PRÉFACE
Il y a des années de cela. Je parcourais en tous sens quelques massifs de nos montagnes françaises, passant des vcdlées cultivées aux crêtes sauvages, battant la montagne, cherchant la solution de problèmes difficiles. Le dimanche, je me rapprochais volontiers des villages. M a curiosité fut un jour* attirée par un avis officiel. M-. le Professeur d' Agriculture allait faire une conférence. Cest une bonne fortune qu'une conférence scientifique dans un pauvre village, lorsqu'on vit dans la nature depuis des semaines. J'y fus donc, me promettant plaisir et profit. « Le fumier de ferme », tel était le sujet choisi par le professeur. Il n'y avait dans le pays ni ferme, ni fumier, ni gros bétail pour en produire ; tout juste assez de trèfle et de foin pour assurer l'hivernage des moutons et des chèvres qui, pour lors, fraternisaient dans la montagne avec les transhumants. Je m' attendais à entendre une critique raisonnée de la transhumance qui ruinait le communal sans mettre grand chose dans la caisse de la commune. Je comptais sur un bilan comparatif de l'élevage du gros et du petit bétail et sur un éloquent plaidoyer en faveur des bêtes aumailles dont la supériorité a été reconnue et proclamée par la loi fédérale suisse dès 1838. J'attendais un chaleureux appel à l'initiative des gens du pays pour introduire quelques vaches à lait, -à titre d'exemple, qui entraînerait forcément la conviction de tous. Il ne fut question de rien de pareil. Le professeur lut des chiffres, car il n'y avait ni tableau noir, ni même un rouleau de papier dans le cabaret où le garde-champêtre buvait en laissant •parler l'orateur. Il débita donc des chiffres concernant la richesse désirable en azote, en acide phosphorique, en potasse et en chaux, une leçon de chimie agricole faite pour des étudiants chimistes, telle qu'il l'avait recueillie à l'amphithéâtre, telle qu'il la débitait sans doute au collège du chef -lieu, banale, sans appropriation d'aucune sorte au pays, sans un exemple emprunté à la région même. Je ne crus pas devoir entrer en relations avec le conférencier. Le dimanche suivant, à quelques lieues de là, dans la vallée voisine, on annonçait une conférence du même professeur sur le même sujet. A l'unique auberge, le déjeuner nous fut servi à la même table. M. X... me reconnut comme ayant été de ses auditeurs. J'ébauchai quelques réflexions au sujet de sa chimie ; le professeur d'agriculture était plus informé que je ne l'avais cru ; mais on était en période
électorale ; il avait reçu V ordre de faire des conférences, mais de veiller à ne pas blesser les idées reçues. Je me hâtai de gagner la montagne. A dater de ce four, fe ne descendis plus aux villages le dimanche.
Depuis fai eu le bonheur d’entendre des paysans suisses exposer dans les villages, voire même sur les pelouses de leurs alpages, le résultat de leurs expériences pour en assurer le bénéfice à leurs compatriotes. J'ai eu le plaisir d’assister à des conversations pleines de sens pratique au sufet des difficultés qu’ils rencontrent et de les entendre interroger les hommes compétents que le dévouement aux intérêts généraux appelle vers eux. Professeurs d’ Universités, ingénieurs, pasteurs, vétérinaires, alpagistes s’ entf aident ainsi sans y être sollicités par des obligations officielles ou par l’attrait de colifichets. Je fais des efforts et de longs voyages pour me rapprocher de ces hommes de bonne volonté ; f admire les résultats merveilleux que des associations de paysans obtiennent en ce pays en matière de régénération et de repeuplement des montagnes. Je demeure convaincu qu’en dépit des services’ complexes chargés le centraliser tous les efforts entre les mains de bureaucrates, les efforts des plus simples, mais personnels et désintéressés, doivent surtout retenir l’attention des agriculteurs, des économistes et des amis de l’humanité. La conférence d’il y a vingt ans sur le fumier de ferme continue à me hanter comme un cauchemar, et fe plains de tout mon cœur mes compatriotes, les pauvres montagnards de France, en songeant à la contingence des « enseignements » dont on s’imagine les leurrer ; mais ils ne s’y laissent pas tromper ; ils gardent à ceux qui abusent de leur ignorance les sentiments que méritent pareils procédés.
C’est pourquoi fe tressaille d’aise chaque fois qu’en notre pays un bon vouloir se manifeste en faveur des paysans et de la terre. Il est temps, en effet, que nous comptions sur nous-mêmes pour faire les affaires du pays et les nôtres. Aussi ai-je étudié avec un vif intérêt et avec un grand plaisir la Monographie du Lac de Grand-Lieu écrite par M. Gadeceau.
Les lacs et les étangs ont une importance agricole trop souvent méconnue. Ils fournissent d’importants revenus par le poisson qu’ils livrent au commerce, lorsque V exploitation en est rationnelle. Elle ne l’est pas assez en France. On pêche à tort et à travers, sans se soucier de la régénération du poisson, ignorant souvent quelles espèces peuvent, dans telles conditions de milieu, assurer le meilleur revenu, quelles espèces il faut éviter de multiplier parce qu’elles sont destructives, comment on peut faire l’élevage intensif du poisson dans les conditions les plus rémunératrices. La pêche est le plus souvent considérée comme une exploitation accident
telle, dont il convient de tirer le plus de profit immédiat possible. La loi réagit tant bien que mal contre cette conception vicieuse.
Les rives basses des lacs fournissent des fourrages auxquels on accorde en France, peu de valeur. Les prés marécageux sont assez souvent V objet de travaux destinés à en abaisser le plan d'eau, mais rarement nous les avons vus améliorés par des apports d'engrais chimiques. On craint trop que les crues viennent lessiver les terres et faire perdre une partie du bénéfice qu'on en espère.
Si les foins des prairies humides en bordure des lacs comprennent peu d'espèces de bonne qualité fourragère, s'il faut admettre que les amendements qui les enrichiraient sont coûteux et que l'effet en est parfois aléatoire, les herbages lacustres ont une grande valeur comme litière et peuvent acquérir une importance agricole considérable. Les agronomes suisses, toujours avisés, tirent un parti avantageux des roseaux et des herbes de leurs lacs ; leur valeur comme litière dépasse de beaucoup celle qu'ils auraient comme fourrages.
Une étude consciencieuse et approfondie comme celle que nous devons à r expérience de M. Gadeceau prépare la solution des problèmes économiques les plus graves. Nous avons assez l'habitude en France de nous disputer sur des questions mal étudiées et de nous laisser guider, dans nos jugements, par des considérations étrangères à la science. Les entreprises les plus favorables au pays sont souvent irréalisables parce qu'elles sont sollicitées ou combattues avec plus de passion que de raison. Une étude scientifique préalable 'impose silence aux passions aveugles ’et forme la conviction. Peut-être est il trop tôt encore pour résoudre tous les problèmes, juridiques et autres, relatifs à V utilisation économique la plus parfaite du lac de Grand-Lieu. En tout cas, M. Gadeceau y travaille utilement. Il nous montre clairement le lac comme une unité géographique vivante, évoluant, arrivée vers la fin de sa carrière, mais présentant encore des témoignages de vie active, révélant dans ses manifestations une série de nuances qu'une observation très attentive permet seule de saisir. Des associations différentes de végétaux correspondent à chaque station, à peine distincte de la station voisine, dont les associations végétales révèlent les différences plus exactement que les instruments les plus précis. Cela ne saurait se lire sur des plans cotés, fussent-ils de la plus parfaite exactitude ; ce n'est point œuvre d'ingénieur, mais de naturaliste.
Soyons donc naturalistes dans nos tentatives d'aménagement agricole. Ne cherchons pas à appliquer sans discernement les belles formules apprises dans les écoles ; elles sont bonnes ici et ne valent rien ailleurs.
Les phénomènes de la vie ne sont pas soumis aux seules lois physicochimiques ; ils subissent à tout instant Vinfluence des milieux. Ils s'adaptent au climat, au sol, aux êtres vivants. Tout organisme vivant subit ces influences pendant toute la durée de son évolution individuelle. Tous les individus de la même espèce ont subi ces mêmes inftuences pendant la durée de leur évolution spécifique. L' adaptation se révèle en tout ce qui vit et l'hérédité fixe les caractères adaptionnels. C'est pourquoi les phénomènes biologiques échappent aux catégories administratives. Qu'il s'agisse de grande culture, de forets, de prairies, de montagnes pastorales ou des plus modestes vergers, chaque région, chaque zone, chaque point du pays a ses possibilités qu'il faut étudier avec soin, si l'on ne veut pas courir au devant d'insuccès ou faire de coûteuses écoles.
C'est parce que l'on a prétendu tout centraliser et tout réglementer qu'on a pu considérer parfois, non sans raison, le forestier comme le pire ennemi de la forêt ; c'est pour la même raison que des gens venus de Paris et très diplômés sont parfois un objet de dérision pour des praticiens éclairés et qu'en dehors de toute routine, un vacher intelligent pourrait en démontrer souvent à ceux qui prétendent régenter la nature. On a beau faire, multiplier les bureaux, les écoles, les commissions, les dossiers et les degrés de la hiérarchie, la nature ne se laisse pas mettre en tiroirs numérotés ou en compartiments jaugés.
Et justement, il m'a été particulièrement agréable de trouver, parmi les hommes .qui veulent et savent voir par eux-mêmes, un de ces professeurs d'agriculture avec lesquels j'eus jadis un contact aussi défavorable. J'ai rencontré M. J.- B. Gèze en Suisse. Il s'extasiait avec raison sur la situation agricole excellente de ce pays si grand par son initiative, si petit par son territoire, si disgracié, pourrions-nous dire, s'il n'avait su tirer de son sol le maximum de ressources. M. Gèze cherche hors de France les moyens de rendre service à son pays ; il y réussit parce qu'il sait voir. Il s'est fait une spécialité de V utilisation agricole des marais, non pour les dessécher, mais pour régulariser leur production végétale. M. Gèze n'a pas de peine à démontrer que des marais,, sag ement traités, peuvent assurer à ceux qui les exploitent, un revenu supérieur à celui des bois ou même des prairies. C'est que M. Gèze est botaniste, c'est dire observateur et qu'au lieu de conceptions à priori ou d'ordre général, il applique à l'agriculture la méthode de l'observation des faits. Il n'a pas la prétention de renverser l'ordre de la nature, mais de mettre cet ordre même au service de l'homme. C'est beaucoup plus sage ; cela ne peut être que la conséquence de recherches et d'efforts personnels. Le lac de Grand-Lieu ne doit pas
être exploité comme les marais des Landes ou du Bas-Languedoc ; ceux-ci diffèrent beaucoup du lac d’ Annecy ou des lacs de la plaine suisse. Leur imposer une même réglementation, au nom de principes administratifs, serait absurde et ne conduirait qiià des mécomptes.
Les marais peuvent nous donner L excellente litière et des fourrages de second ordre. Ils peuvent aussi fournir des matières premières à plusieurs industries, à la papeterie, à la tonnellerie, à la vannerie. Ils peuvent nous donner des textiles appréciés que nous allons chercher à V étranger, sans compter V empaillage des chaises qui emploie annuellement en France pour 1.500.000 francs de foncs, au bas mot.
Ne comptons donc pas nos marais comme des surfaces improductives ; sachons les étudier et demandons leur tout ce qu’ils peuvent produire par une exploitation réfléchie et prudente. Ils peuvent nous donner des richesses.
Ne comptons pas sur l’Etat pour guider nos efforts et améliorer nos affaires. Ne nous illusionnons pas sur son rôle ! Le parlementarisme aboutit trop souvent au triomphe d’intérêts individuels contraires aux intérêts supérieurs du pays et de la Société. L’ Etat applique les prescriptions du parlementarisme. Il transforme nos montagnes en déserts pour favoriser les moutons. Au nom dii^ parlementarisme, il favorise l’alcoolisme. Et que ne pourrions-nous dire ! S’il est une providence, il est une providence aveugle, borgne tout au moins.
Heureusement, les Français commencent à ouvrir les yeux à l’évidence; l’esprit d’ association pour la défense des intérêts communs pénètre peu à peu dans toutes les classes de citoyens. Des groupements se font pour étudier, développer et défendre des intérêts réels, reconnus en commun par des hommes compétents. Des sociétés particulières naissent modestement, grandissent et unissent bien vite toutes les volontés droites et actives, parce que leur œuvre est féconde.
Comptons-donc sur nous-mêmes avant tout ! Préparons par des études personnelles, comme celle que voici, la solution partielle des problèmes économiques et sociaux. Les solutions générales se dégageront d’ellesmêmes de ces efforts individuels. N’oublions pas le pouvoir magique de « l’œil du maître » qui, suivant la formule de nos paysans, « engraisse le bétail. »
Juillet 1909.
Ch. Flahaijlt.
Laboratoire de biologie de V Hort-de-Dieii (Haiites-Cévennes).