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mer dans les gros temps ; le vent est favorable ; les îles Brûlées, quoique fort avancées au large, ne sont qu’à six ou sept milles de la baie des Saumons ; nous y serons dans une heure et demie au plus * il sera alors temps de déjeuner. Eole en avait décidé autrement. De l’île au Caribou, nous avions à faire, pour arriver aux îles Brûlées, une traversée où l’on est exposé à toute la force du vent ; et, comme le disait un de nos compagnons, “ le vent soufflait une gueule.” La brise était si fraîche, que notre pilote ne crut pas prudent d^ntreprendre le voyage, et il fallut attendre avec patience sur l’île Caribou. Quand midi arriva, le besoin de déjeuner commença à se faire sentir ; et, pour tromper la faim, il fallut avoir recours au sommeil, au chicoté et aux bluets. Cependant le vent continuait toujours à souffler avec violence ; il fallut rentrer au port de Bonne-Espérance, où vers cinq heures du soir le capitaine Fraser m’offrit, sur sa goélette, le déjeuner que j’avais négligé de prendre le matin.
De bonne heure le lendemain, j’arrivais à l’île Brûlée, où la bienveillance de M. Lévêque et de sa famille me fit presque regretter
de n’y être pas arrivé la veille. L’île est un pocher qui n’a guère plus de sept ou huit arpents de longueur sur autant de largeur ; elle n’offre d’autre avantage que celui d’être bien placée pour la pêche. M. Lévêque y fait de bonnes affaires, et mérite certainement la prospérité dont il jouit. Vers midi, la Marie- Louise jetait l’ancre dans le port voisin, et une heure après nous naviguions vers l’ouest.
La cargaison de la goélette se trouva à peu près complétée à la Tabatière, d’où nous partîmes le 31 août, pour voguer directement vers Québec. Les calmes et les brumes nous retardèrent. Pendant deux ou trois jours, nous fûmes assaillis par des volées d’oiseaux ressemblant aux chardonnerets ; ils restaient à bord toute la journée, et s’occupaient à faire la chasse aux mouches ; ils étaient si peu farouches, ^qu’ils se reposaient sur la tête et sur les bras de ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Le soir ils s’envolaient à terre, pour revenir le lendemain continuer leur voyage.
Le 2 septembre, nous étions par le travers de la pointe de Mataskouan, derrière laquelle nous apercevions le Mont-Joli ; c’est probable-
ment la hauteur que Jacques Cartier désignait sous le nom de Cap de Tiennot, et où il trouva des sauvages prêts à retourner dans leur pays, sur la côte méridionale du Saint- Laurent.
Le 7 septembre, un vent très-fort du sudouest nous obligea de nous réfugier dans la baie de la Trinité, qui n’est plus aussi sauvage qu’elle l’était, lorsque je m’y arrêtai pour la première fois, il y a vingt-deux ans. Nous y trouvâmes plusieurs bâtiments et parmi eux une goélette portant une quinzaine de pilotes. Les équipages des bâtiments et Iqs passagers descendirent à terre pour cueillir des fruits, qui sont très-abondants en ce lieu, et visitèrent ensemble les environs de la baie. Quelques jeunes américains, mes compagnons de voyage, revinrent tout enchantés des pilotes canadiens, et déclarèrent qu’ils n’avaient jamais rencontré un corps de marins plus intelligents et plus actifs que ceux qu’ils venaient de voir. Ces jeunes gens connaissaient tous les ports des Etats-Unis, et l’un d’eux, pendant sept ans, avait parcouru toutes les mers. Trois jours après,je feuilletais un journal anglais, orné d’une colonne de diatribes contre les pilotes du Saint-Laurent, que l’écrivain insultait parce qu’ils sont nés au Canada.
Vendredi, 10 septembre, nous avions franchi la batture de Manicouagan ; un gentil vent d’est-sud-est emplissait nos voiles ; les prophètes nous annonçaient que nous passerions le dimanche suivant à Berthier. Un très-grand nombre de navireS; gros et petits, faisaient la même route que nous,après avoir été retenus comme nous par les vents contruîres.
Vers huit heures du soir, au moment où la marée allait commencer à baisser, nous arrivions au port du passage de l’Ile-Verte. Le temps était fort obscur, nous étions environnés de bâtiments ; mais le vent était bon, et le patron espérait franchir les difficultés avant qu’il ne nous quittât. Nous avions trop espéré ; vers dix heures, il ne nous restait plus qu’un air de vent, d’une faiblesse et d’une inconstance désespérantes ; la mer commençait à baisser, et, pour comble de mésaventure, des bancs de brume s’étendaient autqur de nous. Une éclaircie, vers deux heures du matin, nous permit de reconnaître que les cou rants nous avaient portés au nord de l’Ile Rouge, et que nous étions suivis dans notre course par un très-gros navire. Un peu plus tard un piétinement rapide et lourd ébranle
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le pont : “ Vite ! vite ! en garde ! il va pi» ser sur nous.” — Ces mots peu rassurants e^ le bruit inaccoutumé eurent bientôt tiré tou? les passagers de leurs Mts. En arrivant sur le pont, ils aperçoivent, à la lueur des fanaux, une muraille noire et menaçante, qui s’élève à vingt pieds au-dessus du pont de la goélette ; un instant après, un craquement aigu et prolongé est suivi de la chute de débris de vergues : les basses manœuvres de l’étrangei s’étaient accrochées dans nos haubans et dam nos voiles. Les haches furent mises en jeu pour séparer les deux bâtiments, et, grâce aux efforts des équipages, ils s’éloignèrent bientôt l’un de l’autre.
Lorsque le jour fut arrivé, le capitaine crut qu’il était prudent de mouiller, jusqu’à ce que l’on pût reconnaître les attérages. A peine avions-nous jeté Lancre, que l’étranger sort de la brume, et s’avance de notre côté ; malgré les avis et les mauvais souhaits qui lui sont adressés, il s’avance toujours et vient mouiller à trois ou quatre encablures au-de& sous de la goélette. Il a souffert dans la rencontre de la nuit, aussi bien que nous : car, si nous avons des voiles Jéchirées et des haubans rompus, il a des vergues brisées et des
manœuvres en désordre. Son voisinage est mal vu ; nous sommes mouillés à vingt-deux brasses, le fond est un roc uni sur lequel Tancre a peu de prise, et les courants sont très-forts en ce lieu.
Vers 10 heures, A. M., une brume épaisse nous replonge dans les ténèbres ; l’obscurité est profonde, et à peine peut-on distinguer un homme, de l’avant à l’arrière de la goélette. La mer baisse, et le courant descend avec ime vitesse de cinq à six nœuds ; la chaîne de l’ancre est si violemment tendue, qu^il faut la dérouler tout entière. Malgré cette précaution, l’ancre glisse sur le fond à plusieurs reprises, et la goélette est poussée vers le navire. Elle s’arrête un instant ; puis un son sourd et saccadé, et une vibration pénible dans toutes les parties nous avertissent que l’ancre a dérapé de nouveau, et que nous sommes entraînés par le courant. Le danger de nous jeter sur le navire, que nous sentons à côté de nous sans pouvoir le distinguer, est si imminent,que le capitaine se décide à laisser échapper la chaîne. Au bout de cette chaîne l’on attache un câble avec une bouée, qui servira à faire reconnaître le lieu où l’ancre est laissée. Malheureusement le câble se
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noue et s’embarrasse ; les instants sont précieux ; on ne peut perdre de temps : la hache tranche la difficulté ; chaîne et ancre sont condamnées à rester au fond de l’eau. La proue de la goélette est envoyée dans le courant, et nous glissons rapidement le long de la muraille noire et hWte que nous avons déjà vue de si près, pendant la nuit précédente.
L’ancre et la chaîne sont perdues ; c’est une valeur de quarante louis engloutie dans la rivière ; mais nous sommes, en retour, débarrassés de notre incommode voisin. Lorsque la brume disparaît, la Marie-Louise se trouve vis-à-vis de l’embouchure du Saguenay. Le vent s’élève, et après deux ou trois bordées, nous mouillons au Pot-à-l’Eau-de- Yie, au moyen de la seule ancre qui nous reste.
Dimanche, le 1*2 septembre, une grosse chaloupe appartenant à Thotelier du Pot-à- TEau-de-Vie, partait pour la Rivière-du-Loup, et emportait quelques personnes qui s’en allaient entendre la messe. Plusieurs des voyageurs se décidèrent en ce moment à prendre passage sur le steamer que nous apercevions au quai ; je crus devoir me joindre à eux, dans
LE LABHÂDOH.
ils
Tespérance d’être plus tôt rendu à Québec.
Pour la première fois depuis deux mois, j'apprenais quelque chose des affaires étrangères au Labrador. Les derniers journaux me furent fournis par M. Pouliot, préfet du comté de Témiscouata, qui eut la bonté de m’offrir l’hospitalité dans sa maison ; j’avais peine à comprendre les nouvelles de notre pays, tant il y avait eu de revirements parlementaires pendant sept ou huit semaines.
Grâce à Dieu, l’on ne parle pas de politique coloniale sur la côte du Labrador.
Mardi matin, le 14 septembre, j’avais l’honneur de me présenter à Mgr l’Administrateur du Diocèse,pour lui demander sa bénédiction, et lui communiquer de vive voix quelques détails sur ma mission, pendant laquelle la Providence a daigné me préserver de tout accident personnel.