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MAHOMET

Caractère de sa mission. — Défense de sa mission. — Personnalité de Mahomet. — Hégire. Koréïchites. — Médine. — Mohadjers (les Emigrés.)

Pour comprendre l’esprit d’une prédication, il est indispensable de savoir ce qu’était personnellement le prédicateur, et pour apprécier la valeur de ce prédicateur, il est indispensable d’étudier la matière humaine qu’il avait à remuer : tel est le but de cette rapide notice sur le législateur des Arabes, sur le fondateur de ce qu’on pourrait presque appeler la nationalité musulmane.

Le monde était plein de trouble au VIe siècle de l’ère chrétienne, vers le temps de la naissance de Mahomet.

En Europe, dans l’Espagne et dans la France méridionale, les Visigoths, ariens, luttaient contre Clovis et ses fils, catholiques; ils demandaient secours à l’Empereur d’Orient, Justinien, et étaient obligés de soutenir une nouvelle guerre pour se débarrasser des généraux qui avaient amené ce secours et prétendaient avoir conquis et non pas seulement protégé. Dans la France proprement dite, ces mêmes fils de Clovis s’entre-trahissaient, s’entre-assassinaient et la longue querelle de deux reines, la Visigothe Brunehaut et la Franke Frédégonde, fournissait à l’histoire ses pages les plus lugubres. En Angleterre, les Angles accouraient disputer aux Saxons les terres où ceux-ci étaient venus réduire en servitude les descendants des Kimris, les plus anciens envahisseurs de cette ile qui aspire aujourd’hui au premier rang en science, industrie et puissance, et n’était alors qu’une arène où la force brutale s’exercait dans les ténèbres. En Italie, le nom Romain, ce nom d’une valeur si surfaite, avait perdu son ancien prestige ; le dernier fragment, la tête du colosse brisé, Rome, impatiente de n’être qu’une simple métropole épiscopale , s’agitait dans son antique orgueil de cité essentiellement religieuse : elle se préparait la papauté, puissance temporelle, telle que devait la constituer, deux siècles plus tard, la politique de Charlemagne. Mais, en attendant, elle ne pouvait refuser obéissance aux Hérules, aux Ostrogoths, aux empereurs d’Orient, aux Lombards ses dominateurs successifs. La Grèce, encore plus étrangère à son passé, servait de parure babillarde à l’empire d'Orient. Le Nord pesait sur le Midi depuis les bouches du Rhin, à l’ouest, jusqu’à celles du Danube, à l’est. Scandinaves, Norvégiens, Danois, se pressaient sur les pas des Goths, des Huns établis par violence ou par surprise, en Thrace, en Macédoine, en Lombardie, en Italie. Déjà apparaissaient, sortant à leur tour des profondeurs de l'Asie centrale, ces Turcs qui, bientôt, resserreront l’Empire grec dans les murailles de

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Constantinople. Le tableau si énergiquement tracé par M. Renan de la situation de l’empire Romain au Ier siècle de l’ère chrétienne, n’a plus de rapport avec celui qu’on pourrait faire du vieux monde au VI0. Ce n’est plus de la pourriture césarienne qui fermente, c’est de la barbarie guerrière qui s’ébat et se vautre L

L’Asie n’était pas plus calme que l’Europe.

Le Thibet, l’Inde, à qui les populations dominant actuellement la vieille Europe, doivent leur génie, leurs idées générales et leurs langues, la Chine, le plus étrange des problèmes politiques et philosophiques, sociaux en un mot, étaient déchirés par des guerres civiles et des guerres étrangères compliquées de querelles religieuses. Le versant septentrionnal du haut plateau asiatique, propriété actuelle de la Russie, était alors absolument inconnu. La Perse, mêlée aux affaires de l’Occident depuis, surtout, l’expédition d’Alexandre de Macédoine, bataillait avec les Gréco-Romains de Constantinople, maîtres de l’Asie occidentale.

En Afrique, ces mêmes Gréco-Romains, ramassis de soldats, de marchands, d’administrateurs recrutés un peu partout, continuaient d’exploiter l’Egypte agricole et laissaient se momifier la vieille Egypte savante. Ils en usaient à peu près de même avec les cantons alors fertiles de la côte septentrionale d’Afrique qu’ils venaient de reprendre aux Vandales.

L’air était plein, partout, de vibrations farouches; on comptait sur le mal plus qu’on ne se fiait au bien : les esprits n’étaient pas à la mansuétude. Les chefs qui obtenaient le plus de confiance étaient ceux qui poussaient le plus puissant cri de guerre. Une seule éloquence touchait les cœurs, faisait de vives mais passagères convictions: le butin, dépouilles de nations, de villes, de seigneurs, d’hommes d’armes, de pauvres laboureurs, de simples mendiants.

Sans la petite lampe dont la clarté tremblottait au fond de 'quelques cellules de cénobites, sans la semence philosophique abritée des orages et transmise d’àme en âme par de courageux apôtres de l’avenir, la barbarie, accélérée dans sa marche par le colossal orgueil des maîtres de la force brutale, serait devenue de la pure sauvagerie.

Cependant, un coin du monde restait étranger à ce mouvement, non pas à cause de la sagesse de sa population, mais à cause de sa situation en dehors des routes suivies par les nations dites civilisées. La péninsule Arabique n’entendait que de loin en loin ettrès-affaiblis, les plus forts éclats des tempêtes qui grondaient en Europe. Elle ignorait l’existence de l’Inde et de la Chine; ses rapports avec l’Asie ne dépassaient pas la Perse, et encore, celle-ci ne lui était-elle connue que par l’annonce des victoires ou des défaites rendant et retirant tour-à-tour aux Empereurs de Constantinople une suzeraineté nominale sur quelques-unes des vallées les plus proches de la Syrie. Cette dernière contrée l’intéressait, elle allait y commercer, elle y comptait des fils se promenant le long du bord occidental de l’Euphrate et remontant d’étape en étape jusqu’à la Caspienne. Quelque chose de semblable à un mystère religieux la séparait de l’Egypte dont ses pasteurs avaient jadis envahi la partie méridionale et d’où ils n’étaient complètement disparus que vers le temps où quelques-uns de leurs frères attardés, les Israélites, traités en bêtes de somme par les indigènes revenus vainqueurs, s’étaient

Les Apôtres-, ch. xvn.

évadés sous la conduite de Moïse. Les Arabes n’étaient en relation qu’avec l’Abyssinie. Quant à cette côte septentrionale de l’Afrique qu’ils devaient envahir deux fois et que s’étaient si longuement disputée à côté d’eux les Romains, les Carthaginois, les Grecs-Bysantins et les Vandales, ils ne paraissaient pas se douter de son existence.

« Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre.

« Par les lois, par les arts et surtout par la guerre:

« Le temps de l’Arabie est à la fin venu....

« Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers,

« Il faut un nouveau Dieu pour l’aveugle univers 1 »

La tâche entreprise par Voltaire n’exigeait pas, de la part de ce vaillant soldat de l’idée, une plus exacte précision. Les travaux des Fréret, des Montesquieu et d’autres interrogateurs du passé, n’avaient pas encore produit leurs fruits à la fin du xviii9 siècle. On ignorait tout l’Orient ; l’Occident lui-même était loin, bien loin, d’être connu. Il fallait pour être compris de la foule vulgaire, et aussi de la foule lettrée, prendre pour point de départ les moitiés, les quarts de vérités historiques auxquels elles étaient accoutumées.

Mahomet n’a pas eu un seul instant le projet d’inventer un nouveau Dieu, d’instituer un nouveau culte. Il n’a prétendu, sémite d’abord, qu’à rétablir l’ancien monothéisme sémitique et qu’à restaurer le culte d’Abraham, c’est-à-dire le culte mosaïque, moins son corps sacerdotal et les pompes du temple de Jérusalem. Koreïcliite ensuite, c’est-à-dire membre d’une famille aristocratique, il n’a aspiré qu’à réunir en un seul ensemble les nombreuses tribus arabes qui lui semblaient ne manquer que de cette condition pour tenir leur place dans le concert des nations.

Il devait se heurter à plus d’une difficulté en poursuivant l’une et l’autre partie de son œuvre.

Ses compatriotes y étaient fort mal préparés : nul sentiment de solidarité entre les tribus; absence de ces souvenirs vivifiants que nous appelons nationaux.

« La portion sédentaire des populations du Bahrein, de l’Irak, dit M. Caussin de Perceval 2 obéissait aux Persans; les Bédouins de ces contrées étaient, en réalité, libres de tout joug. Les Arabes de Syrie étaient soumis aux Romains. Les tribus de l’Arabie centrale et du Hedjaz, sur lesquelles les Tobba {chefs) Himyarites avaient exercé une autorité assez précaire et souvent secouée, étaient censées avoir passé sous l’empire des rois de Perse, mais elles jouissaient en effet d’une entière indépendance. «

Ils n’étaient pas mieux disposés, en tant que croyants à une religion quelconque.

« Au temps de Mahomet, dit M. Dozy 3, trois religions se partageaient l’Arabie : celle de Moïse, celle du Christ et le Polythéisme. Les tribus Juives étaient les seules peut-être qui fussent sincèrement attachées à leur culte, les seules aussi qui fussent intolérantes. Les persécutions sont rares dans l’ancienne histoire de l’Arabie, mais ce

b Voltaire, le Fanatisme , acte II. Sc. V.

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