette époque, et indignement exploitée par mon premier amant. L'affection que me montra votre frère, monsieur, me donna la force de me libérer. J'ose dire qu'en dépit de l'irrégularité de ma situation, je méritais d'être aimée comme il m'aima, et, moi aussi, je l'ai vraiment aimé. Amédée, monsieur, a pu avoir bien des défauts. J'ai pu cruellement en souffrir dans la suite, quand je l'ai vu se détruire comme il a fait, par le jeu et la boisson. Mais il avait du cœur, beau-
coup de cœur. Quand, après deux ans de vie commune, je devins enceinte, il m'épousa. Je vous disais tout à l'heure que je l'avais connu trop tard. J'arrivais à ce mariage après avoir vécu avec un autre homme. Lui-même, il épousait sa maîtresse, une chanteuse de caféconcert, après avoir fait de l'assurance, du courtage en Bourse, du secrétariat de théâtre. Il était, pour l'heure, placier en vins, au service d'une maison de Bordeaux, avec un projet, qu'il a réalisé depuis, d'entrer dans les annonces. Lui et moi, nous étions deux bourgeois déclassés. Nous le sentions tous les deux, bien amèrement. Que de fois Amédée m'a décrit, avec des larmes dans les yeux, l'intérieur de vos parents! Moi-même, en sortant de scène ou en y rentrant, que de fois je me suis rappelé, le cœur serré, nos soirées de famille et leur honnêteté ! Devant le berceau de notre fils, cette impression de notre destinée manquée s'exaspéra encore, jusqu'à nous donner presque un remords d'avoir infligé la vie à cet innocent, sur qui pèserait notre déchéance. Jugez, dans cette détresse, quelle impression de douceur me produisit l'arrivée
de ma mère chez moi, quelques jours après mes couches. Je ne l'avais plus revue, depuis ma faute et mon engagement au café-concert. Je lui avais écrit mon mariage. Elle ne m'avait pas répondu. C'est donc sans espoir que je lui avais annoncé de même la naissance de mon enfant. Elle venait, poussée par un irrésistible besoin de voir son petit-fils, et aussi par la pitié. Pitié pour moi dont elle savait trop bien, me connaissant, que ma vie actuelle ne me rendait pas heureuse! Pitié pour cet enfant qui naissait dans des conditions si obscures, si inquiétantes! Comment Télèverais-je, avec mon métier? Dans quel milieu? Elle s'était renseignée sur Amédée, et ce qu'elle avait appris achevait de l'angoisser. Cette anxiété, sur l'avenir et moral et social du pauvre petit être, devint le constant objet de nos conversations durant les visites que ma mère continua de nous faire, à l'insu de mon père, à moi et à mon mari. Car l'excellente femme avait consenti à connaître Amédée. Nous avions mis l'enfant en nourrice dans les environs de Paris. Maman trouvait le moyen d'aller le voir plus souvent que moi-même, si bien qu'un jour,
— le petit avait deux ans et nous hésitions à le prendre chez nous, — elle me dit : « J'ai « parlé à ton père. Il est d'accord avec moi. « Vous ne pouvez pas élever Jules, toi avec ta « profession, ton mari avec son caractère. « Donnez-le-nous. » Et nous le lui avons donné. . . »
Elle prit un temps, comme ramassant ses forces, avant de prononcer des paroles d'une tragique importance pour elle. Puis, frémissante.
— «Monsieur, cet enfant a aujourd'hui seize ans. Ma mère a tenu sa parole, elle l'a élevé admirablement, avec mon père d'abord, puis quand elle a été veuve, seule. Elle a eu de la peine. Il y avait en lui du bon et du mauvais. C'est le bon qui l'a emporté. Jules, monsieur, est un enfant dont votre père eût été fier. Intelligence, délicatesse, sensibilité, manières, il a tout. Il finit ses études au lycée Carnot. Il n'a jamais cessé d'être le premier de sa classe. Maman l'a mis là, parce qu'elle habite tout près, rue Dulong, aux Batignolles. Quatre fois par jour, pendant des années, c'est elle qui l'a conduit au lycée et qui est allée l'y chercher.
Elle ne îe ferait plus maintenant, même si Jules était encore le petit garçon d'autrefois. Elle est bien vieille, bien malade. Elle a eu deux attaques, l'automne dernier, coup sur coup. Elle est à la merci d'une troisième et à moitié paralysée. Elle n'a plus que peu de temps à vivre. Le docteur ne nous l'a pas caché. Elle se rend compte elle-même de son état, et elle se tourmente de l'avenir de Jules. Alors, elle en est venue à penser à vous, comme à la seule personne qui puisse achever son œuvre. C'est elle qui m'a demandé à plusieurs reprises de vous écrire. Elle m'a dit : (1 Ce que j'ai fait pour mon petit-fils, M. Biaise « Marnât refusera-t-il de le faire, pour le petita fils de son père et qui porte son nom? » J'ai appris, monsieur, votre présence à Paris par le cousin de Laschamps avec qui je suis eu correspondance, à cause de Jules toujours, et pour lui garder un contact avec sa famille. Je l'ai dite à ma mère, qui m'a dit : «Va le voir. " C'est pour cela que je suis ici, monsieur, pour vous supplier de recevoir cet enfant sous votre protection. Occupez-vous de lui, monsieur. Prenez-le. Il n'a plus de père. Il n'a
plus de grand-père. Sa grand'mère est mourante. Moi, sa mère, je ne peux pas le mêler à ma vie. Je vous ai dit que je serais absolument franche avec vous. Diepuis la mort d'Amédée, je l'ai refaite, ma vie. J'ai un ami, qui m'est profondément attaché et que je ne peux pas plus quitter que je ne peux quitter le music-hall. Mon métier, c'est mon gagnepain. Mon ami, c'est mon intérieur. Vous me direz : « Pourquoi, aimant votre fils, n'étes- (ivous pas allée vivre avec votre mère?» Pourquoi? Parce qu'à la mort d'Amédée, j'aimais déjà l'autre. Si vous saviez ce qu'elle a été cette mort d'Amédée, et les mois d'avant! Il a fini alcoolique, avec d'affreux passages d'excitation, et des visions... prenant une fenêtre pour une porte, un tabouret pour un chien, un fauteuil pour une personne... C'étaient des stupeurs alternant avec des crises nerveuses, et dans les dernières heures, des convulsions... Ce fut horrible, horrible!... Ah! monsieur, il ne faut pas que Jules tourne comme son père ! Il peut devenir quelqu'un de si distingué, de si bien, avoir une si belle vie, si utile, pourvu qu'il ne se gâte pas! Et à
Paris, seul, quand il saura mon métier surtout — car il ne le sait pas -— et l'histoire de son père et le reste, qu'il rencontre une mauvaise femme, et il est perdu. Et puis, vers quelle carrière le diriger? Vers quelle école? Moi, monsieur, je ne sais pas, je ne peux pas. Mais vous!... Vous causeriez avec lui, seulement un quart d'heure, vous sauriez que je ne vous mens pas, et c'est vous qui me demanderiez de vous le donner. Ce serait une telle pitié que cet enfant si droit, si vrai, si charmant, gâchât son existence, et à Paris, je vous répète, il la gâchera. Monsieur, consentez à le voir. Il a été élevé dans un tel respect de son oncle! Il viendra à vous, en toute confiance. Laissez-moi vous l'amener. »
— «4 Vous avez fini? >• dit Biaise Marnât, comme la suppliante se taisait. Il répéta : « Vous avez fini? » Au son étouffé de sa voix où passait un râle, à l'éclat de ses yeux qui dardaient un jet de flamme, à la contraction terrible des muscles de ses joues et de son front, à son poing crispé qui allait frapper, je compris pourquoi il m'avait adjuré de l'assister au cours de cette conversation. La fré-
nésie de la colère l'envahissait. Il lutta quelques secondes, puis, se levant dans un sursaut, il montra la porte, et, ne se possédant plus, il cria : « Sortez, mais sortez donc. »
Celle à qui s'adressait cette furieuse injonction s'était levée aussi. La chanteuse de caféconcert et qui, de son propre aveu, s'était si tristement dég^radée , m'apparut soudain comme revêtue d'une dignité singulière. Je compris qu'elle avait été vraie, intimement, complètement vraie, dans son étrange démarche. Cette vérité faisait qu'à cette minute, par une contradiction saisissante, cette déchue, en face de son beau-frère, pourtant si probe, si rectiligne, représentait la Famille. Cette scène avait quelque chose de trop douloureux, et je ne pus m'empêcher d'intervenir.
— « Calme- toi, mon ami, » fis-je à Biaise, en lui mettant la main sur l'épaule. "Madame n'a rien dit qui justifie cette indignation... Et vous, madame, n'insistez pas. Vous savez combien M. Marnât vient d'être éprouvé. Vous avez touché, sans vous en rendre compte, à une place très malade dans un cœur très blessé. Retirez- vous. »
Elle se tenait toujours debout, immobile, et sans me répondre, parlant, comme elle regardait, devant elle, elle proféra simplement ces mots :
— a II n'a pas encore compris ! »
— « Laisse-moi ! » dit Biaise en m'écartant. Il prit son bras droit de sa main gauche et toucha son poignet mutilé : « C'est passé ! » fit-il, après un moment. Puis, se retournant vers la veuve de son indigne frère, la voix toujours dure, mais calme maintenant : «Si, madame, j'ai parfaitement compris. Vous vous êtes dit : Voilà un vieil homme qui a perdu ses fils et qui doit finir de vivre tout seul. Je vais lui amener mon fils à moi. Il se laissera toucher le cœur. Il me le prendra, et s'il ne me le prend pas, il est riche, j'en tirerai toujours quelque chose. Madame, je ne veux rien discuter, rien vérifier de ce que vous m'avez raconté. Gela m'est égal. Ce que je retiens, c'est que vous avez un fils et qu'il est l'enfant de mon frère, de l'homme qui m'a fait le plus souffrir dans ma vie. Gela suffit pour que je ne veuille jamais voir ce garçon. Vous m'avez entendu : jamais, jamais. Il est
parfaitement inutile que vous essayiez de me faire revenir sur cette décision. Allez-vous-en, madame. Vous avez pu constater vous-même dans quel état d'irritation m'ont jeté les souvenirs que vous avez évoqués. Votre excuse est que vous ne savez pas ce que mon frère a été pour moi. »
— « Et vous, » lui répondit-elle, en le dévisageant fixement, « êtes-vous sur de savoir ce que vous avez été pour lui? » Et passant la porte, sans cesser de tenir son interlocuteur sous son triste et passionné regard : " Mais vous le saurez. Vous le saurez. »
— il Ce que j'ai été pour lui!... » me dit Biaise, quand la porte se fut refermée sur la silhouette, d'abord si humble, et, soudain, si âprement agressive de la visiteuse. « C'est logique. Ce coquin devait parler de moi dans ces termes! Nous apprendrons quelque jour que c'est moi qui l'ai mené au café, aux
courses et chez les filles... Quelle boue, mon ami ! Quelle boue ! . . . Ce que j'ai été pour lui! . . . Tu l'as entendue, et : Vous le sam-ez... Ce n'est donc pas fini... Qu'est-ce que je saurai?... w II réfléchit un instant, puis, avec une amertume dégoûtée : '• Il y avait une menace là dedans. »
— «Quelle menace?" demandai-je, étonné d'un trouble si contraire à sa discipline habituelle. « Qu'est-ce qu'elle peut bien faire? »
— « Un second essai de chantage, puisque le premier n'a pas réussi, ou de vengeance. . . »
— (i Je ne le pense pas, » fis-je à mon tour. « Je l'ai bien étudiée pendant qu'elle te parlait. Ce n'est pas une mauvaise femme. C'est une bourgeoise dévoyée, trop faible pour se reprendre et qui a reporté sur son enfant toute sa conception d'une vie honnête et décente. ;»
— « Allons donc! » interrompit-il vivement. « C'est une drôlesse et qui a, ou qui croit avoir une arme contre moi... Laquelle?... 1) Et, comme se parlant à lui-même :
" Des lettres de mon père peut-être et qui me prouveraient que ce misérable Amédée était
arrivé à l'abuser sur nos rapports? La dernière goutte du calice!... J'ai bien bu le reste... Et ils ont appelé cet enfant Jules! » continuat-il en s'adressant à moi de nouveau. « Jules, le prénom de mon père!... Est-il seulement l'enfant d'Amédée?... Et cette histoire de ce garçon élevé par une vertueuse grand'mère, à l'abri des turpitudes de ses parents, quel conte à dormir debout! Le calcul est trop clair, clair jusqu'à en être imbécile. C'est le projet de captation le plus caractérisé... Et cette créature a failli m'ôter mon calme!... Oui. Sans ta présence, je l'empoignais comme autrefois Amédée, et je la jetais dans l'escalier. Il a dû lui parler de mes colères. Qui sait si elle ne comptait pas là-dessus, pour un procès et une forte indemnité, au cas où je m'emporterais jusqu'à la frapper? Son amant et elle, ont dû piocher le Code pénal, et y dénicher l'article 309 sur les coups et blessures... Tu étais là. Merci. » Il me serra fortement la main. « Mais qu'y a-t-il de vrai dans cette autre histoire, celle des papiers et des livres de papa? Ils existent. Sans quoi, elle n'aurait pas eu l'idée d'en parler. Elle
les aura apportés pour m'amadouer, puis remportés. Nous allons savoir. » Il avisait le portevoix, et se mettait en communication avec le bureau de l'hôtel. « Il paraît, » dit-il en reposant l'instrument, « qu'il y a pour moi une valise en bas. On la monte. "
Quelques minutes plus tard, le chasseur déposait dans la chambre une pauvre mallette de cuir, bien usée, sur laquelle restaient collés de nombreux débris d'étiquettes avec des noms de gares :
— « La valise des tournées de Mlle Suzy d'Or... » ricana Biaise. « Quel réceptacle pour les reliques d'un Jules Marnât!... >»
La clef de la mallette pendait à la poignée, par un cordonnet que le fils révolté commença de défaire, avec un tremblement de ses doigts, tant l'indignait la seule pensée d'une pareille profanation. Il venait d'ouvrir la serrure et de jeter ce cri : « Ce sont bien les papiers, » quand un nouveau coup frappé à la porte l'interrompit. Le chasseur revenait avec une lettre. Biaise la prit et la regarda longtemps, avant de l'ouvrir :
— « Une grande enveloppe... » fit-il.
m LE JUSTICIER
« Sans autre adresse que mon nom... Et portée à la main... C'est de cette femme, j'en suis sûr... Il y a toute une épaisseur de papiers là dedans. Qu'est-ce que je t'avais dit? Ce sont des lettres de mon père qu'elle me fait tenir... J'ai bien envie de jeter le paquet au feu comme ii est... Mais non. Comme aimait à dire ce pauvre père :
Durum, sed levîits fit patientiâ... »
De son unique main, et en se servant de son petit doigt, comme d'un coupe-papier, très adroitement, il ouvrait l'enveloppe. Elle contenait trois autres enveloppes, plus petites, tout ouvertes, celles-là, avec des timbres et des cachets de la poste. Biaise lut à haute voix les adresses :
— « Mademoiselle Suzy d'Or, au Casino, Néris... — Mademoiselle Suzy d'Or, au Concert Rose, Marseille... — Mademoiselle Suzy d'Or, à la Scala, Nantes. . . C'est l'écriture de mon frère. . . Cette fois, il n'y a plus à hésiter. »
Il marchait vers la cheminée, où une flamme claire dansait gaiement. Je l'arrêtai :
— « Tu n'as pas le droit de détruire ces
LE JUSÏICIEK 79
lettres sans les lire... » lui dis-je. o Tu viens d'évoquer ton père. Que fais-tu de son adage favori : Âudiatur altéra pars? Pour être juste, il faut écouter les deux parties. Si cette femme t'envoie ces lettres de ton fière, c'est que cette correspondance plaide pour lui. Et alors... » Il hésita une seconde , ethaussant les épaules :
— « Les mensonges d'un mort restent des mensonges. Il est vrai que je ne peux pas le mépriser davantage. »
— i^ Audiatur altéra pars, » répétai-je.
— « Hé bien ! » me dit-il en me tendant les enveloppes, « lis toi-même ces lettres, pendant que j'achève de vérifier le contenu de la mallette... Tiens», et il me tendait un petit volume relié, tout mince dans son antique reliure brune aux fers délicats : «Reconnais-tu VHorace que papa portait si souvent dans sa poche? " Et l'ouvrant : « Parisiis, apud Simonem Colinceum, 1543... Amédée savait bien de quelle joie il me privait en gardant ces volumes et ces notes. Ah ! la vilaine âme ! . . . Mais lis ses lettres. Si, par improbable, elles contiennent quoi que ce soit d'intéressant, tu me le diras... »
Elles étaient toutes froissées, toutes jaunies, ces enveloppes. La chanteuse en tournée avait dû les recevoir et les porter dans son corsage, entre deux « numéros, « dans la coulisse des bouis-bouis de province où l'avaient conduite les rêves d'ambition théâtrale, nourris par sa déraisonnable mère. Les cachets de la poste dataient ces trois missives, l'une de 1 902, une autre de 1908, la troisième de 1912. Je commençai de les lire dans cet ordre. L'écriture en était saccadée, inégale, aiguë, sans un plein, comme tracée avec une pointe d'aiguille, dans le soubresaut névropathique des doigts et de la pensée. Tandis que je m'appliquais à la déchiffrer, Biaise Marnât rangeait pieusement sur la table le contenu de la mallette, et feuilletait, lui aussi, les notes de son père. Une atmosphère de solennité remplissait pour moi ce vulgaire salon d'hôtel, à cette minute. C'était comme si les fantômes de ceux qui avaient noirci ces pages nous regardaient les lire. Mais voici, copiées telles quelles les lettres que j'avais sous les veux.
« Paris, 25 août 1902.
« Ma gentille petite Suze,
« J'ai été bien content d'apprendre ton succès à Royat, dans ces chansons populaires que tu dis si bien. Quand donc t'entendrai-je chanter de nouveau :
Tous les jours je m'y promène, Tir' ton joli bas de laine, Tout le long d'ia verte Seine.
Tir' ton, tir' ton joli bas.
Tir' ton joli bas de laine, Car on le verra...
" Et encore :
Pan pan, Margot, au lavoir.
Pan pan, à coups de battoir.
Va laver son cœur
Tout noir de douleur.
« En transcrivant ces jolis couplets, je les fredonne et je crois te voir, parmi les bravos et les bouquets. J'espère que tu n'es pas trop fatiguée de cette vie d'hôtel, d'express et de veilles, et que tu me rapporteras dans trois semaines une gentille petite Suze, avec des
joues pas trop creusées, pas trop pâlies, enfin une Suze pas trop «infanterie anglaise. » Tu te rappelles? « La meilleure du monde, " disait l'Empereur, « mais il y en a trop « peu. «
« Tu me dis que tu as profité de ton séjour à Royat pour monter en voiture à Laschamps, rendre visite au cousin Edouard, le brave et cher homme en qui revit le cœur de maman. Je vais lui écrire pour le remercier de l'amitié qu'il montre à notre ménagée. Ce montagnard en sabots a moins de préjugés bêtes que les grands bourgeois intellectuels, du type de monsieur mon frère l'ingénieur. Et, à propos de ce dernier, laisse-moi te dire que je ne suivrai ni le conseil du cousin Edouard, ni le tien. Je serais à l'agonie que je ne demanderais rien, rien, rien, rien, à mon frère. C'est te dire aussi que je n'ai pas la moindre envie de lui rendre ces papiers et ces livres de papa, dans lesquels tu vois un moyen de renouer nos relations. D'abord ces papiers sont à moi, autant et plus qu'à lui. C'est moi qui vivais avec papa, tandis que lui. Biaise, courait le monde, et faisait fortune. C'est moi qui ai
soigné papa dans sa dernière maladie. Il est donc lég^ltime que je me sois attribué ces bouquins et ces cahiers, qui n'ont de valeur que celle du souvenir, mais ils ne seraient pas à moi que je les détruirais, plutôt que de les lui donner. Je le hais trop.
« Tu m'as reproché souvent ce sentiment. Tu ne te rends pas assez compte — je te l'ai pourtant dit tant de fois ! — que tout le ratag^e de ma vie, Biaise en est cause. Ga a com^ mencé tout petits. Il est né robuste, moi chétif. A six ans, à sept, à huit, il avait déjà ce {joût de redresser, de morigéner, qui n'était encore qu'une forme inconsciente de son orgueil, avant d'en devenir l'hypocrisie. Allions-nous en promenade? Il exigeait que je marche autant que lui. Si j'étais fatigué, il me faisait honte. Nous jouions? C'était de même. Il ne me passait aucune défaillance, aucune maladresse. Lui tenais-je tête? La colère le prenait. Il me rossait. Tout de suite il a réussi dans ses classes. Moi, j'ai toujours eu de la peine à fixer mon attention. M'appliquer me donnait mal à la tête. Je n'avais pas beaucoup de mémoire. Là encore, Biaise me brusquait.
me brutalisait. « On peut tout ce qu'on veut, » me répondait-il, quand je me plaig^nais de la difficulté que j'éprouvais à retenir une leçon, à finir vite un devoir... Joins à cela l'humiliation , si dure pour un enfant nerveux et trop sensible : pas une personne qui ne me dît, depuis le professeur jusqu'au pion, en passant par mon père : « Prenez modèle sur votre frère. » Maman était la seule qui devinât le malaise que m'infligeait ce continuel élog^e de mon aîné à mes dépens. Oh ! Je ne me fais pas meilleur que je suis. J'ai une qualité qui manque à Biaise : je suis franc avec moi-même. Je ne camoufle pas mes vices en vertus. Je ne maquille pas mes mauvais sentiments. Quand je les ai, je me les avoue et je les dis. C'est moins abject. Je suis devenu envieux de mon frère, vilainement, bassement, méchamment. A qui la faute?
" Il y avait dans la cour de la pension deux arbres, — je les vois encore, — tout rapprochés, et plantés près du mur du fond. Celui qui se trouvait contre ce mur s'étiolait, maigrissait. L'autre lui mangeait son air et son
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soleil. Il grandissait et grossissait du dépérissement de son voisin. Par une fantaisie de garçonnet, dont je comprends aujourd hui qu'elle était une divination, j'appelais, dans ma pensée, cet arbre dévorateur Biaise, et Amédée, le plus petit. Et c'était vrai que, moralement, presque physiquement, mon frère me prenait mon air et mon soleil. Qu'il eût été moins raide, moins sévère, qu'il m'eût montré un peu de gentillesse indulgente, j'en suis sûr, ce mauvais germe de jalousie aurait avorté. Car je l'admirais, tout en le jalousant, et, par une réaction irrésistible de mon être le plus intime, ces qualités qui m'émerveillaient en lui, je m'appliquais à les détruire en moi, au lieu de les acquérir. Durant toutes ces années de notre commune enfance et de notre jeunesse, j'ai senti, j'ai pensé, j'ai vécu contre lui. Énonçait-il une idée? Je prenais aussitôt le point de vue opposé, — à part moi, car, extérieurement, je n'osais pas. Il m'intimidait. Il me paralysait. Plusieurs fois, tout gosse, il m'avait battu, je viens de te le dire, dans un de ces accès de colère qui sont, avec l'orgueil, une de ses tares à lui. Le souvenir
de ces coups me mettait, en sa présence, dans un état d'instinctif tremblement, celui du chien fouetté qui se recroqueville, se ramasse sur lui-même, se couche. Ah! Gomme Biaise aurait eu honte de me voir devant lui dans cette attitude de crainte, s'il avait eu un peu de cœur! Il s'en irritait, au contraire. Il me traitait de fouinard, de Tartufe, de même qu'il me traitait de petite fille, quand il me surprenait me câlinant, me caressant à maman. Il aurait dû comprendre que ces deux mouvements : ma rétraction vis-à-vis de lui et mon épanouissement près de ma mère, procédaient d'un même besoin, celui d'échapper à son despotisme, à ce joug de sévérité implacable qu'il appesantissait sur moi, au collège et à la maison... Mais à quoi bon renouveler ce supplice de tant d'années en te le racontant, pour la centième fois peutêtre? Le croirais-tu? J'ai rêvé, cette nuit, que j'avais douze ans, et que j'étais encore sous la coupe de mon tyran, cela parce que, dans ta lettre, tu me transmettais le conseil du cousin de Laschamps. Ce cauchemar a été si pénible qu'il m'en reste comme une
obsession. Regarde-moi, ma délicieuse Zette, avec tes yeux couleur de pervenche frileuse que j'aime tant, et pardonne-moi d'avoir fait comme dans ta chanson :
... Que l'on mette mon cœur Dans une serviette blanche.
Qu'on le porte à ma mie Qui demeure au pays, En disant : « C'est le cœur De votre serviteur. »
Et puis, dans ce pauvre cœur que te porte cette lettre, il y a autre chose que cette rancune inexpiable contre mon mauvais génie. Il y a la joie de t'avoir rencontrée et que tu m'aimes. Il y a ma reconnaissance pour ta chère mère , qui a vraiment l'âme de la mienne . Je peux te donner d'elle, par bonheur, d'excellentes nouvelles. Je l'ai vue hier, chez la nourrice du petit, qui prospère, lui, magnifiquement. Cette nourrice dit qu'il me ressemble. Puisse-t-il, si nous devons lui donner un frère, qu'il ne trouve pas dans ce frère un cadet qui ressemble, lui, à mon aîné, et qui lui gâte sa vie, comme Biaise a gâté la mienne!... J'y reviens. Tes yeux, tes chers yeux, maSuze! Laisse-moi les baiser longue-
nient et que mon ange blond exorcise mes diables noirs.
« Ton petit mari.
« Paris, 1" novembre 1906.
« Qu'il me tarde que cette tournée soit finie, ma bonne amie, et comme tu me manques ce soir ! Tu es partie juste au moment où nous vivions de nouveau cœur à cœur, après le long malentendu de cet été qui a suivi ma folie, cette absurde culotte au tripot, que je n'aurais jamais prise, si je n'avais pas bu un peu trop cette nuit-là, et je n'aurais pas bu si je n'avais pas été si triste de ne plus rien trouver, depuis ma pleurésie de cet hiver, pas une affaire, pas un courtage, pas une annonce. Alors j'avais espéré qu'un coup de baccara me permettrait d'apporter de l'argent, moi aussi, à la popote. Enfin, tu as fini par comprendre, tu m'as pardonné, et je peux de nouveau causer avec toi, cœur à cœur. J'en ai tant besoin, je te répète, ce soir.
« Un mot te dira tout : aujourd'hui, 1" no-
vembre, j'ai voulu, comme chaque année, aller à Montparnasse , quoiqu'il fît un brouillard humide et que j'eusse bien mal à mon côté. «J'aurai de la fièvre et de la toux,« m'étais-je dit. « Et puis après? » Je ne soupçonnais pas quelle affreuse émotion m'attendait, sous les tristes cyprès de ce triste cimetière. J'ai revu Biaise. Tu as bien lu : j'ai revu Biaise! Il faut croire que cet accablant travail, dont il se vantait dans ses lettres à nos parents, lui laisse quand même quelques loisirs. Le voyage est long entre Paris et Valparaiso, où il a ses affaires. Et il n'y a pas que l'aller. Il y a le retour. Le métier d'ingénieur, je m'en doute depuis longtemps, c'est le labeur des autres, des ouvriers et des contremaîtres. Bref, il est à Paris. Gomme j'approchais de notre caveau, je le reconnus. Il se tenait debout, près de la tombe, avec une femme, — sa femme évidemment, — et deux enfants, — ses enfants. Mon premier mouvement fut de continuer ma marche, et d'aller, moi aussi, droit à la tombe. Car enfin, c'est mon droit. Je suis leur fils, aussi bien que lui, à ceux qui dorment là. Et voici qu'une sensation, plus forte que ma
volonté, me fit ralentir mon pas, puis m'arrêter. La timidité paralysante, subie à l'approche de cet homme, si souvent jadis, me terrassait derechef. Je me retrouvais dominé, immobilisé, par cet ascendant, fait des coups dont il m'a roué, enfant, des reproches dont il m'a tant accablé plus tard, fait de sa personnalité surtout, de ce je ne sais quoi de supérieur qui lui a toujours donné barre sur moi. Je le voyais de dos seulement, et ses larges épaules prises dans un pardessus qui étoffait encore sa forte carrure. Quel contraste avec mon grelottement de demi-malade déjà voûté, tout frissonnant dans cette pelure râpée de l'autre année, que je n'ai pas renouvelée parce que je t'ai promis d'être sage et de ne pas augmenter l'ardoise du tailleur! Tout, dans son allure, disait la réussite, l'affirmation de soi, la richesse, depuis sa façon de se piéterdans ses bottines bien astiquées à double semelle jusqu'à la coupe de ses vêtements. Je m'y connais en belles frusques. Ce goût m'a coûté assez cher, quand je n'étais pas le pauvre diable, usé avant l'âge, qui ne se soucie plus d'avoir des genoux à son pantalon et des talons
éculés à ses chaussures... Sa femme de même et ses enfants, — deux garçons, — avaient cet aspect confortable et cossu des familles comblées. Elle était mince et grande, avec un manchon et une jaquette d'astrakan, les petits, chaudement vêtus de paletots fourrés, montraient des mollets nus d'une solide musculature. Pauvres gosses! Je devine à quel entraînement de gymnastique leur tyran de père doit les avoir soumis... Combien de temps suis-je resté ainsi, à regarder ce groupe, à me repaître les yeux du triomphe de Biaise? Car c'était cela pour moi, sa station sur le tombeau de famille, dont il m'expulsait par sa seule présence, puisque je n'osais pas lui imposer la mienne. A un moment, il donna le signal du départ. Tous les quatre se retournèrent. En proie à la même défaillance intérieure, je me dissimulai entre deux chapelles funéraires, pour les voir qui passaient. Quelle certitude et quelle robustesse dans sa démarche, à lui! Aucune trace d'usure ni de vieillissement sur son visage plus plein, plus coloré qu'autrefois. Et sa femme, qu'elle était belle, très brune avec la chaude pâleur am-
brée des Esparjnoles d'Amérique! Quelle tendresse dans sa manière de s'appuyer au bras de son mari et de lui parler. Elle le voyait, elle le croyait ému, — on ne l'est pas vraiment quand on n'est rien qu'orgueil, — et elle le consolait. Peut-être lui parlait-elle de moi? Il ne l'a pas conduite au cimetière et à notre tombe sans l'entretenir de la famille. Il m'aura nommé, pour lui dire que j'ai été un des chagrins de sa vie. Et c'est lui qui, dans ce même cimetière, par cet implacable geste, et devant cette tombe, m'a jeté, définitivement et pour toujours, dans l'abîme !
« Je t'ai raconté souvent, mon amie, avec quelle bonne foi, au lit de mort de mon père, j'avais juré à cet homme si vrai, si bon, de changer ma vie, de me réformer. Oui, j'avais pris cette résolution du fond de mon cœur, avec le meilleur de moi. Changer ma vie? Gomment? En m'arrachant de Paris et de ses tentations, en suppliant Biaise qu'il m'emmenât, qu'il m'employât dans ses bureaux, comme secrétaire, dactylographe, comptable, comme ouvrier sur ses chantiers, comme manœuvre, s'il voulait, pour m'éprouver. Je m'étais dit
d'abcrd : « Je lui parlerai dès son arrivée. « Je n'avais pas osé. Toujours ma terreur de lui. Ensuite j'avais pensé : « Sur la tombe. » Un frère écoute son frère devant la fosse où l'on vient de descendre le cercueil de leur père. Lui, non. Ah! ce regard de bourreau, ce féroce refus du pardon!... C'est alors que j'ai désespéré. Tu sais la suite et quelle loque humaine tu as ramassée, ma pauvre chérie, quand tu m'as aimé... Dieu! Si pourtant, cet après-midi, dans cette allée de cimetière, j'avais eu l'énergie de courir après lui, de lui crier dev^ant sa femme et ses enfants : « Re- « garde-moi. Je suis bien bas, bien déchu. « Ma vie est bien manquée et par ma faute, « mais par ta faute aussi. Tu pouvais me « sauver, et tu ne l'as pas fait. Toi, l'honnête (1 homme que tu crois être, tu n'es qu'un cou- « pable, comme moi, pire que moi. Tu avais « tout reçu du sort, moi si peu, et tu ne m'as « pas aidé, tu n'as pas eu pitié!... » Qu'aurait-il répondu? Aurait-il vu clair enfin dans l'horrible égoïsme de sa soi-disant justice? Et je ne suis pas sorti de ma cachette. Je ne me suis pas vengé. Je ne l'ai pas frappé, je le
pouvais, dans le respect, dans l'admiration que lui portent, j'en suis sûr, sa femme et ses enfants. Il sait tellement en imposer! Je vaux mieux que lui, car je ne souhaite même pas qu'il soit puni dans cette femme et ces enfants, gentils petits êtres que je regardais trottiner parmi les pierres tombales. Un d'eux s'appelle certainement Jules comme notre garçon, à qui nous n'aurons rien à laisser quand nous partirons, au lieu que ceux-là!... Ils sont cependant du même sang. Ah ! quel poids je porte sur mon cœur, ce soir, ma Suzy, tout le poids de ma destinée ! Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse avec mon père et ma mère, dans ce caveau, où ils ne souffrent plus? Tu es assez jeune, toi, pour connaître un renouveau après moi, de beaux jours encore, un peu d'espérance, une âme légère! Ah! Suzanne, Suzanne, reste-moi jusqu'à ce que la fin arrive. Elle ne tardera pas.
0 2 novembre.
« Je relis cette lettre et je me demande si je dois te l'envoyer. Oui. Elle te fera de la peine, et je t'en demande pardon, mais elle
plaidera pour moi, si je retombe un jour sous l'affreux esclavage. Tu te la rappelleras. Tu comprendras mieux quelles tristesses j'ai à oublier, et tu m'estimeras de n'être pas entré au café en sortant du cimetière, m'assommer d'alcool et tout noyer. J'ai résisté, en pensant à ma Suzanne que j'embrasse de cœur.
K Paris, 8 août 1912.
« Suzanne,
« Le docteur Chaffin sort de chez moi. Il ne m'a pas caché qu'il venait sur ta demande. Il paraît que le tremblement de mon écriture, dans mes dernières lettres, t'aurait inquiétée. Décidément, ma petite, tu me prends pour une tourte. Sache donc que je lis très bien dans ton jeu. Chaffin y a mis de la vaseline, comme ils disent. Ça n'a pas l'air méchant, ce qu'il me propose : me retirer dans une maison de santé où l'on me traiterait par une nouvelle méthode, avec du sérum de cheval alcoolisé, — laisse-moi me gondoler, — qui contiendrait une antiéthyline dont l'injection amène le
dégoût de l'eau-de-vie. J'ai bien écouté le boniment du morticole, tu vois. Je le resservirais au besoin, s'il fallait essayer sur quelqu'un le même truc. Car c'en est un et pas difficile à débiner. Tu en as assez de moi. Je te gêne, et tu veux me faire enfermer. Mais dis-le donc. Biaise avait ce courage de la franchise. Il me persécutait ouvertement. C'était plus propre.
« Hé bien! Non, et non, et non, je ne me laisserai pas enfermer. Je ne suis pas fou et vous ne m'aurez pas, toi et ton docteur. Il peut se l'entonner dans le cornet, si ça lui chante, son sérum de cheval pochard. Ah! Ils en ont de bonnes, les médecins ! Me donner le dégoût de l'alcool? Mais je n'ai que cela de bon et de beau dans ma vie. Quand je la tiens devant moi, ma verte, et que je la regarde, je lui ris comme à mon unique amie. Elle est couleur d'espérance, et elle ne m'a jamais menti, elle, jamais embêté de morale. Quelques gorgées et c'est le paradis. Biaise, le veinard, l'épateur, n'est pas plus heureux, avec sa galette dont il n'a jamais eu l'idée d'envoyer la plus petite miette à son panne de frère.
Mais ce que le panne s'en fiche et s'en contrefiche, dans son caboulot de Montmartre, quand, bien au chaud, l'hiver, près du poêle, — bien au frais, l'été, sur la terrasse, il est en train de s'assommer d'oubli.
Il Non, ma fille, tu ne m'interneras pas. Et si tu t'obstines à ce beau projet, prends g^arde. Je suis le père de l'enfant. Nous sommes mariés et il y a un code qui me donne des droits sur lui. M'interner? Le nommé Biaise aussi avait pensé à ça. Il m'avait menacé de Mettray, un jour, et c'est celui où j'ai fait ma plus forte bombe de jeune homme. C'est ma nature à moi. Avec de la douceur, tout ce qu'on veut. Autrement, rien. Rappelle-toi : quand tu étais gentille avec moi, je ne prétends pas que je ne buvais plus, mais je me modérais, je me tenais. Tu t'es mise au régime de me faire des scènes à la Biaise. Tu vois le résultat.
a Rien de plus à te dire.
" Amédëe. »
Quelles lettres à lire auprès de ce frère aîné, par qui le cadet avait autant souffert que l'aîné avait lui-même souffert par son cadet!
Jamais je n'ai senti mieux qu'à cette minute combien nous sommes des énigmes les uns pour les autres. Nos paroles, nos gestes, nos actes ne sont qu'une traduction incomplète, par à peu près, de notre être intérieur, et qui trompe nos proches plus encore que les indifférents. Que de fois les parents se font de la sorte, père et mère sur leurs enfants, frères sur leurs frères, une première idée qu'ils ne vérifient plus, une image qu'ils ne retouchent pas! De là ces malentendus familiaux, les plus indestructibles de tous, qui vont s'exaspérant, s'envenimant avec les années, à travers des heurts, douloureux toujours, souvent tragiques. Ainsi celui qui avait dressé l'un contre l'autre les deux fils du professeur. Tout de suite, Biaise avait bien discerné, chez Amédée, le vice radical : cette faiblesse de volonté qui devait faire, de cet émotif, le jouet de toutes ses impressions. Il n'avait pas vu que cette aboulie dérivait de cette émotivité même, et quelle âme blessable il avait auprès de lui. Cette méconnaissance avait eu ce résultat : désirant avec passion être bienfaisant à son frère plus jeune, il lui avait été mortel-
lement nuisible. Très tôt, il s'était proposé de l'élever, de l'éduquer, et il avait conduit cette éducation d'après son propre caractère à lui, sans tenir compte du caractère d'Amédée. Il aurait fallu ménager cet être trop nerveux, l'apprivoiser. Il l'avait effarouché en le rudoyant, humilié en le brimant. Lui-même passionnément sensible, mais appliqué à se tenir en main, à se rêner, il n'avait pas montré à son frère qu'il l'aimait, — et combien, la rancune si vivante en lui après tant d'années, l'attestait trop. Les deux frères avaient ignoré le cœur l'un de l'autre. Je tenais dans ma main ces douloureuses feuilles dénonciatrices, qui racontaient cette réciproque inintelligence, et je regardais Biaise absorbé sur les papiers de son père. Le témoignage que ces lettres d'Amédée pouvaient apporter sur cette destinée lamentable, il ne s'en souciait pas. Pour lui, leur signataire était condamné sans appel. C'était un procès fini, dont il n'admettait pas la revision comme possible. Avait-il raison? Cette correspondance d'Amédée montrait, à de certains passages, un individu bien dégradé, bien avili. Que
d'autres décelaient la grâce d'esprit, la gentillesse de nature que je me rappelais chez le collégien de quinze ans ! Et partout y courait le soupir de souffrance de l'homme qui aurait pu vivre mieux, et qui le sait, qui le sent. Ce mariage, en apparence bien vulgaire, avec la chanteuse de café-concert, n'était-il pas, lui aussi, une preuve qu'une délicatesse survivait chez Amédée, comme chez la pauvre Suzy d'Or? C'était le roman, pathétique dans ses dessous profonds, de deux bohémiens, attirés l'un vers l'autre par une commune nostalgie de la bourgeoisie quittée. Leur conduite visà-vis de leur fils disait l'intensité de ce sentiment, qui avait poussé la veuve à sa hardie démarche. Non. Elle n'avait pas joué la comédie tout à l'heure. Elle n'était pas venue essayer la vilaine et cupide pression de la parente pauvre sur le parent riche. Elle était venue poursuivre le projet, conçu par son mari et par elle au berceau du nouveau-né : assurer la rentrée de leur enfant dans leur milieu d'origine. Pareillement, sa brusque révolte, au terme de l'entretien, avait été sincère. Ayant tant vu saigner la plaie ouverte dans
le cœur d'Amédée par le souvenir de son frère, rinflexibilité de celui-ci lui paraissait trop injuste. Avait-elle tort? « Non » , répondaient ces lettres qui n'étaient pas seulement une défense du mort. Elles dressaient un réquisitoire. Elles accusaient : qui? Mais le juge lui-même, cet aîné qui se croyait si sûr d'avoir légitimement exécuté son frère. Le terrible reproche : « Tu pouvais me sauver et tu ne « l'as pas fait! » qu'Amédée n'avait pas osé proférer dans le cimetière, ces lettres le criaient, par toutes leurs phrases : « Oui, tu « aurais pu m'aider, tu ne m'as pas aidé; me K plaindre, tu ne m'as pas plaint. Ton zèle à « me corriger, c'était du despotisme; tes « sévérités, de l'orgueil. Ma faiblesse irritait a ta force. Elle aurait dû l'attendrir. Je ne « suis pas seul responsable de mes vices. Tu « l'es aussi. » Pour un puritain qui avait toujours eu, comme Biaise, la religion, le fanatisme de l'équité, quelle révélation! Et dans quelles circonstances lui arrivait-elle? Quand, ayant tout perdu, femme et enfants, son seul point d'appui était la certitude d'avoir toute sa vie, comme nous enseignait son père, fait tout
ce qu'il pouvait de tout ce qu'il devait. Quel coup à recevoir! Allais-je le lui porter? En me tendant ces lettres du mort, ne m'avait-il pas donné un rôle d'arbitre? « Si elles contiennent « quoi que ce soit d'intéressant, tu me le « diras... » Qu'allais-je lui dire? La tentation me vint d'épargner cette nouvelle blessure à ce cœur, si secrètement ulcéré dans son stoïcisme. A quoi bon, maintenant qu'il était trop tard pour réparer l'ancienne erreur? Le feu continuait de brûler à petit bruit dans la cheminée. Je regardais bouger la flamme, dans laquelle j'avais empêché Biaise de jeter les lettres... Si je les y jetais moi-même, en donnant pour motif qu'elles ne contenaient que des divagations d'ivrogne, dont je voulais lui épargner la lecture et le dégoût?. . . Je fis un pas vers le foyer et je m'arrêtai. Un autre bruit, celui des papiers feuilletés par Biaise, venait de me rappeler trop vivement le souvenir de mon vieux maître. Je le revoyais assis dans la petite chaire, avec son masque émouvant de grand intellectuel attelé à une besogne de tâcheron. Dans quel but? Pour nourrir sa famille. Cette famille, qu'en restait-il? Biaise
et ce petit-fils, baptisé du nom de Jules à cause de cet admirable g^rand-père. J'avais encore dans les oreilles l'imploration de la mère en faveur de cet enfant. Dans une impulsion, cette fois irrésistible, je marchai de la cheminée vers la table où Biaise était assis. Je lui tendis les trois lettres, et d'un accent dont il demeura étonné :
— «Lis, mais lis... » insistai-je.
— «Gomme tu me dis cela!.. . 1) fit-il. «Qu'y a-t-il donc dans ces lettres?... »
— « Lis, » répétai-je, en posant les enveloppes, toutes zébrées des à-coups de plume de l'alcoolique, à côté des papiers sur lesquels se voyait la lucide écriture du professeur. Biaise les retira d'un geste, comme pour épargner à ces reliques vénérables la souillure de ce contact. Il ouvrit pourtant la première enveloppe et commença de lire la lettre de 1902, puis la seconde, puis la dernière. J'étudiais son sévère visage, et j'étais partagé entre deux sentiments contradictoires. Je redoutais que d'apprendre la part qu'il avait eue à son insu dans la déchéance de son cadet ne lui infligeât une insupportable douleur, et
j'appréhendais aussi que son ressentiment ne le figeât dans cette implacable hostilité où je l'avais vu devant la veuve d'Amédée. Je l'en aurais mésestimé, au lieu que je me complaisais, depuis ces quarante-huit heures, à retrouver en lui un digne fils de Jules Marnât, un homme, susceptible de se tromper, certes, — ses rapports avec Amédée le prouvaient, — mais toujours de bonne foi, toiajours anxieusement attentif à raccorder son action et sa pensée. Pour les caractères de ce type, dont toute la vie morale pose sur une conception personnelle du devoir, l'orgueil représente le grand péril. Biaise allait-il avoir le courage de se dire et de me dire : « Je me suis trompé, » en constatant quel principe de chagrin dépravant il avait été pour son frère? Il avait achevé la lecture des lettres sans prononcer une parole. Je vis qu'il les reprenait l'une après l'autre, lentement, posément. L'image me revint de ce brasier où il avait, pour se châtier, mis et tenu sa main droite. Dès l'instant qu'il ne rejetait pas ces lettres, c'est qu'il admettait leur vérité, d'ailleurs bien peu discutable. Cette vérité devait le supplicier, et il acceptait
ce supplice. Il pratiquait de nouveau la discipline romaine, héritée de son père, mais cette fois à travers les fibres les plus saig^nantes de son propre cœur. Sa seconde lecture finie, il appuya son coude gauche sur la table, son front sur ses doigts, et il demeura dans cette attitude de méditation un quart d'heure peut-être, qui me parut interminable. Je me tenais moi-mérne contre la cheminée, immobile. Sentir la présence d'un témoin rend plus pénibles encore des luttes comme celle qui se livrait en lui. Enfin, il se redressa. Son visage trahissait une angoisse qui en altérait les traits, d'ordinaire si calmes. Il dit simplement :
(1 C'est bien vrai qu'il est quelquefois plus difficile de connaître son devoir que de le faire. » Puis, avisant son chapeau et son pardessus :
«Tu viens?... » me dit-il, et je le suivis hors de la chambre, dans l'escalier de l'hôtel, sans recevoir ni demander un mot d'explication. Sitôt dans la rue, il héla le premier taxi qui passait. Il m'y fit monter, en donnant au chauffeur comme adresse :
— « Rue Dulong, aux Batignolles, au coin de la rue des Dames. »
— « Tu vas chez Mme Barberon? » interrogeai-je. Mme Amédée Marnât, je me le rappelais, avait mentionné incidemment que sa mère habitait cette rue, dans le voisinag^e du lycée Garnot, où elle accompagnait son petitfils.
— « Oui, ') dit Biaise, « voir l'enfant. »
— « Et ensuite? »
— «Ensuite?... Je ne sais pas... Mais il faut que je voie cet enfant. »
La lutte intérieure continuait. J'en devinai la violence à l'accent dont il avait, lui, l'homme des décisions nettes, gémi plutôt que dit ce : « Je ne sais pas. " La voiture s'était arrêtée rue Dulong, avant que je n'eusse trouvé la parole qu'il fallait prononcer au malheureux pour le soutenir. La conversation ne reprit entre nous qu'au seuil de l'appartement où habitait la grand'mère de Jules. Biaise avait dû se renseigner chez plusieurs concierges, avant de savoir le numéro exact de la maison. Il fallait prendre un parti : Mme Barberon était chez elle.
— « Réponds-moi, » me dit-il soudain, avec une supplication impérieuse, quand nous
fûmes sur le palier, et lui, la main sur le timbre de la porte : « Tu es un fidèle de la mémoire de mon père. C'est en son nom que je t'adjure de me dire tout ton sentiment : en ton âme et conscience, croi«-tu ces lettres d'Amédée sincères? »
— " Je crois qu'elles sont sincères. »
— (1 Et vraies? » insista-t-il, et, comme je paraissais hésiter : « Oui. Il y a des comédiens sincères. Le menteur finit par croire à son mensonge, le simulateur à son imposture. Et Amédée était un tel imposteur ! »
— «Je crois que ces lettres sont vraies, » répondis-je.
— « C'est cependant possible, » dit-il. Puis, grave et se dominant : " C'était une phrase de mon père encore : On ne connaît iamais toutes ses fautes... Mais... » Visiblement, la lutte recommençait : « si ce garçon n'est pas le fils d'Amédée? Oui. Ces lettres peuvent être vraies, et cette femme, elle, avoir fait endosser à un amant sans volonté, pour qu'il l'épouse, l'enfant d'un autre amant... Ah! pourquoi ne m'as-tu pas laissé brûler ces lettres-? »
— « Tu ne me le pardonnerais pas, » lui dis-je, « et la preuve, c'est que tu es là, c'est que tu vas sonner à cette porte, quand tu n'aurais qu'à t'en aller et à supposer qu'elles ont été brûlées. . . »
— « Tu as raison, » interrompit-il, " je dois savoir. »»
Il avait pressé sur le timbre. Nous entendîmes un pas s'approcher, comme de quelqu'un qui marche doucement dans un logement de malade. Mme Amédée Marnât ne nous avait-elle pas dit que sa mère était bien souffrante? La porte s'ouvrit, et nous fûmes reçus par un très jeune homme auquel nous n'eûmes pas besoin, Biaise et moi, de demander son nom, pour le reconnaître. Nous avions devant nous Amédée à seize ans : même silhouette frêle et nerveuse, mêmes traits fins du visage d'une joliesse presque féminine, mêmes prunelles d'un gris brouillé, — celles qu'avait également sa grand'mère Marnât, — même soin de sa tenue. Il était simplement, mais élégamment habillé.. L'intimidation de sa physionomie en présence de deux étrangers accentuait encore cette res-
semblance, rendue plus impressionnante pour nous par la lecture que nous venions de faire des douloureuses lettres de son père. Gomment ne pas se rappeler ce père, dans ses naïves années de collègue, tout pareil à cet adolescent, ayant, lui aussi, devant lui, toutes les possibilités, toutes les promesses à son horizon, et s'élançant vers la vie, pour finir tel qu'il se décrivait dans ce sinistre billet de 1908, décrépit avant l'âge, hébété, tremblotant, ivre d'absinthe, au coin d'un poêle, dans un cabaret borg^ne de Montmartre? Entre le Jules Marnât qui nous recevait et ce malheureux Amédée dont il était le sosie, il y avait pourtant une différence. A seize ans, Amédée n'avait déjà plus un regard d'innocence. Il avait lu trop de mauvais livres, entendu trop de mauvais propos, frôlé trop de mauvaises compagnies. La noble pureté d'une jeunesse, intacte et absolument préservée, rayonnait au contraire dans les yeux clairs de Jules. Ils se fixaient sur Biaise, depuis notre entrée dans l'antichambre, avec un étonnement de plus en plus ému. De son grand-père Marnât, il n'avait vu que des photographies. Sans doute les avait-il trop
no LE JUSTICIER
souvent et trop long^uement contemplées pour ne pas Tcconnaitre , lui aussi, cet inconnu, d'une telle similitude de masque avec son aïeul. D'ailleurs on avait dû lui raconter la | mutilation de Biaise. Tous deux demeurèrent quelques instants à se dévisager de la sorte, jusqu'à ce qu'enfin le neveu balbutia d'une voix hésitante où survivait le timbre de la voix paternelle :
— « Mon oncle?... "
— a Oui, » dit Biaise, « ton oncle. » Et, prenant Jules dans ses bras, de cette généreuse et tendre étreinte qu'il avait refusée à l'autre, devant le caveau familial, il le serrait contre son cœur et il répétait, dans un sanglot, ces mots qui ne s'adressaient pas seulement au jeune homme : « Mon pauvre enfant ! Mon pauvre enfant ! . . . »
Voici un an, je le disais en commençant ce récit, que ce drame de famille s'est déroulé
LE JUSTICIER m
devant moi. J'ai dit aussi quel problème moral il m'a paru poser. Je ne reviendrai pas sur des réflexions qui se résument toutes dans la phrase de mon noble professeur, citée par son fils, sur le palier de la rue Dulong^, avant de sonner : « On ne connaît pas toutes ses fautes. » Mais tout drame comporte un dénouement, et je voudrais, sans commentaire, rapporter comment celui-ci s'est dénoué dans les faits. On a deviné que Biaise a pris avec lui son neveu, comme la mère le lui avait demandé, à sa grande indignation. Cinq semaines après cette visite aux Batignolles, où il arrivait, si rebelle encore au pardon envers son misérable frère, il emmenait le jeune homme à Buenos- Ayres. Il est donc là-bas, pratiquant, à soixantesix ans comme à dix-huit, la maxime empruntée aussi au vieux Marnât, ce Laboremus de l'Empereur romain auquel une légende ironiste veut que cet Empereur ait ajouté tout bas : « Ceterurn nil expedit. — D'ailleurs, ça ne sert à rien. » Ce blasphème contre la sainte loi du travail, Biaise le proférerait moins que jamais, aujourd'hui qu'il a un peu retrouvé la paix du cœur en se faisant un fils d'adoption. Il se
forme un successeur capable de le continuer dans les entreprises commencées, et il forme à la France d'après la g^uerre un bon citoyen qui servira le pays à l'étrang^er comme il a fait, comme auraient fait ses deux fils. « Que je vive cinq années encore, » m'a-t-il dit en me quittant et après m'avoir expliqué cet autre' motif de sa résolution, « je l'aurai mis dans une belle et bonne voie. " Il les vivra, tant il est robuste, et beaucoup d'autres, pour donner, à cet enfant et à tous ceux qui l'approchent, le spectacle consolateur d'un vrai Juste , auquel pourtant n'est pas arrivée encore la grande lumière. Ne lui arrivera-t-elle pas à présent qu'il a compris que l'on peut manquer à cette Justice dont il a le culte en manquant à la Charité? Et quelle preuve plus forte pouvait-il donner que cette vertu chrétienne est enfin entrée dans son cœur : avant de partir il a pris soin que le corps du fils, tué héroïquement à l'ennemi , fût déposé enfin dans le caveau familial, à côté de la dépouille de son frère.
— " Je n'ai pas voulu, » m'a-t-il dit pour me convier à cette émouvante cérémonie,
a puisque je prends Jules, qu'il soit jamais tenté de mal jug^er son père. »
C'est sans doute pour que le jeune homme ne fut jamais tenté non plus de mal jug^er sa mère qu'il l'a emmené loin de Paris, aussitôt après la mort de Mme Barberon, survenue bien vite, comme l'avait annoncé sa fille. Une joie, trop forte pour une malade, a hâté peutêtre sa fin, celle de voir son plus cher rêve si complètement réalisé et son petit-fils sauvé. Mais la pauvre Suzy d'Or redoute trop, elle aussi, la mésestime de ce fils. Quand Biaise Marnât reviendra en France, inaugurer le monument funéraire auquel travaille amoureusement Yves Glouet, il n'aura pas à craindre que Jules entre jamais dans un music-hall pour y surprendre sa mère en train de se dégingander sur la scène. Suzy d'Or a définitivement quitté le café-concert. Elle a hérité de Mme Barberon une très petite fortune. Elle va épouser cet « ami »» dont elle nous parlait avec son espèce d'amoralité résignée. C'est un simple employé de ministère, qui n'est plus jeune, puisqu'il n'a pas été mobilisé. Ce fonctionnaire régulier
doit la reposer du terrible compagnon que fut Amédée. Elle s'est installée dans un modeste logement de la banlieue de Paris, où elle se prépare à vieillir médiocrement, presque heureusement, — et si bourgeoisement! Mais n'aije pas dit encore que cette histoire n'est qu'une humble tragédie bourgeoise?
Novembre 1918.
A M. Mélasippe Arbellier
Michel Gouderc avait beaucoup travaillé, ce soir-là, ou mieux cette nuit, car la pendule de la cheminée marquait près d'une heure. Un par un, il ramassa les feuillets, noircis de sa ferme et menue écriture . Il en compta sept, qu'il rangea soigneusement dans une chemise où se trouvaient déjà un certain nombre d'autres.
— « De ce train-là, ma thèse sera finie avant le premier janvier, » songea-t-il, « et l'héroïque Moulin aura son petit monument. . . »
A la première page du précieux manuscrit se lisait ce titre : Un lieutenant de Frotté, Moulin dit Michelot. Ancien élève de l'École des chartes et désireux d'obtenir une chaire de maître de conférences dans une université de province, Michel Gouderc préparait son doc-
tora.t d'histoire. Une petite indépendance : trois mille cinq cents francs de rente environ, — lui permettait de prolonger ses études à Paris, sans exercer de métier. Les meubles trop serrés du modeste logement qu'il occupait, au quatrième étage d'une maison de la rue Vaneau, trahissaient l'ancienne opulence familiale dont cette rente était le débris. Le père de Michel, agent de change très en vue, avait sombré, alors que le futur historien de la Chouannerie normande touchait à ses six ans, dans une de ces tempêtes de Bourse qui suivirent l'introduction des Mines d'or du Transvaal sur notre marché. Ce père était mort de chagrin presque aussitôt. Sa veuve avait lutté de son mieux pour élever l'enfant, mûri avant l'âge par ces épreuves, trop tôt comprises. Elle aussi était morte, avant que Michel eut pu lui payer sa dette de reconnaissance en l'associant à la destinée qu'il rêvait. Élève brillant du lycée Henri-IV, il avait eu, pour s'intéresser spécialement à l'histoire de la Révolution, une raison très particulière : un drame dont le grand-père de son grand-père avait été la victime, en 1793, etjustement dans
la basse Normandie. S'il avait choisi comuie objet de ses recherches la biographie de Michelot, le simple taillandier de Sàint-Jean-des-Bois, dans l'Orne, devenu, par son courage et son talent militaire, adjudant général dans l'armée de Frotté, c'est que les Couderc sont originaires de ce même village, que Michel trouvait le nom de son aïeul mentionné dans les Mémoires du brave partisan; c'est enfin, — on le verra au cours de ce récit, — que beaucoup des traits de cet aïeul revivaient obscurément dans l'arrière-petit-fîls. De là son attrait passionné pour les épisodes de cette chouannerie peu connue, même après les remarquables travaux de M. de la Sicotière. De là aussi le retour continuel de sa pensée vers l'aventure à laquelle j'ai fait allusion.
Cette nuit-là, il y rêvait encore, sa plume posée, dans la solitude de sa chambre de travail dont les fenêtres donnaient sur le jardin de l'ambassade d'Autriche. Ce véritable parc, enclavé entre la rue de Varenne et la rue de Babylone, fait de ce coin du faubourg Saint- Germain une oasis de paix, au fort même de la saison mondaine. En automne — on était
alors au début d'octobre — les hôtels voisins sont fermés. Leurs habitants villégiaturent dans leurs châteaux. Plus de soirées avec la rumeur des automobiles sur les pavés. Le frémissement du vent dans les arbres est le seul bruit qui coupe par instants l'immense paix. Vous vous croiriez dans l'une de ces villes de l'Ouest dont parle justement Michelot, une Valognes, une Séez, où l'antique amplitude des nobles demeures délabrées et désertées rend les ténèbres nocturnes plus épaisses et leur silence plus silencieux. Pour peu qu'une préoccupation vive possède notre esprit, cette tranquillité l'agite encore. L'insomnie est pire quand l'entretient cette demi -fièvre de la composition que connaissent tous les ouvriers littéraires. Et, au lieu de gagner son lit, le veilleur s'acharne à prolonger sa veillée, indéfiniment, reprenant un livre dans sa bibliothèque, feuilletant d'anciens papiers, des lettres d'autrefois, fourrageant le feu et entrevoyant des fantômes à travers les étincelles. Ardentes et fécondes minutes de rêverie divinatrice! Les intuitions de l'artiste lui découvrent soudain des mondes nouveaux. La logique du savant s'illumine d'hy-
pothèses neuves. L'amoureux trouve, pour écrire à celle qu'il aime, des tendresses de cœur à lui tirer des larmes, et chez celui qui n'est ni un artiste, ni un savant, ni un amoureux, des souvenirs s'éveillent pour lui suggérer, à l'occasion d'objets maniés cent fois, un geste nouveau. Faut-il appeler hasard ou double vue cette idée qui nous pousse soudain vers tel rayon de notre bibliothèque, vers tel tiroir de notre bureau? Et voici toute une suite d'événements déclanchée que nous ne pouvions même pas prévoir.
Michel, en rangeant les feuillets de ses thèses, y avait joint un document reçu le jour même, et qu'il se proposait de faire graver, en tête du volume : une photographie de son héros. C'était la reproduction d'un portrait sur verre exécuté d'après nature en 1839, — Tannée même où Daguerre publia la découverte ébauchée avec Niepce, en 1823. Moulin est mort en 1840. Cette image n'était plus celle du petit paysan, roux et trapu, qui forçait, en 93, la geôle de Tinchebray et enlevait, le pistolet au poing, l'abbé de Laurent avec
trois autres prisonniers. Le Moulin de 1839 était un vieillard décrépit, aux yeux très clairs dans un vlsaçe creusé. Les rides s'accentuaient encore sous les cheveux blancs épars. Un ancien uniforme trop large flottait autour de son torse amaigri. La main, cordée de rides, tenait le pommeafu d'un sabre, dont elle ne se servirait plus !
L'apprenti historien avait regardé longuement ce portrait, en proie à une mélancolie qui le ramenait à l'aventure de son trisaïeul, le « pays » et le contemporain du brave Michelot, — moins heureux, car il avait été guillotiné à Domfront, et dans quelles circonstances! Ce Gouderc-là s'appelait François, dit Franquet. Il était domestique au château de Gherchemont, une demeure mi-seigneuriale, mi-rustique, comme il en reste encore des centaines dans ce Bocage normand, que couvre la forêt d'Andaine et qu'arrosent la Mayenne et l'Orne. Les Gherchemont, venus du Poitou, comptent, parmi leurs illustrations, ce Jean de Gherchemont, seigneur de Venours, qui fut, au début du quatorzième siècle , chanoine de Notre-Dame de Paris et
chancelier du roi Philippe le Long. Arrivés en Normandie, durant les gfuerres contre les Anglais, ils n'en ont plus bougé. A l'époque de la Révolution, la famille se composait du chef du nom et des armes, le comte de Cherchemont, de sa femme, d'un fils et de deux filles. L'isolement du château, situé au bord de la Mayenne, entre La Ferté-Macé et Domfront, semblait assurer aux habitants une telle sécurité que le comte émigra très tard, quand la nouvelle de la journée du 10 Août déchaîna contre les autorités sociales naturelles les pires éléments de la province. Il résolut de gagner l'Angleterre, en s'embarquant dans un petit port de la côte. Le voyage était périlleux, les routes peu sûres. Le comte avait fait, en vue des désordres prévus, une assez grande provision d'or. C'était en outre une tradition parmi les siens d'acquérir de belles pierres. Les Gherchemont étaient fameux dans la contrée par la splendeur des bijoux de famille. Le fugitif avait, depuis longtemps, aménagé dans les sous-sols du château une cachette sûre. Élevé par un père imbu des idées de Jcan-Jncques, il avait appris, très
jeune, le maniement des outils. Il put construire seul un coffre adapté exactement aux dimensions de cette cachette. Il entassa toutes les pierres précieuses, tout le numéraire dont il disposait, dans cette boîte. Puis il la plaça dans la cavité secrète, aidé, pour cette besog^ne, par une seule personne, ce Franquet dont il avait éprouvé la fidélité, la piété et le courage. Prévoyant le cas où lui-même disparaîtrait, il avait fait jurer à cet homme, devant le Saint-Sacrement, qu'il ne révélerait la cachette, lui vivant, à qui que ce fut. Le comte redoutait la faiblesse de sa femme. Il avait décidé que celle-ci n'émigrerait pas, afin de préserver de la confiscation les terres et le château.
Il part. Quelques jours après, les bleus viennent de Domfront perquisitionner. Le chef de la bande prend Mme de Gherchemont à part et la terrorise, en lui mettant le marché à la main : « les Gherchemont possédaient des bijoux de valeur, de l'argent. Ghacun le savait. Elle paierait une rançon, ou bien elle serait dénoncée comme complice de son mari. » La comtesse prend peur. Elle dit à cet homme
que M. de Gherchemont — et c'était vrai — s'occupait seul de leurs affaires d'intérêt, qu'il était parti en lui laissant une certaine somme, de quoi attendre l'échéance des prochains fermages. Cette somme était dans le coffre-fort où il serrait d'habitude les bijoux de famille. Il lui en avait donné la clef, mais le coffre ne contenait plus les bijoux. La malheureuse, dans l'ég^arement de son épouvante, a l'imprudence de dire que le comte, s'il a caché quelque chose , a certainement pris pour confident son domestique, Franquet. Le Jacobin interroge Franquet. Celui-ci, dominé par une idée : sauver de l'échafaud cette femme qui venait pourtant de le livrer, répond qu'en effet son maître a caché des bijoux et de l'argent avant de partir, mais que lui, Gourderc, a juré, sur l'hostie, de ne pas dire où, et qu'il mourra plutôt que de manquer à son serment. En vain Mme de Cherehemont le supplie de parler. En vain le Jacobin lui donne trois jours pour changer d'avis. Il s'obstine à se taire. Les trois jours passent, ill est arrêté, jugé et guillotiné.
Jusque-là cette aventure me représentait
une catastrophe banale dans ces redoutables années. La mort du comte, survenue dans un naufragée, au moment où il passait d'Angleterre en Hollande , afin de gagner l'armée des Princes, avait compliqué soudain la situation. Il avait péri, sans savoir que le dépositaire de son secret périssait lui-même. Il n'avait donc pu révéler à qui que ce fût d'autre l'existence du trésor caché. Mme de Gherchemont et ses trois enfants quittèrent la France à leur tour. Ils laissèrent le château à la garde de la veuve de François Gouderc. Gelle-ci avait un fils. Ge garçon, âgé de quinze ans à la mort de son père, était entreprenant et audacieux. Il profite de la première éclaircie politique pour se rendre à Paris. Il entre dans le commerce. D'abord colporteur , puis employé chez un marchand de draps, il se trouve mêlé à des affaires de fournitures aux armées, essaye et réussit des coups hardis. A vingt-cinq ans, c'est-à-dire eii 1803, il avait réalisé une fortune.
C'était l'époque où les émigrés commençaient de revenir. Les Gherchemont, réduits à la mère et au fils, réintégrèrent leur chà-
teaii, que Mme Couderc avait quitté, depuis longtemps, pour vivre avec son fils à elle. Détail singulier, et qui étonna la vieille femme autant que son enfant, les lettres qu'elle écrivait régulièrement, aux anniversaires, à Mme de Gherchemont, restèrent soudain sans réponse. Elle s'en inquiète, écrit de nouveau. Même silence. C'était une femme fière. Elle vit là une monstrueuse ingratitude, après l'action héroïque de son mari, et elle cessa de son côté toute correspondance. Ayant su pourtant que Mme de Gherchemont traversait Paris, elle se présente au logis de la vieille dame. Elle n'est pas reçue. Gette fois, elle écrit pour demander une explication. On lui répond ce simple billet : « Par souvenir de François Couderc, je ne vous fais pas de procès en restitution, mais Je ne vous recevrai que le jour où vous rapporterez le dépôt dont cet honnête homme vous avait confié le secret et que vous vous êtes, votre Jils et vous, attribué. » La malheureuse lut et relut ces lignes terribles. Elle comprit l'affreux soupçon des Gherchemont. N'ayant pu découvrir la cachette et constatant le soudain enrichissement de Gou-
derc, ces gens supposaient que la veuve du domestique avait su, elle, trouver ce secret et qu'elle s'était approprié l'argent de connivence avec son fils. La commotion fut telle que la femme calomniée en eut une attaque, où elle passa. Son fils, à qui elle n'avait pas montré ce billet, le découvrit, le soir de l'enterrement. Dans son indignation, il écrivit à son tour à Mme de Gherchemont une lettre qui réclamait, qui exigeait une enquête judiciaire sur les opérations auxquelles il devait sa rapide fortune. Et puis, il ne l'envoya pas. Durant la première période de son activité, il avait fait beaucoup de petites affaires sans tenir de livres, ni garder les pièces de comptabilité. Comment prouver que le capital amassé ainsi n'était pas le produit du vol? Non. Mieux valait opposer à la calomnie le silence de l'honnêteté qui se suffit, de la conscience qui, se sachant irréprochable , ne daigne pas se justifier. Il avait continué sa vie, comme si de rien n'était, sans rencontrer d'ailleurs aucun des Gherchemont sur son chemin. Gette rencontre restait possible, soit pour lui, soit
poui* les siens. Aussi, marié et père, s'était-il cru obligée de révéler, à sa femme et à ses
: enfants, l'injure reçue de ces nobles pour qui son père s'était dévoué jusqu'à l'échafaud. Ce
I secret de famille avait été transmis, de génération en g^énération. C'est ainsi que le petitfils du petit-fils de Franquet se trouvait, cent vingt ans après l'exécution du domestique des Cherchemont, évoquer dans le silence de sa chambre de travail de la rue Vaneau, à Paris,
I et par cette nuit venteuse d'octobre, la place du Marché, à Domfront, la guillotine dressée, et cet humble martyr y montant. Et il songeait :
— « Il eût mieux fait de prendre la campagne avec les gens de Michelot et de vendre sa vie chèrement, comme les Perce-Pataud, les Brise-Bleu, les Frappe-d'abord, les Sans-Quartier... Mais c'était une espèce de philosophe, évidemment, et pas un homme d'action. Il n'y a qu'à regarder ses livres. »
Michel conservait, sur un ravon de sa bibliothèque, une dizaine de volumes qui venaient du pauvre Franquet, comme en témoignaient ces mots, tracés uniformément, d'une grosse
écriture maladroite, sur la feuille de carde : « // appartient à Mei, François Couderc fils, dit Franquet, de Saint-Jean-des-Bois . » Un de ces volumes était un Nouveau Testament; deux autres, des Vies de Plutarque; un quatrième, un tome dépareillé de VHistoire ancienne de Rollin. Il s'y trouvait encore Y Abrégé chronologique de l'Histoire de France par Mézeray, avec la Continuation parLinières; enfin un Nouveau Vocabulaire ou Dictionnaire portatif de la Langue française, avec la prononciation à côté de chaque mot.
Ce volume-là, publié à Paris, chez les Principaux Libraires Associés, était celui que le domestique, désireux de s'instruire, avait le plus souvent consulté, sans doute pour l'orthographe. C'était aussi celui que le futur maître de conférences, son descendant, considérait avec le plus de respect. La basane de la reliure était si usée qu'il hésitait à manier ce vénérable livre, témoin d'un pathétique effort vers un peu de culture. Pourquoi son attendrissement à l'égard de l'ancêtre était-il si intense, ce soir-là? Il n'aurait su le dire. Le besoin de se rendre plus présentée martyr de ia fidélité
domestique triompha de l'habituel scrupule, et, avisant le vieux Dictionnaire, il le posa sur sa table et il commença de le feuilleter, machinalement. Ses doig^ts tournaient les pages au hasard, et ses yeux regardaient de même. Tout d'un coup, et comme il venait de lire, à la lettre B, et d'un regard distrait, la définition du mot By : grand fosse qui aboutit à la bouche d'un étang, et du mot Bysse : matière précieuse dont certains vêtements étaient tissus, il observa que le verso de la feuille portait, à sa première ligne, le mot Cadenas. Cette brusque saute du B au G fut la cause qu'il regarda au numérotage. Les mots By et Bysse achevaient la page 117, le mot Cadenas commençait la page 120. En tâtant le papier, Michel ne put d'abord se rendre compte s'il n'y avait pas là une erreur typographique. Pourtant, en comparant ce feuillet aux autres, il lui sembla plus épais. 11 le prend et le reprend, fait jouer le papier. II reconnaît que les deux pages ont été collées l'une sur l'autre, avec beaucoup de soin, mais à leur bord seulement. En dressant le feuillet contre la lampe, il distingue une bande mince de papier enfermée à Tinté-
rieur. Avec un morceau d'ouate trempé dans de l'eau, il décolle lentement les deux pagres. La bande de papier était bien au dedans, presque une pellicule. Avec les mêmes précautions, il la déplia. Un dessin à la plume y était tracé, représentant un long quadrilatère d'abord, au centre duquel était écrit : Première C; un second avec cette inscription : 2' C. Sur un des côtés de ce second quadrilatère, une croix minuscule était tracée. On avait écrit 9 p. avant la croix, et dessiné une flèche en hauteur avec ces termes énigmatiques : 7 p. puis 3 p. à g.
Brusquement Michel se reporta au naïf exlibris de la feuille de garde : « // appartient à Moi. . . » L'identité des caractères ne permettait pas le doute. C'était son trisaïeul qui avait enfermé ce ruban de papier entre les deux feuillets après avoir tracé ce dessin, destiné à servir de mémento. De quoi et dans quel but?. . . Et une réponse surgissait qu'il rejeta un premier moment, et qui revint, s'imposant avec une force de plus en plus invincible. — De quoi? Mais de la place où se trouvait la cachette préparée par M. de Gherchemont... Dans quel but? Mais contre les défaillances de sa mé-
moire, i" C, 2" C, c'étaient une première et une seconde cave. 9p. et 7 p., neuf pieds ou neuf pierres. Était-il possible que cette indication fût celle du trésor perdu qui, après avoir coûté la vie au fidèle Franquet, aurait coûté l'honneur à ses descendants, si les Gherchemont n'avaient cru devoir à la mémoire du héros de taire l'infamant soupçon?... Et le jeune homme regardait indéfiniment le dessin mystérieux. Son saisissement était si grand que le froissement du papier touché par ses doigts le faisait tressaillir tout entier. Il avait peur.
La vie de Michel Gouderc était très simple. Sa concierge faisait son ménage. Elle lui montait, chaque matin, une flûte de pain et une boite à lait qu'elle posait sur un journal, à sa porte. Travaillant tiès tard dans la nuit, il se réveillait quelquefois à neuf heures seulement. Il préparait lui-même son déjeuner, qui consistait en un bol de ce lait, chauffé sur son
fourneau à gaz et coupé de café. Il prenait les autres repas dans des crémeries et des bouillons, tantôt près des Archives, tantôt au sortir de la bibliothèque Sainte-Geneviève II lui arrivait souvent aussi de diner d'un plat acheté chez le rôtisseur. Il aimait cette indépendance absolue, tout en souffrant un peu de l'exiguïté de ses ressources. Quand il se figurait son avenir, il entrevoyait, comme un paradis, l'appartement de province où il s'installerait, sitôt nommé dans une Faculté. Enfin il aurait une vieille servante, pour lui éviter ces soucis matériels, et il vivrait tout à fait chez lui. Il était cependant si désintéressé que la découverte du papier laissé par son bisaïeul ne provoqua dans sa pensée, tout d'abord, aucun retour personnel sur le changement de situation qui pouvait en résulter pour lui. S'il dormit peu, cette nuit-là, c'est qu'une idée le possédait, bien étrangère à un calcul égoïste : « Cette cachette retrouvée , quelle revanche pour nous ! » Un siècle et plus avait beau s'être écoulé, l'arrière-petit-fils ressentait encore l'outrage infligé à son aïeul par les Cherchemont. La solidarité du sang l'unissait
à cet homme iDJustement accusé, et voici que des portions intimes de son étTU frémissaient en lui, qu'il ne se soupçonnait pas auparavant. L'énigme de l'hérédité demeure si obscure que l'on hésite à reconnaître, dans un sursaut de cette sorte, le retentissement d'émotions éprouvées, il y a un siècle, par un ancêtre qui respirait dans un milieu si autre. Entre François, dit Franquet, serviteur-né d'un gentilhomme, élevé dans une atmosphère d'obédience presque féodale , et le chartiste Miche] , grandi dans l'indépendance d'un petit bourgeois saturé d'esprit critique, nul rapport, semble-t-il. Pourtant quelque chose de l'un vivait dans l'autre, ce besoin de valoir, par l'honneur, le maître que l'on sert, cette égalisation par une réciproque estime. Sans quoi l'étudiant aurait-il recommencé, à peine levé, et dès sept heures, à considérer la bande de papier révélatrice et à instituer des raisonnements pour et contre elle ?
— u Est-il vraisemblable que le dépositaire du secret, mort plutôt que de parler, ait laissé derrière lui une indication pareille? Ce dictionnaire pouvait être confisqué, examiné. Il
a dù l'être. Le hasard qui m'a mis cette feuille dans les mains pouvait se produire tout de suite, et le trésor être volé. .. Sans doute. Mais Franquet pouvait se dire également : « Si le « comte meurt et moi aussi, quelle trace res- « tera-t-il du dépôt? Laissons-en une. » Peutêtre se proposait-il de remettre ce dictionnaire à sa femme, pour que la comtesse l'eût dans de meilleurs jours, et s'était-il trouvé empêché. Il a été enlevé du château, emprisonné et condamné en quarante-huit heures. Peutêtre... » A quoi bon les hypothèses? Le fait était là. Ce papier n'avait pas été mis dans ce volume sans intention, surtout à cette place, tout contre la colonne où se trouvait le mot Cachette, défini par le lexique : petite cache. Certainement, si la comtesse de Cherchemont avait rencontré cet indice, lors de son retour au château, elle en aurait tenu compte. Elle aurait vérifié cet énigmatique renseignement, avant d'accuser la veuve du domestique guillotiné. Son devoir, à lui l'arrière-petit-fils, était bien net : aller droit au représentant actuel de la famille Cherchemont, lui communiquer le papier, justifier enfin, dans le passé, ceux dont
le sang coulait dans ses veines, dont il portait le nom. Pour être celui de petites gfens, jadis, et aujourd'hui d'un jeune homme ruiné, ce nom avait le droit d'être respecté, mieux encore , admiré , à cause de l'héroïsme de l'aïeul. Ce n'était qu'une réhabilitation, d'un ordre très humble mais légitime. Qui la tenterait, sinon lui, Michel?
Où vivaient les Cherchemont? Les deux familles avaient été si complètement séparées, depuis ces cent ans, que Michel ne pouvait répondre à cette question. Le Gouderc accusé par la comtesse, le spéculateur enrichi dans les fournitures de la Grande Armée, avait dit jadis dans sa colère : « Cette infamie ne leur portera pas bonheur. » Son fils, autre spéculateur, en terrains et en maisons celuilà, avait répété à son fils, troisième spéculateur, en usines et en industries, la sentence de son père, en la commentant : « Non, ça ne leur a pas porté bonheur. Il paraît qu'ils sont très gênés dans leurs affaires. » La tradition s'était transmise jusqu'à l'agent de change, qui disait à sa veuve, lors de son désastre : « Que les Cherchemont aient été malheureux,
après ce qu'ils nous ont fait, c'était juste. Mais nous? u Michel savait donc la décadence de ces gentilshommes chez qui son trisaïeul avait servi. Il ne savait même plus s'il restait un représentant actuel du nom ! Il pensa qu'il lui suffirait de consulter un annuaire de la Société parisienne. Ce serait bien extraordinaire si un Cherchemont quelconque n'avait pas quitté sa province. Aucun personnag^e de ce nom ne figurait dans ce répertoire. Aucun dans l'Annuaire militaire. Aucun dans celui des Châteaux, où le manoir de Cherchemont ne se trouvait pas mentionné. Même absence dans l'Annuaire de la diplomatie. La famille était-elle donc éteinte? Il fallait pour s'en assurer remonter a la source et s'adresser directement dans le pays. Les Couderc g^ardaient un cousin éloigné à 8aint-Jean-des-Bois. Michel lui écrivit dans ce sens, et sous le plus gauche des prétextes, celui de sa thèse et d'une note à y introduire. Il lui fut répondu que les Cherchemont avaient quitté la Normandie, vingt ans auparavant, ruinés. Leur terre, hypothéquée au delà de sa valeur, avait été achetée par un marchand de biens, un certain
Lankwitz. Le cousin ajoutait, se faisant, lui aussi, l'écho de la malédiction légendaire chez les Couderc et leurs tenants : « Vot7e grand-père avait bien raison de dire que l'ingratitude de ces gens-là leur porterait malheur. Le dernier des Chercliemont avait eu six enfants, qu'il a tous perdus en bas âge. Il n'a laissé qu'une fille qui est institutrice — une Cherchernoni ! — chez une Mme Perrin, à Paris. » La recherche, cette fois, était circonscrite. Il suffisait à Michel de prendre le Bottin ou le Tout-Paris, d'y relever les divers Perrin; Une tournée d'une heure en taxi-auto, et il retrouvait Mlle de Cherchemont. — La semaine entière avait passé, et il ne poussait pas plus loin son enquête.
Pourquoi? C'est qu'une tentation s'était insinuée en lui, depuis ces huit jours, d'abord incertaine et puis moins vague, enfin précise. En supposant que le papier, enfermé par le trisaïeul entre les deux feuillets du dictionnaire, désignât vraiment la cachette de M. de Gherchemont, et que cette cachette n'eût pas été découverte, depuis plus d'un siècle, ce simple détail n'établissait-il pas une prescrip-
tion? L'article 2279 du Gode dit qu'en fait de meubles, possession vaut titre. Il limite à trois ans la période durant laquelle « celui qui a perdu ou auquel il a été volé une chose, peut la revendiquer » . L'article 2262 est ainsi conçu : « Toutes les actions, tant réelles que personnelles, sont prescrites par trente ans. » C'est la preuve que la loi ne reconnaît pas un caractère indéfini au droit de propriété. Jamais Michel Couderc n'avait tant étudié le petit manuel de droit acheté jadis, quand il hésitait sur la carrière à suivre. Le pauvre volume gisait d'habitude dans un coin poussiéreux de sa bibliothèque. Le jeune homme y cherchait maintenant une justification pour un désir qui grandissait, grandissait, celui de s'approprier cette fortune tombée en déshérence, à laquelle personne ne songeait plus, qui ne manquerait à personne*. Que le Dictionnaire eût disparu, comme il était si naturel, dans les divers déménagements des Couderc, depuis 179-4, qu'il fût tombé entre des mains non averties, et la feuille de papier devenait intraduisible. Celui qui l'eût découverte l'eût jetée aussitôt sans y attacher aucune importance. Michel imagi-
nait alors le contenu du trésor caché : des diamants, des perles, des rubis, de Tor, beaucoup d'or, une fortune, et il concluait :
— « Le coffret se trouve-t-il encore là, seulement? 1»
Cette question ne comportait qu'une réponse : aller au château, et visiter la cave, le plan du bisaïeul à la main. Impossible, sans prévenir le propriétaire actuel. Et alors? Oui, c'était impossible , et cependant il vint un moment où Michel Couderc ne trouva plus en lui la force de renoncer au désir, au besoin de cette entreprise impossible. Douze jours après celui où il avait ouvert le livre révélateur, à la fatale pagfe 121, il débarquait dans un hôtel de Domfront, et, l'après-midi même, une voiture l'amenait à Gherchemont.
— « Toutes les terres ont été morcelées, » lui avait dit le patron de son hôtel. « Il reste le château avec un bout de parc. M. Ig^nace Lankwitz le loue pour la chasse, en hiver. Il le vendrait bien. Sa vie à Paris lui coûte gros, et il n'y vient jamais. »
— « Pourquoi l'a-t-il acheté, alors? »
— « Mais ce n'est pas lui. C'est défunt son père. M. Salomon... Lui y venait beaucoup, d'abord. Puis plus guère. Il n'y a que des nobles dans le pays. Il s'est dégfoùté et a commencé de tout liquider. Vous verrez, monsieur... Ab! Ça fait un beau logis. »
Cette expression si profondément normande, que de fois Michel l'avait retrouvée dans les lettres et les mémoires du lieutenant de Frotté ! Mais tout ne lui rappelait-il pas ces temps héroïques dans les paysages qu'il traversait en voiture , une heure après cette conversation , pour gagner ce « beau logis 1) ? Ce n'étaient que chemins creux, serpentant entre des haies vives, que soudaines ondulations avec un revêtement d'épaisses futaies. Aucun horizon. Tout à l'heure, la plaine s'ouvrait immense. D'ici, vous ne la soupçonnez pas. Montsecret, Ghampsecret, La Sauvagère, ces noms des hameaux définissent bien ce pays tout en retraites, fait exprès pour la guerre de coups de main. Comme il s'animait pour l'historien des aventures de Moulin dit Michelot! Comme Michel voyait son trisaïeul dans ces sentiers, petit garçon, et pa-
reil à ces gamins blonds qui le suivaient, du seuil des fermes, d'un regard défiant de leurs yeux clairs, — homme fait, et semblable à ces gaillards qu'il croisait, grands et robustes, sous leur longue blouse de toile sombre! Il avait loué à Domfront une carriole à deux roues et qui comportait une seule banquette. Juché à côté du cocher, un vieux maquignon au visage tanné, aux prunelles madrées entre des paupières bridées, à la lippe rentrée par la chute des dents, à la trogne allum.ée par l'eau-de-vie de cidre, il l'interrogeait sans rien tirer de ce Normand que des bribes de renseignements.
— « Gherchemont? Pour sûr que c'est un drôle de nom. Cherche-le, ce mont, et tu trouveras la plaine . C'est plat comme ma main ... II reste une tour sur la Mayenne, qu'on raconte qu'elle fut bâtie contre les Anglais. Y en a qui prétendent qu'un mylord de cette époque-là, il y a caché un trésor. Vous pensez s'il est resté, depuis le temps. . . Y en aurait un autre, du temps de M. de Frotté. C'est pour cela que le marchand de biens a acheté le château, qu'on prétendait... Allons donc! Il l'a acheté pour le revendre. Il a payé deux cent mille
francs tout le domaine. Il a revendu nour trois
cent mille francs rien que de bois et de prairies, morceau par morceau. Mais, tenez, monsieur, voyez le château d'ici... Il a laissé ces mélèzes et ces pins, parce qu'y en a qui veulent des parcs autour des maisons. Alors, cette allée-là et les autres arbres derrière que vous voyez, le long de la Mayenne, ça fait la blague... » Il eut un rire taciturne de sa bouche vide. "Un général y a habité deux ans, puis un Américain, puis un quelqu'un qui mettait de la couleur sur les toiles. . . Ils louent ça deux mille, trois mille francs. Ça paye les ardoises des toits et les impôts. Mais au prix que ces Lankwitz l'ont eu, c'est comme si on les avait payés cent mille francs pour l'accepter. i>
Il eut un nouveau rire qui découvrit ses gencives dénudées, et il arrêta sa jument à une barrière fermée, derrière laquelle se développait, en effet, une grandiose allée de conifères sous lesquels des vaches paissaient en liberté. La silhouette de Cherchemont se profilait tout au fond.
— « C'est l'ancienne avenue, '» continua le
Normand. Elle est condamnée maintenant. On prend par la ferme. Mais j'ai pensé que vous aimeriez avoir le coup d'œil... Je vais vous mener à l'autre entrée. »
— « Ce n'est pas la peine « , fit le jeune homme. « J'irai par ici. Attendez-moi. »
Il avait sauté de la carriole, et, déplaçant une pièce de bois, il franchit la barrière par côté. Gagner le château par cette allée, c'était une chance d'éviter le fermier. Si Michel devait vraiment découvrir la cachette, la condition première était que personne ne connût sa visite . Les propos de son guide le lui avaient appris : le trésor était soupçonné. Le voilà donc engagé dans ce chemin , entre ces arbres plus que centenaires qui se dressaient là du temps de son trisaïeul, dans l'ombre desquels ce martyr du devoir féodal avait marché, s'était reposé. A l'extrémité, les lignes du château se faisaient de plus en plus précises. Il était bâti de briques rouges , avec de longs toits en poivrière. Un lierre colossal le revêtait d'un frissonnant manteau de verdure noire, et la teinte rouge de la construction en devenait plus chaude par le contraste. Les fenêtres à petits
carreaux apparaissaient entre des volets de bois plein, rabattus à de certains endroits, fermés à d'autres. Un perron de quelques degrés marquait une entrée. Un autre perron plus largue en marquait une autre. Une grosse tour bombait d'un côté. Une autre tour, de forme carrée, liii faisait pendant. Il y avait du guingois dans cette construction, qui portait les traces du moyen âge et du dix-huitième siècle, de la Renaissance et de Louis XIII. La tour carrée baignait son pied dans la Mayenne, dont Feau, brune et claire à la fois, courait, courait avec cette indifférence, cette jeunesse des choses autour du drame humain, si émouvante à de certaines heures. Mais, pour Michel, ce solitaire et muet manoir, dans ce décor d'épais feuillages sombres et d'eaux vives, c'était uniquement une énigme de pierre à laquelle arracher son secret, si elle le gardait toujours. C'était une cave à fouiller.
Il était parvenu au bout de l'allée que fermait une autre barrière. Celle-ci donnait sur un chemin défoncé par les lourdes charrettes. Après ce chemin, un fossé, — un mur de soutènement après le fossé, — puis, tout de suite.
un jardin abandonné, avec des massifs de rosiers non taillés, — et le château. Michel épia, une minute , si quelqu'un passait sur le chemin . Il ne vit, à sa gauche, que la ferme dont le voiturier avait parlé. Des poules picoraient le fumier, dans la vaste cour déserte, A droite, un pont franchissait la Mayenne. Le jeune homme marcha dans cette direction, du pas d'un promeneur qui flâne, au hasard. Arrivé au milieu de cette passerelle, dont les planches disjointes menaçaient ruine, il s'accouda sur le parapet, comme pour contempler les pittoresques assises du château. Sous le pont, la rivière se creusait en une petite anse où l'on avait installé un lavoir. Des marches entaillées à même la terre y descendaient. Un étroit et humide sentier, ménagé au ras de l'eau en contre-bas de la berge, servait aux laveuses. Sur les branches des arbres à portée des bras, du linge blanc séchait, étendu. Mais les laveuses, à cette heure de l'après-midi, étaient absentes. Michel descendit jusqu'au petit sentier. Il le suivit. Il trouva tout de suite une seconde anse, avec une cabine abandonnée, où se préparaient jadis à leurs baignades d'été
les châtelains de Cherchemont. Un escalier, en pierre celui-là et tout écroulé, mettait en communication cette belle vasque naturelle et une terrasse où le jeune homme osa monter, l'œil toujours au guet... Personne. Rien que des vaches qui paissaient dans une prairie, aperçue à travers les branches. Une treille en fil de fer marquait la délimitation du parc, de la marge de parc plutôt, que les Lankwitz réservaient pour la vente possible du manoir. Michel rampa sans trop de peine sous ce nouvel obstacle. Il arriva près du bâtiment, s'attendant toujours à être interpellé par quelque gardien. Cette absolue solitude lui donnait de nouveau la peur éprouvée dans la nuit où il avait découvert le papier caché entre les pages du dictionnaire. C'était comme une sensation d'une destinée. Il aurait dû se dire : «L'actuel Lankwitz est un viveur parisien qui tient à dépenser très peu d'argent pour le château. Il le fait garder par le fermier, lequel ne perd pas son temps et ses hommes à surveiller les abords. Ce n'est plus qu'une bicoque quelconque à louer meublée, et au rabais...» Gomment raisonner de la sorte, lorsque les pas re-
tentissent dans le vaste silence, étrangement, que le souffle du vent émeut une plainte dans les pins séculaires, que la façade muette dont on s'approche est mêlée à des souvenirs de votre race, si faiitastiques et si angoissants?.,. Derrière les vitres sans rideaux, des fantômes s'évoquent, ceux des habitants d'il y a cent ans, deux cents ans. . . Ces morts regardent par ces fenêtres. Leurs yeux se rouvrent dans leurs faces pâles. De leurs bouches sans souffle, ils vont parler...
En proie à cette demi-hallucination, Michel était arrivé à la bâtisse elle-même. Il en fit le tour, sans plus se cacher. Un vieux cheval, emprisonné dans une écurie des communs, le considérait, en avançant sa tête osseuse à profondes salières. La présence de cet animal rappela le chercheur du trésor à la réalité périlleuse de sa situation. Il osa pourtant gravir le premier perron et tourner le loquet de la porte. Elle était fermée à clef. Il gravit le second. Même résultat. Il marcha jusqu'à la tour carrée. En l'examinant du côté de la Mayenne , il vit qu'un des soupiraux était bouché par un battant de bois cadenassé, que
rattachaient à la muraille des charnières de métal, mangées de rouille, à cause de Thumidité. Il y toucha. Les clous résistaient mal. Il tire violemment à lui. Une des charnières cède, puis l'autre. Impulsivement, follement, sans réfléchir qu'il commettait là le délit d'effraction le plus caractérisé, Michel pèse sur le bois de la porte avec une pierre introduite entre le battant et le mur. La porte saute. Il est devant un trou, sur lequel il se penche. Il croit apercevoir dans la profondeur un carrelage. Il se laisse pendre en s'accrochant aux rebords de la porte ainsi forcée, puis tomber. La hauteur était de plus de trois mètres. Il a la chance de ne pas se blesser, en touchant des pieds le sol. Le voici dans le sous-sol du château. Quelques minutes plus tard, sans avoir eu besoin d'aucune autre effraction, — toutes les clefs étaient sur toutes les portes, — il descendait l'escalier de la cave.
Il commença de reconnaître l'endroit en faisant craquer une allumette, puis une autre. Le dessin de cette cave avait bien cette forme d'un parallélogramme qu'indiquait le papier du bisaïeul. Une ouverture au fond devait
donner accès dans le local désigné sur le schéma sous le nom de 2^ C. — deuxième cave. Quelle constatation! Dans tout l'être du jeune homme se développait maintenant cette éuerg^ie sing^ulière que nous trouvons à notre service durant les crises suprêmes de notre vie. Il ne fallait pas songer à fouiller ces caves, éclairé seulement par ces allumettes dont la provision s'épuiserait vite. Quatre à quatre, Michel remonte les marches de l'escalier, jusqu'aux chambres, cette fois. Puisque le château avait été loué tout meublé, il y avait certainement des chandeliers. Peut-être un d'entre eux coaservait-il quelque reste de bougie, oublié dans un nettoyage négligent. L'audacieux avait raisonné juste. Il redescend, armé de ce lumignon qui lui permet de distinguer au-dessus de sa tête une voûte taillée en plein roc. Il entre dans la seconde cave. Calculant que trois pieds valent environ un mètre, et que son pas représente un mètre à peu près , il mesure trois grands pas . Si les chiffres du papier sont exacts, il est à sept pieds au-dessous du point, à gauche duquel il faudrait aller pour trouver la cachette. Il lève la tête. Il examine. Il ne voit que le bos-
sage de la pierre brutalement taillée. Et puis comment arriver à cette hauteur? Il regarde autour de lui. Rien. Il retourne dans la première cave. Une caisse à claire-voie avait été laissée là. Il la traîne à l'endroit du mur qui lui avait paru correspondre à la croix du plan. Au risque de se casser un membre, il se hisse en haut de cet appui incertain, et s'agrippe aux aspérités du rocher. Il reconnaît qu'une de ces saillies est creusée par derrière, de façon qu'elle offre entre elle et la masse du roc un interstice où le bras peut passer. — On se souvient que Michel s'était demandé si l'inscription 3 p. à gauche signifiait trois pieds ou trois pierres. — Il compte en effet trois de ces saillies qui font comme des pierres distinctes. Il descend du piédestal improvisé où il était juché. Il pousse la caisse à claire -voie audessous de la troisième saillie , se hisse en haut derechef. Son bras avance dans l'anfractuosité. Ses doigts palpent un objet. Il rencontre une poignée de métal. Il la tire. La lourdeur du poids exige un effort qui le fait s'arc-bouter trop vigoureusement sur des planches trop minces. Il tombe, en déchi-
LA CACHETTE i53
rant son vêtement et meurtrissant son bras. En dépit de la douleur, il remonte dans le château pour en redescendre avec une table plus solide. Elle est trop basse. Il y pose une chaise qu'il va chercher de même. Il monte dessus. Il a de nouveau pris la poig^née. L'objet vient. Il le soulève. Il le tire hors de la cachette. C'est un coffret en peau, garni de lamelles de cuivre. Le saisissement du jeune homme était tel qu'une fois en possession de sa trouvaille et le coffret posé sur la table, il dut lui-même prendre la chaise, la mettre à terre et s'y asseoir. Il ne tenait plus debout sur ses jambes.
Combien de temps demeura-t-il ainsi, hébété par l'excès de la surprise? Toute son action, depuis ces vingt-quatre heures, supposait qu'il crût à la possibilité de cette découverte. Il n'y avait pas cru! Et maintenant il était là , regardant ce coffret. . . Tel un homme qui vient de gagner un gros lot et qui
palpe son billet, en se demandant s'il ne rêve pas. Soudain il se redressa. Le vent, en train de se lever, venait de rabattre un volet contre une fenêtre. Ce bruit avait fait tressaillir Michel jusque dans ses moelles... Il écoute. Le bruit recommence, accompagné cette fois d'un grincement qui en révèle assez la nature. Si pourtant quelqu'un était entré pendant qu'il fouillait dans la cave? Si, tout à l'heure, en remontant, il se trouvait en face du fermier? Surpris dans cette cave, où il était descendu en brisant une porte, possesseur de ce coffret qui contenait certainement les bijoux de famille et l'or mis de côté par M. de Gherchemont en 93, il était un voleur... Il écoute encore... Il croit entendre un pas... Il ne lui reste qu'à se tapir dans son coin, avec l'espérance que la personne entrée dans le château s'en ira sans l'avoir vu... Attendre? Mais le voiturier? Prolonger son absence , quel autre risque ! Cet homme s'inquiéterait. Il viendrait à la ferme. . . Non. Mieux valait jouer le tout pour le tout et tenter de s'échapper. Sans ce coffret? Pourquoi ne pas le remettre dans la cachette où il avait dormi tant d'années? Elle est si sûre ! Lui,
Michel, savait la place, et quand il étudiait le mur avec toute son attention, il ne distinguait pas, d'en bas, l'espace creusé sous les pointes du rocher. Il pouvait s'en aller, louer le château plus tard, et là, reprendre le trésor à loisir. C'était risquer tout de même qu'un autre découvrît la chose, et un nouveau vertige s'empare du jeune homme . Un instinct de proie s'éveille, irrésistible, qui le fait saisir le coffret et se dire : « Tant pis ! Advienne que pourra. » il remonte l'escalier. Quel silence à présent, dans le château! Il est dans le sous-sol par lequel il a pénétré. Gomment, sans échelle, gagner l'ouverture d'où il s'est laissé tomber? Il remonte encore. Il est au rez-de-chaussée. Il ouvre une fenêtre, saute d'ane hauteur de quatre mètres, cette fois, après avoir lancé son fardeau d'abord. Il se relève, bien meurtri de nouveau. Il ramasse le coffret, court du côté de la Mayenne, le dépose dans l'ancienne cabine de bains. Puis il s'achemine par la grande allée de mélèzes, de cyprès et de sapins, vers la barrière où l'attend le voiturier avec la carriole. — «Té! c'est vous, monsieur? » dit cet homme. «La bête commençait de s'inquiéter.
Moi aussi. Voilà une heure que vous êtes parti. Mais que vous est-il arrivé? Vous êtes tombé?.. . ')
Le pantalon de Michel était déchiré à un genou. Son veston avait craqué dans le dos. Le suintement de la cave avait maculé ses manches et ses genoux, tandis qu'il se traînait contre le rocher. Des plaques de poussière, des débris de toiles d'araignées achevaient de lui donner la physionomie la plus suspecte. Dans sa hâte à regagner sa voiture, il avait eublié de réparer ce désordre, révélateur de ses escalades et de ses chutes.
— « Oui i> , répondit-il, le rouge au front, M le pied m'a manqué sur un escalier. »
— « Vous avez donc pu visiter le château? » demanda l'homme.
— ' « Certainement» , répondit Michel, «avec un des fermiers. »
— « C'est drôle ! » dit le Normand, « il n'y en a qu'un et qui n'a que deux garçons, ils ont passé tous trois, voici un quart d'heure. » Il ajouta : « Ce sera le berger peut-être, qui vous aura conduit.. . »
Michel ne répondit pas. Le voiturier, de son
côté, ne l'interrogea plus. Il pensait à sa bête, maintenant, à prôner ses qualités de fond et de vitesse, en vue du pourboire. Ces quelques phrases avaient suffi pour donner à Michel la sensation aiguë du danger. L'arrachement de la porte de la cave serait remarqué. Il avait bien , avant de s'en aller , remis en place le battant. Mais la serrure? Mais la fenêtre par où il avait sauté et qu'il n'avait pu refermer? Cette fenêtre ouverte , cette porte brisée, c'était la preuve d'une effraction. Que le fermier portât une plainte, que le voiturier déposât, on le retrouvait. . . Quelle plainte, dès l'instant qu'aucun objet ne manquait dans le château? Aucune hypothèse n'était plus déraisonnable. Gela n'empêcha pas que Michel, arrivé à son hôtel, remonta dans sa chambre en courant, qu'il changea de vêtements avec la fièvre d'un assassin qui dépouille une chemise tachée de sang, qu'il demanda sa note, hâtivement. Il n'était pas rentré à Domfront depuis une demi-heure, et déjà il s'acheminait vers la gare, sa valise à la main. Il avait construit dans sa tête un plan très simple, enfantin presque, mais qui devait réussir par cette sim-
plicité même. Il irait, de Domfront à Coiiteme, en chemin de fer. Il descendrait à cette station, éloignée de Cherchemont de douze kilomètres seulement. Il y prendrait une première voiture, qui le déposerait dans un viilag^e plus voisin du château. Il irait à pied, sa valise à la main, jusqu'à là cabine. Cette valise à moitié remplie avait un casier presque vide. Il y mettrait le coffret qui mesurait à peu près quarante centimètres de longueur sur trente de largeur et vingt de hauteur. Il regagnerait le village, louerait une nouvelle voiture, se ferait mener à la Ferté-Macé. Là, il reprendrait un autre train, celui de Paris. Vingt circonstances pouvaient se mettre à la traverse. Arriverait-il à temps pour y voir assez clair, dans ce retour à la cabine de bains? Ses allées et venues passeraient-elles inaperçues, cette fois? La ferme ne serait-elle pas gardée par des chiens dont l'aboiement le dénoncerait? Le coffret serait-il enoore à la même place? Le poids de la valise, le coffret placé dedans, ne lasserait-il pas son bras? Marcherait-il assez vite, ainsi chargé, pour que l'attention ne fût pas éveillée? La simple visite
de l'octroi à Paris n'aboutirait-elle pas à une suspicion, et cette suspicion à une catastrophe? Autant de périls, et ce furent autant de chances favorables. Il se trouva que la lune, levée de bonne heure et rayonnante dans un ciel sans nuag^es, éclairait comme en plein jour les moindres détails de l'allée, du petit pont et de la rivière. Les chiens de la ferme, en train de hurler après ce disque éclatant, eurent beau redoubler d'aboiements, les gens occupés à manger la soupe du soir n'y prirent pas garde. Personne n'était entré dans la cabine, où le coffret gisait juste à la place où Michel l'avait caché. Il eut bien un peu de mal à porter la valise. Par bonheur, comme il parlementait, une fois arrivé dans le village voisin de Gherchemont, quelqu'un qui se préparait à gagner la Ferté-Macé lui offrit une place dans son automobile. C'était un jeune médecin en tournée, et qui ne pensa pas, une seconde, à vérifier, par des questions indiscrètes , la fable imaginée par Michel , d'un renseignement faux, donné à Gouterne. Une demi-heure avant le train, l'obligeant docteur déposait son compagnon de hasard à la sta-
tion de la Ferté-Macé. A la gfare de Paris, où le jeune homme débarqua vers les huit heures du matin, l'employé de l'octroi se contenta de sa réponse négative à la classique question : "Vous n'avez rien à déclarer?» A neuf heures, il était rue Vaneau, ayant sur sa table le coffre dont il fit sauter la serrure au moyen d'une forte lame de couteau. Des diamants apparurent, des rubis, des perles, plusieurs bourses pleines d'or, des émeraudes. Il avait devant lui , il touchait des doigts la petite fortune dont il avait rêvé.
C'est un fait bien connu de ceux qui ont un peu observé sur eux-mêmes les crises mentales : la fièvre de l'obsession est suivie, quand cette obsession disparaît par l'accomplissement, d'une détente singulière de tout l'être. La différence entre le criminel par scélératesse et le criminel par manie est là tout entière : le premier, son forfait exécuté, pense aussitôt à se préserver des conséquences; l'autre se trouve comme épuisé à la fois et délivré. La violence de la tension nerveuse se résout en une inertie qui déconcerte. On dirait d'une
pile déchargée de son électricité, et qui ne rend plus. Le coffret demeurait ouvert sur la table, les bijoux épars. Michel Couderc, lui, s'était couché. Il avait dit, en rentrant, à la concierge chargée de son ménage, qu'elle le laissât reposer. Cette femme pouvait tout de même monter, avec sa clef, sans le prévenir. Il n'y pensa même pas et s'endormit d'un sommeil accablé. Il ne se réveilla qu'à cinq heures de l'après-midi pour retrouver, avec la terreur, cette fois, que l'on ne fût entré chez lui, durant cet après-midi de léthargie, un autre sentiment aussi qui allait déchaîner dans son esprit un autre drame.
— « La mère Françoise n'est pas venue. Mais quelle imprudence !... » Il se prononçait cette phrase en remontant de la loge où il était descendu, sitôt habillé, le cœur battant. Rien qu'à regarder l'honnête créature penchée sur son fourneau où mijotait le pot-au-feu mal odorant de son dîner, il avait compris qu'elle ne soupçonnait rien. «Et puis» , continuait-il, « elle serait venue, elle aurait vu les bijoux. . . « Il les maniait, tout en monologuant, a Est-ce que je n'ai pas le droit de les avoir? Qui doue
se permettra de m'en demander l'origine, et au nom de quoi?... Qu'ils sont beaux!... » Il soulevait un magnifique collier. Pour mieux voir l'orient des perles, il le développa en ouvrant ses deux mains : « Par qui a-t-il été porté pour la dernière fois, et quand? Est-ce par une victime de la Terreur? Est-ce par la dame de Cherchemont qui a faussement accusé mon aïeul?... " Cette évocation de la calomnie dont les siens avaient tant souffert le fit soudain frissonner. Il demeura quelques minutes rêveur, en train de lutter contre une pensée qu'il ne voulait pas formuler, à laquelle il répondit pourtant, à voix haute :
— « Mais non. Ce n'est plus la même chose, maintenant! ... »
Il se débattait ainsi contre une idée sans doute trop pénible, car il remit le collier de perles dans le coffret, ce coffret dans une armoire dont il prit la clef, et il sortit. C'était le soir. Il commença de marcher dans la direction du quartier Latin, avec le projet d'y retrouver quelques camarades et d'y dîner. A la hauteur de l'Odéon, il tourna court. Il se diri^jea du cAté des quais, au contraire, et
du boulevard, comme pour fuir dans la foule la voix qui sortait du fond de sa conscience et qui disait :
— u Hé bien si ! C'est la même chose ! Ces bijoux, si Mme de Cherchemont les avait retrouvés, et s'ils n'avaient pas été vendus, ce seraient les bijoux de Mlle de Cherchemont. Ils sont à Mlle de Cherchemont. Ils sont à elle. La prescription, c'est un mot du Code. Il n'y a pas de prescription pour l'honneur. Si ton bisaïeul pouvait sortir de sa tombe, qu'est-ce qu'il te dirait?... Voleur! Oui. Tu n'es qu'un voleur, si tu gardes ce qui n'est pas à toi... Pas à toi. . . Pas à toi. . . »
Et l'autre voix, celle du sophisme, répondait :
— <i Tu n'auras pas besoin d'aller en province. Tu resteras à Paris, à poursuivre tes travaux. Tu seras indépendant. Si tu n'avais pas trouvé ce coffret, personne n'aurait jamais même soupçonné son existence. Jamais Mlle de Cherchemont n'eût touché un centime de cette fortune. Tu ne la prives de rien. . . Et puis ces gens ont été si injustes! Légalement, ils ont perdu le droit à cet argent. Moralement, da-
vantage encore, en traitant comme ils ont fait la veuve d'un homme mort pour eux. Garde cet argent. Il est à toi, à toi, à toi. . . »
Michel, à présent, allait, à travers les passants de plus en plus nombreux qui encombraient l'avenue de l'Opéra et les grands boulevards, ne voyant rien, n'entendant rien, jusqu'à ce qu'à une minute, il s'arrêta comme soulagé. Ses incertitudes venaient de se figer dans une virile résolution. Il entra dans un café, où il demanda un Tout-Pa?is . On se souvient : son cousin lui avait écrit que la dernière des Gherchemont était institutrice chez une dame Perrin. Il y avait dix Perrin dans ce répertoire. Michel releva leurs adresses, avec les numéros de téléphone correspondants. Un quart d'heure plus tard il était dans un bureau de poste. Il téléphonait à chacune de ces adresses pour demander si Mlle de Gherchemont n'était pas là. Aux trois premiers appels il lui fut répondu qu'il se trompait. L'on ne connaissait même pas ce nom. Le quatrième téléphonage fut plus heureux. Mlle de Gherchemont habitait bien la maison. Michel n'osa pas l'appeler à l'appareil. Il s'enquit seulement de l'heure où
il aurait le plus de chance de la rencontrer. On lui répondit : « A une heure et demie. " Pour achever de mettre l'irréparable entre lui et la tentation, il ne quitta pas le bureau sans avoir expédié à la légitime héritière du dépôt un télégramme, où il lui annonçait son intention de se présenter le lendemain « pour une communication très importante, relative à un secret de famille » , et il signa bravement de son nom, qui devait éveiller chez la jeune fille tant de réminiscences.
L'hôtel où habitait Mme Perrin était situé rue Boissière, dans la partie haute, qui va de l'avenue Kléber à la place Victor-Hugo. D'une construction toute moderne, son aspect vulgaire et brutal contrastait tristement, pour qui savait l'histoire des Cherchemont, avec le romanesque et solitaire château de briques rouges reflété dans la brune et fraîche Mayenne. Quel symbole d'un autre contraste entre le nom de la patricienne et sa destinée
mercenaire ! Si Michel Gouderc eût gardé quelque regret de son projet de restitution, il Feùt perdu à regarder cette maison, à se rappeler le sort de la jeune fille et à se dire qu'il lui apportait la délivrance. Un autre détail accrut cette impression. Le valet de pied qui vint à son coup de sonnette le fit monter par l'escalier de service, assez bon pour le visiteur de la salariée. Il arriva ainsi au troisième étage de l'hôtel. Il fut introduit dans la salle d'études. Deux minutes après, la fille noble et déchue à qui l'étudiant venait rendre une fortune entrait dans la chambre.
Claude de Gherchemont avait à peine vingtcinq ans. Elle en paraissait trente. Ses yeux trop grands, son teint trop pâli, ses joues trop minces, son attitude comme rétrécie disaient le chagrin précoce, l'épreuve quotidienne d'un métier très dur dans une atmosphère opprimante, l'amertume d'une régression sociale avec un beau nom, le souvenir de l'agonie de son père et de sa mère. — Ils étaient morts misérablement, lui du cœur, elle du cerveau et dans une demi-démence. — La finesse des traits de Glaude, ses gestes menus, l'élé-
gance de ses pieds et de ses mains, la grâce de ses mouvements, lui donnaient, malgré la simplicité modeste de sa toilette, cet air de Dame qui ne s'acquiert pas, qui ne se perd pas. Des siècles d'aristocratie avaient façonné cette créature, que la rigueur du sort emprisonnait dans une profession si contraire à sa naissance^ à ses goûts, à tout son être. Michel devait savoir, depuis, par le détail, l'histoire, si vulgaire dans ses événements, si rare dans la façon de sentir ces événements, qui avaient conduit la Patricienne ruinée à cette place d'institutrice chez des industriels enrichis. Son père s'était, lui aussi, comme le père de Michel, ruiné par de mauvaises spéculations. Il avait vendu Gherchemont déjà couvert d'hypothèques. Des placements hasardeux l'avaient achevé. Il avait emprunté. C'étaient les dettes paternelles dont la jeune fille essayait de payer les plus criantes sur son salaire relativement élevé. On devine pourquoi, et l'orgueil d'une Mme Perrin, — des Perrin de Limoges, ces magnats de la Porcelaine, — disant à ses amies : «Oh! moi, j'ai trouvé pour ma fille une perle, une demoiselle de Gherchemont. »
Pour un peu, elle aurait ajouté comme Napoléon : « Il n'y a que ces gens-ià qui sachent servir. » La courageuse Claude avait préféré ce milieu, où du moins elle ne rencontrait aucuBe personne de son monde, à la situation de dame de compagnie qu'elle aurait pu avoir ailleurs. Elle avait, très jeune, et tout en soignant sa mère infirme, passé ses examens et pris ses diplômes, dans cette prévision. A la décharge des parents plus ou moins éloignés qui lui restaient, il convient d'ajouter que le vieux Cherchemont, durant les dernières années de sa vie, avait lassé son cousinage par des emprunts sans dignité. Le poids de cette humiliation alourdissait encore le cœur de la jeune fille : elle avait vu son père dégradé. De ce passé triste elle gardait quelque chose d'un peu farouche dans la résignation. Elle portait sa petite tête avec une fierté presque sauvage, qui raidissait sa grâce. Elle ressemblait, avec ses épais cheveux blonds, massés en nattes lourdes , ses épaules étroites , sa silhouette émaciée, le sérieux de son regard, à ces statuettes que les artistes du moyen âge finissant aimaient à modeler au portail et aux transepts
des cathédrales. Une dignité singulière émanait d'elle, Michel en subit le prestige au point de se sentir gêné, comme un coupable, quand il se trouva devant cette arriôre-petite-fille du seigneur de son arrière-grand-père. L'institutrice était vêtue d'une robe de lainage gris de fer, avec une chemisette en mousseline de soie noire à col et à poignets blancs. Ces tonalités effacées rendaient sa joliesse presque dure, et l'on devinait qu'avec un peu de joie le rose reviendrait à ces joues creuses, le sourire à ces lèvres amères !
— « Vous avez demandé à me parler, monsieur,» dit-elle, comme le jeune homme se taisait. « Je vous ai reçu à cause du nom que vous portez. Il reste associé pour moi à un acte héroïque qui n'a jamais été oublié chez nous, quoi qu'il y ait pu avoir, depuis. »
— « Depuis? 1) s'écria Michel, «il n'y a rien eu, depuis, mademoiselle, et si je me suis permis d'insister pour vous voir, c'est que je vous en apporte la preuve. »
— « Vous avez parlé d'un secret concernant ma famille, » interrompit-elle, à son tour.
« S'il s'agit de la vôtre. . . »
— a II s'agit de nos familles, mademoiselle. L'honneur des Gouderc vaut celui des Gherchemont, quand il s'agit de probité. Ma bisaïeule a été accusée de s'être appropriée les bijoux et l'or que M. de Gherchemont avait cachés avec l'aide de François Gouderc dit Franquet, le héros auquel vous faisiez allusion tout à l'heure. G'était une calomnie et j'en ai la preuve. Ce trésor de l'Émigré, je l'ai retrouvé ... »
— « Vous l'avez retrouvé? » dit-elle. <i Vous?. . . »
— « Oui, moi, 1) répondit-il. Fiévreusement, avec cette chaleur des mots et des gestes qui prolongent une action très récente, il raconta son aventure : la découverte du papier entre les deux feuilles collées du dictionnaire, son hypothèse sur le sens de l'énigmatique schéma, son expédition à Domfront, puis au château, et le reste.
— (1 Je ne me ferai pas meilleur que je ne suis, mademoiselle, » conclut-il. « J'aurais peut-être gardé cette fortune, si je ne m'étais pas souvenu de ma bisaïeule, morte de douleur pour avoir été soupçonnée. Ne m'ayez aucune
reconnaissance. Ce que je fais, je le fais pour elle et pour sa mémoire. »
— « Et moi, » dit Claude, après un silence et avec un tremblement dans la voix qui dénonçait son émotion, «j'ai à vous demander pardon au nom des miens et je vous le demande. » Elle ajouta plus bas, se parlant à elle-même : « Cette injustice est l'explication. » Puis, prenant sur elle pour se dominer :
rt Où se trouve ce coffret, maintenant? »
— « Chez moi, » répondit le jeune homme. K Je vous le remettrai ici, et quand vous voudrez. »
— " Je préférerais, » reprit-elle, après un nouveau silence, « qu'il fût reporté directement chez la personne à laquelle il appartient, w
— " Il y a donc d'autres Chercliemont que vous, mademoiselle? » interrogea Michel.
« On m'avait dit que vous étiez la dernière du nom. »
— « Je la suis, » fit-elle.
— « Alors? )• demanda-t-il.
— « Alors le lég^itime propriétaire du coffret que vous avez trouvé dans les caves de GherchemontestM. Lankwitz. »
— « Le marchand de biens?. . . Parce qu'il a acheté le château?. . . Mais. . . »
— « Mais le contrat de vente portait expressément : avec tout ce qu'il contiendra, lors de Ventrée en possession. Je me rappelle mon pauvre père nous montrant cette clause, à ma mère et à moi, et nous disant : «Vous voyez.
« On croit toujours à l'existence du trésor. »
— « Donc, monsieur votre père, lui, n'y croyait pas? » interrompit Michel.
— « Non, )) répondit-elle.
— K S'il y avait cru, aurait-il vendu le château? »
— « Il aurait bien fallu, puisque nous n'avions aucun moyen de découvrir la cachette.»
— « N'aurait-il pas essayé, dans ce cas, d'introduire une ligne, un mot qui réservât ses droits? «
— « Il aurait essayé. Aurait-il réussi?»
— « Vous voulez dire que ce Lankwitz aurait été plus madré que lui? Je vous demande seulement de reconnaître que, dans ce cas, le contrat n'eût pas été rédigé exactement ainsi. Gela me suffit pour que je conclue : il ne vous oblige
pas. Le coffret a été caché là, en 1793, par le chef de votre famille. Pour qui? Pour les siens, pour qu'ils retrouvent ces pierres et cet or, après les jours de malheur. Ces pierres sont retrouvées. C4et or est retrouvé. Vous êtes la représentante de son sang, la seule. Si vous n'acceptez pas cette part de son héritage que votre aïeul a expressément réservée, c'est à lui que vous manquez. . . C'est à quelqu'un d'autre. Je suis l'arrière-petit-fils du serviteur qui s'est fait guillotiner pour conserver cette fortune aux vôtres. A lui aussi, vous devez de la garder, cette fortune. Vous ne vous sacrifierez pas à un scrupule dont je vous affirme qu'il est imaginaire et que personne ne comprendrait, personne, je vous le jure, personne. »
— "Si ! vous-même, i> répondit la jeune fille. « Oui, vous », répéta-t-elle. « On vous aurait dit à vous : « Ce coffret n'a plus de proprié- « taire. Il était là depuis cent vingt ans. Sans « un hasard extraordinaire, il y serait encore u resté cent ans, deux cents, trois cents, mille « peut-être. Les Gherchemontle croient perdu, « et quel droit y ont-ils légalement, après un «siècle et plus? Aucun. Qu'est-ce que vous
«1 allez faire chez Mlle de Cherchemont? » Vous auriez répondu : « Mon devoir. » Hé bien, mon devoir, à moi, c'est de faire honneur à la signature que mon père a mise au bas de l'acte de vente de notre château. »
Elle s'exaltait en parlant. Son visage, comme fermé, comme terni d'ordinaire par la contrainte continue et la tristesse de sa destinée, s'ouvrait, s'éclairait. Elle était belle, à cette minute, d'une beauté que Michel n'avait pas discernée d'abord, qu'elle ne possédait pas à son entrée dans la salle d études. Il la regardait refuser ainsi une fortune dans ce décor sévère dont chaque détail racontait sa dure condition : — le tableau noir où la main d'une de ses petites élèves avait tracé à la craie les chiffres d'une multiplication ; — la grande table à écrire avec ses trois chaises et ses trois pupitres pour les enfants et pour la maîtresse ;
— la bibliothèque remplie de livres de classe;
— une autre table plus large, pour les jeux, avec une cuisine en miniature, et une chambre de poupée ; — au mur, des appareils pour la gymnastique et de minuscules haltères. Le jeune homme voyait en pensée cette jeune fille
de tant de race surveillant, dirig^eant le travail et l'amusement des futures demoiselles Perrin, héritières des millions de l'industriel. C'était, une fois de plus, la revanche du vilain sur le féodal, mais les atavismes de Michel voulaient qu'arrière-petit-tils de vilains il fût, lui, avec le féodal. Son sens de l'histoire, éveillé par sa connaissance de la Chouannerie norniande, en avait fait un Blanc et non pas un Bleu. Et puis, surtout, il était un jeune homme et dont le cœur commençait d'être touché. Il allait aimer. Il aimait déjà, sans soupçonner quelle place Claude venait de prendre dans sa vie, et ces yeux d'un bleu profond, et le frémissement de ce sourire, cet ovale, ces gestes j menus, ce je ne sais quoi de si fier et de si fragile, de si énergique et de si féminin répandu sur toute sa personne, et il lui répondait :
— « Prenez le temps de la réflexion, mademoiselle... Rien ne presse. Vous avez certainement un confesseur. Consultez-le. »
— « C'est tout réfléchi, » dit-elle. «Onn'interprète pas le texte d'un contrat, quand il a été accepté par un de nos morts, et qu'il porte au bas sa signature... Ah! » continua-t-elle,
presque douloureusement, « je ne comprends pas, monsieur, que vous essayiez de jouer auprès de moi le rôle du tentateur. Vous devez pourtant vous en rendre compte, si je me suis décidée à prendre un métier et à me suffire, c'est que j'ai, sur la probité dans les affaires d'argfent, des idées très nettes. Je n'ai pas voulu vivre d'aumônes. Ce n'est pas pour vivre d'un argent que je me reprocherais tous les jours, toutes les heures... Le château avec tout ce qu'il contiendra, lors de l'ent7~ée en possession... Tournez et retournez cette clause. Vous ne lui ferez pas rendre un autre sens que celui qu'elle a. Un enfant le comprendrait. Ne me donnez pas un conseil de lâcheté, si vous voulez que je vous conserve l'estime que m'a tout de suite inspirée votre démarche... Ai-je raison?... Mais dites-moi donc que j'ai raison, ou je croirai. . . »
— n Que croirez-vous? " inferrogea-t-il, comme elle s'arrêtait, hésitante.
— « Rien, rien ! ... » dit-elle, en passant ses mains sur ses yeux. « Si vous n'étiez pas un honnête homme, vous ne seriez pas ici. Vous auriez gardé le coffret. . . » Et insistante, auto-
ritaire : « D'ailleurs, du moment que vous considérez que le coffret m'appartient, vous me reconnaissez le droit d'en faire l'usage qui me semble bon. Apportez-le-moi, dès aujourd'hui. J'irai le remettre moi-même à M. Lankwitz. Ça me sera dur, très dur, de voir cet homme dont le père a dépouillé le mien. Ils ont eu le château et les terres pour la moitié de leur valeur. Nous ne pouvions pas attendre... Ce n'est qu'un pénible quart d'heure à passer, et le poids d'un remords, on le porte sur son cœur, toute sa vie. Quand viendrez-vous avec le coffret? »
— "J'irai le porter chez M. Lankwitz, mademoiselle, et dès aujourd'hui, » répondit le jeune homme, et, rougissant : « Pardonnezmoi ce que je vous ai dit !.. . »
— "Enfin! » s'écria-t-elle, dans un élan. " Que vous êtes bon, monsieur! Et comme
je vous suis reconnaissante!... Oui, » ajoutât-elle, en secouant la tête, "je l'aurais fait, mais c'était trop dur. Et maintenant, laissezmoi. Il va être deux heures. Mes élèves m'attendent. »
i78 LA CACHETTE
Ignace Lankwitz était de fort méchaule humeur, au moment où son valet de chambre lui remit la carte de Michel Couderc, sur laquelle l'étudiant avait écrit simplement :
(1 Pour une affaire importante, concernant Gherchemont. » Mlle Eugénie Brisemiche, plus noblement dénommée Ninette de Grandpré,
« l'amie >• — comme on dit pudiquement aujourd'hui— qui aidait Ignace à manger dans les restaurants de nuit les millions mal gagnés du marchand de biens, venait de lui mettre le marché à la main, sur son refus de solder une facture de fourreur, vraiment majorée plus que de raison. Il avait,, la veille, « pris une culotte » de trente mille francs, la cinquième du mois, dans un tripot dont il était un pilier. Enfin son souper après le jeu, sans Mme de Grandpré qui lui tenait rigueur, s'était terminé dans un bar élégant, à s'entonner des cocktail* dont il restait migraineux, malgré l'habitude, à
quatre heures du soir. Il n'était pas coutumier d'être chez lui, à ce moment-là; mais acculé à un suprême expédient, il s'était décidé à téléphoner au sieur Joseph Stolberg^, le célèbre expert en tableaux, qu'il passât vers la fin de l'après-midi. Le vieux Salomon Lankwitz, tout en brocantant des terres, des forêts, des châteaux, avait préparé de longue main, pour les mauvais jours possibles, le coup de la Grande Vente. L'hôtel de l'avenue Kléber qu'il avait légué, encore inachevé, à son unique héritier, — il était mort en quelques jours d'une pneumonie infectieuse, — contenait une collection de peintures pas très nombreuses, mais très remarquables, de celles qui vous donnent, à la première rencontre, le « coup dans l'estomac, M pour parler le jargon des amateurs d'art. Deux Chardin et deux Fragonard, un Perronneau et un La Tour — tous les six de premier ordre — y voisinaient avec plusieurs petites esquisses de grands portraits : trois de Gainsborough et quatre de Reynolds. Ces tableaux attestaient, chez celui qui les avait choisis, ce flair particulier aux marchandsnés. Ils n'ont pas de goût, — l'architecture de
l'hôtel, du style le plus chargée, en témoignait
— et ils ne se trompent pas sur la future valeur de toiles encore inconnues. Ce sont des maquignons qui se connaissent en chevaux et qui ne sont pas cavaliers. Ignace Lankwitz luimême, malgré ses mœurs crapuleuses et sa grossière vulgarité, gardait en lui ce génie de la brocante. Il n'ignorait pas lé prix de ces peintures, et il attendait l'instant propice où elles pourraient faire prime à cette Bourse spéciale qu'est l'hôtel Drouot, d'autant plus qu'il se sentait guetté par le rapace Stolberg,
— tel un naufragé sur un radeau que suit un requin. Mais voilà, il était amoureux de Mme de Grandpré. Plus exactement, il avait la vanité de figurer avec elle dans les divers rendez-vous du Paris qui s'amuse, — ou qui en fait les gestes. Ces vanités-là, chez certains jeunes hommes, et c'était le cas pour lui, s'exaspèrent jusqu'à jouer la passion, et elles en produisent tous les effets. Il suffisait de voir le personnage, hébété, blafard, avec son petit torse obèse boudiné dans une jaquette à la mode de demain, avec ses pieds gras dans des bottines vernies, claquées de drap clair,
avec ses doigts épais chargés de bagues, ses cheveux noirs collés, comme laqués, sur son crâne prématurément dégarni, pour comprendre que cette brute à la prunelle arogante appartenait à l'espèce des noceurs par u bluff M et par « épate " , — quels autres mots leur appliquer, sinon les leurs?— qu'une créature mène où elle veut et comme elle veut. Il suffit qu'elle soit elle-même une piaffeuse et qu'elle marche, — ennoblissons cette boue d'un rayon, par ce rappel d'un si beau vers de Victor Hugo :
Ceinte du flamboiement des yeux fixes sur elle.
C'en était assez pour expliquer l'empressement avec lequel, en dépit de sa migraine et de ses soucis, ou plutôt à cause d'eux, le protecteur à demi décavé de la demoiselle Brisemiche accueillit son visiteur inconnu.
— « Une affaire importante concernant Gherchemont?.. . Si je pouvais liquider cette baraque ! »
Telle était la parole qu'il se prononçait tout bas, lorsque Michel Gouderc entra dans le fumoir. A travers la vapeur d'une cigarette
qu'il venait d'allumer, un peu par attitude, un peu par énervement, Igpaace considéra le nouveau venu. Celui-ci tenait à la main la valise qui l'avait accompagné dans son équipée. Il la posa sur le tapis, aussitôt la porte fermée. Son aspect d'employé modeste répondait si peu à l'attente du futur vendeur de Cherchemont qu'il en demeura étonné.
— « Ce garçon-là ne vient ni pour acheter le château, ni pour le louer. Pourquoi vient-il alors? Méfions-nous. »
Et le masque boursouflé d'Ignace prit une expression de morgue impassible. Elle ne tint pas contre l'étonnement, la stupeur plutôt que lui causa le prodigieux récit de son visiteur ! Il en laissait le feu des cigarettes s'éteindre. Il se redressait sur la chaise longue. Sa physionomie s'animait jusqu'à la passion, au fur et à mesure que Michel racontait les épisodes de sa fantastique aventure, puis, pour finir, son entretien de cet après-midi avec Mlle de Gherchemont et la mission dont elle l'avait chargé.
— « Voici le coffret, monsieur.» conclut-il, en tirant de sa valise la boite de cuir qu il
avait attachée d'une corde, pour qu'elle ne s'ouvrît pas. «Vous pouvez voir que Mlle de Cherchemont renonce, en votre faveur, à une vraie fortune. »
Qu'espérait-il en disant cela? Que le fils de l'acheteur aurait, lui aussi, un g^este de générosité? Qu'il dirait : « Mais ce coffret lui appartient, à elle?" Si Michel avait pu se faire cette illusion, il l'aurait perdue à regarder l'avide éclat des prunelles brunes du personnage contemplant les bijoux. Ses doigts frémissaient, ils devenaient soudain crochus pour manier les diamants, les perles, les pièces d'or, et il murmurait, il râlait presque, tant il était ému, des phrases de joueur affolé par le gain :
— « C'est la veine, cette fois, la grande
veine ! . . . Il était temps ... Je savais bien qu'à la
fin la guigne s'userait. Et elle s'est usée ! . . . Vous
ne pouvez pas comprendre, monsieur... Mais
quelles pierres ! Regardez, monsieur!... Papa
avait eu vent de ce trésor. Il n'y croyait pas.
. Il disait : « Quand il y a de l'argent caché
« quelque part, il y a toujours quelqu'un pour
« le déterrer. » Tout de même, il avait stipulé,
dans l'acte de vente, qu'il achetait le chàteciU avec tout ce qu'il se trouverait contenir. Il avait prévu les réclamations des vendeurs, plus tard. Ils agiraient pu n'être pas aussi corrects que Mlle de Gherchemont. . . Car c'est très correct, ce qu'elle fait là. C'est même chic, très chic. J'irai la remercier. ,. Vous aussi, monsieur, vous avez été très chic. Car enfin vous pouviez garder ces bijoux. Il est vrai qu'ils ne sont pas faciloa à vendre, sans justifier de la provenance. . .« Il se tut, et, regardant Michel : « Il n'y avait donc pas d'inventaire dans le coffret? w
— «Aucun,» répondit Michel, qui se sentit pâlir devant l'injurieux sous-entendu de cette question.
— « c'est drôle, » fitLankwitz.
— « Que voulez- vous dire, monsieur? »
interrogea l'autre, avec un tremblement de colère dans sa voix, devenue si menaçante qu'il intimida son interlocuteur.
— « Mais rien, monsieur Couderc, mais rien... » fit-il, et aggravant encore son indélicatesse par cette excuse : « Je ne peux vraiment pas vous soupçonner, quand vous me
donnez une telle preuve de probité. . . Seulement... » continua-t-il, avec un sourire équivoque où il y avait déjà de la défense. « Seulement vous n'allez pas me réclamer la moitié du trésor?. . . Quand mon père parlait de la possibilité que l'on trouvât celui-ci, il disait toujours que la loi donne bien la moitié d'un trésor découvert au découvreur, mais si personne ne peut justifier de la propriété. C'est le texte du Gode. Or je vous ai dit ce qu'il y a dans l'acte de vente. Ainsi... »
— « Vous ai-je réclamé quoi que ce soit, monsieur? »
— « Hé! ne vous fâchez pas, monsieur Gouderc. Nous causons affaires... Est-ce que je me fâche, moi, que vous vous soyez introduit par effraction dans mon château?... Gar c'est une effraction. » — Il riait très haut, cette fois, pour couvrir son embarras. — « D'ailleurs, c'est très heureux. Sans quoi!... N'empêche que du coup je me sépare de mon fermier. G'est un trop mauvais gardien... Mais quelles perles! » Il avait repris les bijoux. « Ge rubis, quelle merveille! Et cette émeraude? G'est lourdement monté, voilà le dé-
faut. Aujourd'hui nous savons faire valoir les pierres... » Et, refermant le coffret : «Vous m'avez dit que Mlle de Cherchemont n'est pas heureuse. Si quelques billets de mille... Vousmême, vous avez eu des frais. . . »
— «Mlle de Cherchemont n'acceptera rien, monsieur, et je ne vous conseille pas de lui faire une offre, que je ne lui transmettrais pas. Quant à moi, j'ai encore le moyen d'aller à Domfront et d'en revenir. Ma mission est remplie. Adieu, monsieur... »
— " Vous vous fâchez encore?. . . N en par- Ions plus. Et encore une fois, merci, mais là, du fond du cœur ! ... »
Ignace Lankwitz tendait une main que Michel Gouderc affecta de ne pas voir. Il avait bouclé sa valise et sortait du fumoir, après avoir salué d'une simple inclinaison de tête, pas assez vite pour ne pas entendre le possesseur du coffret grommeler entre ses dents :
— • C'est tout de même drôle qu'il n'y eût pas d'inventaire. »
— « Avouez, mademoiselle, que la vie est une mauvaise farce, » disait, le lendemain, Michel Gouderc à Claude de Cherchemont, après lui avoir raconté cette grotesque et mortifiante visite : « Quand je pense que votre bisaïeul a émigré au péril de sa vie et que le mien a été guillotiné plutôt que de trahir la promesse faite à sou maître, pour que vous donniez des leçons, vous, chez les Perrin, et pour que moi, je peine sur ma thèse avant d'obtenir une modeste chaire de maître de conférences, et que la fortune cachée par eux passe entre les mains d'un viveur de bas étage qui la mangera avec des drôlesses ! Et pas un mouvement du cœur, pas un, devant votre geste, et j'ose dire un peu le mien!... Oui, à quoi l'héroïsme de ces deux hommes aura-t-il servi, je vous le demande? "
— « Et moi, je vais vous le dire, » répondit-elle. «A quoi cet héroïsme a-t-il servi? A faire que nous sentons comme nous sentons. . . ■
188 l.A CACHETTE
La jeune fille reg^ardait le jeune homme, en 1 prononçant ces mots, fièrement, avec des yeux où il put lire l'éveil d'une émotion toute 1 pareille à celle qu'il éprouvait lui-même, depuis la veille, une estime si tendre déjà, si voisine d'être autre chose. Il lui prit la main, pour prendre congé d'elle, et, timide :
— «Est-ce que vous me permettrez de vous revoir, mademoiselle?»
— « Oui, » répondit-elle, simplement.
— 0 Souvent? v
— «« Souvent. »
Ce n'était rien que ces deux syllabes. Elles suffirent pour que Michel Gouderc rentrât chez lui, possédé, enivré d'un enchantement. Seul dans sa chambre, il avisa dans sa bibliothèque le dictionnaire où le papier révélateur avait dormi si longtemps. Il ie prit religieusement et il appuya ses lèvres sur la basane éraillée, en disant, à voix haute : « Merci, pauvre arrière-grand-père, merci! n
Mars 1914.
A Lucien Corpechot
— « Vous trouvez cela étrange » , me dit le châtelain d'Habloville, «ce grand carré d'orties dans ce jardin à la française, avouez-le? Il y a un dicton ancien là-dessus : ortie poignante, fol qui la plante. Nous la maintenons là, cette herbe poignante, pour une raison bien extraordinaire aussi... C'est tout un drame que je vous raconterais mal, mais puisque vous avez aimé un peu cette vieille bâtisse, ces hêtres séculaires, cette terrasse sur la vallée de F Orne, vous aurez peut-être quelque plaisir à savoir comment cette gentilhommière a été préservée sous la Terreur... Nous gardons dans notre chartrier... — oh! un très petit chartrier — une relation de cette aventure écrite par mon arrière-grand'tante, qui en fut riiéroïne. Vous lirez la chose en un quart d'heure après le goûter, et vous aurez encore le temps de gagner Bagnoles pour
diner. Seulement, Habloviile sera pour vous plus vivanti, et c'est ce que je désire. Nous ne sommes pas des ducs et pairs. Notre famille n'a jamais marqué, ni sous l'ancien régime, ni depuis, mais nous avons duré, et duré ici, depuis trois cents ans. J'y suis né. Je m'y suis marié. J'y ai élevé les miens. J'espère y mourir. Vous comprenez ce que sont pour moi ces briques et ces pierres... » Il me montrait la simple façade, qui date de Louis XIII. Elle n'a en effet pour ornement qu'un bossage de pierres, tranchant en gris sur la brique rouge du fond. Cette construction modeste a tout de même très bon air, avec ses deux tourelles, ses longs toits couverts d'ardoise, ses vertes futaies encadrant le jardin à la Le Nôtre, et son étrange parterre d'orties. Joignez-y la rivière là-bas et le maître du logis pour compléter le tout M. d' Habloviile est un ancien officier, retraité capitaine, après avoir servi au Tonkin Le ruban jaune de la médaille militaire au revers de son veston raconte comment. De grands chagrins de famille — sa femme et ses trois filles mortes coup sur coup — ont encore flétri son maigre masque,
osseux et creusé. A cinquante-cinq ans, il est tout blanc, mais il se tient très droit, et ses yeux bleus ont la fierté de regard qui sied au possesseur de cette noble retraite. Il la soigne un peu comme un tombeau, un peu comme un musée. N'ayant pour héritier qu'un neveu qui ne porte pas son nom, il la laisserait volontiers, pour que rien n'y bougeât plus, à quelque Académie — d'après d'illustres précédents — n'était qu'il reste l'esclave d'un principe : celui du « Bien de Famille » . Ce portrait qui marche a les idées de ses traits, de ses gestes, de son attitude. Quand sa main nouée de veines dresse sa canne de jonc à pomme d'or pour vous montrer la perspective d'une charmille, le dessin d'une pièce d'eau, un angle de mur, vous vous étonnez qu'il n'ait pas une manchette de dentelles autour de son poignet desséché, un habit dix-huitième siècle autour de son torse mince, une perruque sur son front hautain. Vétez-le ainsi, vous avez devant vous un bailli, tel qu'on imagine celui de Mirabeau, un de ces seigneurs obscurs et dévoués en qui se pensait leur race. Peut-être le prestige qu'exercent sur moi les hommes de
ce type — si parfaitement en accord avec euxmêmes — augmenta-t-il l'impression que me donnèrent les quelques notes laissées par Mlle Gélénie Barrois d'Habloville. Peut-être le réduit où je lus ces confidences — un minuscule cabinet en rotonde, isolé dans la tour et tout garni de boiseries — s'harmonisait-il trop intimement avec les scènes évoquées sur ces feuilles jaunies, que mon hôte avait tirées religieusement d'une cassette d'acajou massif à ses armes. Toujours est-il que cette histoire m'émut assez pour que je lui demandasse de la copier. Il me le permit, et la voici, transcrite telle quelle, avec quelques corrections d'orthographe. Faut-il l'avouer? La feue demoiselle Gélénie avait toutes les traditions de l'ancien régime, celle y comprise d'écrire comme elle prononçait. Les livres lui étaient moins familiers que la cravache.
Habloville, ce lO août 1794.
... Anniversaire d'une affreuse journée, mais qui sera désormais pour moi celui d'une délivrance. Le 27 juillet on a guillotiné à
Paris le tyran Robespierre. Signe que tout va changfer : le messag^er qui est venu apporter le billet de Cauvin, m'annonçant la nouvelle, m'a appelée mademoiselle en parlant à mon domestique et non plus citoyenne. Cauvin me dit dans ce billet qu'il repart pour l'armée. Il me demande pardon. Il ne me reverra pas. L'étrangfe homme! Si l'on m'avait dit, il y a trois semaines, que je prononcerais son nom avec une autre émotion que celle de la crainte ou de l'horreur, je ne l'aurais pas cru. Il m'a sauvée, et, avec moi, ce château, ces terres, tout ce patrimoine à cause duquel je n'ai pas voulu émigrer avec mon frère. Il m'a sauvée, et à travers quels incidents ! Je veux les avoir écrits, pendant qu'ils sont tout frais dans mon souvenir. Il le faut, pour le jour où le roi reviendra et où l'on fera justice. Il faut que cet homme ne soit pas puni. Il a été un jacobin. Il a commis des crimes, j'en suis sûre, mais je lui ai vu avoir un de ces mouvements d'honneur qui effacent tout.
Quand il est revenu au village, il y a six semaines, j'ai su tout de suite qu'un événement se préparait. J'écrirai ici la vérité en-
tière que je n'ai pas révélée à mon frère. Le pouvais-je? Qu'aurait-il pensé s'il avait su qu'un Gauvin, un petit médicastre de campagne, un fils de domestique, envoyé à l'école puis chez les Jésuite* par la charité de nos parents, avait osé m'avouer qu'il m'aimait? Philippe m'aurait dit : « Vous avez donc été coquette? » Je n'ai été qu'imprudente. Mais dans ces mois qui ont précédé les États généraux, un vent de folie soufflait sur nous tous. Ce jeune homme revenait de Paris, avec le prestige de ses examens brillamment passés. On parlait de lui comme d'un futur représentant du Tiers. Il professait des idées qui me paraissaient généreuses. J'avais vingt-cinq ans, l'âge où une jeune fille, surtout orpheline et qui tient la maison d'un frère non marié, peut se permettre les indépendances d'une jeune femme. Je me plaisais à la conversation de Gauvin. A plusieurs reprises, l'ayant rencontré dans mes promenades à cheval, à cheval lui-même et qui faisait les courses préparatoires à son élection, il m'avait accompagnée, d'abord quelques minutes, puis un plus long temps. Je n'y avais pas attaché d'impor-
tance. Devant Dieu qui me voit tracer ces lignes, je jure que j'ai été aussi étonnée qu'épouvantée quand il m'a parlé comme il m'a parlé. C'était le lendemain du jour où il avait été nommé député à cette fatale assemblée qui allait être la Constituante. Je laissais aller mon cheval sous les grands arbres de la forêt de Rabodanges. Je pensais à ces États Généraux justement, à l'ère de félicité qu'ils inauguraient pour la France. Tout d'un coup, je vois Cauvin qui sort d'une allée transversale. Évidemment, il m'avait guettée. Il met sa bête au pas de la mienne. Je le félicite de son succès. Il se taisait. Il était si pâle que je lui demandai s'il se sentait souffrant. C'est alors qu'il commença de me dire des mots, dont j'ai peine, même aujourd'hui, à croire qu'il les a réellement prononcés, que je les ai réellement entendus. Mais oui, je les ai entendus, je les entends encore. Je revois ses yeux, quand, lui ayant répondu comme je devais, il me prit le bras en répétant : « Oui, je vous aime. Je vous aime. Je le savais que vou* ne voudriez pas m'épouser. Vous me méprisez, parce que vous êtes une fille noble
et moi un manant. Il y a quinze ans que je vous aime. Je n'ai travaillé que pour vous. Je ne me suis fait nommer député que pour vous... Regardez-moi bien et rappelez- vous que vous serez à moi... » Je le regardai, comme il me demandait, pour lui prouver que je n'avais pas peur. L'expression sauvage de sa physionomie souleva en moi une révolte. J'essayai de me dégager. Gomme il me serrait toujours, je le cravachai en plein visage, de ma main restée libre, avec une telle violence que la force de la douleur lui fit lâcher prise. Je partis au galop. Il me suivit. Heureusement, une d'Habloville manœuvre un cheval mieux que ne fait un Cauvin. Après un quart d'heure, je cessai d'entendre le bruit des sabots de sa béte derrière la mienne. Je rentrai au château. J'aurais dû tout raconter à mon frère. J'eus peur d'un esclandre. Il serait toujours temps de parler si Cauvin ne se tenait pas pour satisfait de la leçon que je lui avais donnée, un peu vive, mais il la méritait. Quelques jours plus tard, il partait pour Paris. Ses premiers votes provoquèrent chez mon frère une colère que je jugeai inu-
tile (l'augmenter. D'ailleurs les événements se précipitèrent. L'émigration commença. Je poussai Philippe à quitter la France. Il ne s'y décida qu'à l'époque où les princes commencèrent à organiser des régiments de gentilshommes. Il fut convenu que je n'émigrerais pas, moi, et que j'essaierais de garder le château et les terres.
Si Gauvin avait vécu dans le pays, aurais-je eu le courage de rester? Il n'y vivait pas. La Constituante finie, il avait d'abord repris à Paris son métier de médecin, puis j'avais su qu'il avait rejoint l'armée de Duiiiouriez comme chirurgien. Il avait assisté en cette qualité à Valmy et à Jemmapes. Je me disais : « Il m'a oubliée. » J'en voyais la preuve dans le fait que ses parents d'Habloville, un oncle qu'il avait là et deux cousins, ne semblaient pas s'occuper du château. Les forfaits cependant se succédaient. L'assassinat de la reine avait suivi l'assassinat du roi. J'apprenais à chaque instant une arrestation, une confiscation, et, sauf quelques petites tracasseries comme de me couper mes arbres, de m'imposer des garnisaires de passage, de m'appeier citoyenne,
comme j'ai dit, on me laissait exister. Mes fermiers ne payaient plus, mais les fermes restaient à nous. Les lettres de mon frère, écrites du camp de Gondé maintenant, avaient beau se faire inquiètes et me supplier de m'échapper, je restais. Je me voyais si paisible dans ce coin perdu de Normandie, où par un hasard non moins extraordinaire on n'avait pas encore chouanné. J'avais fini par ne plus avoir peur.
J'eus peur cependant, et bien peur, le 14 juillet dernier — autre sinistre anniversaire — quand le vieux Jacques, mon domestique, vint me dire :
— " Il y a là M. Gauvin qui demande à parler à Mademoiselle... »
— "M. Gauvin, le médecin? »
— « Oh! Il est en officier, maintenant, avec des bottes, des plumes, un sabre... Il parait qu'il a été blessé. Il est ici depuis hier... »
— « SoH, fais-le entrer. "
G était bien Gauvin, en effet, dans un uniforme qui avait trompé ce rustre de Jacques, celui de chirurgien-major de l'armée de Sambre-et-Meuse. Une balle reçue en ramas-
LE CARRE D'OUTIES 201
sant des blessés, lors d'un combat sur le Rhin, l'avait fait envoyer en congé de convalescence. J'ai su cela depuis par d'autres. Il n'était pas ici pour me parler de lui. A peine entré, il me dit :
— « Mademoiselle, je viens vous sauver. »
— " Et de quoi, monsieur? » lui répondis-] e.
A son regard noir qui brûlait dans sa face consumée, j'avais compris que j'avais devant moi l'homme de la forêt de Rabodanges. Ni les fièvres de la Révolution, ni celles de la guerre ne l'avaient changé. Il m'aimait. Il me voulait. Je sentis cela avec la même évidence, la même horreur, et je lui opposai la même invincible volonté.
— « De vous, » dit-il. « De vous qui recevez des lettres d'un conjuré, d'un traître, de quelqu'un qui porte les armes contre la patrie, qui lui écrivez. .. «
— « C'est de M. d'Habloville que vous voulez parler? »
— « C'est de l'émigré d'Habloville. »
— « Sortez, monsieur. Vous avez outragé la fille de votre bienfaiteur, une première fois.
Vous outragez son fils aujourd'hui, et sous son toit. Allez-vous-en. »
— a Je ne m'en irai pas. Vos lettres ont été surprises, entendez-vous. On les a, entendezvous?... Tenez... Reconnaissez-vous ceci? »
Il me tendait une feuille de papier que je reconnus, en effet, avec une épouvante qui glaça mon sang. C'était ma dernière lettre à Philippe.
— «Et ceci?» insista-t-il.
Cette fois je distinguai nettement sur le papier l'écriture de mon frère. Nous nous servions pour notre correspondance d'un intermédiaire très sûr, un petit horloger d'Alençon, à demi boutiquier, à demi colporteur. Ce malheureux Dubois avait-il trahi? L'avaiton trahi?
— " Dubois est arrêté, » reprit Gauvin, comme s'il eût lu dans ma pensée. » Il a confié ses papiers à sa femme. Elle a pris peur. Elle les a donnés à mon cousin Pierre. Lui aussi a pris peur. Il est venu me les remettre à Paris, où il savait que j'achevais de me guérir... Me direz-vous encore de m'en aller, maintenant? »
— Il Allez- vous-en, w répétai-je. Toute mon énergfie m'était revenue, devant la menace de ses dernières paroles. « Ces papiers ne sont pas à vous. Si vous les gardez, c'est un vol. »
— « En effet, ils ne sont pas à moi, » ricana-t-il. « C'est à la justice qu'ils appartiennent. »
— (' Alors, livrez-les. »
J'avais croisé mes bras, en le regardant bien en face, comme trois ans auparavant dans la forêt. Je n'avais plus ma cravache pour lui cingler le visage. Les mots me restaient et la voix. J'ajoutai :
— « Tous les bleus sont des voleurs et des assassins. Vous êtes un bleu. Faites votre métier. »
— « Et les blancs, qu'est-ce qu'ils sont donc?» s'écria-t-il. « Eux qui conspirent avec l'étranger contre la nation? Et vous, leur complice, qu'êtes-vous donc ?. . . Mais vous ne savez pas . Vous ne comprenez pas ... On vous a menti . La preuve que vous êtes une patriote malgré tout, malgré votre caste, c'est que vous n'avez pas quitté la France, vous... Et puis, soyez ce que vous voulez. Je vous aime. Je vous aime
204 LE CAURÉ D'ORTIES
toujours. Vous m'avez outragé, frappé. Je vous aime. Vous êtes du parti de ceux que je hais, de ces détestables aristocrates que j'enverrais tous à l'échafaud. Je vous aime. Si l'on ne vous a pas inquiétée ici, ne devinez-vous pas que vous me le devez? De loin, je n'ai pas cessé de vous protéger, de l'assemblée d'abord, puis de l'armée. A présent, c'est fini. Vous vous rappelez ce que je vous ai dit : vous serez à moi. Je vous veux... Oh! » continua-t-il avec un sourire amer, comme je reculais , « n'ayez pas peur. C'est de vous que je veux vous tenir, de votre consentement... »
Et impérieux, sombre, l'accent soudain dur et sec :
— « Le château est gardé. N'essayez pas de vous échapper. Je ne vous demande plus d'être ma femme, de m'épouser. Vous diriez oui aujourd'hui et non demain. Je passerai devant vos fenêtres, à minuit. Si elles sont éclairées, c'est que vous aurez laissé la petite porte ouverte, celle du potager, et je monterai. J'attendrai jusqu'à deux heures. Si, à deux heures, la lumière n'a pas paru, les
lettres seront chez qui de droit à l'aube, et vous serez arrêtée demain. "
— « Portez-les donc tout de suite, » fis-je simplement, et j'ajoutai : « Les nuits normandes sont froides, même en été. Vous venez d'être blessé. Vous êtes médecin. Vous savez qu'une fluxion de poitrine est bientôt prise. Ne la risquez pas. »
Je ne comprends plus, en écrivant ceci, que j'aie eu la force de ce persiflage. Mais il me fallait à tout prix humilier cet homme, dans cette minute où il exerçait sur moi cette hideuse pression. Un instinct me disait que de lui rire au nez était le plus sûr moyen. Sans doute mon ironie avait porté. Il devint livide et il sortit. A peine fut-il hors de la pièce que je dus m'étendre sur une chaise longue. Mon cœur battait à croire qu'il briserait ma poitrine, et je flageolais. Ayant pris la plume pour écrire la vérité entière, pourquoi tairaisje que j'ai pleuré à cette place-là, enfantinement, follement, lâchement? La vision de la guillotine surgissait devant moi. Le froid du couperet passait sur ma nuque. Ma chair en criait d'angoisse. Toute ma jeunesse se révol-
tait dans un spasme qui me fit me redresser. C'est l'animal traqué qui court en cercle, le prisonnier qui fouille les murs de son cachot. Que faire? M'échapper? Il était midi. J'avais douze heures devant moi. J'allai à une fenêtre. . . Un paysan se tenait assis devant la grille de la cour d honneur. A une autre fenêtre et qui donnait au-dessus de la porte du potager, dont avait parlé Cauvin... Un autre paysan la gardait. C4auvin m'avait avertie. C'étaient des hommes à lui. Il me tenait. Moi partie, d'ailleurs, c'était le château et la terre devenus biens nationaux, le patrimoine perdu... Me tuer? J'y ai pensé. Mais après? Il y a un autre monde, et, pour l'homicide de soi-même, l'enfer... Aller chez Cauvin? Le supplier? Essayer de l'attendrir? J'y ai pensé aussi. A quoi bon? A une seule chose je n'ai pas pensé une seule fois, — je peux me rendre ce témoignage, — à sauver ma vie en acceptant l'ignoble marché. Je finis par où j'aurais dû commencer. Je me jetai à genoux et j'implorai la miséricorde de Dieu. Je récitai avec tout mon cœur la belle prière de Madame Elisabeth : « Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, mon
Dieu, mon Dieu? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est qu'il ne m'arrivera rien que vous n'ayez prévu, réglé, ordonné de toute éternité. Gela me suffit, ô mon Dieu , cela me suffit ! ... » Quand je me relevai, j'avais fait mon sacrifice. J'étais non pas consolée, mais calme, mais résolue. A quoi? D'abord à remplir mon devoir envers ceux qui m'étaient demeurés fidèles depuis ces trois années. Il ne fallait pas, quand on m'arrêterait, que l'on trouvât un document de nature à compromettre un seul de mes serviteurs et de mes voisins. Allumer un feu dans une des pièces et par cette saison, c'était risquer de donner l'éveil. J'avais l'âtre de la cuisine. Après le déjeuner auquel je ne fis génère honneur, — mais pour mes gens je devais ne rien changer, de tout le jour, à mes habitudes, — j'envoyai au village la femme qui me préparait mes repas. Elle emportait des commissions assez nombreuses pour que j'eusse à moi l'après-midi, le temps, aidée par Jacques, de brûler des liasses de lettres, celles de mon frère d'abord, puis les autres, puis les notes écrites pour moi, puis les quittances qui pouvaient signaler celui-ci
OU celui-là... Cette besogne finie, je descendis à la cave. Là, toujours aidée par Jacques, j'enfouis un coffret contenant les bijoux de famille que j'ai conservés. Je fis ensuite, de l'argent qui me restait, trois parts : une très petite que je me proposai d'avoir dans ma prison, — l'autre plus grande, que je chargeai ce brave homme de remettre à mon frère, si c'était jamais possible, — une troisième qu'il distribuerait aux autres domestiques, ses camarades, après mon arrestation. Je la lui annonçai comme probable, sans lui donner aucun détail.
— « C'est le gars Gauvin qui vous a prévenue, mademoiselle, » me dit-il. « Il a beau être devenu un brigand^ c'est pas un mauvais cœur, mademoiselle, je vous assure. Il tient de son père, qui était si brave. . . "
Je ne peux m'empêcher de croire que je dois mon salut au ferme propos, que j'avais fait, agenouillée tout à l'heure devant mon crucifix, de pardonner à mes persécuteurs. Sans ce vœu de charité, je parlais à Jacques. Je lui disais le chantage de cet homme, et le lendemain matin, rien n'arrivait de ce qui est
arrivé. Jamais Jacques ne l'eût laissé entrer dans le château, n'eût causé avec lui, ne l'eût amené à ma porte. . . Mais je vais trop vite. Je reprends ma journée. A six heures donc, tout était en ordre. Les Carmagnols pouvaient venir. A six heures et demie, je soupai. A neuf heures, après avoir passé une dernière revue,
P prié de nouveau, je me couchai. Si incroyable que cela puisse paraître, je dormis. Des coups
i" frappés à la porte me réveillèrent en sursaut.
^ Il était grand jour.
— « Eux déjà! » me dis-je, en retrouvant la conscience de la terrible réalité. Mon cœur battait de nouveau fort bien, tandis que je criais :
— « Qui est là?»
— "Ouvrez, mademoiselle, ouvrez vite, »
supplia une voix, celle de Jacques. « Il y va de votre vie ...»
Je sautai à bas de mon lit. Je passai un peignoir. Je nouai mes cheveux sur lesquels je pris à peine le temps de jeter une fanchon, et, les pieds nus dans mes mules, j'allai ouvrir. Gauvin était avec Jacques. Je me rejetai en arrière en poussant un cri.
210 LE CàRRÉ DORTIES
— « Vous ici ! Vous ! . . . Vous avez osé ! . . . Emmène cet homme, Jacques! Empêche-le d'entrer. Il t'a menti. G'estlui qui m'a dénoncée. C'est un bandit. Qu'il n'entre pas. D'ailleurs,» et je sautai sur un pistolet chargé, que j'avais toujours à portée de ma main, la nuit ; « S'il passe cette porte, je le tue. »
— « Tu as fait cela, toi, le gars Gauvin, le fils de ton père? » dit Jacques, en se jetant sur Cauvin.
— " Oui, » répondit celui-ci, « je l'ai dénoncée, Jacques, c'est vrai. Je viens de Falaise, où j'ai livré des lettres d'elle et de M. Philippe... " Dans le désarroi effroyable de son être, les expressions de son enfance lui revenaient à la bouche. « Mais c'est vrai aussi que j'ai eu tout de suite une horreur de ce que j'ai fait. J'ai crevé un cheval pour rentrer à temps et pour la sauver. Sur la mémoire sacrée de mon père, Jacques, je te jure que je viens la sauver. Laisse -moi passer, Jacques, il faut que je lui parle. Il faut qu'elle m'écoute.. . »
Et, se tournant vers moi ;
— « Vous ne voyez donc pas que je suis à
l'agonie, mademoiselle?... Ils seront là dans une heure, avant peut-être, et s'ils vous prennent, c'est la mort. . . J'ai été fou. . . Mais vous voir arrêtée, jugée... Voir... » Devant ses yeux, à lui aussi, montait l'image de la guillotine... « Non. Non. Non... « protesta- t-iî avec frénésie : « Ça ne sera pas ! . . . Je ne vous demande plus rien, mademoiselle, rien que de me laisser vous sauver ! ... »
J'avais retrouvé mon sang-froid. J'écoutais cet homme, et je sentais qu'il était sincère dans son repentir, comme il l'avait été dans sa menace et dans son égarement. Pourtant je ne quittais pas mon arme. Jacques, lui, restait entre nous deux, contenant Gauvin du geste, et tourné vers moi pour attendre me» nouveaux ordres. Je pensai à mon frère, à la maison. Je me dis tout bas : « C'est la seule chance ...» Et tout haut :
— « Vous ne pouvez plus me sauver. »
— « Si, » répondit-il, et une joie le transfigura. Il avait suffi que je lui parlasse d'une voix qui ne le méprisait plus. Il continua :
(i Avez-vous le courage de souffrir, de beaucoup souffrir? »
— « Je crois vous l'avoir prouvé, » répliquai-] e.
— « Moralement, oui. Mais physiquement, mais dans votre chair, mais dans votre sanç?. . . D'ailleurs, vous ne l'auriez pas, ce courage, » — il s'exaltait en parlant — « que Jacques et moi nous vous y forcerions, à l'avoir. . . Prends ces gants, Jacques, » — il ôtait ses gants d'uniforme — a mets-les à les mains, et va dans le parc me ramasser une brassée de grandes orties, les plus grandes et les plus fournies. Mais vite, vite ! ... » Et comme l'autre ne bougeait pas : « Mademoiselle, dites-lui d'aller. Je ne peux pas, moi. Si l'on me voyait, nous serions tous perdus !» Et, sauvagement : « Oh ! misère de nous ! Vous ne croyez pas en moi. . . Je l'ai mérité. Mais c'est terrible !... »
— « Fais ce que dit monsieur, " ordonnai-je à Jacques.
— « Merci » , répondit Cauvin.
Jacques obéit. Son pas s'éloigna. J'étais seule avec cet homme qui m'aimait, qui me l'avait dit, qui, par fureur de ne pas m'avoir à lui, m'avait dénoncée ce matin même, et, comment expliquer cela? j'étais sûre mainte-
naiit qu'il ne lui échapperait plus une parole qui pût offenser ma dignité. Il allait et venait à travers la chambre, me jetant par instants un regard passionné, où je lisais un remords égal à son crime. Cette passion ne m'effrayait plus. Elle était la garantie de sa sincérité. Quel moyen lui restait-il de me sauver, si atrocement douloureux qu'il avait cru devoir m'avertir? J'acceptais d'avance son idée sans vouloir l'interroger. Gomment lui parler sans le remercier? — Et il m'avait livrée. — Sans l'accuser? — Et il risquait l'échafaud à cause de moi. Que l'on découvrit sa présence au château et l'avertissement qu'il m'avait donné, c'était fait de lui. Ce tête-à-tête tragique et silencieux ne dura pas longtemps. Jacques revenait avec sa gerbe d'orties.
— « Mettez-vous au lit, mademoiselle, » fit Gauvin. « Jacques, garde les gants. Et moi, mademoiselle , où puis-je trouver un linge pour m' envelopper la main? Il faut que nous vous fouettions tout le corps avec ces orties. Tu entends, Jacques, fouetter, pas frotter, de manière qu'il y ait une éruption bien généralisée. . . »
— « Laissez-moi, " dis-je, « je me frapperai seule. J'en aurai la force. »
— « Vous ne pourriez pas, " répondit-il. «Vous auriez trop mal. Et puis les épaules?
Le dos? C'est le médecin qui vous supplie de mettre de côté toute pudeur. Mais non ! Encore une fois : j'ai tout mérité. Employez Jacques au moins, et sachez souffrir... »
Il sortit de la chambre, tandis que le vieux domestique et moi nous exécutions cette singulière ordonnance, dont le but était très clair. Gauvin n'avait pas menti. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un supplice comparable à cette flagellation- par les orties. C'est une sensation indicible d'une brûlure si profonde ! Ces paquets d'herbes venimeuses vous mordent les fibres des fibres, les papilles de la peau, le sang, les os. C'est une tunique de démangeaisons folles, passée sur la chair et sous la chair, et qui vous élance, et qui va chercher les nerfs les plus ténus pour les irriter d'un chatouillement cruel à en mourir. Quand ce fut fini, je me recouchai. Le prurit était si intense que j'avais déjà la fièvre. Jacques appela Cauvin.
— « Est-ce bien ainsi?... « demandai-je en
montrant mes mains et mes poignets, couverts déjà de papules blanchâtres auxquelles la peau enflammée faisait un fond rouge continu.
— « Et le visage?» dit-il. Sans prendre pour lui-même aucune précaution, il empoigna une touffe de ces cuisantes orties, et il m'en frappait le front, le cou en répétant : « Fermez les yeux surtout. Fermez les yeux... » Puis : « Dans quelques heures ce sera passé. Toi,
Jacques, emporte ces herbes, toutes, entendstu. Voyez qu'il n'en traîne aucun brin dans les draps. Restez au lit, mademoiselle, et à tout à l'heure. »
Seigneur Dieu! Gomme je souffrais! L'imminence du danger me donna seule la force, Cauvin parti, de refaire mon lit avec Jacques. Le désordre réparé, je sonnai ma femme de chambre. Son cri, à ma vue, me prouva que Gauvin avait calculé juste :
— « Mais qu'avez-vous, mademoiselle? »
— « Un peu de fièvre, je crois. »
— « Mais que Mademoiselle se regarde ! » Elle me tendait un miroir sans presque oser
approcher. Les plaques ortiées, saillantes, arrondies, comme détachées sur un masque
pourpre, rendaient mon visage à peine reconnaissable. Je n'eus pas le loisir de m'attarder à cette contemplation. Une rumeur montait de la cour, des pas de chevaux, des voix d'hommes.
— " Mademoiselle, ce sont des soldats, » dit la femme de chambre, « et Gauvin qui les conduit!... Jésus, Marie, qui aurait cru cela? On vient arrêter Mademoiselle... Ça ne se peut pas ! Quand ils verront qu'elle est si malade... )'
Elle se précipite. Je l'entends qui proteste dans le corridor.
— a Mais je vous jure que Mademoiselle est malade. Vous n'entrerez pas. Vous ne pouvez pas entrer. Vous ne permettrez pas cela, monsieur Gauvin. . . »
— (t Je ne permettrai pas qu'on se moque de la justice du peuple, » répondait une voix brutale et dure, — était-ce volontairement? — celle de Gauvin. « Et puis il n'y a pas de monsieur ici, entends-tu, citoyenne? Il y a un citoyen Gauvin, chirurgien-major à l'armée de Sambre-et-Meuse et qui connaît ces comédies-là. Si la citoyenne est malade, on la
guérira. Mon confrère Guillotin a un remède infaillible pour les bobos de cette espèce. . . »
Au rire féroce de ses acolytes, je devinai quelle mimique accompag^nait cette allusion au « rasoir national » . Jouait-il une comédie lui-même, ou bien cette sensibilité si instable avait-elle de nouveau tourné? J'en tremblai, à le voir qui entrait dans ma chambre, avec une troupe de Garmagnols à mine farouche, que ridée de surprendre une aristocrate au lit ég^ayait ignoblement. Je me rappelai le supplice de la pauvre princesse de Lamballe, et je me sentis glacée dans mon horrible brûlure.
— « Hé! Hé!... » disait Gauvin, « ça n'a pas trop bon aspect. N'avancez pas, vous autres. Ça ne vous connaît pas, ces misères-là, au lieu que moi ! . . . Ton bras, citoyenne?. . . Rabats la manche, qu'on voie si c'est pris partout. L'autre... Le cou... Le pouls à présent... » Il me tàtait le poignet. — « Ça me suffit. Le confrère Guillotin est de trop. C'est la petite vérole, et carabinée. . . Laissons la bête crever au gîte et n'y touchons pas. . . Puisque tu l'aimes tant, ta patronne, » continua-t-il en s'adressant à la
femme de chambre, " tu peux rester, toi. Tu verras ta peau dans quelques jours... Nous, par le flanc gauche, et sauvons la nôtre. »
Il avait joué son rôle avec une telle autorité, un tel naturel que les brigands étaient hors de la pièce avant même qu'il eut fini son discours. Il avait dit vrai. Il m'avait sauvée. Pour combien de temps? Depuis ce 15 juillet, — car c'était le 15, — il s'est écoulé vingt-six j ours quej 'ai passés dans ma chambre, n'osant pas même me montrer à la fenêtre, servie par le seul Jacques, et tous mes gens n'osant pas l'approcher lui-même, par épouvante de la contagion. . . Mais c'est fini, fini ! . . . Robespierre est mort. Gauvin me dit dans son billet qu'il a pu faire détruire mon dossier et suspendre l'enquête. Je suis sauvée. La terre et le château sont sauvés, grâce à lui, et il part. Dois-je essayer de le revoir pour lui dire merci?
Non. Je ne lui écrirai pas. Je ne le reverrai pas. C'est mieux.
— « Hé bien? » me dit l'arrière-petit-neveu de la demoiselle Gélénie, quand je le rejoignis
après cette lecture : " Comprenez-vous à quel sentiment a obéi ma gfrand'tante en demandant par son testament qu'il y eût toujours là ce carré d'orties, pour rappeler aux châtelains d'Habloville et le danger qu'elle avait couru et son sauveur?... »
— « Et lui-même, » interrogeai-je, « ce Gauvin, qu'est-il devenu? »
— « Un des chirurgiens en chef de la Grande Armée, baron de l'Empire. Il est mort héroïquement, en ramassant les blessés sur le champ de bataille de Wagram... Et tenez, puisque cette histoire paraît vous avoir intéressé, voici sa croix d'officier de la Légion d'honneur qu'il avait léguée à ma grand'tante. Regardez derrière le cadre. Vous reconnaissez son écriture, à elle : E?i souvenir du 15 juillet 1794. R. I. P.v
— «Ils s'étaient donc revus?» deraandai-je.
— «Jamais. •>
— « Elle ne s'est pas mariée? »
— « Non. 1)
— « Ni lui non plus? »
— « Ni lui non plus. »
Quel commentaire au c'est mieux, souligné
' par Mlle d'Habloville à la fin de son tragique
récit, et quel mystère dans la pensée de la vieille fille noble, qui s'était sentie aimée si passionnément par un ennemi de tous ses rêves, de toutes ses croyances, de toutes ses fidélités! Elle aussi, ne Tavait-elle pas aimé, sans se le permettre, et alors, de quels yeux regardait-elle, au soir de ses jours, ce carré d'orties frémir sous le vent qui lui apportait du fond de la vallée la rumeur lointaine, monotone et triste de la rivière? Je me souviens. Je l'écoutais, cette rumeur, en m'en revenant d'Habloville. Elle me remuait comme une plainte humaine, et je me répétais, en y trouvant le symbole de la brûlante morsure du sentiment sur le cœur, le proverbe cité par l'héritier du romanesque château : Ortie poignante, fol qui la plante.
Juillet 1913.
A Félicien Pascal
Toutes les personnes qui ont hiverné à Hyères connaissent la petite chapelle dédiée à Notre-Dame de Consolation, et qui se dresse à une demi-lieue de la ville sur la colline boisée de l'Ermitage. Son mince campanile sert de piédestal à une blanche madone, qui ennoblit de piété le plus doux paysage de cette douce côte : au lointain, à l'est, les montagnes bleues des Maures ; à l'ouest, les crêtes arides de Toulon; au nord, Hyères, adossé à son roc, et sa plaine; au sud, les marais salins de Giens, la mer et les îles. Plus près, des villas érigent les hauts cyprès de leurs jardins. Le clair clocher s'harmonise à ces arbres noirs,
Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux.
Ce sanctuaire passe pour dater du treizième siècle. Il renferme une statue de la Vierge,
l'objet, dans toute la contrée, d'une dévotion passionnée et séculaire. Les veilles de grandes fêtes, les chemins de la petite colline prennent une physionomie de véritable pèlerinage.
C'était le cas, par cet après-midi du 24 décembre 1910. Hommes, femmes et enfants montaient et descendaient le long de ces pentes, où le soleil, encore haut, enveloppait d'une chaude lumière les pins tout sombres sur le ciel tout bleu. Deux jeunes séminaristes, debout au seuil de la chapelle, contemplaient ces allées et venues avec un étonnement charmé. C'étaient deux élèves du séminaire de Saint- Sulpice, envoyés à Hyères pour leur santé.
— « Est-ce étonnant, » disait l'un, « tant de fidèles dans ce pays, dont tous les électeurs sont radicaux? »
— « Gela justifie le mot d'un des vicaires, » répondait son camarade : « Vous trouverez
« peut-être chez nous des gens qui ne croient « pas en Dieu. Vous n'en trouverez pas qui ne a croient point à Consolation. .. »
— « Voilà qui est plus étonnant encore, » reprit le premier, cette fois à mi-voix, a n'ayez l'air de rien, et regardez, à votre droite, ce
monsieur, assis sur un banc!... Vous ne le connaissez pas?. . . C'est Anceline. »
— «Anceline?» dit l'autre, « l'abbé Anceline?. .. »
— « Celui des Hypothèses, oui. . . »
Les deux jeunes gens se turent. Une espèce d'horreur contracta leurs visages délicats, qu'un précoce ascétisme avait pâlis et maigris. Leurs minces épaules se resserrèrent sous le long manteau noir. Pour traverser la terrasse et gagner l'escalier, il leur fallait frôler presque celui dont ils avaient prononcé le nom d'un accent si ému. Ils en frémissaient. Quand ils furent dans le bois au-dessous de cette terrasse, celui des deux qui avait reconnu le célèbre auteur des Hypothèses sur le Pentateuque se retourna. La silhouette d'Anceline se détachait au-dessus du parapet, immobile. Les deux mains posées sur sa canne, la tête en avant, le redoutable exégète si sévèrement condamné à Rome, qui depuis des années ne portait plus l'habit ecclésiastique, et pour cause, paraissait absorbé dans la contemplation de la chapelle. Cette attitude finissait de bouleverser la foi simple des deux néophytes :
là
— « Voyons. Est-ce ici la place d'un renég^at? ») demanda l'un.
— H Peut-être se repent-il? » insinua l'autre.
— « Lui? Vous savez qu'il est marié. . . Ah ! Il est trop probable qu'il est bien perdu ! ... Et de si beaux dons!... •
— tt Ama nesciîi et pro nihilo reputari (1). Comme \ Imitation a raison ! »
Le personnag^e dont la seule présence soas les palmiers de cette vénérable terrasse scandalisait les deux disciples de M. Olier, n'avait point paru les remarquer au passage. Pourtant il s'était senti reconnu. Sa bouche se fit plus amère dans son masque tourmenté. Il n'avait pas eu besoin d'entendre les paroles prononcées par ces jeunes g^ens, qui portaient le même costume que lui jadis, à leur âge. Il les devinait. Son cœur avait battu un peu plus vite sous sa jaquette et son pardessus de défroqué. Mot tragique quand il n'est pas vil, et il n'y avait rien de vil dans la physionomie de Pierre Anceline. Le visage tout en os et austèrement décharné révélait une existence d'ardeur et de
(i) Il Aime à être ignoré, à n'être compté pour rien. »
luttes tout intellectuelles. L'Égalise a vu, depuis vingt-cinq ans, bien des naufragées. Celui de ce prêtre, très distingué d'esprit, aura été un des plus douloureux. Il ne date pas de bien loin, puisque Anceiine était encore aumônier d'un des lycées de Paris quand il avait présenté, au Congrès de Fribourg, en 1897, son mémoire sur r authenticité mosaïque, devenu depuis son grand ouvrage : Hypothèses sur le Peyitateuque, en même temps que M. de Hiigel et le Père Lagrange publiaient leurs travaux sur le même sujet. Ce mémoire, sévèrement jugé dans le Congrès, avait provoqué un voyage de l'auteur à Rome. Il en était revenu, condamné et révolté. Une imprudente interview accordée à un journal de combat, dans le premier feu de la colère, avait donné à cette révolte un éclat d'autantplus vif qu'un précédent ouvrage, déjà suspect, mais encore orthodoxe, sur la Littérature pseudonyme de l'Église pHmitive, avait révélé chez Anceiine un érudit et un critique de tout premier ordre. Les deux Sulpiciens avaient dit le reste. L'abbé Anceiine s'était trouvé célèbre et déclassé, du même coup. Son orgueil irrité l'aurait peut-être poussé, comme
â28 LE FRUIT JUGE L'ARBRE
d'autres, à monnayer cette réputation naissante, en collaborant à des feuilles de haine, si la mort d'un oncle, survenue à cette époque même, ne lui avait assuré l'indépendance. Il avait hérité de dix mille francs de rente, et il avait repris ses études d'exég^èse, en habits laïques. C'est ainsi que son fameux mémoire s'était enflé en un volume, bien abstrait, bien technique; mais notre âge, soi-disant indifférent, est possédé d'une telle fièvre de guerre religieuse, que ce gros livre avait obtenu le plus extraordinaire succès de presse et de librairie. Pierre Anceline avait rencontré, chez son éditeur même, une jeune fille très jolie et très instruite qui travaillait à des traductions d'allemand et d'anglais. C'était une orpheline, dont lepère,mathématicienremarquable,étaitmort sans laisser derrière lui aucune ressource. Ce géomètre était aussi un agnostique déclaré, et il avait élevé son enfant en dehors de toute religion. Sophie Moynier avait cru, en épousant un prêtre condamné par Rome, épouser un martyr de la Science. Ce mariage datait de deux ans déjà. La jeune femme, à la suite d'une fausse couche, avait été si malade que
les médecins avaient conseillé le séjour du Midi. Le couple y était depuis trois semaines. Quoique Mme Anceline se sentît déjà beaucoup mieux, les longues promenades lui étaient encore interdites. C'est la raison pour laquelle les Sulpiciens n'avaient pas vu la compagne du renégat, comme ils l'avaient appelé, — assise à côté de lui sur ce banc, — si attentif, mais à quoi? Il y avait quelque chose d'énigmatique et de réellement impressionnant dans l'immobilité de cet homme aux cheveux tout blancs avant quarante ans, aux yeux d'un bleu si profond dans une face rasée qui dénonçait l'ancien ecclésiastique. Pourquoi regardait-il ainsi cette chapelle? Que pouvait-elle lui représenter, sinon un muet reproche à son apostasie? Les séminaristes l'avaient jugée, cette station de l'excommunié à la porte de cette chapelle, avec l'intransigeance simple de leur âge. Avaient-ils raison de dire encore — c'était l'unique matière de leur conversation en revenant vers Hyères :
— " Il médite sans doute un nouveau livre, et contre la Sainte Vierge, celui-là! »
— « Vous savez qu'il a gagné des sommes
énormes avec les Hypothèses. J'ai lu dans un journal que la cinquième édition était épuisée !»
— « Ge^ sont les trente deniers de Judas, avec intérêts. «
Ces naïfs propos étaient tout ensemble vrais et faux, comme la plupart de ceux des profanes sur les affaires de librairie. Faux en ceci : les droits d'auteur de Pierre Anceline ne dépassaient pas quelques billets de mille francs. Vrais sur un point de fait : un tirage de son gros ouvrage venait de s'épuiser en effet. Coïncidence singulière ! Il avait porté cet après-midi à une banque d'Hyères le chèque qui soldait ce tirage, et il en avait sur lui le montant. Il n'était même sorti que pour toucher ces quinze cents francs, reçus par le ménage comme une aubaine inespérée :
— « Nous les mettrons de côté, " avait-il dit à sa femme, « et puisque nous sommes si près de l'Italie, ce sera pour faire à Rome ce
petit voyage, dont j'ai besoin pour mon travail sur Saint Paul.. . "
— t Quelle joie ! " avait-elle répondu. «Tu sais que c'a toujours été mon rêve... Heureusement, je me sens bien mieux! »
Il y avait loin de ce dialogfue bourgeois aux cupidités de lucre imaginées par les deux jeunes gens. Loin aussi du cri de plaisir jeté par la convalescente, à la pensive et sérieuse expression du visage de l'ancien prêtre considérant la petite église. Qui l'eût observé de très près n'eût pas démêlé davantage dans ce regard la nostalgie, le sentiment qui semble devoir alterner avec la baine dans des situations morales comme celle où se trouvait Anceline. Si étrange que puisse paraître cette comparaison, l'auteur des Hypothèses sur le Pentateuque regardait, ou semblait regarder cette façade avec la même attention qu'il aurait eue pour déchiffrer un texte. On sait qu'il appartient, à cette école de la critique intrinsèque, la plus séduisante et la plus décevante de toutes. Pourtant aucun intérêt archéologique ne l'hypnotisait ainsi. Notre-Dame de Consolation a été modernisée par une restauration qui date seu-
lement de 1860. D'ailleurs, le sanctuaire, fûtil demeuré tel qu'il était en 1395, quand une bulle de Benoit XIII en attribua la conservation aux Chartreux de Montrieux, quel attrait des détails d'art gothique pouvaientils présenter à cet hébraïsant, qui s'était occupé toute la matinée à examiner un point très particulier d'histoire religieuse : la date probable de composition du Deutéronome?
Un travail publié en Allemagne avait amené l'exégète à constater qu'il s'était très probablement trompé dans les Hypothèses, en faisant de l'auteur de ce livre un contemporain de Jérémie. Anceline était trop honnête homme pour ne pas considérer l'aveu de son erreur comme un acte de stricte probité. Ce qui l'avait troublé en étudiant ce problème historique, c'était l'évidence, grandissante en lui depuis quelques années, que ces résultats de la méthode critique, dont il avait tant espéré, n'offraient à aucun degré le caractère de certitude propre à la Science. Pas un qui ne fût et contesté et contestable. Lorsqu'il écrivait, dix ans auparavant, ce mot à' Hypothèses en tête de son gros mémoire sur le Pentateuque, il agissait
ainsi par cette affectation de modestie qui cache, d'ordinaire, chez les érudits de son espèce, le plus indomptable orgueil. En réalité, il avait bien cru avoir résolu d'une manière définitive les questions qu'il abordait, et sa rupture avec l'Église était venue d'une impossibilité à se soumettre sur des points qu'il considérait comme relevant de l'histoire et non de la foi. Hélas! Depuis longtemps, ce loyal travailleur n'avait plus cette fermeté dans ses affirmations intérieures. Il avait trop constaté que de nouvelles recherches l'amenaient à rejeter sans cesse ou à modifier, jusqu'à les altérer totalement, des idées qu'il avait crues acquises. C'était là le thème de ses méditations de cet après-midi, devant cette chapelle. Une involontaire comparaison s'établissait en lui, entre l'instabilité intime de sa pensée critique et l'élément de fixité que représentait une tradition religieuse, comme celle qui amenait là les dévots du vingtième siècle, après y avoir amené ceux du quatorzième, et peut-être du treizième. La mer, qu'il pouvait voir au loin déferler sur les rochers des îles et secouer les barques des pécheurs, lui figurait l'image de l'agitation,
jamais apaisée, à laquelle son intelligence était condamnée. Des phrases de l'Écriture revenaient à sa pensée sacerdotale malgré lui, celle du livre des Proverbes : « Quando circumdabat mari terminuni siium, et legem ponebat aquis, ne transirent fines suos (I) » ; celle de saint Matthieu : « Tune sur gens, imperari ventis et mari, et facta est tranquillitas magna (2) » . Il les transposait, par un travail involontaire, dans l'ordre des choses de l'esprit. N'y a-t-il pas aussi une loi de limite imposée à la pensée? Et quand elle est remuée d'une agitation trop profonde, n'est-il pas besoin, pour lui donner le grand calme, d'une force qui n'est pas en ellemême?
A un moment donné, ces réflexions devinrent si pénibles que Pierre Anceline se dressa, comme pour se débattre contre la vue obsédante du sanctuaire. Il fit cinquante pas sur la terrasse, et son attention fut attirée cette fois par les cris de quelques enfants qui jouaient
(1) Prov., VIII, 29. «... Quand le Seigneur dressait une limite autour de la mer et imposait aux eaux cette loi de la borne qui ne doit pas être franchie. »
(2) Matih., VIII, 26 : « Alors se levant, Jéaus commanda aux vents et à la mer, et il se lit un grand calme. »
à se~poursuivre dans le petit bois de pins attenant. Sur la lisière, plus loin, deux dames an- (jlaises assises causaient en regardant, comme Anceline tout à l'heure, l'immense horizon de la mer et des îles, mais avec des pensées moins philosophiques. Une d'elles montrait du doigt à sa compagne, avec les lovely, les nice, les fascinating de rigueur, le fort de Bréganson là-bas, le village de Port-Gros ensuite, les rochers des Mèdes et la pointe de PorqueroUes. Tout entière à son explication, et pour avoir les mains plus libres, elle avait posé à même le rocher son ombrelle, un livre et un petit sac. Puis, comme un bouquet d'arbres à leur droite les gênait pour voir l'autre côté du paysage, les deux Anglaises se mirent debout et elles avancèrent un peu. Les petits objets restaient sur le rocher, où elles reviendraient tout à l'heure s'asseoir. Leur éloignement ne dura que bien peu de temps. Il suffit pour qu'un événement se produisît, dont Pierre Anceline fut le témoin, littéralement paralysé par la surprise . Un des enfants se trouvait, quand ces dames se levèrent ainsi , ramper Vers le rocher. Il s'était tapi là, dans cette
espèce de brousse. Sa tête malicieuse bougeait entre les touffes des lentisques, épiant ses camarades, qui le cherchaient sans l'apercevoir. Anceline le vit, qui tout d'un coup changeait d'expression. Il avait découvert les objets laissés là par les promeneuses . Il regarda autour de lui, et, allongeant lestement la main vers le sac, il l'ouvrit. D'un geste hâtif, il en retira un porte-monnaie qu'il tint une minute serré dans ses doigts. Puis il le mit fébrilement dans sa poche. Refermer le sac, le reposer, ramper dans une autre direction, repartir en courant et jetant des cris, ce manège fut l'affaire de quelques secondes, et si rapides qu' Anceline crut avoir rêvé. Mais non. Les deux dames anglaises étaient bien des personnes réelles . Voici qu'elles retournaient et se rasseyaient à leur place, où rien ne semblait avoir été touché. Voici que le petit garçon coupable de ce vol rejoignait ses camarades rassemblés maintenant sur la terrasse. Un prêtre âgé se tenait devant la porte de la chapelle, tête nue. Il tapait dans ses mains pour les avertir. A ce signal, toute la troupe, composée de sept enfants, se mit en rangs, et Anceline la vit qui s'acheminait
vers la petite église, où elle disparut avec le prêtre.
Qu'allait-il faire cependant? Son premier mouvement avait été de prévenir la victime de ce vol, accompli si audacieusement sous ses yeux. Le second fut plus généreux, plus digne de ce qu'avait été sa première vocation. Il se dit : « Si je dénonce cet enfant, il nie. On l'arrête. On le fouille. Il risque d'aller en prison. Et ensuite?. . . Peut-être est-ce sa première faute. Il vaut mieux lui faire honte. Il me remettra ce porte-monnaie. Je le rendrai à cette dame en lui disant que je l'ai trouvé et ramassé... Et s'il ne me le remet pas?... Alors je verrai. . . » Désireux d'exécuter ce projet aussitôt, Anceline fit le geste d'entrer dans la chapelle à son tour. Il eut bien une seconde d'hésitation. Mais le temps pressait. Si le porte-monnaie n'était pas restitué tout de suite, les promeneuses partiraient. Gomment
les rejoindrait-il en route? Cette idée suffit pour qu'il passât outre etqu'il franchit le seuil du sanctuaire. C'était la première fois qu'il entrait dans un lieu consacré, depuis sa rupture avec l'Église.
La chapelle Romane baignait dans un demijour, auquel les yeux du nouveau venu durent s'habituer, avant qu'il distinguât le détail des différentes scènes dont ce lieu de dévotion était le théâtre. Tout d'abord, il aperçut l'enfant qu'il cherchait, mais occupé dune manière qui ne lui permettait guère de l'aborder — à lui moins encore qu'à un autre. Le précoce voleur était assis sur un banc auprès de cinq de ses camarades, un livre de prières à la main, attendant que son tour vînt de prendre sa place au guichet du confessionnal. Un de leurs compagnons de jeu était agenouillé dans ce confessionnal, et racontait à ce moment même des peccadilles sans doute bien différentes de la très mauvaise action que l'autre venait de commettre devant Anceline. L'ex-aumônier de collège avait confessé des adolescents, quand il exerçait le ministère. Il ne put regarder sans émotion cet enfant, de douze ans peut-être.
qui se préparait à s approcher du sacrement de pénitence, ayant là, sur lui, le porte-monnaie indignement dérobé. Quel avenir se préparait pour cette tête blonde inclinée sur le livre de prières — avec quelle hypocrisie ! Telle est la force des habitudes contractées dans un premier métier : le prêtre défroqué se sentait plus indigné à la pensée de ce sacrilège et d'une confession mensongère, qu'il ne l'avait été du vol audacieux de tout à l'heure. Au risque d'un scandale, si quelqu'une des personnes rassemblées dans cette petite église le reconnaissait, Pierre Anceline se dirigea vers le sacristain, aperçu dans un coin et reconnaissable à son trousseau de clefs, pour lui demander qu'il appelât le petit garçon. C'était trop tard. L'enfant agenouillé dans le confessionnal en sortait, et le petit voleur y entrait juste à la minute où Anceline disait :
— (i C'est bien vous, le gardien de la chapelle? »
— « Oui, monsieur, à votre service. Mais voulez-vous me laisser finir avec madame?... Voyons le tableau ? » continua-t-il en s'adressant à une femme vêtue de noir et qui portait
dans les mains une toile encadrée. C'était une ouvrière des champs, qui déjà n'avait plus d'âge. Sa peau tannée était de la couleur de la terre sur laquelle elle s'était tant penchée pour ramasser des violettes ou des petits pois, suivant la saison. Ses yeux étaient ternis d'avoir pleuré, et ses paupières toutes rouges. Une fillette de dix ans se tenait auprès d'elle, en deuil aussi.
— H Le voilà, » fit-elle en tendant le tableau au sacristain, qui l'examina d'un air de connaisseur. Et le montrant à son tour à Pierre Anceline, il lui dit :
— « Ce n'est pas très bon, mais l'intention y est. Notre bonne Mère sera contente. »
La grossière et simple peinture était un « Ex-voto » . Elle représentait une chambre de malade, un enfant couché dans un lit, un médecin lui tâtant le pouls, la Madone apparaissant et ce même enfant debout. Une date inscrite dans un coin : « 7 juillet 190..." et ce nom : « Lucie » , rappelait un événement sur la nature duquel l'exégète n'eut pas besoin d'exercer son genre de conjecture :
— «Oui, » reprit la femme, «je l'avais com-
mandé, quand Consolation a fait le miracle. Vous vous souvenez?. . . Ma pauvre Lucie, nous l'avons crue guérie... Et puis, neuf jours après, elle est retombée et elle est morte... Mais j'ai pensé que la bonne Vierge me l'avait tout de même rendue ces quelques jours et que je devais tenir mon vœu. Alors, quand le peintre est venu me demander : « Faut- il " finir le tableau, madame Jacques, mainte- « nant que votre petite est morte? » je lui ai dit : « Finissez-le, père François... » Et il l'a fini. . . »
— « Je vais le mettre en bonne place, » dit le gardien, « soyez tranquille. » Et s'adressant à son premier interlocuteur, tandis que la mère de Lucie allait, avec la fille qui lui restait, faire ses dévotions devant la statue de la Madone : « Je suis à vous maintenant, monsieur. . . »
— « Je voulais simplement vous demander le nom d'un de ces petits garçons, celui qui se confesse maintenant. . . »
— « Té! C'est Marins, des Pesquiers. Il vous aura fait quelque galéjade, monsieur?... Non?... Ah! Tant mieux! Tant mieux!...
C'est un drôle d'enfant, allez... Si ça tourne à droite, ça sera très bien. Si ça tourne à gauche. Ah! Pechère!... Mais attendez. Il faut que je pende le tableau de Mme Jacques, pour que la pauvre le voie avant de partir. . . Bon ! Il tiendra là !.. . Avez-vous examiné nos ex-voto, monsieur? Il y en a un qui est de 1612... Mais oui, 1612 !... Suivez-moi. Tenez, celui-ci... Et regardez : 1632, 1708, 1750... Il y en a de toutes les dates, même de la Terreur. Ceux-ci. Voyez, 1792, 1793... Dame, ce n'est pas le tableau de l'autel, pour sûr. Examinez-le, monsieur. Il en vaut la peine. Les Anglais disent qu'il est de Van Dyck. Ces autres sont moins beaux, mais ils font plus de plaisir à la Sainte Vierge, j'en suis sur. Ah! on a encore une belle foi, ici, monsieur. Jugez vous-même. Et depuis si longtemps ! . . . »
La voûte en ogive, respectée par les restaurations, témoignait que le digne gardien, si
orgueilleux de son sanctuaire, ne mentait pas. Le caractère roman des piliers datait l'édifice. Il remontait à l'époque où les deux styles commencèrent de se mélanger dans l'architecture provençale. Ce fut celle aussi où le roi Saint Louis, revenant de la croisade, débarqua sur ces rivages et rencontra, — dit Joinville, — - « près du chastel d'Yères, un très vaillant homme, cordelier, qui allait prcschant par le pays, et s'appelloit Fî'ère Hugues... Et au Roy commença il à parler et lui donna enseignement à tenir que, s'il vouloit longuement vivre en paix et au gré de son peuple, il fust droiturier. » Charmant trait et qui évoque si bien la généreuse bonhomie des mœurs d'autrefois ! Cette familiarité du frère Hugues et de « Monseigneur Saint-Loys, Roy de France » , tous les donateurs reconnaissants dont les ex-voto décoraient les murs l'avaient pratiquée avec celle qu'ils eussent volontiers appelée la Bonne Dame de là-haut. Ceux-ci, pour remémorer leur imploration exaucée dans une tempête, avaient appendu un petit vaisseau. Celui-là, préservé dans un accident de voiture, avait fait peindre par l'artiste
local dont ces toiles étaient la spécialité, un cheval ruant dans les brancards d'une charrette. D'autres panneaux représentaient des chutes du haut d'un toit de maison, une lutte avec un chien présumé enragée, une locomotive déraillant, une automobile renversée. Les images analogues à celle qu'avait apportée Mme Jacques, et figurant des consultations de docteurs, étaient les plus fréquentes. Ailleurs, c'étaient des couronnes de mariées mises sous verre, des épaulettes d'officier, des décorations. Ces monuments, d'un caractère si primitif, se multipliaient, donnant l'idée d'un acte de foi indéfiniment renouvelé par plusieurs générations successives. Si gauchement traitées que fussent ces images, elles reproduisaient avec une exactitude assez précise les costumes de ces différentes époques, depuis ceux des sujets du roi Henri IV, jusqu'à ceux des administrés du président actuel. L'ancien prêtre, qui avait commencé à regarder cet étrange musée d'un œil distrait, tout en guettant la minute où l'audacieux Marins sortirait du confessionnal, finit par considérer, avec une attention de plus en plus émue, cette
imagerie trois fois séculaire. Chacune de ces reliques racontait un petit drame humain, comme celui que traversait la Provençale en robe noire qui priait à deux pas de lui. Elle avait vu mourir sa fille et elle faisait, à sa manière, un acte de foi dans l'incompréhensible Esprit qui soutient notre douloureux et obscur univers. Elle avait pris pour intercesseresse, eussent dit les premiers architectes de cette chapelle, une mère comme elle, et la simple rémission qui lui avait rendu son enfant, une semaine avant qu'elle en fût privée à jamais, lui arrachait dans son désespoir un cri de reconnaissance. Un parallèle inv^olontaire s'instituait dans l'esprit de Pierre Ânceline, repris soudain par les idées qui lui avaient été si pénibles tout à l'heure à la porte de la chapelle. Lui aussi, il avait été pareil à cette paysanne, vingt années auparavant, lorsqu'il formait la résolution d'entrer au séminaire. Avait-il avancé depuis, en cherchant, à travers des textes invérifiables , des motifs pour se séparer du troupeau des âmes simples comme celle-là, comme celles des fidèles dont il entendait les voix étouffées murmurer des prières?
246 LE FUUIT JUGE E'ARRRE
Ils n'étaient pas très nombreux, à cette heure, dans le paisible sanctuaire. C'étaient des femmes, pour la plupart, et quelques vieux hommes, un entre autres, qu'Anceline reconnut pour un officier retraité, à la rosette de sa boutonnière et à sa tenue strictement astiquée et sanglée. Près de l'autel que surmontait une Transfiguration, encadrée dans un g^ig^antesque retable à colonnes dorées et sculptées,, la statue de Consolation, — pour parler le langage de Mme Jacques, — se dressait, la couronne en tête, le sceptre dans la main gauche, le Sauveur sur l'autre bras. Des étoffes somptueuses la paraient et des jeunes filles travaillaient à disposer sous ses pieds une crèche, pour laquelle elles avaient moissonné des brassées de fleurs, fraîchement cueillies. Leurs doigts agiles développaient un tapis de roses, de violettes et de narcisses. L'arôme délicat de ces bouquets arriva jusqu'à Anceline. Il lui rappelait d'autres fêtes où il officiait, lui aussi, parmi les fleurs et l'encens. Que cette époque était près de lui, et qu'elle était loin!... Il se raidit cependant, et, de nouveau, il voulut s'arracher à la mélancolie
(le ses pensées. Il marcha dans la direction du confessionnal. Le temps avait duré. La confession du petit garçon se prolongeait. S'étaitil donc décidé à un aveu de son vol? Enfin Ancelitie le vit qui se levait et qui se glissait le long des piliers du côté de la porte. Luimême hâta le pas pour l'atteindre. Puis il s'arrêta sur le seuil, tout saisi de voir le gamin courir vers les deux dames anglaises toujours assises sur leur rocher. Le voleur rapportait le porte-monnaie ! La mimique de cette scène était trop expressive pour que le témoin de la restitution, qui avait été celui du larcin, eût besoin d'entendre les paroles. La dame au petit sac reconnaissait sa bourse, que l'enfant avait dû lui tendre en lui disant :
— « Ceci est bien à vous, madame? »
— « Mais oui, » s'écriait-elle, et, comme le petit garçon se retirait en toute hâte, par un trop naturel désir d'éviter toute explication sur la manière dont il avait eu cet objet, la dame ouvrit le porte-monnaie. Elle le rappela pour lui donner une récompense. Lui s'était mis à courir dans la direction de la chapelle, en esquissant un geste de refus. Et déjà il était
de nouveau à sa chaise, agenouillé, lisant dans son livre les prière» qui lui araient été imposées comme pénitence, — avec cette réparation. Oui. Il avait avoué sa faute. Il n'avait pu en supporter le poids. Il venait de l'effacer en obéissant à l'ordre du confesseur, et maintenant une ferveur singulière détendait son visage mobile, rendu par le repentir à la pureté de son âge.
Les jeunes filles continuaient de disposer les gerbes de fleurs. Mme Jacques et les autres fidèles continuaient de murmurer leurs oraisons. Marins continuait de réciter tout bas ses litanies, à côté de ses camarades, et Pierre Anceline continuait de regarder ces groupes d'êtres humains dont il interprétait maintenant la présence ici. Il y reconnaissait l'action de cette grande énergie vivante dont il avait été un des serviteurs et dont il s'était détaché. Pourquoi? Parce qu'il avait été troublé. Par quoi? Par des hypothèses, comme l'avait
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dit le titre de son célèbre livre, et il venait, ce matin même, de se convaincre que la formule était trop juste. Des hypothèses? Mais ce qu'il avait devant lui, à cette minute, ce qu'il voyait des yeux de sa chair et des yeux de son esprit, c'étaient des réalités. Une réalité : cet ennoblissement des plus humbles choses par la poésie du g^este ancestral, ces jeunes filles sanctifiant ces fleurs d'un jour, se sanctifiant elles-mêmes par une offrande à une image où elles retrouvaient l'expression idéale des vertus de leur sexe et de leur âge. Une réalité : ce cœur déchiré d'une mère, cette ouvrière des champs perdant sa fille et appuyant sa détresse sur le cœur saignant et secourable de la Madone, de la mère douloureuse entre toutes les mères. Une réalité : cette conscience de l'enfant voleur soudain retournée par la vertu du sacrement, et se repentant, se reprenant dès ses premières déchéances!... Oui, c'étaient là des faits, et certains, et positifs et scientifiquement indiscutables. Et c'étaient aussi de tout petits épisodes de l'efficace travail d'exaltation, de consolation et de redressement accompli par l'Église,
dans tous les temps et dans tous les lieux. A cette heure même et d'un point à l'autre du globe, cette même énergie bienfaisante agissait sur des milliers et des milliers d'âmes. Il en était ainsi hier, et il en serait ainsi demain. Associé de nouveau par la pensée et pour quelques instants à cette puissante et infatigable activité, si consciente de son but, si une dans sa direction, si ferme dans son principe, le prêtre révolté sentit un indicible regret lui serrer la gorge, et lui mettre des larmes au bord des yeux. Gomme tout à l'heure devant le paysage, des textes lui remontaient à la pensée, du fond de sa mémoire sacerdotale, et d'abord celui de saint Matthieu : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. "
— " Vous les reconnaiti^ez, » se répétait-il. "Donc il n'est pas dit que la vérité d'une doctrine est démontrée par ces fruits. Il est dit qu'elle est reconnue. » Et son esprit subissant ce dévidage involontaire qui tire d'une idée toute sa conséquence : «Il y aurait donc une vérité qui s'éprouve par l'action, même quand l'intelligence ne la comprend pas tout entière?. .. Tout arbre oui ne produit pas de bons fruits sera coupé
et jeté au feu, » se répétait-il encore et il traduisait : « Tout homme qui n'agit pas d'après les lois du Réel sera détruit par le Réel. » C'était toujours ces mots : réel, réalité, qui s'imposaient à son esprit, et se répondant à luimême, il dit presque à voix haute :
— « Mais qu'ai-je cherché moi-même, sinon une réalité, la réalité historique? »
Oui, mais l'avait-il trouvée? Où l'avait mené cette méthode critique, à laquelle il avait tant cru? A douter, et par suite à faire douter. A quoi bon? A quelles activités s'additionnait la sienne maintenant? Est-ce faire société avec d'autres hommes que de leur apporter des motifs d'espérer moins, d'agir moins, en ébranlant chez eux la crédibilité de lointains témoignages, contre lesquels on ne peut dresser que l'objection de conjectures invérifiables? L'exégète ne savait même pas, après tant d'années d'études, s'il ne s'était pas trompé d'un bouta l'autre dans son interprétation de ces cinq livres de Moïse, qui n'occupaient pas cent cinquante pages de sa Bible ! Toute sa matinée avait été employée à le constater : il avait cru établir des certitudes, il n'avait émis que des
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Opinions. Dominé par une détresse intérieure, telle qu'il n'en avait pas subi de pareille depuis des années, il s'était laissé tomber sur une chaise. Les petits garçons étaient déjà partis, et Marius avec eux; partie la pauvre Mme Jacques, avec la fille qui lui restait; parti le vieil officier; parties les jeunes filles, et Pierre Anceline était encore là. Vingt fois, au cours de cette longue et douloureuse méditation, ses genoux furent sur le point de se plier. Les anciennes prières faillirent revenir sur ses lèvres... Non. Lorsqu'il se releva de sa chaise, il ne s'était pas agenouillé. Il n'avait pas prié. Mais en s'en allant, et lorsqu'il passa devant le tronc sur lequel étaient écrits ces mots : Pour Uentretien du sanctuaire de Notre-Dame de Consolation, il s'arrêta. D'un geste d'abord hésitant, puis résolu, ses mains fouillèrent dans sa poche. Il en tira son portefeuille, et de ce portefeuille les trois billets de cinq cents francs qu'il venait de toucher pour l'édition épuisée des Hypothèses sur le Pentateuqiie. Instinctivement, comme s'il redoutait d'être surpris, il tourna la tête d'un côté puis de l'autre. Il glissa vite les billets dans l'on-
verture ménagée pour les pauvres contributions des fidèles, et il sortit de la chapelle d'un pas rapide. Si les deux séminaristes avaient vu ce geste et cette fuite, ils se seraient rappelé de nouveau l'Iscariote : « Et jetant les pièces d'argent dans le temple, il se retira, w Us n'auraient pas eu raison. Le sentiment auquel avait obéi Pierre Anceline n'était pas le remords . G' était un sentiment plus illogique , mais jailli des plus secrètes profondeurs de cette âme tourmentée, un impérieux, un passionné besoin de rentrer, ne fût-ce qu'une minute et par le plus matériel des moyens, l'argent, dans une communion dont il s'était exclu à jamais. Ce geste, hélas ! au lieu de l'apaiser, avait encore augmenté son trouble. Un autre texte de l'Écriture l'obsédait à présent, le mot du Procurateur : « Dixit ei Pilatus : quid est veritas? " Qu'est-ce que la vérité? Cette question, posée avec tant d'ironie indifférente par le magistrat romain, se prononçait douloureusement au plus intime de la sensibilité intellectuelle de cet homme. Il avait cherché avec passion la certitude dans la Foi et dans la Science, et voici qu'il n'était plus ni dans l'une ni dans
l'autre. Il allait, fuyant cette colline, cette chapelle, se fuyant lui-même. Il allait retrouver sa vie, celle qu'il s'était faite, et tandis qu'il redescendait vers la douce cité méridionale, entre les haies fleuries de roses, le long des enclos embaumés de violettes, une amertume d'agonie lui noyait le cœur.
Janvier 1919.
A Philippe Barrés
J'étais verni passer l'automne, cette annéelà, dans ma petite maison de Costebelle, sur le portail de laquelle, si c'était encore la mode des inscriptions latines, je pourrais faire graver le vers connu :
ParvOf sed apta mihi...
Et la suite. Sur cette côte de Provence, octobre et novembre sont peut-être les deux mois les plus exquis. Une tiédeur d'été, d'un été plus caressant et plus frais, flotte dans l'atmosphère. Les premières roses d'hiver pointent aux haies vives. Les larges feuilles des vignobles vendangés rougeoient. Celles des chênes, plus découpées et plus fines, blondissent et jaunissent. Ces pourpres et ces ors se
marient aux verdures éternelles des sapins, des cyprès, des cèdres, des palmiers. Des routes serpentent parmi cette végétation puissante, découvrant, à chaque détour, un horizon de mer bleue, de montag^nes lointaines et d'îles. Les villas sont closes et les hôtels. Vous cheminez, des heures et des heures, sans rencontrer personne qu'un berger qui pousse parmi des oliviers un indocile troupeau de moutons poudreux. Ou bien c'est un chasseur, dont le vaste carnier plat enferme sans doute une grive, un cul-blanc, une alouette, un des derniers pauvres oiseaux qui voletaient dans ces maquis dévastés par les fusillades. Il s'en va, et c'est de nouveau le désert et la paix, la divine paix dans la lumière, dans les parfums que le vent de mer prend aux cystes, aux lavandes, aux romarins, aux eucalyptus, aux mimosas, et quand l'arôme subtil des jeunes violettes se mêle à ces senteurs plus rudes, rien que de respirer est un enivrement.
Il y avait six semaines que je jouissais de cette solitude dans ces paysages, et je n'en étais pas lassé. Je m'en aperçus à mon instinctif sursaut de contrariété lorsqu'un matin, et
comme je rentrais de ma promenade habituelle, je vis une automobile arrêtée devant ma porte. Des g^ens faisaient les quelque cent pas sur le chemin, qui, évidemment, m'attendaient : un homme de haute taille et un petit garçon, l'un et l'autre en vêtements de deuil. Cette contrariété s'adoucit à reconnaître dans ce visiteur intempestif un de mes camarades de cercle, du nom d'Hippolyte Richaud. J'étais sûr qu'il ne pouvait être à Gostebelle que de passage. Richaud est un Parisien de la vieille école, — malgré les fantaisies multipliées des vagabondages cosmopolites, il en reste, — pour lesquels l'existence perd littéralement toute saveur à vingt lieues de l'Opéra et de la place de la Concorde. Ces Parisiens-là, quand on les regarde d'un peu près, sont les provinciaux par excellence, des animaux d'habitude à qui le même train-train monotone est nécessaire, dans le même décor, parmi les mêmes propos. Celui-ci a hérité de son père, un grand industriel du Nord, trois cent mille francs de rente qu'il mange méthodiquement, en manœuvrant le capital avec beaucoup de prudence — tant qu'il ne s'agit pas du jeu —
entre son confortable hôtel de la rue François- Premier, le Cercle de la rue Boissy-d'Anglas, les grands et les petiis théâtres, le monde élégant, les sports à la mode et les courses. Le baccarat intervient malheureusement, avec ses hauts et ses bas, ses alternatives de veine et de déveine. Mais enfin, Richaud ne s'est pas encore ruiné dans les tripots où il fréquente, car, en vrai joueur, le club ne lui suffit pas. Il a mené cette vie quand il avait vingt-cinq ans. Il l'a continuée, après une brève interruption, une fois marié. C'est un autre trait des Parisiens de cette espèce et qui décèle un fond indestructible d hérédité bourgeoise. Ils se marient le plus souvent, et assez jeunes. Mais le goût de la vie de garçon reprend vite le dessus, sans que ces espèces de maris-célibataires cessent de garder un sens de l'ordre dans le désordre. Ils déjeunent et dînent dehors tous les jours, rarement avec leur femme, rentrent à des trois et quatre heures du matin, risquent sur le tapis vert à chaque instant tout l'avenir de leur ménage, et ils ne cessent pas, au logis et dans le monde, d'avoir pour celle qui porte leur nom des égards et des façons d'époux défé-
rants, affectueux même. Gomment arrangentils l'égoïsme implacable d'une telle existence avec ces ménagements qui supposent des scrupules, une délicatesse? Je ne prétends pas résoudre ce problème. La chose est ainsi.
J'étais assez lié avec Richaud pour avoir assisté à son mariage, puis à la messe d'enterrem.ent de sa femme, l'année précédente. Il avait pleuré à chaudes larmes en me serrant la main au défilé, comme si les chagrins causés par lui à la morte n'avaient pas hâté cette fin. Il avait repris ses habitudes au cercle, dans les restaurants à la mode, dans les théâtres, presque aussitôt, sans qu'il cessât de rester familial. Et la preuve : à côté de lui, sur cette route méridionale où il m'attendait, quelle silhouette apercevais-je? Celle d'un ou d'une camarade de plaisir? Non. Hippolyte llichaud tenait par la main, avec la sollicitude d'un veuf pour un orphelin, un garçonnet de onze ans, frêle et pâlot dans son costume de matelot en serge noire, qui n'était autre que son fils, et il eut dans la voix toute l'émotion d'un brave homme de père pour me dire, après les premières salutations :
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— « Je vous présente mon dauphin, M. Edmond Richaud... Gomme il ressemble à ma pauvre Edmée, n'est-ce pas? »
C'était vrai que l'enfant rappelait sa mère par tous ses traits comme par son prénom. De la pauvre femme, il avait les yeux bleus, les cheveux blonds, la joliesse presque mignarde, la bouche surtout : une lèvre supérieure un peu'courte avec ces coins tombants qui donnent un rien de maussaderie au visage immobile, et, par contraste, une grâce plus avenante au sourire. Edmée Richaud était trop présente à mon souvenir pour que je ne fusse pas frappé de cette identité de physionomie et de physiologie — frappé et attendri. Après avoir souffert des années de toutes les misères de détail que comporte une petite santé, une pleurésie l'avait enlevée en quelques jours. La foudroyante rapidité de cet accident, son caractère même, prouvaient trop qu'elle avait dû transmettre à son fils un organisme bien fragile. J'avais été aussi trop souvent son voisin de table dans des dîners pour ne pas l'avoir constaté : cette délicatesse tout extérieure s'associait chez la femme du monde, comme il
arrive sans cesse, à une sécheresse de nature, à une pauvreté d'intelligence et de cœur qui excusaient presque la vie en marge du foyer, menée par son mari. Au cours de la singulière aventure qui suivit cette rencontre avec le petit Edmond, je devais observer une fois de plus un fait singulier d hérédité. Je n'essaierai pas non plus de l'expliquer. Il semble contradictoire et il est constant. L'appauvrissement de l'animalisme, en passant de cette mère de nature si indigente, à ce fils, était devenu de raffinement. La prédominance du système nerveux douait cet enfant d'une sensibilité délicate jusqu'à en être maladive. Peut-être aussi avait-il été conçu dans la mélancolie de ce foyer désert? Après tout, je pouvais m'être trompé. D'être un peu sotte, comme Mme Richaud, n'empêche pas d'avoir de l'amourpropre, voire de l'amour et d'être très malheureuse. Le petit garçon, quand son père l'avait nommé à moi, m'avait considéré avec des prunelles anxieuses. Un sourire de timidité avait comme crispé son fin visage. Ce tremblement intime devant l'inconnu, quel qu'il soit, homme ou événement, c'est le supplice,
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ignoré par ceux qui l'infligent, de l'adolescence trop tendre. Mais ces jeunes âmes si émotives possèdent un instinct étrange, pour démêler la sympathie. Cette expression effarouchée du petit garçon se changea, se fondit en un regard de douceur quand j'eus répondu au mot de son père :
— « Je l'aurais reconnu rien qu'à cette ressemblance. Gomme sa maman serait heureuse de le voir si grand, et, j'en suis sûr, si sage ! »
— «Si sage?... Oui, quand il dort... » répliqua le veuf, en riant haut et gai. « C'est un bon petit homme tout de même, » continuat-il en tapotant la tête de l'enfant. « Seulement ne lui parlez pas de grec et de latin. Imaginez-vous qu'il n'y a qu'une idée dans cette caboche-là : les aéroplanes et les automobiles! Et ça se gagne, cette manie. Savezvous en combien de temps nous sommes venus de Paris dans cette roulotte? » Il montrait sa voiture. «En deux jours, et il y a 900 kilomètres! C'est marché, hein? »
— « Oh ! père ! » fit le petit garçon en me lançant un sourire de fierté ; « avec une Sans- Soupape et avec Didier ! »
Il s'était tourné du côté du chauffeur, assis en livrée à son volant, et qui se mêla tranquillement à la conversation, familiarité très inattendue dans le service bourgeoisement correct d'un Hippolyte Richaud. C'était un garçon brun, mince et trapu, tout nerf, tout muscle et tout poil, avec un profil énergique qui rappelait l'oiseau de proie, mais où riait un œil d'enfant.
— « Et encore, monsieur,» dit-il en s'adressant directement à moi, « elle n'a pas donné ce qu'elle peut donner... Mais je crois avoir trouvé ce qu'il y a, monsieur Edmond. » Il parlait maintenant à son jeune maître. « Demain je redémonte mes cylindres, et vous verrez, vous verrez. . . »
— " J'espère bien, Didier, qu'il ne vous verra pas faire du cent à l'heure, » interrompit Richaud, « quand je ne serai plus là pour vous surveiller. Vous savez ce que vous m'avez promis? »
Le chauffeur eut un geste d'assentiment pour le père, et, pour le fils, le plus comique clin d'œil de découragement.
— « Que voulez-vous, monsieur Edmond?
Jamais votre père ne saura ce que c'est qu'une machine; mais quand nous serons seuls, vous et moi ! ... » Cette phrase, le mécanicien ne la prononça pas. Elle se lisait aussi distinctement sur son masque de Gascon, — j'ai su depuis qu'il était de Figeac, — que le S. S. plaqué en deux lettres de cuivre sur le radiateur de son automobile. Il faut croire que les étrangers • démêlent la secrète signification d'une physionomie de domestique mieux que ne fait le maître lui-même, car, une fois la grille de mon jardin franchie, et quand il fut sûr de n'être plus entendu de Didier, Richaud commença de me chanter les louanges de son homme :
— (i On ne leur fait jamais trop de recommandations, w me disait-il; « la vitesse les grise. Mais je suis sur de celui-là. Et puis il se mettrait dans le feu pour Edmond. Il a le génie de se faire aimer, ce gamin-là... Malheureusement, il n'est pas fort. Il a onze ans. Il est trop petit pour son âge. . . »
Il se tut. La tristesse qui assombrissait son visage haut en couleur était sincère, sincère l'émotion avec laquelle il suivait du regard
son fils en tram de cueillir des roses dans une allée, devant nous. La vigueur des vég^étaux africains, palmiers, agaves, cactus, yuccas, contrastait cruellement avec la chétiveté du petit Parisien qui s'émerveillait devant ces formes de plantes inconnues.
— « Il vient d'avoir une mauvaise grippe, » continua le père ; « le médecin a voulu qu'il partît tout de suite pour le Midi. Je suis venu l'installer dans une villa, près d'ici, les Arbousiers. Nous sommes arrivés d'avant-hier. Imaginez que je n'ai appris votre présence dans le pays que ce matin. Je vous croyais un habitué de Cannes... Enfin je suis très heureux de vous savoir là et de vous recommander mon petit homme. Je rentre ce soir à Paris. . . »
— « On me dit que la partie est très grosse au cercle, cette année? » répliquai-je avec un peu de malice, je l'avoue, et j'ajoutai : «Je n'ose pas souhaiter de vous revoir bientôt. Ce serait mauvais signe... »
— « Hé bien! » répondit-il, » ça va vous étonner. Je joue très peu en ce moment. Je iouaille... Mais qu'est-ce que vous voulez? Je suis jeune encore. Il me faut de la vie autour
de moi, du mouvement, Paris enfin... Et puis mon ami Molan a une pièce nouvelle au Gymnase. Je sais, vous n'êtes pas bien avec lui. Mais moi, c'est mon camarade de toujours. Il a été parfait lors de mon malheur. Je lui dois d'assister à sa « générale " .
— «Et ton fils, tu ne lui dois pas d'être là?» pensai-je, en reg^ardant de nouveau le petit garçon, qui cueillait à présent des brins de mimosa pour grossir son bouquet de roses. L'or souple de ses longs cheveux paraissait presque blanc à côté de l'or des fleurs, et la sombre couleur de son costume faisait aux propos du père un commentaire d'une ironie poignante.
— «Est-ce que JVlolan n'a pas la jolie Madeleine d'Andrac dans sa pièce? »
— «Je vois ce que c'est, » répliqua Richaud en riant gai de nouveau; « on vous a raconté que j'allais épouser cette petite? Ne faites pas le discret, le bruit en a couru. . . Elle le voudrait bien, je crois. »
Il prenait l'ai r avantageux d'un homme dont les attentions auprès d'une très belle personne ont provoqué les commentaires. Sa maturité
était si robuste qu'en dépit de la calvitie grandissante, d'un peu de congestion du teint et d'un embonpoint commençant, il pouvait prononcer ces derniers mots sans ridicule.
— « Mais non. Je n'épouserai pas Mme d'Andrac. Je ne ferai pas ça à mon fils, de lui donner une belle-mère , ni celle-là ni une autre. Celle-là ne serait pas la pire. »
Cette phrase-ci était pour se mettre audessus des préjugés, en Parisien qui sait la vie. Un silence. Puis regardant le petit :
— " Pauvre Edmond ! il va être un peu seul ici. Voulez-vous lui permettre de venir vous voir quelquefois? Et si vous aviez une minute pour m'écrire de temps à autre sur une carte postale comment vous le trouvez? Ce serait gentil, hein?... D'ailleurs, je compte faire la navette entre Paris et Costebelle. . . Et puis, je le laisse à des gens de confiance : son professeur d'abord, un monsieur Eymard, qui prépare son agrégation. Vous le verrez. « Autre rire haut : « Celui-là est moins jeune que moi, malgré ses vingt-cinq ans et mes trente-neuf. . . Edmond a encore avec lui la femme de chambre de sa mère qui l'a vu
naître, et que j'ai gardée, un valet de chambre, et puis Didier. Étudiez-le un peu, ce Didier. Il en vaut la peine. Ah! c'est un type. M
— a Bah! i> lui dis-je, «tous ces mécaniciens si habiles se ressemblent. Ils ne veulent pas couper leur moustache ni parler à leur patron à la troisième personne. »
— « Vous avez remarqué cela? » fit-il. « Mais si vous connaissiez sa vie, à celui-là! »
— <i Racontez-la-moi, vous en mourez d'envie. . . »
— « Pas le moins du monde. Vous me ferez l'amitié de prendre un de ces jours l'automobile, » répondit-il. « Je suis bien tranquille. Il causera et vous aurez des surprises. Mais vous verrez, vous verrez. . . »
Puis revenant à son idée de derrière la tête : — « Vous avez beaucoup de relations dans le journalisme, n'est-ce pas? Non? Mais vous en aviez... Hé bien! Pour cette pièce du Gymnase, ne pourriez-vous pas écrire à quelques amis qu'on ne chine pas trop Madeleine d'Andrac?... Qui connaissez-vous? Cherchons... »
Il était trop évident que le père d'Edmond, m'ayant su dans le pays, était venu me voir uniquement pour me faire cette requête, et que cette « petite Madeleine d'Andrac »» — comme disait, d'un air supérieur et détaché, le clubman averti, — avait beaucoup de chances d'être un jour Mme Richaud. Je lui répondis que je mettrais ma faible influence au service de sa protég^ée. C'était m'engager à peu de chose. Jo l'assurai aussi que je verrais de temps en temps son fils. Nous nous quittâmes sur ces deux promesses, dont il me remercia, dans une même phrase et avec une égale effusion. Je les tins l'une et l'autre, la première sans g^rande conviction, et sans espoir ni désir d'obtenir aucun résultat, la seconde avec un intérêt très sincère. J'ai trop de motifs pour plaindre les enfants qui perdent leur mère trop jeunes, et puis les confidences du père m'avaient rendu celui-ci plus pitoyable encore.
Richaud n'avait pas manqué au devoir
d'être à la « générale » de Molan, comme il disait encore, cette fois en style de théâtre. Nous nous étions quittés et il était parti un mardi. Je me rappelle ce détail. Dès le jeudi je m'acheminais vers les Arbousiers. La villa était bien nommée. Quantité de ces beaux arbustes verdoyaient des deux côtés du petit chemin qui conduisait à la porte. Leur feuillage dru et fort prenait, en ce moment de Tannée, un coloris plus chaud à l'œil, grâce au rouge intense des baies qui chargeaient les branches. A travers ces massifs et tout le long du chemin, on apercevait des lointains de mer pareils à des paysages grecs par la sinuosité de la côte, les rochers aigus des criques, la ligne nette des lies, la clarté du ciel et le bleu profond des lames. La villa n'était séparée de la route que par une barrière à claire-voie. Je la poussai, et, tout de suite, je me trouvai devant le personnage que Richaud m'avait annoncé comme si remarquable, le chauffeur Didier, occupé prosaïquement à laver sa voiture, dans le costume professionnel : pantalon et veste de toile bleue et gros sabots.
— « Vous venez pour avoir des nouvelles
(le M. Edmond? » dit-il, en portant la main à sa casquette, sans l'ôter. «Il n'a pas été très bien, hier... Il a eu du chagrin, ce gosse. M. Richaud ne se doute pas combien ce petit l'aime. Quand le train fut parti, savez-vous ce qu'il m'a demandé, monsieur? Que nous allions avec l'automobile jusqu'à un endroit où nous le reverrions passer... Et puis hier, il a été malade de chagrin toute la journée... Ah ! ça n'est pas comme les petits Anglaijs. Ce que j'en ai vu, de ces hoys qu'on embarquait à Southampton! Et en route pour les Indes tout seul, mon garçon, et le gamin arrive à Bombay sans plus se soucier de papa et maman que de sa première culotte. . . »
— « A Bombay? » lui demandai-je, en me souvenant de Richaud et de ce qu'il m'avait dit sur le personnage. « Vous y êtes allé? »
— «Un peu, mon neveu,» répondit le chauffeur. «Pardon, monsieur. Vous savez : dans les garages, on désapprend les bonnes manières. Oui, monsieur, j'ai été mécanicien à bord d'un P. 0. (1). Je baragouine l'anglais comme un
(1) Abréviation pour Peninsular and Oriental Company.
mylord. J'ai appris tout jeune. Mais les bateaux, ça n'est pas mon coût. Pour de belles machines, ils ont de belles machines. Seulement, l'air, monsieur, l'air ! C'est ça que j'aime, tellement que j'ai voulu être aviateur. J'ai volé, monsieur, et pas trop mal. Tenez, vous connaissez Ciel et Terre, le journal? Oui... Vous rappelez-vous qu'il y a deux ans ils envoyaient leurs numéros à Deauville par monoplan, à l'époque des courses? C'est moi qui ai fait ce service, les huit premiers jours. Mais i'ai la gpiig^e. J'ai toujours eu la gfuigne, monsieur. Je suis tombé, et bêtement, au départ... Je ne me suis pas cassé, mais je n'ai plus eu le culot de recommencer. Quand on s'est vu entre ciel et terre, c'est le cas de le dire, ça vous fiche le cafard après. Je n'ai pas pu dominer cette appréhension. Dieu sait pourtant que je n'ai pas peur de g^rand'chose. Ce que j'en ai eu, des accidents ! Tenez, monsieur, mettez votre main là. » — Et il me tendait sa tête où je palpai le trou d'une énorme fracture. — «J'ai été trépané, monsieur. Parfaitement. Je m'étais fracassé la tête, à courir le circuit d'Auvergne sur une Grandier 100 chevaux. Vous ne con-
naissez pas cette marque? C'étaient de bonnes machines. Mais la maison a fait faillite après six mois . Mon pneu droit arrière éclate , comme je tournais une petite montagne qui est derrière le Puy de Dôme : la Moréno. On a pu me transporter à Glermont. Et voyez ma guigne. C'est la dernière ville où j'aurais voulu être malade : mon père l'habite. »
— « Vous êtes brouillé avec lui? »
— n Pensez donc, monsieur, un ancien proviseur de lycée, avoir un fils qui court le circuit! »
Il rit doucement, avec des prunelles où il y avait de la tristesse, une tristesse gentille, comme ses propos, comme ses manières, comme sa voix, et, penché sur son pneu, sans doute pour que je ne visse plus ses yeux, il continuait, tout en le lavant à grands coups d'épongé : « Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? J'étais comme M. Edmond, je n'aimais que la mécanique. Je manquais la classe pour aller dans des ateliers de bicyclettes. Et puis, j'étais comme M. Edmond encore... Aussi ce que ça biche entre nous!.,. J'avais perdu ma maman. Papa s'était remarié. Il
avait d'autres enfants du second lit. « Tu « ne seras jamais bachelier, » me dit-il un jour, « et moi je n'ai que mon traitement. « Je te dois le moyen de gagner ta vie. Tu (i vas entrer dans une école industrielle. " Je ne demandais que cela. J'entre donc dans cette école. J'y travaille... Mais il y avait le service militaire : je le fais comme mécanicien dans la flotte. Quand je reviens chez papa qui allait prendre sa retraite, il s'imagine que j'ai l'idée de vivre à ses crochets. Pauvre cher homme! Je ne lui en veux pas. On lui a fait croire ça. Il me reçoit mal. Nous avons des mots. Je m'en vais de la maison. J'étais un ouvrier... Pas tout à fait. Vous savez, ça n'est pas commode de vivre dans le peuple quand on a vécu en bourgeois. Alors, j'ai roulé. Ce que j'ai roulé, c'est rien de le dire ! J'ai été mécanicien sur un P. 0., je vous l'ai dit. J'ai été aviateur, je vous l'ai dit. J'ai été coureur, je vous l'ai dit. J'ai été dans la grande remise. J'ai été panneur dans une compagnie. Vous ne connaissez pas ça? Ce sont les mécaniciens qu'on appelle, quand une voiture est en panne dans Paris. J'ai été à l'ajustage chez
les Grandier. J'ai été aux essais ailleurs... »
— « Et comment êtes-vous entré chez M . Richaud? »
— « Par hasard et parce qu'il m'a pris sans certificat. Ah! c'est une drôle d'aventure! Je flânais dans le parc de Montsouris, histoire de respirer un peu. Je m'étais de nouveau fait un accident. Je sortais de l'hôpital. M. Richaud était venu par là, pour promener M. Edmond, après qu'ils étaient allés à Montparnasse, où ils ont leur caveau. Son chauffeur avait bu un coup de trop, en les attendant à la porte du cimetière. Il vire pour arrêter devant le parc et le voilà qui roule de son siège : il se casse le bras. C'est un miracle que la voiture n'ait pas culbuté. Elle était au ralenti, heureusement. J'étais, moi, sur le trottoir. Quel hasard! Hein?... Je m'élance. Je coupe les gfaz.
« Si vous voulez que je vous ramène, w dis-je à M. Richaud, — et je le ramène. . . Il me demande qui je suis, ce que je fais. Je lui raconte mon histoire. « Ça vous ennuierait d'être « chauffeur dans une maison bourgeoise? w qu'il me dit. Je n'y avais jamais pensé. Vous comprenez, sans papiers! Je réponds : a Pour-
« quoi pas? » Il me prend, et voilà cinq mois que ça dure. Je ne dis pas que j'aime beaucoup cette vie-là, et sans M. Edmond! Ça me ferait quelque chose maintenant de quitter ce gosse. . . C'est qu'il comprend la machine ! Vous savez, monsieur, la machine, ça vous rend vraiment co/;am5. Bon ! Le voici.Vous allez voir. . . » Le petit Edmond Richaud accourait en effet, tenant entre ses mains une minuscule locomotive. Il me vit et s'arrêta, interloqué, pour balbutier un bonjour, tandis que le chauffeur lai demandait :
— « Vous avez su régler la pièce, monsieur Edmond?"
— « Oui, Didier, » répondit l'enfant; et déjà le plaisir de montrer son travail à son « copain » lui faisait complètement oublier
ma présence. Il place la locomotive à terre, tourne une manivelle. Actionné par l'électricité, le moteur se met en marche. Si je n'avais pas su mon âge, je l'aurais appris rien qu'à constater la différence entre les jouets de mon temps et ceux d'aujourd'hui. Ces derniers sont tous scientifiques. J'en avais la preuve, une fois de plus. Cependant le chauffeur avait ramassé
à terre le délicat bibelot. Rien de curieux comme le geste de ses gros doigts, tournant autour de ce fragile mécanisme. C'était vraiment le mouvement d'une main d'artiste en rouages, et rien de curieux aussi comme le regard du garçonnet riche contemplant avec une admiration naïve cet homme qui ne m'avait certainement fait que des demi-confidences. On ne mène pas cette vie d'aventurier sans subir des épreuves terribles, depuis l'hôpital jusqu'au jour sans pain, et dans quelle compagnie! Le masque creusé de Didier portait la trace de souffrances et de fatigues bien différentes de celles qu'il pouvait connaître à présent, associé qu'il se trouvait à l'opulence de la maison Richaud. Mais il était tout à son affaire. Il avait ouvert la petite locomotive. Il en vérifiait les organes eî il eut un sourire de satisfaction, celui de l'Empereur disant : « Soldats, je suis content de vous , » pour complimenter son élève :
— « Décidément vous n'êtes pas maladroit, monsieur Edmond... Jugez plutôt, monsieur, je vais vous expliquer. . . »
J'allais, à mon tour, recevoir la seule leçon de mécanique que j'aurais sans doute comprise
durant toute ma vie, quand l'apparition subite de deux nouveaux personnages, suivis bientôt d'un troisième, arrêta net le chauffeur dans sa démonstration. Ce fut d'abord, émergfeant d'une cuisine en sous-sol, une forte femme en tablier qui tendit à Didier un objet en fonte que je reconnus aussitôt pour un tourne-broche :
— « Regardez-y donc un peu, chauffeur, » dit-elle avec un accent qui ne laissait pas de doute. C'était une cuisinière du pays, engagée pour la saison. « Pas moyen de cuire un rôti avec ça. . . Des moments y va vite, vite, que le poulet n'a pas le temps de prendre la flamme. D'autres, y s'endort que la volaille se brûle... »
— « Je vais vous régler ce mouvement-là, madame Trotobas, » fit Didier, après avoir examiné l'instrument incriminé. « Si Joseph m'en laisse le temps, » continua-t-il, en se tournant vers moi : « Voilà ce que je suis, « dit-il avec son rire si jeune dans ses yeux : « quincaillier, lampiste... tout ce qu'on voudra. Qu'y a-t-il pour votre service, Joseph? »
Le valet de chambre avait la mine rogue et dégoûtée d'un domestique de Paris que le ca-
price de ses maîtres force à « faire de la campagne, »
— (i II y a, » répondit-il au jovial Didier, « que cette lampe à l'huile ne marche plus, et comme M. Eymard ne veut pas travailler avec d'autres., . «
— « On le lui fera flamber, son quinquet, au précepteur, » répondit Didier ; « mais le voilà en personne. Cette fois, " conclut-il en se tournant de nouveau vers moi — j'étais devenu son public — « ils vont me camoufler en horlog^er. »
C'était le professeur dont Richaud m'avait parlé, et qui préparait son doctorat tout en surveillant, oh ! combien peu ! les études du petit Edmond. La maigreur d'un corps déjà usé se devinait sous le drap du veston de ce jeune homme, dont l'allure étrangement raide contrastait avec les gestes libres et souples de Didier. Ses cheveux se faisaient rares. Un lorgnon mal équilibré se tenait de guingois sur son nez. Il me salua gauchement, et ce fut d'une voix étouffée de timidité qu'il dit au chauffeur :
— « Auriez-vous le temps de regarder ma
montre, monsieur Didier? m Et il lui tendait le malheureux oiguon balancé au bout de sa modeste chaîne d'argent.
— « Elle ira bien et votre lampe aussi, monsieur Eymard. Vous pourrez faire votre thèse ici... » répliqua le complaisant et génial mécanicien, tandis que le petit Edmond me disait avec un enthousiasme qui lui mettait une flamme au visage :
— « C'est un vrai Robinson, n'est-ce pas, monsieur? S'il avait été dans File déserte avec le vaisseau, il n'aurait eu besoin de personne. Rien ne lui aurait manqué. Quand je serai grand, je ferai le tour du monde avec lui, en aéroplane. .. »
Ce mot de l'enfant aux joujoux scientifiques mariait d'une façon si pittoresque les anciens songes dont mes premières années furent bercées et ceux des générations nouvelles, qu'il me jeta dans une méditation indéfinie sur la rapidité avec laquelle tout change dans le court espace d'une vie d'homme. Nous aussi, nous lisions, nous adorions Robinson à son âge, sans même imaginer les biplans et les automobiles. Quel monde dont nous ne soupçonnons
rien nous préparent ces intelligences et ces sensibilités nourries dans cette atmosphère d'usine?
L'antithèse du précepteur et du chauffeur était pour provoquer des réflexions non moins suggestives. J'avais vu dans Didier un exemplaire très significatif du fils de moyens bourgeois rejeté dans la vie ouvrière par le goût du travail manuel et celui de l'aventure. Le précepteur d'Edmond représentait le type inverse. J'ai su depuis qu'il était né dans la loge d'un grand immeuble parisien. Les concierges, ses parents, à force de sacrifices, l'avaient poussé, ou avaient cru le pousser de leur classe dans une autre. Ils en avaient fait cet humble sire, sans étoffe physique. Les pauvres gens avaient trop peiné. Lui-même avait trop besogné dans des conditions trop dures. La thèse à laquelle il travaillait : De l'emploi du conditionnel dans Montaigne, le dénonçait comme une victime de la manie des monographies à notules importées d'Allemagne. Elle ne durera pas, tant elle répugne à notre génie. En attendant, qu'elle aura gâté de bons esprits! Et je songeais ;
— « Faut-il que notre époque manque d'as-
sise et d'assiette pour qu'elle oscille ainsi entre des créatures si contradictoires, et toutes ég^alement malheureuses? Un Didier, devenu le chauffeur d'un Hippolyte Richaud après tant d'avatars, est-il plus dans le vrai qu'un Eymard usant sa bonne volonté sur des micrographies de cette pauvreté, et un Richaud, en laissant se développer chez son fils une passion pour les machines qui fera de lui, s'il vit, à vingtcinq ans, un sportsman du danger inutile et du pari? »
Oui. Je songeais ainsi. Mais la figure de ce paradoxal Didier m'avait trop intéressé pour que je ne misse pas à profit l'offre de son patron. On se rappelle qu'il m'avait invité à me promener dans son automobile. J'avais sur les bras un travail un peu pressé qui ne me permettait pas cette semaine d'entreprendre une longue randonnée. Nous discutâmes la date d'une excursion possible entre nous, Didier et moi. Il n'était pas question de consulter le précepteur. Quant à Edmond, son Robinson l'hypnotisait, et il ne pensait pas plus à raisonner avec lui que le noir Vendredi avec le Robinson véritable. Il fut donc convenu que,
le lundi suivant, nous irions tous les trois déjeûner à Brig^noles, pour revenir par Tourves, où se dressent les ruines du château de l'amant de la Clairon, le fastueux Valbelle, qui allait de Provence à Paris sans coucher ailleurs que chez lui, tant il avait de demeures. Nous visiterions Saint-Maximin avec sa sublime église, associé pour moi au souvenir du courageux et si intelligent Père de Pascal que Ton dut en expulser lors des décrets, manu militai i. Puis nous redescendrions par la Roque-Brussane. Nous verrions la chartreuse sauvage de Montrieux et les beaux anges de Méoune, débris justement du tombeau de Valbelle.
— « Je vais potasser mon guide de Provence, » dit l'étrange Didier en me quittant. H Vous savez, monsieur, on n'est pas pour rien fils de proviseur. J'ai toujours cherché à m'instruire un peu... Vous me direz que ça ne me sert à rien dans mon métier... Ça me sert d'abord à me faire plaisir à moi-même. Et puis, si je me retrouve jamais avec un de mes demi-frères, hein? Ça m'embêterait de ne pas pouvoir causer. »
Au jour fixé, j'attendais donc la «Sans-Soupape » , objet du délice et de l'orgueil du petit Edmond Richaud. Il était convenu que l'automobile me prendrait chez moi. Dans l'intervalle, j'avais bien revu le chauffeur, mais sans lui parler, et dans des conditions qui avaient achevé de me rendre cet homme plus énigmatique. Voici comment. Après un séjour trop prolongé devant ma table à écrire, je m'étais mis à marcher dans les bois de pins qui dominent Gostebelle. A un moment, j'avais entendu le bruit de deux voix, l'une d'homme, l'autre de femme. La première ne m'était pas inconnue. En m'approchant, j'avais aperçu, assise sur un rocher, en effet, une femme, et, auprès d'elle, le seigneur Didier lui-même.
Les interlocuteurs semblaient engagés dans une discussion si vive qu'ils n'avaient pas remarqué ma présence au détour du chemin. Je m'étais, il est vrai de le dire, dirigé aus-
sitôt dans un autre sens. L'idée déjouer, visà-vis du serviteur d'un ami, le rôle d'espion, même en apparence, m'avait fait horreur. J'en avais vu assez pour me rendre compte que la femme, avec qui le chauffeur causait ainsi, n'était pas de la même condition que lui. Elle était jolie, mais impudemment, sinistrement, et habillée avec un luxe tapageur qui s'accordait à ses lèvres peintes et à ses joues maquillées pour lui donner la physionomie la moins équivoque. Quel contraste entre cette toilette et la livrée de son compagnon! Quoique je me fusse efforcé de ne pas écouter leur conversation, j'avais cru surprendre, dans leur bouche à l'un et à l'autre, la syllabe : tu. Qui était-elle? Une parente, une cousine, une sœur? C'était bien peu vraisemblable, étant donné ce que Didier m'avait dit de sa famille. Mais alors? Cette rencontre avait encore redoublé ma curiosité à l'égard de l'indéchiffrable personnage. Une existence si diversement cahotée, une telle antithèse entre son métier et ses origines, de telles intimités, puisqu'il tutoyait cette créature, donnaient à cet ouvrier si énergique un air inattendu d'aventurier ténébreux. Com-
ment ne pas songer aux bandits en automobile, aux malfaiteurs des garages et des grands chemins? Gomment ne pas se demander :
« Mais au fond, qui est-il lui-même? » Gomment ne pas conclure que Richaud était pourtant bien léger de laisser son fils sous la protection d'un individu à ce point hors cadre?
Je me posais ces questions en allant et venant pour me réchauffer par cette claire mais froide matinée de décembre, et j'épiais l'approche de l'automobile sans rien distinguer que la rumeur, dans les pins d'Alep, d'un mistral en train de se lever. Le rendezvous était pour huit heures. A neuf, je ne voyais rien venir. Je me décidai à me diriger vers les Arbousiers, convaincu que je rencontrerais la voiture en route. Rien toujours. Arrivé devant la villa, je constatai que la grande porte d'entrée du jardin était ouverte. Sur le sable gris de l'allée se voyait la trace récente des roues. D'ailleurs la remise, elle aussi, était grande ouverte et vide.
— « Mais M. Edmond a bien dit qu'il allait prendre monsieur. »• Cette réponse du valet de chambre à ma question me fit soudain
frémir de terreur, quand il eut ajouté : « Il y a plus d'une heure qu'ils sont partis. »
— « M. Eymard est-il là? » demandai-je.
— « Oui, monsieur, » répondit le valet de chambre, étonné lui-même. « Je vais l'appeler. »
Deux minutes plus tard, il revenait avec le précepteur. Le futur auteur de la thèse sur le Conditionnel dans Montaigne avait cet air désorienté du songe-creux — oh ! l'admirable génie du langage ! — perdu d'irréalisme et qu'un fait anormal stupéfie littéralement.
— « Edmond n'est pas avec vous? Il n'est pas allé vous prendre? Mais alors, qu'est-il arrivé? »
Il m'interrogeait du regard et du geste. Il interrogeait le valet de chambre. Celui-ci, plus intelligent et plus déterminé que le professeur, était déjà au téléphone.
— H Je vais demander au garage de San- Salvadour — Didier y achète son essence — s'il n'est pas là. Il aura eu quelque petite réparation à faire et mal calculé le temps que ça lui prendrait. C'est ça, monsieur Eymard, soyez-en sûr. »
L'assurance avec laquelle il prononçait ces mots s'était changée en une évidente anxiété quand il revint, dix minutes plus tard, nous rapporter le résultat de sa conversation à l'appareil :
— « On me répond du garag^e qu'on a bien vu passer l'auto avec Didier sur le siège et M. Edmond à côté de lui, mais ils ne se sont pas arrêtés. Ils filaient à toute vitesse sur la route de Toulon. »
— «De Toulon?» gémit M. Eymard. « Mais que peuvent-ils avoir à faire à Toulon? "
J'avais bien ma réponse, moi, à cette question. Elle m'épouvantait à ce point que je n'osai pas la proférer. L'image de la femme à physionomie d'apache qui causait avec Didier dans le petit bois surgissait dans mon esprit. Pas de doute. Ce garçon faisait partie d'une bande. Hippolyte Richaud était très riche. Il n'avait qu'un fils. Le hasard ayant introduit le chauffeur dans la maison, ses complices et lui avaient organisé un coup, rare chez nous, mais si fréquent aux États- Unis que la garde des enfants riches est une des piincipalcs fonctions de leur police :
enlever Edmond, le séquestrer, puis vendre sa délivrance, contre une grosse somme d'argent, au père imprudent. Tout s'expliquait par cette hypothèse : la comédie de complaisance et de gentillesse jouée par ce rouleur, la peine qu'il s'était donnée pour conquérir l'entière confiance, d'Edmond d'abord, puis de Richaud. Il fallait que les gens de la maison trouvassent naturel son départ en automobile, seul avec l'enfant, et que celui-ci ne se débattît pas, ne criât pas. La conversation avec la femme dans le bois de pins était un épisode de complot. Elle avait pour objet l'organisation définitive de cet enlèvement. . . Par quel prétexte Didier avait-il expliqué à Edmond un changement d'itinéraire qui avait tout de même dû étonner le petit?.,. Une fois sur le chemin de Toulon, où s'était-il dirigé?. . . Dans quelle prison le tenait-il enfermé à présent?. . . Cet enfant si fragile, si sensitif, dans quel état physique et moral le retrouverait-on, si ces gens le rendaient?... Hippolyte Richaud allait mettre la police en mouvement. Les bandits exerceraient leur chantage. Si ces deux actions se contrariaient, au point d'acculer ceux-ci à
quelque extrémité désespérée, peut-être la vie du petit garçon serait-elle l'enjeu d'une partie engagée si tragiquement? Oui, cette hypothèse et toutes ses conséquences surgirent tout à coup en moi. A quoi bon les dire pour affoler encore le malheureux professeur qui répétait :
— tt A Toulon? A Toulon? Edmond aura voulu visiter des Cuirassés, et comme ce Didier fait tout ce que cet enfant veut.. . »
— « Je n'ai pas de conseil à donner à M.Eymard,») repritle valet de chambre, «mais si c'est comme ça, moi, monsieur, je dirais la chose à M. Richaud, et je ferais renvoyer ce Didier... Ça n'est pas des gens de maison, ces gaillards-là. Ça ne sait seulement pas parler aux maîtres... Une supposition que Monsieur arrive aujourd'hui et qu'il ne trouve pas son fils, nous serions frais... »
— « Peut-être sont-ils dans le vrai, » pensai-je, en laissant les deux hommes discuter ensemble sur le procédé de punition qu'il serait bon de provoquer contre le chauffeur quand il rentrerait. « Et c'est moi qui ai construit un roman noir... Dois-je prévenir
L'APACHÈ 293
Richaud par dépêche? Oui, si l'automobile n'est pas rentrée à midi... »
Ni à midi, ni à deux heures, ni à quatre, ni à sept, elle n'était rentrée. Mon roman noir n'était que la plus juste des hypothèses. Le chauffeur était un apache, et il avait enlevé l'enfant.
Quand je revis Hippolyte Richaud, quarante-huit heures après cette fantastique disparition de son fils, je dois le dire à son honneur : sa conversation avait changé. Il ne s'agissait plus de la partie, ni du cercle, ni des « générales » , ni des acteurs et actrices en vogue, ni d'aucune de ces frivolités parisiennes dont on sent trop la misère, dès qu'une tragédie réelle vous étreint.
— « Je me suis arrangé pour que la presse ne parlât pas de l'affaire, )> me dit-il. Et, formulant une pensée que j'avais eue de mon côté, on se le rappelle : « Le danger, c'est un coup de désespoir à la Garnier ou à la Bonnot. J'en ai
appris de belles sur ce Didier... Vous souvenez-vous de ce cambriolage de la villa Mosé à Deauville, et de ce gardien assassiné par trois hommes masqués et une femme? C'est Didier qui tenait le volant de l'automobile! On n'a jamais trouvé personne, mais on sait les noms. On est sur la piste de la femme, et cette femme, on en a la preuve, est venue dans ces parages, la semaine qui a précédé l'attentat. Je vous répète. On est sur la piste... J'ai supplié qu'on ne les arrêtât qu'ensuite, elle et Didier, quand ils m'auront rendu mon fils. Demain ou après, j'en suis sûr, je recevrai une lettre me demandant de l'argent. Cent mille francs, deux cent mille, trois cent mille, je donnerai tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils ne me tuent pas mon fils... Pauvre petiot! Faut-il que ce Didier soit un monstre pour ne pas avoir été touché par la confiance que cet enfant lui témoignait! Trahir un enfant! C'est si horrible que je me révolte quelquefois contre l'évidence. Je me dis : « Ils ont eu un accident; ail est arrivé je ne sais pas quoi; mais cet « homme n'a pas trahi cet enfant. » Vous me trouvez stupide, n'est-ce pas? Je le suis... Ah!
Qu'ils l'exécutent, leur chantage, et qu'ils me rendent mon fils! Qu'est-ce qu'ils attendent donc? Que je sois mort d'inquiétude et de chagrin?. . . »
J'admire, en transcrivant ces mots, et à la lumière de l'événement, combien l'éveil d'un sentiment vrai donne aux plus médiocres intelligences un véritable don de double vue. C'était lutter contre l'évidence, — le père au désespoir l'avait reconnu lui-même, — que d'imaginer un scrupule de cet ordre dans un aventurier que toutes les circonstances dénonçaient comme un scélérat du dernier ordre. Pourtant Richaud avait raison... Le soir même du jour où il m'avait tenu ces propos, il faisait un de ces admirables clairs de lune de Provence qui justifient et le mythe antique de Diane et des soupirs comme celui du poète grec : « O brillant éther, pure lumière du ciel, que votre aspect semble doux, et dans le bonheur, et mêm.e quand on est malheureux comme Je le suis!... » Je me promenais dans mon parc pour jouir de ce divin rayonnement de pâleur nacrée sur l'horizon de la mer blanchissante et
des îles. Tout d'un coup je vois surgir devant moi, hors d'un buisson de haute bruyère, qui? le voleur du petit Edmond lui-même, le chauffeur Didier! Instinctivement je reculai, et j'esquissai comme un geste de défense auquel il répondit si humblement que je ne pensai pas un moment à douter de sa parole :
— (i N'ayez pas peur, monsieur. N'appelez pas. Ce n'est pas la peine. Edmond est là. Je le ramène. »
— " Il est là? » m'écriai-je. « Mais où? Depuis quand? Pourquoi n'étes-vous pas allé tout droit chez son père? »
— « Pourquoi ? » me répondit cet étrange garçon, « parce que M. Richaud ne m'aurait pas laissé m'expliquer, et je veux que la vérité soit sue... Oui, « insista-t-il, «je le veux. J'en ai besoin. Je vaux mieux que mon existence, monsieur, et vous devez comprendre ça : quand on a tout fait pour être jugé comme une crapule et que pourtant on n'en est pas une — enfin pas tout à fait — on a soif et faim d'avoir crié ça devant quelqu'un... Enfin, monsieur, l'enfant attend, derrière votre mur, dans une cabane où je l'ai laissé. Il a eu confiance en
moi, malgré tout... Il sait que vous irez le prendre et qu'il sera chez lui dans quelques instants.. Il me les faut, monsieur, ces instants, pour que je vous aie tout dit... Vous savez un peu de ma vie, »> continua-t-il, après un silence que je respectai — cet homme était trop évidemment sincère. — «Pas tout... A rouler de ci et là, comme j'ai fait, on rencontre bien des gens, comme vous pensez. Moi, plus ils étaient bizarres, plus ils m'amusaient. Dans les g^arages, il en passe ! Et alors, on s'habitue à des drôles de choses. La première fois qu'un camarade vous montre un porte-monnaie plein d'or en vous disant: «J'ai «chauffé ça,» on a le cœur qui s'arrête d'horreur, puis on sourit, pour faire le zouave. La seconde fois, ça vous fait moins d'effet. Après cent fois, on trouve ça naturel. Hé bien ! monsieur, vous me croirez si vous voulez, jusqu'à il y a un an, je n'avais pas fait tort d'un centime à qui que ce soit. J'étais un gouapeur, monsieur, un noceur; mais j'étais un honnête homme... C'est alors que j'ai rencontré Jeanne... »
Il se tut de nouveau, pendant une minute. La lune sculptait en relief son masque
expressif dont l'habituel enfantillage se crispait maintenant dans une douloureuse mélancolie.
— « Jeanne était si belle, monsieur! Je Taimais follement! Je dois vous dire ma première honte. Elle était nippée comme une dame. Elle avait des toilettes et des bijoux... Et elle avait commencé par être modèle ! . . . Enfin vous devinez. J'ai essayé de la tirer de là. Puis comme je ne pouvais pas, j'ai accepté ça... Quand elle a vu qu'elle me tenait, elle m'a fait boire... Alors j'ai appris qu'elle était aussi indicatrice dans une bande. J'ai accepté de savoir ça encore et de le tolérer... Et puis, comme j'étais bon chauffeur, j'ai accepté autre chose : de les conduire, là où ils faisaient leurs coups. Elle m'avait mis le marché à la main et je vous dis : Je l'aimais. Ah! ce que je l'aimais! Il restait quelque chose qui me criait : « C'est mal. » Je raisonnais là contre. Je me disais : « Je conduis l'auto. Ce (I qu'ils font, ça les regarde, pas moi. » Ils me faisaient une part. Je la laissais tout entière à Jeanne. J'endormais ma conscience avec ça. Elle riait de mes scrupules. Pas elle
seulement. Ils m'appelaient : Didier la poire... J'acceptais encore qu'ils se fichent de moi tant qu'ils voulaient... Un jour, monsieur, à Deauville, vous avez dû lire cette histoire dans les journaux, à la villa Mosé, ils ont tué... Cette fois, je n'ai plus pu supporter d'être avec eux, ni avec elle. Je me suis sauvé, caché. Ils avaient dû se sauver eux aussi, de leur côté, toute la bande. Ils ne savaient plus rien de moi, ni moi rien d'eux. C'est à ce moment que je suis entré chez M. Richaud, et je vous jure, monsieur, avec la ferme volonté de redevenir ce que j'étais avant. Dites-moi que vous me croyez. J'ai besoin que vous me le disiez. »
— « Je vous crois » , lui répondis-je, ému jusqu'aux entrailles par cette lamentable confession dont je continuais à ne pas suspecter la sincérité. Un certain accent ne trompe pas.
— «Merci,» répondit-il simplement. «Alors vous me croirez pour le reste. J'étais donc libre et j'ai voulu refaire ma vie bravement. Je me disais: «Tu as une bonne place, de bons
« maîtres, M. Edmond surtout. » Ce qu'il a été gentil pour moi, ce pauvre gosse! Et puis,
c'est encore drôle à dire après ce qui e«t arrivé, j'aime les machines. Je le voyais les aimer. Alors je pensais : « Il grandira, on fera des « voyages avec l'auto, de beaux voyag^es. Peut- « être qu'il travaillera dans la mécanique, tu « l'aideras. Si tu trouvais quelque jour une « invention... » C'a toujours été mon rêve, d'inventer. Un beau jour, va te promener! Gomme je sortais des Arbousiers, je tope dans Jeanne. Ils avaient eu ma trace à Nice, par le chauffeur d'une actrice qui est l'amie d'une Mme d'Andrac, que Monsieur doit épouser, on le raconte du moins. Ah! s'il fait ça!... Enfin, ce chauffeur est comme j'étais avant, pas de leur troupe, si vous voulez, mais un camarade de mèche, une espèce d' « affilié » . Quand j'ai aperçu Jeanne au milieu du chemin, c'a été comme si je voyais mon malheur qui venait vers moi. J'avais à la main un des phares de l'auto que je portais au garage pour une réparation. L'idée me traversa l'esprit ^e lui courir dessus et de l'assommer avec cette masse. Elle me dit : « Bonjour, Didier. « Et d'entendre sa voix suffit : j'étais de nouveau son esclave. »
l'âpâche âoi
H reprit, avec un accent où tremblait encore une épouvante :
— «Et puis, monsieur, il y eut autre chose. Quand elle m'eut dit : « Les copains et moi n nous avons décidé que tu enlèveras le gosse « et que nous ferons casquer le père, » je trouvai la force de répondre : « Non. » Je l'aurais eue, cette force, jusqu'au bout, sans cette affaire de Deauville. Monsieur, à Deauville, j'étais le seul innocent de l'assassinat. Mais j'étais le seul qui eût été vu. Un passant m'avait parlé, pendant que j'attendais devant la porte avec l'automobile. Il avait demandé à être entendu du juge d'instruction. Il affirmait qu'il reconnaîtrait mes traits, s'il me revoyait. Quand Jeanne comprit que je refusais d'enlever le petit : « C'est bien, » ditelle, « j'écris une lettre anonyme au Procuit reur avec ton nom et ton adresse. On te 0 confronte avec le témoin de Deauville, et « ton compte est bon. Tu es fade, la Poire. » Elle l'aurait fait, comme elle disait... Ce n'est pas beau, monsieur, mais j'ai eu peur. Alors j'ai enlevé le petit, comme vous savez... La bande habitait dans une villa à Sanary,
près de Toulon, C'était Jeanne qui l'avait louée sous un faux nom. Ils étaient trois avec elle, un qui passait pour son chauffeur, un pour son domestique, un pour son secrétaire. Elle s'était donnée comme une cantatrice russe, envoyée dans le Midi pour se remettre d'une grippe. Tout ce que j'obtins, ce fut qu'il y aurait un simulacre d'agression. Il m'était trop horrible que M. Edmond me vît le livrer. « Tu ne seras jamais qu'un froussard, » médit Jeanne ; « mais puisque ça t'amuse ! » Monsieur, j'ai traversé des heures dures depuis que je suis dans le métier : jamais comme en roulant vers Toulon, le matin où vous nous attendiez pour la course à Brignoles. J'avais dit à M. Edmond que vous m'aviez fait dire d'aller vous prendre sur la route des Gorges d'OUioules. C'était fou. L'enfant avait une telle confiance en moi. Il me crut!... Nous allions, nous allions. Vingt fois l'idée me vint de retourner. Les autres m'auraient dénoncé. Tant pis. . . Mon mauvais génie me poussait, ma passion pour Jeanne. Nous arrivons près d'OUioules. Je la reconnais sur là route, qui me fait signe de ralentir, comme
il était convenu. Cinq minutes après, j'apercevais les trois bandits. J'arrête, sous le prétexte d'une panne. Les trois hommes s'élancent. L'un monte sur le siège, me bouscule, prend le volant. Les deux autres sautent dans la voiture et empoignent M. Edmond. Il jette des cris. Il se débat. Il m'appelle... L'automobile repart, et moi, je reste sur la route, où Jeanne me rejoignait quelques instants après. Savezvous où elle me trouva, monsieur? Assis sur un tas de pierres et fondant en larmes. Voilà le bandit, voilà l'apache que je suis, monsieur. . . Ah ! je n'étais pas né pour ça. . . »
— «Mais, puisque vous ramenez le petit, tout est effacé, » lui dis-je. «C'est bien la preuve que vous n'avez eu qu'un moment de faiblesse. Ça se répare, l'égarement. Ça se pardonne. »
— « Ils ne me pardonneront pas, eux! » répondit-il en secouant la tète. « Ils auront ma peau, allez. J'en sais trop long. Maintenant, ça m'est égal, tout m'est égal. Ce que je fais à présent, je ne le regretterai jamais. Depuis ces quatre jours, c'est le premier moment où je respire. Ah! je respire! » Il ouvrait la bouche, et les narines, comme si l'air frais de
la belle nuit méridionale soulageait sa fièvre intérieure. « Monsieur, ils avaient emmené l'enfant à Sanary. Ils avaient maquillé l'auto, changé le numéro. Ils devaient écrire à M. Richaud demain, pour lui faire leurs conditions. Je n'avais pas voulu revoir l'enfant, vous pensez. Ils m'assuraient qu'il était bien traité, que seulement il refusait de manger. A cause de cela , ils étaient tout de même un peu inquiets . . . Je l'étais plus qu'eux, vous pensez encore!... Enfin, ce matin, je n'y peux plus tenir. Le petit était enfermé dans une chambre, au deuxième étage, avec une fenêtre qui donnait sur la campagne. Jeanne était sortie et les autres occupés à l'auto, justement. J'avise une échelle, je monte. A travers la croisée, je vois M. Edmond couché sur le lit, tout habillé, et si pâle! Je frappe à la vitre. Qu'allais-je lui dire? Qu'allais-je faire? Est-ce que je savais? Je savais que je ne pouvais pas supporter de le voir comme ça. Il lève la tête. Il me reconnaît... Monsieur, son air, son regard, son élan! Ils me tueront, s'ils veulent, mais je me tuerais, moi, si j'avais pu continuer à trahir un enfant qui avait cette
confiance en moi! Pas l'éclair d'un soupçon, monsieur, pas une seconde d'hésitation. Il crovait que je l'avais cherché et retrouvé. Il le croit toujours... Alors je ne réfléchis plus. Je ne raisonne plus. Je lui dis : " Venez vite. » Il était si faible ! Je le prends sur mes épaules. Je descends le long de l'échelle. Je le porte contre le mur du jardin. Nous franchissons ce mur. Moi, toujours avec l'enfant sur les épaules, je cours, je cours. Je m'arrête à une auberge pour lui faire prendre un peu de bouillon chaud. Nous étions sur la route du tramwav de Toulon. Ge tramvav arrive. Nous Y montons. A Toulon, j'ai trouvé une auto. Et puis, j'ai eu peur qu'ils ne soient venus nous attendre à la villa de M. Richaud. J'ai quitté l'auto, pour les dépister. J'ai pensé à vous. J'ai amené l'enfant jusqu'à cette cabane, derrière votre mur, que je me rappelais... Allez le prendre, monsieur, et puis allez chercher son père. .. » *
— « Et vous? » lui demandais-je. « Oui, il faut que vous parliez à M. Richaud... Il feut. . . »
— « Non, monsieur, » répondit-il avec fer-
meté. « D'abord je n'ai que le temps de me sauver, si je veux qu'ils ne me trouvent pas... Et puis, M. Edmond saura qui je suis. Il y aura quelqu'un pour le lui dire... 11 vaut mieux que je disparaisse, et tout de suite... Par ici, monsieur. . . C'est dans cette cabane qu'il vous attend. » 11 me la montrait par-dessus le mur du parc. « Voilà l'endroit le meilleur pour passer par-dessus. »
Il était déjà à cheval sur la crête du mur, et me tendait la main pour m'aider. Un saut de deux mètres et j'étais devant la cabane :
— « Edmond? » appelai-je.
— « Je suis là, » répondit la voix de l'enfant. « Mais où est Didier? »
Le chauffeur avait disparu, comme il l'avait dit.
Cette aventure eut son épilogue, que je m'abstiendrai de commenter. On lisait, huit jours après, dans les journaux, la dépêche suivante : « Melun, 14 décembre. On vient de
découvrir dans la forêt de Fontainebleau un cadavre d'homme portant la trace de blessures ayant occasionné la mort. Des papiers trouvés dans ses poches ont pu permettre d'identifier cet individu. C'est un nommé Didier, chauffeur, redoutable apache que la police recherchait comme complice du cambriolage suivi d'assassinat qui a eu lieu, l'autre été, dans la villa ]\iosé, à Deau ville. »
Le malheureux avait eu raison : ses complices ne lui avaient pas pardonné.
Avril 1913.