CHAPITRE VIII
PUÉRILITÉ DES CONCEPTS VIDES OU FORMES DE l'entendement
^ , Il suffit maintenant de jeter un rapide coup d'œil sur notre activité mentale pour se convaincre que nous nous représentons nécessairement les choses non seulement dans le temps et dans l'espace, mais encore dans un certain ordre, avec des rapports de cause à effet, de possible à réel, etc. Dans la philosophie de Kant toutes ces déterminations proviennent uniquement de la nature de notre entendement : c'est en lui qu'existent les formes, eràce auxquelles nous conférons aux cho-
ses la réalité, la causalité, la substantialité. Nous retrouvons donc iclVapriorùme de Kant. Ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer, il y a bien relativement à la connaissance humaine quelque chose d'à priori, c'est à dire d'indépendant de notre expérience et qui en est le fondement, et cela, aussi bien en nous que Jwrs de nous ! En nous, c'est la faculté de connaître avec les lois latentes de la pensée, lois qui ne sont que l'application de la pensée à l'existence réeUe ; hors de nous, ce sont les choses et les lois absolues de l'existence qui régissent les choses, en tant que nous pouvons logiquement les concevoir par notre activité mentale.
Voilà Vapriorité que tout homme raisonnable doit admettre comme réelle. Kant ne s'en contente pas.
Comme le temps et l'espace pour l'intuition, ainsi pour la pensée pure certains concepts (nous ne savons comment ) doivent jaillir de l'arrière-fonds de notre intelligence. C'est qu'en effet d'après Kant nous ne pouvons rien
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percevoir que de purement sensible ; l'expérience sensible ne nous donne rien d'universel et de nécessaire : il en concluait que les concepts grâce auxquels nous concevons le nécessaire et runiversel, viennent du fonds même de l'càme. Aussitôt donc qu'un phénomène éveille l'esprit, le concept jaillit pour le revêtir d'une forme intelligible.
Donnons un court et caractéristique exposé de ces concepts ou catégories de Kant.
Les <c concepts » ne sont pas des abstractions empiriques et ne donnent point de caractère uénéral à la perception : ce sont des formes que l'entendement applique instinctivement a l'expérience. Us sont« en germe, en puissance (( dans l'esprit humain jusqu'à ce qu'ils se dé- (( veloppent à l'occasion de l'expérience, et, puce rifiéspar ce même entendement des condi- (( tions empiriques concomitantes, apparaissent « dans toute leur pureté r (1). Il ne sont pas arbitraires, ne dépendent pas des caprices de
(1) Raison pure, p. 67.
l'individu : ce sont des formes néeessairenient logiques, qui doivent se développer dans tout entendement. Les formes de Vintuition pourraient être autres que c-elles que nous avons, mais non les formes de la conception.
Ces concepts s'appellent catégories, en tant qu'ils servent à la classification. Les catégories de Kant ne sont pas des manières d'être, mais de pures formes de la conception. Ce sont les lois nécessaires subjectives de l'activité mentale, de pures formes dans lesquelles l'esprit reçoit la matière fournie par les sens, un appareil dont l'entendement se sert pour élaborer la matière déjà informée par l'intuition sensible, c'est à dire pour concevoir. Soit, par exemple, le jugement de perception : le soleil échauffe la pierre; aussitôt jaillit du fond de l'àme la catégorie de cause et d'effet ; elle s'imprime sur cette perception, et nous obtenons le jugement expérimental général : des que paraît le soleil, la pierre s'échauffe.
La fonction des catégories n'est donc pas, comme on le voit, de représenter des objets.
mais d'enchaîner étroitement des représentations. L'intuition fournit des objets, et la catégorie donne la forme qui les enchaîne avec une nécessité subjective. C'est le nombre des formes possibles de cet enchaînement qui détermine le nombre des catégories. Nous avons en conséquence :
Catégorie de quantité: unité, pluralité, totalité ;
Catégorie de qualité : réalité, négation, limitation ;
Catégorie de relation : substance et accident, cause et effet; action réciproque ou communication ;
Catégorie de modalité : possibilité, existence, nécessité.
Kuno Fischer dit de cette célèbre table des catégories : «Dans la disposition des catégories « apparaît clairement la fantaisie architecto- « nique de Kant, son goût pour l'apparence ; « il faut se garder d'attacher trop d'impor- « tance à la symétrie qui s'y étale complai- « samment. Comme ces catégories sont abs-
i76 LE IvANTISME ET SES ERREURS
« traites des jugemeats, il manque à ce dodéca- « logue des concepts purs de l'entendement la « forme du système, que ne remplacent pas « les jeux de l'architectonique » (i). En réalité la théorie des catégories se réduit à un jeu puéril, mais la façon dont Kant glisse, au lieu de manières d'être réelles, de pures formes unitives sous le mot « concepts» ou « catégories» , a de trop graves conséquences pour être tolérée comme un jeu inoffensif.
D'après Kant les catégories sont proprement ce qui informe l'expérience. L'expérience consiste dans l'enchainement universel et nécessaire des phénomènes. Le «moi», sujet percevant, coordonne les phénomènes transitoires par le moyen du temps et de l'espace. et en fait l'objet de l'intuition. Mais le « moi », sujet concevant, coordonne les phénomènes d'une manière universelle par le moven des catégories et en fait l'objet d'une expérience qui a une valeur universelle. Les catégories l'em-
(Ij Histoire de la Pliilos. iMod., III, 3C3.
portent donc sur le temps et l'espace, en ce qu'elles sont un ciment plus durable et plus fin.
L'appareil à priori des formes vides, c'est la « Raison pure, » qui est ainsi l'objet principal de la Critique.
Pour faire avec Kant la sentinelle critique, observons d'abord qu'il a déjà été dit qu'au- " cun concept ne peut se glisser dans l'entendement, qui renferme quelque chose, de réel, c'est à dire qui ait un contenu objectif: en d'autres termes, que la connaissance à priori est entièrement pure. Entre les connaissances à priori, celles-là sont pures qui ne sont mélangées d'aucune expérience. Soit, par exemple, le jugement : tout changement a une cause ; c'est un jugement à priori, 'mais il n'est pas pur, parce que l'idée de changement est un concept qui ne peut être tiré que de l'expérience.
2. — Maintenant, à considérer les formes pures, on doit premièrement observer qu'il n'y a aucune raison de les admettre. Kant pré-
PESCU — KANTISME. — 12.
tend que la connaissance humaine a dans sa formation un caractère qui ne peut s'expliquer par la pure expérience sensible : pour lui, les concepts doivent être à priori, c'est à dir e indépendants de VexTpérlence, attendu que, en raison de leur universalité, ils ne pourraient tirer leur origine de la seule comparaison et élaboration des images sensibles. Jusqu'ici il a inœntestablement oraison, quoiqu'il comprenne fort inexactement lânaturede cette indépendance.
Maintenant voici deux essais d'explication: la philosophie traditionnelle, ordinaire aux hommes, «naïve»,— et la philosophie de Kant. C'est le moment de dire : C'est ceci ou cela. Ce n'est qu'après un examen approfondi que l'une ou l'autre alternative peut être avec raison admise.
Tandis que le professeur de Kœnigsberg détermine l'activité suprême de l'esprit c/?/ dedans au dehors par des idées-types subjectives, formes toutes prêtes, qui n'ont qu'à se développer, à se dégager les unes des autres, la phi-
losopliie traditionnelle enseigne que la faculté cognitive reçoit sa forme, sa détermination du dehors par le moyen de la réalité objective. Comme, si l'on admet cette dernière doctrine, le système entier de Kant, tombe au rang des cbimères fantastiques, nous sommes obligés d'exposer cette doctrine en toute exactitude, au risque de répéter ce qui a déjà été dit sous une autre forme.
Comme, en fait, nous concevons l'universel, donc quelque chose de supérieur à la perception sensible, on se croyait avant Kant, et surtout dans le « sombre moyen âge )\ autorisé à conclure que l'intelligence humaine a la faculté de saisir dans les choses ce qui leur appartient en propre indépendamment de leur existence matérielle, de leurs manifestations contingentes, de leur individualité. Tandis que le sens ne saisit que les individus dans leur phénoménalité, cette faculté supérieure, la raison, pénètre jusqu'aux manières d'être générales (existence, substance, accident, etc. ), jusqu'à leur essence. Ainsi naissent les concepts^
Ce que le concept renferme est bien réel dans l'individu, qui est apparu au sens ; mais ce n'est pas à cet individu que le concept doit son origine : c'est une réalité suprasensible logiquement nécessaire, qui sert de support aux individus. Dans le concept de cercle la rondeur n'est pas expliquée parce que tel cercle est rond, mais tel cercle est rond, parce que la rondeur appartient au concept du cercle. Le contenu du cercle ne dépend donc pas de l'individu ; c'est à Vuniversel que tous les individus alîérents doivent se subordonner. Le concept ne perd rien, même si l'individu, à l'occasion duquel nous le concevons, cesse d'être. En soi, le concept est une nécessité suprasensible ( métaphysique, ), qui se révèle à notre esprit comme l'obligation logique de penser ainsi et non autrement. Entre les vaim produits de Viniagination et le concept il y a
un abime.
Ainsi s'explique suffisamment la circonstance sur laquelle Kant insiste tant : la vérité du concept n'est pas indépendante de la réalité
de ce qui apparaît au sens. Néanmoins les concepts ne sont pas de vaines formes qui viennent du sujet, ils ont un contenu qui procède de la réalité externe. L'intelligence, sous l'action de l'être extérieur,, acquiert une constitution en vertu de laquelle elle devient^ grâce à son activité, l'image vivante et l'expression de Vêtre réel qu'elle connaît. C'est que, si l'intelligence est faite en elle-même pour saisir en soi l'être des choses d'une manièreidéale, l'être extérieur se représente à Tintelligence parce qu'il est fait lui aussi, pour se révéler à l'esprit. Cet effet de l'action des objets sur l'intelligence s'appelait avec raison^ dans la philosophie du moyen âge, forme^ c'est à dire ce qui détermine la représentation du connu dans le connaissant.
Afin de prévenir toute méprise, encore unepetite remarque. Les concepts ou catégories ne sont-ils que des manières d'être transcendantes ? Le célèbre critique s'empresse de nous répondre : les catégories sont ou seulement transcendantes, c'est à dire formes des choses en
soi, OU seulement immanentes. Il oublie, comme il arrive souvent, quand on est prévenu, un troisième cas possible : c'est que les catégories pourraient avoir une valeur transcendante et une valeur immanente. Et c'est ce qui est. Avant tout les catégories sont les formes de V existence de Vctreen soi; puis, elles sont les formes de la conception pour ce qui est • conçu. Dieu, principe dernier de toutes choses, nous a donné la faculté de concevoir les choses avec les formes logiques mêmes, selon lesquelles elles existent (1). Nous sommes d'accord sur ce point avec le? kantiens réalistes qui, on le sait, s'appuient sur les propositions par lesquelles le grand penseur. en contradiction avec son système soutient rexislencc réelle du monde extérieur (Ilerbart, lî.Lotze, Trendelenburg (2), Ed. de Hartmann, elc. ) —
(11 Cf La science moderne considérée dans son fundement, p. 56 remarque.
(-2) Sur Trendelenburf:. Hartmann fait celle remarque: avec son 3« cas possible il a louché le point précis de la question : on avait seulement oublié de parler d'une laamt dans la démons- ■tration de Kant ; or il ne s"a-it, pas seulement d'une lacune
Les kantiens purs ( idéalistes ), qui veulent éliminer à tout prix la chose en soi, ne peuvent parler sérieusement de transcendance ; notre troisième cas possible leur est interdit. Les réalistes critiques sont donc en un point essentiel revenus à l'explication des concepts qui est familière à la scolastique.
Ce qui est vrai des concepts, est vrai naturellement aussi 6qs jugements et de?: principes qui reposent sur les concepts. Eux aussi doivent avoir leui- fondement non dans une nécessilé suljjectivf, mais dans une réalité objective extérieure à l'acte cognitif, exactement comme les concepts dont la comparaison les engendre nécessairement. Telle est l'explication traditionnelle.
Tout d'abord on nous accordera bien au moins qu'elle explique la situation aussi bien que le fait la fiction de Kant. Pour que son
dans la domonslralion de Kant, mais d'un faux arvclé de compte à reclilier complèlement : celte rectification ne compte point, ni n'achève la démonstration de Kant : elle lui enlève toute sa force et sa valeur.
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système fût le seul acceplable, Kant aurait au moins dû faire un sérieux effort pour démontrer que l'antique théorie était inacceptable et faire voir qu'il y a contradiction à admettre dans riiorame une faculté de connaître le'suprasensible et à dériver la détermination, ou forme de l'acte- cognitif, d'une réalité externe. 3. — En seœnd lieu, admettre avec Kant une forme de l'entendement, c'est admettre une hypothèse qui n'est pas seulement toute superflue, mais encore qui ne peut être mise d'accord avec les faits observés. En effet, la conscience nous atteste non seulement que nous nous sentons logiquement contraints de penser, de juger ainsi, et non autrement, mais encore que cette nécessité a pour caractère propre d'être une connaissance de l'objet donné du dehors au principe pensant. Nous pensons ainsi, parce que l'objet est aiiisi. Nous ne sommes pas poussés dans nos jugements par une aveugle nécessité ; nous avons clairement conscience de la nécessité où nous sommes de concevoir que le rapport des con-
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cepts, affirmé ou nié dans nos jugements, préexiste réellement à notre travail mental et en est indépendant. « Autrement, demandece rons-nous avec Kleutgen, quel est le me- « tif qui me force à juger que deux ligues « ne peuvent se rencontrer ou ne se couper « qu'en un point ? Évidemment il n'y en a « pas d'autre que celui-ci : c'est que je vois « que la chose est ainsi et ne peut être autrece ment ». Nous voyons clairement que, sur les lignes telles qu'elles existent hors de notre esprit et indépendamment de lui, les propositions ci-dessus doivent se vérifier. C'est l'affaire de la critique scientifique d'explorer tous les éléments subjectifs de notre pensée et de ne s'arrêter qu'aux concepts les plus simples et aux principes les plus élevés. Mais partout et toujours où apparaît une nécessité mentale, la critique reconnaît une intuition même de la vérité. Une critique qui dédaigne ces faits n'est rien moins qu'une critique ; c'est une architectonique ; elle ignore le caractère le plus essentiel de la connaissance.
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4. — En troisième lieu, Kant^ avec Tappareil de ses formes, s'est éloigné de la voie scientifique en entreprenant d'expliquer les faits par une hypothèse qui a elle-même autant besoin d'explication que les faits.
En effet, que sont ces formes vides, ces concepts purs, qui, jaillissant du fonds de l'âme et se développant, s'élancent sur les perceptions pour les inonder d'universalité (1) ? D'où tirent-elles le droit d'universaliser des perceptions? Quelle raison y a-t-il pour qu'un objet, par exemple, étant mis au contact avec ufle pierre échauffée par le soleil, le concept
(!) €e que nous avons dit ci-dessus ( p..i8-40 ) des formes de rintuition est vrai aussi, mulatis mutandis, des formes de l'entendement. Sur la manière dont elles naissent ou apparaissent, Kant ne nous dit rien de net. U s'en réfère à un « système d'épigenèsc de la Raison pure ( Critique, p. T.'w ) ». Ce qui veut dire : ce n'est pas l'expérience qui rend ces concepts possibles ; au contraire, les catégories du point de vue de l'entendement renferment les fondements de la possibilité de toute expérience : ce ne sont pas non plus des disposilions subjectives de la pensée ( qui seraient établies par notre Créateur, de sorte que leur emploi concorderait exactement avec les lois de la nature ), mais bien les premiers principes à priori de notre connaissance, pensés par eux-mêmes. — Ces dissonances ont disparu de la 2' édition de la Critique.
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fondamental de cause surgisse en moi et ma perception se transforme en une proposition universelle? Pour que, à la vue d"un arbre, la forme mentale a substance » s'élance des profondeurs de Tàme, s'applique en quelque sorte à l'arbre et, sans autre occasion objective, me le fasse penser comme substance?
Sans aucun doute on est fondé à dire que cest la raison qui, à l'apparition d'une image sensible dans ' l'imagination, produit une image mentale, forme cogniLive correspondant à l'objet externe. Mais conformément à l'explication traditionnelle, telle que nous la trouvons chez les scolastiques, la connaissance sensible, ou, pour mieux dire, l'objet externe par le moyen d'une image sensible dans l'imagination, coopère à la production de l'image mentale suprasensible.
5. — ISous touchons ici à un point sur lequel, en raison de son importance décisive, nous devons nous arrêter un peu.
Comment quelque chose de matériel, comment une impression sensible peut-elle coopé-
rer à la production d'une forme cognitive suprasensible, immatérielle?
La réflexion se trouble, si l'on considère d'abord, que les individus matériels sont déterminés par les lois universelles de l'être, et, par suite, intérieurement faits pour se révéler à l'esprit qui pense. Pour comprendre cet état de choses, voyons l'analogie qu'il présente avec la valeur artistique d'une figure qui, aux yeux de l'animal, est en quelque sorte enfouie dans la matière ainsi que dans les ténèbres. Assurément, cette figure est matière pure, mais encore cette matière estelle déterminée par les lois de l'art et porte ainsi le sceau de l'esprit. Sa valeur artistique est en quelque sorte voilée sous les accidents matériels qui sautent tout d'abord aux yeux. Survient l'artiste, et, à la lumière de l'inspiration, ces accidents matériels lui viennent en aide pour rendre visible le mérite de cette figure (l). En second lieu, n'oublions
(1) Comme en réalité nous avons des choses une connaissance plus parfaite que celle que peuvent donner les individus
pas que, dans l'homme, la connaissance sensible, directement influencée par l'objet externe, a dans l'àme les mêmes racines que la faculté de concevoir. D'où il suit que, chaque fois que la faculté de connaître le sensible est sous l'impression des choses externes, la faculté de conception en subit indirectement le contre-coup.
Nous ne disons donc pas que l'individu matériel agit directement sur l'esprit antécédemment et indépendamment de l'activité mentale. Si nous disions cela, on aurait toute raison de nous opposer la proposition fondamentale du Kantisme. Mais nous disons que la raison, en
matériels, les aristotéliciens comparaient Tactivité mentale à une lumière, qui nous permet de pénétrer dans l'essence des choses. Mais cette lumière n'est qu'une vertu delà raison, capable de dépasser le caractère matériel des individus et de saisir en eux, selon les lois générales de l'être, l'essence qui en fait le fonds. De même pour l'artiste. Comme en contemplant une œuvre d'art on devient capable d'en saisir la valeur de manière à comprendre la capacité artistique de son auteur, ainsi nous sommes mis en état de connaître l'essence des choses, de manière à comprendre la capacité de rAuleur de toutes choses. Ce qu'il a de tout temps pensé, nous arrivons à le penser après lui.
présence de l'image sensible, commence en quelque sorte de sa propre initiative à manifester son activité, et, grcàce à cette activité même, produit l'image mentale ( forme cognitive). Cette activité rationnelle consiste essentiellement à séparer pour ainsi dire de la chose extérieure le contenu objectif de l'image mentale. Le contenu du concept est bien dans l'objet externe, quoiqu'il n'y soit pas (par exemple quant à runiversalité) tel que le renferme le concept.
Par où Ion voit que l'objet de la représentation sensible coopère à la production de l'image mentale au moins comme cause déterminante, informante. 11 concourt à mettre au point l'image mentale, et cela, grâce à son union avec l'activité rationnelle, tout ainsi que la nature matérielle d'une chose peut en raison de son union avec la lumière mettre au point l'image rétinienne. Si donc c'est avant tout la raison même qui produit pour elle-même dans l'image mentale une forme cognitive, c'est en se servant de l'i-
mage sensible qui représente l'objet externe. Nous sommes remontés un peu haut, mais sans nous écarter de notre sujet. Nous avions accusé Kant d'avoir cherché à expliquer les faits par une hypothèse qui elle-même a plus besoin qu'eux d'explication. En lui reprochant de dériver d'une façon inintelligible notre pensée déterminée de concepts purement subjectifs, nous en sommes arrivés à rappeler comment dans l'ancienne philosophie la détermination de notre pensée avait été expliquée d'une façon satisfaisante. C'est ainsi seulement que le reproche adressé à Kant a toute son importance. Ainsi s'explique tout ce qu'il fallait expliquer. C'est dans la représentation sensible que se trouve le principe qui donne à l'image mentale sa détermination, de façon qu'elle nous représente tel objet et non tel autre. Kant n'a pas voulu voir comment cela était possible. S'il était allé à l'école du moyen âge, il y aurait appris que c'est sans doute la raison qui produit l'image mentale de l'objet, non toutefois en disposant des concepts
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selon ses propres lois subjectives, mais en collaborant avec la représentation sensible à la production de la forme mentale correspondante. Celte explication est d'accord avec la croyance du genre humain, que notre connaissance résulte d'une sorte d'action réciproque du monde sensible et de nous-mêmes. « La tentative, dit Lotze, de faire de l'image « des choses un produit intérieur de l'esprit « seul, a de nouveau été bientôt rejetée par les « savants : on trouvait qu'il était pour cela « nécessaire d'admettre en nous autant d'ins- « tincts étrangers à l'essence de l'esprit « et qu'on n'en peut dériver, — que la « croyance commune croyait en recevoir « du monde extérieur». (Microcosme, m, p. 231 ).
Pour en finir avec ce grand procès, disons, en quatrième lieu, que les concepts purs de Kant sont des formes vides de tout contenu, mais pleines de contradictions. Des concepts purs, c'-est à dire sans contenu, des concepts qui ne sont que des formes de l'intuition,
sont tout simplement impossibles. Tout concept, en effet, doit avoir un contenu, une matière : autrement, il cesse d'être un concept. On peut appeler les concepts purs, en tant qu'ils ne représentent rien de sensible, aucun individu, mais rien que de général. Des concepts purs, au sens de Kant, sont des cercles carrés, des couteaux sans manche ni lame. Un concept est toujours le concept de quelque chose : sinon, il n'est rien. Par la seule compréhension mentale d'un concept nous avons déjà quelque chose d'objectif de représenté. Sans doute il y a des lois mentales qui président à la formation des concepts, mais les lois de la pensée humaine ont leur fondement dans les lois objectives de l'être, lesquelles s'expriment dans le concept. Inutile d'insisterpour montrer quel jugement porte la science sans préjugés sur la logique Iramcendanlale de Kant. Nous sommes en droit de l'appeler, ainsi que nous l'avons fait, un jeu puéril. Mais entre les concepts ou jugements il y en a^n surtout qui demande à être étudié à part.
PESCH. — KANTISME. — 13.
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