‹ Le Kaiser en enferChapitre 1 sur 2 · ENFER · texte numérisé non relu

ENFER

Je dormais et je crus entendre à mon côté

Une voix qui me parlait dans l'obscurité,

Et qui me disait des mots étranges et funèbres.

Je m'écriai: — Qui donc est là dans les ténèbres? —

Debout sans savoir où, ni sans savoir pourquoi,

J'errai. . . Enfin un peu de jour arriva jusqu'à moi.

Mes prunelles s 'étant à l'ombre habituées;

Alors je distinguai deux portes de nuées;

L'une au fond, devant moi, l'autre, en bas, au-dessous,

D'un brouillard composé des éléments dissous,

Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première

Splendide, semblait faite avec de la lumière;

C 'était an trou de feu dans un nuage d 'or ;

Une aurore Boréale du Labrador;

Pour construire cet arc, splendide météore,

On avait pris et courbé les rayons de l'aurore;

Du moins je le pensai, non sans frémissement.

Cette porte, où luisaient l'astre et le diamant,

Brillait au plus profond de l'espace livide

Comme un point lumineux et pesait sur le vide.

On voyait au-dessus le libre éther flotter,

Car nul mont n'eût osé s'offrir pour la porter.

Et, sous les saints piliers de cette arche vivante,

Le rocher de Québec eût croulé d'épouvante!

L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur,

Noir comme une fumée, et ridée comme un mur Vaguement aperçu dans les épaisseurs mornes, Mêlant ses bords confus aux prof ondejurs sans bornes ; Espèce d'antre informe en ténèbres construit, Cratère fait de bronze et couronnant la nuit, Cette porte semblait la bouche des abîmes.

Songeant à tous les maux que d 'autres, et moi subîmes,

Mon esprit où la crainte accompagne l'espoir,

Du portail rayonnant allait au porche noir,

Et pensant à tout ce qu'on fait sur la terre,

J'entrevis que c'étaient les portes du mystère.

Soudain, tout s'éclipsa, brusquement obscurci.

Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,

Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières

Un main invisible avait lié des pierres.

J'étais comme un lévite au seuil du saint parvis,

Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je via

L'ombre; l'ombre hideux, ignorée, insondable,

De l'invisible Rien, vision formidable,

Sans forme, sans contours, sans planches, sans plafond,

Où dans l'obscurité, l'obscurité se fond;

Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe;

L'ombre sans un regard, l'ombre sans une lampe;

Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité;

L'ombre, voile effrayant du spectre éternité.

Qui n'a point vu cela, n'a rien vu de terrible.

C'est l'espace béant, l'étendue impossible,

Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu

Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu,

La cécité glacée et plus qiu'un marbre lourde,

Une tranquillité muette, aveugle et sourde,

L'horrible intérieur d'un sépulcre infini.

Cependant un reflet sur un rocher jauni

Me fit tressaillir, mais tout restait immobile;

Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille, '

Un flamboiement profond, fixe, silencieux,

Pareil à la clarté que ferait à nos yeux

Derrière un rideau noir une torche allumée.

Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée;

Car, sitôt hors du clair firmament,

L'affreuse immensité se tait lugubrement,

Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme,

Regarder comme un œil et penser comme une âme;

Ce n'était cependant qu'un voile et l'on sentait

Derrière la lueur quelqu'un qui méditait.

Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles,

Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles;

Je compris où j'étais et j'eus un tremblement;

Car soudain, j'aperçus dans ce rayonnement,^

Semblable aux visions que voyaient les prophètes,

Les sept anges, pensifs, qui tiennent sept trompettes;

X<a clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils,

Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils

Aux sept géants qui sont sur le Palais Farnèse.

Et comme l'on est devant une fournaise,

Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté.

L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité,

Semblait plein de terreur devant cette lumière.

J'essayai de prier, mais en vain; la prière

Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit

Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit;

Et je restais glacé devant la clarté blême,

Comme si j 'eusse été quelque abîme moi-même.

Et je me dis: — voici qu'on va juger quelqu'un.

Cette ombre, des forfaits, c'est le gouffre commun;

Ce feu, c'est la clarté de la face du juge.

Et j'eus peur.

O sentence! ô peiné sans refuge!

Tomber dans le silence à la brume à jamais ! D'abord quelque clarté des lumineux sommets Vous laisse distinguer vos mains désespérées. On tombe, on voit passer des formes effarées, Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur, Des visages hideux qu'éclaire une lueur. Puis l'on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule, La nuit morne succède au sombre crépuscule. On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas; On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas; On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes ; On se sent devenir les larves que nous sommes ; On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus, Et l'abîme au-dessous et l'abîme au-dessus. Puis toîut est vide ! ou est le grain que le vent sème. On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même; On sent les profondeurs qui s'emparent de vous; Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux; On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible; On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible; Des souffles par moments passent dans cette nuit.

Puis on ne sent plus rien. — Pas un vent, pas un bruit, Rien, pas même une chute affreuse ne se montre.

Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours, Et Ton pense toujours et l'on tombe toujours! Et le froid du néant lentement vous pénètre, Vivants! tomber, tomber, et tomber sans connaître Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont! Une chute sans fin, dans une nuit sans fond, Voilà l'enfer.

Pendant que je songeais, l'espace Vibra comme un vitrail quand un chariot passe Et je vis apparaître un ange surprenant, C'était un être ailé, sévère et rayonnant. Comme Jésus du front passait les douze apôtres, Ce bel archange était plus grand que tous les autres, Il avait la hauteur de deux lutteurs romains; 11 tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains; Il portait sur sa tête ingénue et superbe, Ce mot des cie,ux, ce mot qui contient tout le verbe: Justice. — On le pouvait lire distinctement. Chaque lettre du mot était un diamant.

Justice! 0 mot profond que les gouffres vénèrent!

Quand l'archange parut les trompettes sonnèrent.

Et l'archange cria: — Trépassés! Trépassés! Levez-vous, accourez, venez, comparaissez!

Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes, 0 victimes, sortez des nuits, sortez des tombes. Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois! Venez dn fond dos mers, venez dn fond des bois. Venez, celui qui saigne, avec celui qui pleure ! Car le Juge est assis pour punir, et c'est l'heure Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents, Où Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.

Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.

Un bruit pareil au bruit des mouches qui murmurent,

Eclata tout à coup dans le gouffre muet,

Et je vis quelque chose en bas qui remuait.

C'était comme un point noir, puis comme une fumée,

Puis comme la poussière où s'avance une armée,

Puis comme une foule d'ombre au sein des nuits flottant,

Et cet amas sinistre et lourd, vers noms montant,

Triste, livide, énorme, ayant un air de rage,

Venait et grandissait, poussé d'ïun vent d'orage.

Ce bloc était confus comme un brouillard du soir.

Quand il fut près de moi, je me penchai pour voir.

C'était une nuée et c'était une foule.

Cela voguait, courait, roulait, comme une houle,

Et puis cela faisait un bruit mystérieux.

Dans cette ombre on voyait des faces et des yeux.

Je leur criai: — Quels sont les noms dont on vous nomme T

0 spectres, comme vous, j'étais jadis un homme,

Vous êtes maintenant des spectres comme moi. —

Ils n'entendirent point et passèrent. L'effroi

Et la stupeur glaçaient le lourd tourbillon d'ombre;

Les uns étaient assis sur d'informes décombres:

D'autres, je les voyais quoiqu'un vent les chassât,

Terribles, agitaient des vestes de forçat;

D 'autres étaient au joug liés comme des bêtes;

D'autres étaient des corps qui n'avaient pas de tête;

Des femmes sur leur figure montraient les clous du fonet;

Des enfants morts, tenaient encore leur jouet,

Et leur crâne entr 'ouvert laissait voir leurs cervelles;

D'autres gisaient en tas ainsi que des javelles;

D'autres avaient au cou la corde du gibet;

D'autres traînaient des fers, un autre se courbait,

L'affreux plafond trop bas d'un cachot militaire

Avait plotyé sa tête à jamais vers la terre;

Des vieillards, dont le sang coulait à longs ruisseaux,

Tiraient avec leurs doigts des balles de leurs os;

D'autres touchaient à leurs yeux crevés par les mitrailles;

D'autres, avec leurs mains soutenaient leurs entrailles;

Innombrables, meurtris, pâles, échevelés,

Tous, dans la nuit farouche, affreusement mêlés,

Dressaient leur front, et ceux qui n'avaient pas de têtes,

Elevaient leurs deux poings, et le vent des tempêtes

Soufflait, et derrière eux, accroupis, accablés,

On voyait un monceau de fantômes voilés,

Muets et noirs; c'étaient les veuves et les mères.

La rumeur qui sortait de ces ondes amères,

Ressemblait au bruit sourd que les grands arbres font;

Et, devant la clarté qui flamboyait au fond,

Joignant leurs mains, tordant leurs bras, ils s'arrêtaient,

Et, comme tous sortaient de la fosse, ils ôtèrent

La terre de leurs bouches et crièrent: — Seigneur! —

A ce grand mot qui dit gloire, amour et bonheur,

L'abîme qui n'a plus, sous la verge inflexible,

Le droit de prononcer ce mot inaccessible, Poussa dans la nuit un long gémissement. Us reprirent : — Seigneur ! — Ce fut un noir moment. Les cris d'enfant surtout venaient à mon oreille; Car, dans cette nuit-là, gouffre où l'équité veille, La voix des innocents sur toute autre prévaut, C'est le cri des enfants qui monte le plus haut, Et le vagissement fait le bruit du tonnerre.

— "Seigneur! Seigneur! Seigneur! Justice pour la terre,

4 'Nous sommes les martyrs, nous sommes l'équité,

"La loi sainte, l'honneur, la foi, la liberté;

"Chassés par des brigands, par leur triste puissance,

"Nous sommes la vertu, nous sommes l'innocence,

"Que Guillaume forgeron, frappe à coups de marteau;

"Nous sommes ceux qu'on a liés au vil poteau,

"Ceux qu'égorgea le sabre et que perça l'épée;

"Nous sommes le sang tiède et la tête coupée,

"Nous sommes ceux qu'on jette aux chiens, ceux que la dent

"Déchire, ceux qu'on brise et qu'on foule, pendant

"Que les vices lascifs et les crimes énormes

"Au-dessus de leurs fronts chantent, géants difformes.

' ' Nous crions vers vous, Père ! 0 Dieu bon punissez !

"Car vous êtes l'espoir de ceux qu'on a chassés,

"Car vous êtes patrie à celui qu'on exile,

1 1 Car vous êtes le port, la demeure et l 'asile ;

"Les oiseaux ont le nid et les hommes ont Dieu.

"Là-haut le meurtre seul est libre; c'est un jeu,

"D'égorger les vivants; le droit n'a plus de base,

"Et le bien et le mal, comme l'eau dans un vase,

"Sont mêlés et le monde est en proie à la mort.

"A l'Est, on tue, on fusille, on extermine; au nord

"L'incendie a fait rage, hideux comme jadis,

"Dans Bruxelles, dans Louvain. on a vu des bandits

"Ecraser du talon le sein des vierges mortes;

"Des vieillards aux fronts blancs, massacrés sur leurs portes,

"Supprimaient à leur seuil leurs doigts ensanglantés;

"Et les petits enfants du haut dos toits jetés,

"Etaient reçus en bas sur la pointe des piques.

"Les mines de Silésie, les cachots, les portiques,

"Leipzig, Mannheim, le Hanovre, les pontons

"Sont peints de nos douleurs! Seignefur, nous en sortons,

"Nous fûmes le peuple Belge. Il en reste une plaie.

"Notre nation saignante est traînée sur la claie.

"Nous venons de l'exil, nous venons du tombeau,

"Et nous vous rappelons l'âme, notre flambeau!

"0 Dieu juste, il est temps que votre bras nous venge !"

— Quels sont vos meurtriers et cruels bourreaux? dit l'ange?

Et d'une seule voix, ils dirent: — Le Kaiser.

Je vis alors monter de l' abîme obscurci

Un autre amas informe et l'ange dit: — Ici!

Et ce groupe arriva, confus comme une ville,

Devant la clarté sombre et toujours immobile.

C'étaient des milliers d'hommes coiffés de fer,

Comme sut les créer un chancelier d'enfer;

Cavaliers, fantassins, multitudes fatales,

Au cri rauque, au pas lourd, aux statures brutales.

A l'œil stupide, ayant des chiffres sur le front.

Quelques-uns ressemblaient aux hiboux à l'œil rond,

D'autres au léopard hurlant dans sa tannière,

Ils étaient tous vêtus de la même manière;

Ils étaient teints de sang, des cheveux aux talons;

Noirs, pressés, ils venaient, sauvages bataillons;

Leurs armes fulguraient et m'étaient bien connues.

C'étaient des légions ét puis des légions,

Flot d'hommes inondant ces mornes régions,

Chaos, têtes sans nombre au loin diminuées;

Les croupes des chevaux se mêlaient aux nuées;

Us traînaient après eux les chariots d'airain

Avec le roulement d'un foudre souterrain.

Un grand vautour doré les guidait comme un phare.

Tant qu'ils étaient au fond de l'ombre, la fanfare,

Comme un aigle agitant ses bruyants ailerons,

Chantait claire et joyeuse au front des escadrons,

Trompettes et tambours sonnaient, et des centaines

Frappaient des ronds de cuivre entre leurs mains sonores;

Mais dès qu'ils arrivaient devant le flamboiement,

Les clairons effarés se taisaient brfusquement,

Tout ce bruit s'éteignait. Reculant en désordre,

Leurs chevaux se cabraient et cherchaient à les mordre,

Et la lance et l'épée échappaient à leur poing.^

En voyant la lueur qu'ils ne comprenaient point,

Us s'arrêtaient, courbant leurs faqes étonnées;

Us avaient le front bas des bêtes enchaînées

Quand, le loup étant pris au piège et garotté,

L'air terrible fait place à l'air épouvanté!

0 spectacle de voir la force au pied de l'Etre!

De voir s'évanouir le uhlan et le reitre,

Hommes, sabres, chevaux, clairons, férocité,

Tout le sombre ouragan, devant cette clarté!

L 'ange dit : — Qu 'êtes-vous ?

— Du Kaiser, les armées.

Alors, pâles, debout, les ombres ranimées Crièrent, écartant les linceuls de leurs seins:

— Malheur ! Malheur ! Malheur ! à tous ces assassins !

Et l'ange dit, levant les bras pour les confondre:

— Vous avez entendu. Qu'avez-vous à répondre?

Et les morts répétaient: — Mklheur aux assassins!

— Regardez, cria l'ange. — Alors ces lourds essaims,

Ces soldats plus nombreux que les épis des plaines, Dirent :

— Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines.

Nous dûmes obéir à leur ordre inhumain;

Nous n 'étions que le sabre, eux, ils étaient la main.

C'est sur eux, non sur nous que le crime retombe. —

L'ange, vers la lueur calme comme une tombe, Leva, grave et pensif, son œil fixe aux cils blonds, Puis se tournant, il fit signe aux aquilons.

Les vents ayant soufflé, ces hommes disparurent.

Puis au fond de la nuit les aquilons coururent

Et revinrent, poussant une nuée encor,

Et ce nuage était plein de fantômes d'or.

Il s'ouvrit devant l'ange avec un sourd tonnerre.

Je vis des généraux sur leurs chevaux de guerre,

L'épée au flanc, le casque au front, l'air irrité,

Debout sur la nuée avec autorité ;

Des flammes dans leurs yeux et du sang dans leurs boiuches; Triomphants, quelques-uns très vieux et farouches.

Et l 'ange leur cria : — C 'est vous les capitaines ?

C'est nous. Que nous veux-tiu? — Silence aux voix hautaines!

Regardez cet oiseau qui dort et taisez- vou6Î

Dit l'ange, et dérangeant sa robe avec courroux, Il leur montra la foudre en son sein endormie.

Il reprit: — Vous avez ainsi qu'une ennemie

Traité la race Belge; où vous avez passé,

Tout est mort, l'herbe crut; vous avez écrasé

Les femmes et les enfants, les vieillards aux fronts chauves,

Et lâché vos soldats comme des bêtes fauves;

Allumé l'incendie, relevé l'échafaud,

Brisé la loi d'en -bas, bravé la loi d 'en-haut;

Vous êtes devant Dieu; qu'avez-vous à répondre?

Comme devant la braise on voit la cire fondre, Ces noirs teutons tombèrent à genoux, Ef criant et pleurant, dirent :

— Ce n'est pas nous!

Le seul responsable est notre grand Empereur. L'Allemagne, devant lui, plie avec terreur, Nous lui renvoyions toutes nos actions.

Lui seul commandait, noius lui obéissions, Seigneur, car de tout temps, nos ministres, si sages, Disaient, ô Dieu, qu'il était l'une de vos images.

L 'ange dit : — Amenez 1 'image de Dieu.

Un être révoltant parût. Du milieu

De l'abîme on le vit surgir dans l'ombre impure. Il ressemblait au meurtre, à l'envie, à la luxure, A la fraude, à l'orgueuil, surtout à celui-là; Au mensonge, et d'horreur je demeurai saisi, Car il avait du mal toutes les ressemblances. A travers cette nuit, les brouillards, les silences, Dans ce gouffre sans fond de toutes parts béant, Dans ces immensités qu'emplissait le néant, Tl se dressait le sceptre appuyé sur l'épaule; Fier comme s'il eut conquis le monde et le pôle; L'air superbe, l'épée au flanc, couronne en tête, Globe en mains. Arrogant, il était sur le faîte D'un trône, comme un roi d'Egypte ou d'Issachar, Et ce trône était porté sur un grand char.

Devant ce dur fantôme, en la brume glacée, Ayant le vague aspect d'une croix renversée, Venait un glaive nu, ferme et droit dans le vent, Qu'aucun bras ne tenait et qui semblait vivant.

Les vapeurs au-dessous, flottaient basses et lente».

Le char était traîné par des bêtes volantes,

Monstres inconnus même au gouffre sans clarté;

Attelages impurs. — Il était emporté

Par des tigres ailés, au pied large, aux yeux mornes,

Aidés par des griffons, aussi par des licornes,

Survolés de vautours à deux têtes, ayant

Des diadèmes d'or sur leur front flamboyant.

Tous ces monstres poussaient des cris, battaient de l'aile,

Tantôt mêlés, tantôt en ligne parallèle.

Le trône approchait sons ces lugubres cieux;

On entendait gémir autour des noirs essieux,

La clameur de tous ceux qu 'avaient broyé leurs roues ;

Il venait, il fendait l'ombre comme une proue;

Sous un souffle invisible, il semblait se mouvoir;

Rien n'était plus étrange et plus farouche à voir

Que ce char effrayant tourbillonnant dans l'ombre.

Dans le gouffre tranquille où l'humanité sombre,

Ce trône d'Allemagne apparaissait hideux.

Sa vue instinctivement faisait fermer les yeux.

Il était à chaque marche encombré de squelettes

Et de cadavres 'froids aux bouches violettes,

Et le plancher rougi fumait, de sang baigné;

D,u sommet de ce char, sinistre forcéné,

Guillaume trônait, terrible et couronné.

Pas un des généraux à l'allure guerrière

Ne regardait cet homme. A l'écart et derrière,

Vêtu d'un noir manteau qui semblait un linceul,

Espèce de lépreux du trône, un autre venait seul :

Il posait les deux mains sur sa face morose

Comme pour empêcher qu'on y vit quelque chose;

Quand parfois il ôtait ses mains en se baissant,

En lettres qui semblaient faites avec du sang

On lisait sur son front ces trois mots: Je le jure.

Quoiqu'il fut au fond de l'ombre obscure,

Je reconnus Bethmann, le sinistre chancelier,

L'homme historique du 4 'chiffon de papier".

Et les généraux s'étaient éclipsés. L'ange dit:

— Qu 'êtes-vous ?

Et le kaiser aux yeux de loup répondit:

— Empereur et maître de tout du droit de mon ancêtre.

— Empereur peut-être, mais nullement le maître,

Dit l'ange. Allons, venez, c'est l'heure, approchez- vous,

Vous voilà donc enfin, kaiser! D'où sortez-vous?

0 Empereur, vous sortez, et je vais vous le dire,

Des forfaits, des fureurs, du meurtre, du délire,^

£>es deuils, des faux serments dont l'homme est éperdu,

Et du sang innocent à grands flots répandu.

Vous sortez des palais qu'habite la démence.

Des tranchées, des charniers, et de la plaine immense

De l'Europe criant vers le haut firmament!

Kaiser! l'homme n'est pas fait pour votre amusement.

Kaiser ! la terre est un temple et non pas une étable,

Le tyran, dans l'orgie, accoudé à sa table,

Commande au criminel et Dieu au châtiment.

Empereur, avant que Dieu regarde froidement

Tout le sang qui ruisselle autour de vos armures,

Les astres tomberont comme des figues mûres

Qui tombent d'un figuier secoué par le vent.

0 Kaiser qui massacrez sous l'œil du Dieu vivant,

La voix du genre humain contre votre front s'élève.

Plus nombreux que les flots gémissant sur la grève.

Les morts auprès de Dieu, Kaiser, vous ont précédés,

Otez votre couronne, accusé, répondez.

Tous ces crimes abjects, mêlés au vice immonde,

Les avez-vous commis?

Et ce maître du monde Trembla comme l 'arbre au vol d 'un ouragan, Et l'ange regardait pâlir cet arrogant, Sous le manteau de sang dont il était vêtu.

Et l'ange commanda: — Voyons, défends-toi; as-tu Pour lui jeter ta faute et pour qu'il en réponde, Au-dessus de ta tête un être dans ce monde? Et Guillaume répondit:

— Je n'ai q]ue vous, mon Dieu!

Alors je crus voir un rayon du ciel bleu,

Et la lueur soudain, grandit funèbre et pure

Et devint formidable, ainsi qu'une figure.

Des sept anges rêveurs les clairons se baissèrent,

Le gouffre, que les nuits insondables enserrent,

Frémit comme l'oiseau pris au fatal lacet,

Et l'espace entendit la voix de Dieu qui disait:

"Les vivants, sous le ciel, tremblent, souffrent et pleurent;

1 4 La vertu, la raison et la sagesse meurent ;

"Le crime est couronné.

"L'homme récolte ici ce que là-bas il sème,

" Kaiser Guillaume, appelé deuxième,

"Approche, infortuné!

"Nul ne s'évade. Ici les choses sont connues, "Les os sont transparents et les âmes sont nues;

"Ici tout est clartés; "L'ombre de l'homme prend la forme de sa vie, "La justice affamée ici n'est assouvie

"Que de réalités.

"Et tu as foulé aux pieds les multitudes, "Transformé des pays vivants en solitjudes,

"Dressé des échafauds, "Et marché sur les peuples, affreux, vainqueur, superbe, ' ' Comme le moissonneur à grands pas dans l 'herbe,

"Marche avec une faulx;

"Me voici. Vois ma face, et sache que j'existe. "0 malheureux, regarde en toi-même et sois triste,

"Une main t'a saisi; "Comme une vision, rappelle-toi le monde; "Ceci c'est ma clarté; le reste est nuit profonde;

"C'est moi qui suis ici.

' ' Devant le Créateur, devant les créatures, "Tu mis sur les traités, tu mis sur tes parjures,

"Sur le vol effronté, "Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge, "Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge,

"Mon sceau de vérité.

"J'avais entre tes mains déposé ma justice, "Disais-tu? Kaiser du meurtre et du vice,

"Empereur du forfait, "Des vies dont j'avais peuplé ton domaine "Et d'autres appartenant à la race humaine,

Réponds? Qu'en as-tu fait!"

L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière

Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière

Comme s'il eût été poussé par la clarté.

Je sentis tressaillir l'obscure éternité.

Dans un ouragan de feu et de fer,

Guillaume l'assassin tomba en enfer,

Prendre le grand dîner qu'en Août dernier,

La ville de Paris ne voulut pas payer.

S'il est maintenant froid, point n'est d'inquiétude,

Satan sert toujours chaud, c'est son habitude.

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