MM. J. OGIER ET M. MINOVICI
De l’influence des Ptomaïnes dans la recherche toxicologique des Alcaloïdes végétaux 1
1° Les recherches de Arm. Gautier, de Selmi, de Brouardel et Boutmy, etc., et des nombreux savants ou toxicologistes qui ont suivi ces premiers expérimentateurs, ont montré que, si Ton traite des viscères putréfiés, ou même frais, selon l’une des méthodes usuellement employées dans la recherche toxicologique des alcaloïdes végétaux, on arrive, sinon toujours, du moins dans la très grande majorité des cas, à isoler des résidus plus ou moins abondants et qui présentent les caractères généraux des alcaloïdes : ce sont ces matières alcaloïdiques encore peu connues que l’on a désignées sous le nom génériques de ptomaïnes.
Quelles influences ces ptomaïnes peuvent-elles exercer sur la certitude des conclusions des expertises chimico-légales ? La présence de ces corps est-elle une source d’erreurs graves ?
1. Nous donnons ici, in extenso , ce travail dont un très court résumé seulement a été communiqué à l’Académie de médecine (2S juin 1887).
Peut-elle conduire, par exemple, l’expert à diagnostiquer l’existence d’un alcaloïde végétal toxique dans des viscères qui, en réalité, ne contiendraient que des alcaloïdes normalement produits par la putréfaction ? Cette question, dont il n’est pas besoin de faire ressortir l’importance, a déjà été posée plus d’une fois et a donné lieu à de nombreux travaux t.
Les recherches dont nous donnons ici le résumé, entreprises dans un but exclusivement technique, ont eu précisément pour objet de déterminer quel degré de confiance on doit accorder aux principales réactions usitées dans la recherche chimico-légale des alcaloïdes, et dans quelles limites la présence à peu près inévitable des ptomaïnes peut rendre incertaines ou illusoires les conclusions tirées des réactions observées.
Le plan que nous nous sommes proposé est le suivant : analyser, au point de vue spécial de la recherche des alcaloïdes et en suivant une mé-
1. Voir : Brouardel et Boutmy, Sur le développement des alcaloïdes cadavériques ( ptomaïnes ), Annales d'hygiène et de médecine légale. 3e série, t. IV, 1880, p. 344. — Grübener, Beitr. zur Kenntniss der Ptomaïne. Dorpat, 1882 (ce travail est résumé dans la nouvelle édition française du Traité de toxicologie de Dragendorff, 1886). — Relazione delle experienze fatte nel lahoratorio spéciale delle commissione délia R. Université diRoma, suite cosi delle ptomaïne in riguardo delle perizie tossicologiche. Rome, 1885; Gazetta chimica italiana, t. XIII, 1883. — Voir encore: Linossier, Ptomaïnes et Leucomaïnes , Archives de V Anthropologie criminelle , t. I, 1886, etc.
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thode aussi générale que possible, un grand nombre de viscères provenant d’individus non empoisonnés et choisis dans des états de conservation très divers ; pratiquer sur les résidus obtenus les réactions les plus fréquemment mises en œuvre pour déceler les alcaloïdes toxiques importants, et voir si les ptomaïnes contenues dans ces résidus donneraient des réactions semblables à celles des alcaloïdes. Notre but a donc été, non pas d’isoler des ptomaïnes — tout au contraire, nous voudrions pouvoir indiquer un moyen sûr d’éviter complètement leur présence, — mais d’appliquer à des résidus contenant des ptomaïnes, et point d’alcaloïdes végétaux, les principales réactions utilisées dans la recherche toxicologique des alcaloïdes végétaux.
2° Nous ne décrirons pas ici la méthode d’extraction des alcaloïdes suivie dans ces recherches ; c’est celle qui a été indiquée plus haut ; c’est celle que nous suivons dans la plupart des expertises toxicologiques faites au Laboratoire, lorsque nous n’avons pas d’indications spéciales sur la nature probable de l’alcaloïde à rechercher; à défaut d’autres avantages, cette méthode, pour le but que nous nous proposions, avait celui d’être très générale ; ainsi que nous l’avons dit, elle peut être de beaucoup simplifiée dans certains cas ; pour les recherches ci-après indiquées, nous avons cru bon de l’appliquer dans son in-
tégrité. — En deux mots, pour rintelligrence de ce qui va suivre, nous rappellerons seulement que cette méthode consiste à extraire les alcaloïdes en bloc, par la méthode de Stas, au moyen de l’éther en présence du bicarbonate de soude ; puis à éliminer l’éther et à effectuer sur le résidu de ces opérations la méthode de séparation imaginée par Dragendorff ; c’est-à-dire : épuisesement en solution acide par le pétrole léger, la benzine, le chloroforme ; épuisement en solution alcaline par le pétrole léger, la benzine, le chloroforme, l’alcool amylique. A ces traitements est joint un épuisement direct par l’alcool amylique du résidu primitif épuisé par l’éther. (Cet épuisement par l’alcool amylique est fait en vue d’isoler spécialement la morphine.) — Pour les détails, nous renverrons le lecteur à la page 57, où cette méthode est décrite un peu plus longuement.
3° Pour chaque cadavre étudié, nous avons opéré séparément sur le foie et les reins : ce sont (indépendamment du tube digestif) les organes où l’on a le plus de chances de retrouver les alcaloïdes végétaux. Il eût été certainement intéressant d’étendre ces recherches à d’autres organes ; mais il nous a fallu restreindre le champ de ces expériences, déjà fort longues, et nous borner à l’étude de ces deux viscères.
4° Les résidus obtenus avec le foie, d’une part, et les reins, de l’autre, pour chaque cadavre, ont
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été étudiés avec un certain nombre de réactifs, comme si Ton s’était proposé d’y chercher les alcaloïdes végétaux toxiques.
Les réactifs employés ont été les suivants : iodure de mercure et de potassium (réactif de Mayer); iodure de potassium ioduré (réactif de Bouchardat) ; ferricyanure de potassium et perchlorure de fer (Brouardelet Boutmy) ; sulfomolybdate de soude (R. de Frôhde) ; sulfovanadate d’ammoniaque (Mandelin) ; bichromate de potasse et acide sulfurique, acide nitrique de densité 1,4, acide iodique, eau iodée, perchlorure de fer, sulfosélénite d’ammoniaque, acide sulfurique alcoolisé et perchlorure de fer (Lafon), acide nitrique et potasse alcoolique.
Nous avons indiqué, à propos de la méthode d’extraction des alcaloïdes, le mode d’emploi de ces réactifs ; rappelons quels alcaloïdes ils sont destinés à déceler : les deux premiers (réactifs de Mayer, réactif de Bouchardat) sont des réactifs généraux ; — le ferricyanure de potassium et le perchlorure de fer sont employés comme caractère général des ptomaïnes 1 — Le réactif de Frôhde donne avec la morphine une coloration violette, etc., — le bichromate et l’acide sulfurique donnent avec la strychnine une coloration violette ; — l’acide nitrique colore en
1. Voir Brouardel et Boutmy, sur le développement des alcaloïdiques cadavériques ( Ann. d’hygiène , 1880, 3e série, tome IV,
orangé la morphine, en rouge intense la brucine, en violet la colchicine ; — l’acide iodique est réduit par la morphine ; — l’eau iodée colore en violet la narcéine ; — le perchlorure de fer colore en bleu la morphine ; — le sulfosélénite d’ammoniaque colore en vert la morphine et la codéine ; — l’acide sulfurique alcoolisé, additionné de perchlorure de fer, produit une coloration verte avec la digitaline ; — enfin l’atropine chauffée avec l’acide nitrique donne une coloration violette par addition de potasse alcoolique au résidu. On voit que l’emploi de ces quelques réactifs permet en somme de caractériser les alcaloïdes les plus importants en toxicologie.
5° Il n’est guère possible d’exposer en détail toutes ces expériences qui comprennent l’examen du foie et des reins de vingt-cinq cadavres et qui représentent plusieurs milliers d’observations ; ce sont surtout d’ailleurs des résultats négatifs que nous avons eus à noter ; il suffira donc d’indiquer les conditions de chaque expérience et les particularités qu’elle a présentées. Pour établir dans ce résumé sommaire une sorte de classification, nous grouperons ensemble les cadavres de putréfaction à peu près semblable, — en reconnaissant d’ailleurs que ce groupement est très arbitraire, la putréfaction variant avec une foule de conditions difficiles à préciser, telles que la température, le
temps écoulé entre la mort et l’autopsie, la nature des germes de putréfaction, etc.
Nous donnerons seulement le tableau complet d’une expérience et nous résumerons les autres.
CADAVRE No 11
Genre de mort : Ecrasé Mort le 8 juin
RÉSIDUS de l’épuisement par
l’alcool amylique
RESIDUS
de
LA benzine (Sol. acide)
RESIDl
du j
C H LOROFOjl (Sol. acid
Autopsie le 18 juin Putréfaction commencée Teinte verte de l’abdomen
Résidus
abondants
bruns
Résidus
abondants
bruns
Résidus presque nuis, orangé faible
Résidus presque nuis, jaunes
Résidu
faible
jaunâtre
RtjJ
ab. int |
jf