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HISTOIRE PHYTOGÉOGRAPHIQUE DU LAC

L’origine du Lac de Grand-Lieu a donné lieu à de nombreuses hypothèses. Nous citerons, tout d’abord, l’opinion de Ch. Barrois, le savant géologue, qui considère le lac comme « un lac de barrage « datant de l’époque éocène..-. On trouvera, dit-il, dans le seuil « relevé, à l’époque crétacée, par la faille de Chantonnay, l’obstacle « que les eaux de la région rencontrèrent sur leurs cours. » (1)

Se basant sur l’existence de la tourbe et d’arbres submergés, ainsi que sur l’absence de traces d’habitations lacustres, Orieux (2) croit à un affaissement lent du sol, qu’il place du IIP au V® siècle de notre ère. D’après le même auteur, avant cet affaissement, la Boulogne rejoignait le Tenu au S. W. de Saint-Léger, et l’Ognon se jetait dans la Boulogne, entre Saint-Mars et Saint- Aignan.

Delebecque (3) s’appuyant sur les sondages exécutés par le service des Ponts et Chaussées, communiqués par M. l’Ingénieur Mille, fait observer que nulle part l’Acheneau, l’émissaire du lac, ne coule sur la roche en place ; son lit est constamment sur les alluvions. La vallée de l’Acheneau, ouverte au milieu des gneiss, présente, il est vrai, plusieurs étranglements : à Pilon, par exemple, l’espace compris entre les deux versants n’atteint pas 150 mètres, mais on ne voit point entre ces deux versants, un seuil rocheux continu.

Dans ces conditions, l’existence d’un bassin, creusé dans la roche en place, paraît à Delebecque très problématique et il croit que le Lac de Grand-Lieu peut très bien ne pas être un véritable lac et ne constituer que la partie élargie d’une vallée dont la pente était autrefois continue et qui a été envasée par les alluvions, envasement lent qui se poursuit de plus en plus de nos jours et qui finira par dessécher complètement le lac.

On voit que l’origine du lac reste tout à fait problématique, mais la présence, dans ces eaux, d’arbres submergés, prouve absolument qu’un changement dans le niveau des eaux s’est produit à une époque où des arbres à feuilles caduques, des Chênes appartenant à l’espèce qui y domine encore, couvraient la contrée, ce qui ne permet guère de faire remonter l’origine du lac au-delà du Pleistocène, c’est-à-dire du début de l’ère actuelle (quaternaire), caractérisée par l’apparition de ’homme.

(1) Ch. Barrois, Zoc. cit. p. 13.

(2) Orieux, loc. cit. p. 36 à 40 et 126.

(3) Delebecque, loc. cit. p. 333.

La première flore qui se développe au sein même des eaux d’un lac, consiste en hydrophytes adaptés à la vie dans les'^eaux tranquilles, souvent profondes ; les uns tapissant le fond même du lac (Characetiim), les autres flottant sans racines. (Pleuston), ou bien fixés au sol et s’élevant pour fleurir et fructifier jusqu’à la surface {Myriophylletum, Nymphætum). Cette végétation primitive s’est conservée dans les rares parties de la cuvette du lac, ayant encore une certaine profondeur. C’est notre zone centrale, ou lacustre (Phot. 4 à 15).

Les processus d’érosion et de ruissellement, en décomposant de plus en plus la roche, amènent les dépôts sablonneux et argileux et la flore du rivage se différencie lentement, suivant les conditions auxquelles elle est sourdise ; ainsi a pris naissance notre zone marginale ou PALUSTRE (Phot. 16 à 29). Ici, le contraste entre la végétation des deux rives, occidentale et orientale, a dû s’établir de bonne heure. (Phot. 18).

Le Rivage occidental, abrité des vents dominants de l’Ouest, par les côteaux de Saint-Lumine, se recouvrait graduellement d’un dépôt argileux, provenant de la décomposition des gneiss. Ce dépôt, formé au sein de ces eaux tranquilles, a bientôt garni le fond de sédiments et ces bords vaseux ont été rapidement envahis par une vigoureuse végétation d’hydrophytes dont les nombreux détritus s’accumulant, au cours des siècles, augmentaient de plus en plus le colmatage. Là s’établit La Roselière(P/z7’a^mz7e/u/77),gagnant sans cesse du terrain vers le centre du lac et pénétrant jusque dans la cuvette elle-même (Phot. 18).

Le Rivage oriental, au contraire, exposé aux vents dominants et souvent violents des régions de l’Ouest et aux vagues qu’ils soulevaient, ayant de plus à subir l’exposition directe aux rayons solaires, par suite de l’absence d’ombrage, a dû se peupler très lentement et très difficilement. Une forte érosion a dû fournir, sous l’action continue des vagues, des sables qui, soulevés ensuite par le vent, s’accumulaient, très probablement, en dunes. L’une, au moins, de ces dunes, subsistait encore à la pointe de La Honchère, en 1786, ainsi qu’en témoigne le plan dressé à cette époque. Lloyd dit avoir vu, lui-même, sur cette côte orientale, le sable violemment soulevé par le vent. Ainsi a dû se constituer une végétation essentiellement xérophile, sur ces bords découpés en nombreux caps et baies.

Cette plaine liquide, alimentée par trois rivières (1) et dont la capacité é^it considérable à l’origine, puisque nous avons vu que la roche en place est à plus de 20 mètres par endroits (2), avait pour émissaire le Tenu. Cet émissaire, qui, comme nous l’avons dit plus haut, se rendait à la Loire avec une très faible pente, sur une longueur

(1) Le trop-plein du Tenu reflue encore actuellement dans le lac après les grandes pluies d’automne.

(2) Voir 1^* partie Géologie, Ghap. II, p. 9.

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de 25 kilomètres, à travers des prairies et avec de nombreux détours, est devenu de bonne heure, par le colmatage, insuffisant pour écouler les eaux du lac, sans parler des hauts-fonds qui ont surgi dans son cours inférieur et des barrages (1), pêcheries, moulins, dont les ducs de Bretagne tiraient de bons revenus. Le colmatage avait marché à grands pas et toute l’armée des plantes palustres s’avançait de plus en plus à la conquête du lac ; si bien que dès le XV© siècle, il était question de le déssécher. Les alluvions de Saint-Lumine étaient déjà, à cette époque, assez solides pour former des prairies concédées aux habitants par le duc Jean V (2). La création du Canal de Buzay, en 1713, ne remédia que faiblement à cette invasion et depuis, la construction d’une levée et d’une chaussée de Saint-Mars à Bouaye, de même que la création du canal maritime, ont hâté encore sa progression.

C’est ainsi que, pendant que les hommes s’épuisaient en stériles efforts pour s’y opposer, l’invasion végétale se poursuivait lentement, mais sûrement. Essayons d’en suivre les progrès :

Les grèves sablonneuses, soulevées par les courants dans les eaux du lac, surtout à l’embouchure des affluents (grève de Passay (3), îlots des Bonhommes), se multipliaient et se recouvraient de plus en plus du limon formé par le Pleuston, les Characées (4) et toutes les plantes flottantes du groupe des Limnées.

Des alluvions d’une profondeur considérable s’entassaient sur presque tout le plafond du lac, ce qui favorisait la formation de nombreux îlots dont le premier artisan est le Scirpus lacustris ; il commence la consolidation et dès que le niveau du sol s’est un peu relevé, il est supplanté par la Carrée (Sparganium ramosum), le grand dessécheur naturel du lac. Ces îlots se rejoignent et ne tardent pas à se rattacher au Moyen rivage. Le colmatage de la rive occidentale allait s’accentuant et avec lui les progrès de la Roselière (Phot. 4 à 10). ^

En même temps des fragments de marais oscillants, parfois étendus, sont souvent détachés du bord par les vents de l’hiver ; ils forment de véritables îlots flottants, qui finissent par se rattacher au rivage qu’ils masquent entièrement, par un rideau de Typha ou de Phragmites. Ces îlots flottants sont connus au lac sous le nom de Levis (Phot. 23).

Ce n’est pas sans difficultés qu’on peut suivre aujourd’hui, tantôt

(1) La grève de Buiaij était une sorte de barrage formé par les sables et alluvions entre l’embouchure du lac et le confluent de l’Acheneau et du Tenu « elle n’a pas été de tout temps, elle ne s’y est formée que par alluvions » dit le Procès-verbal de 1712.

(2) Léon Maître, I, p. 70.

(3) Ces grèves sont appelées « Groyes », probablement du bas-breton Grouan : sable.

On prononce actuellement Grin. Exemple: le Grin de d’ Avant, qui est la Grève devant Passay ; la Groye des Telles (tuiles), etc.

(4) Chandler Cowles dit avoir constaté dans les marais non drainés, parmi les amas de débris du Parc Jackson à Chicago, des accumulations de tourbe de Chara de 3 à G centimètres par an.

à pied, tantôt en bateau, cette végétation palustre dans ses tranformations.

D’un côté, elle atteint progressivement l’avant-garde littorale (Nymphætum), tandis que du côté du Haut-rivage, elle cède graduellement le terrain au Myricetum, végétation des marais tourbeux que l’homme convertit de plus en plus par le drainage, en prairies marécageuses, livrées au pacage en été (Magnocaricetum) (1) (Phot. 24 à 27), et par une consolidation d’un degré plus avancé en Agrostiteiiim, prairies fauchables, à tendance déjà plus mésophytiques, jusqu’à ce que nous arrivions aux bouts de landes de l’ Ancien-rivage, à V Ulecetum, précurseur de la forêt.

L’évolution de la végétation sur la rive orientale, pour être très différente, n’en est pas moins sensible ; c’est là qu’on pouvait observer facilement, il y a quelques années, les trois étages de la Zone Marginale. Aujourd’hui, l’invasion des bancs de et l’atterrisse-

ment des levis, rendent les abords du Bas-rivage presque impraticables.

Ce beau développement de côtes sablonneuses, avec ses trois pointes, entre l’Etier et l’embouchure de l’Ognon, où nous avons fait de si belles récoltes de Characées et 6" Isoetes est masqué par la Roseli'ere et ce n’est plus guère que de Passay à L’Arsangle qu’on peut encore étudier la végétation du Characetum en recueillant, en abondance, le Lohelia Dortmanna (2) (Phot. 16).

Toutes les plantes délicates du Characetum, à adaptations spéciales, ne peuvent vivre que dans des Associations ouvertes, sur ce sol composé d’un gravier résistant, très dur, recouvert d’une légère couche de vase et de sable, milieu dont leurs rivaux ne peuvent s’accommoder. Elles sont exclues de la rive occidentale par la concurrence vitale ; elles le sont graduellement de la rive orientale par l’extension du Phragmitetum, jadis confiné dans les petites baies abritées, mais empiétant aujourd’hui sur' V H eleocharetum, où l’on voit par endroits, aux prises, dans une véritable mêlée, les Scirpus, Phragmites, Typha, Glyceria, se disputant âprement le terrain.

Cependant V H eleocharetum (Phot. 17) nous conduit, avec les Scirpus pungens, qu’on fauche, à d’assez bons prés, qui forment le Haut-rivage depuis l’Etier jusqu’à l’Ognon, (Agrostitetum). On voit aussi, çà et là, sur ce fond de sable, surtout vers le Crène, de Passay à l’Arsangle, et à Saint-Lumine, d’anciens prés tourbeux, coupés de larges douves de drainage, montrant, au milieu des restes d’une végétation xérophytique, de rares buissons de Myrica (Phot. 28) et quelques touffes

(1) Les Magnocaricetum et Myricetum étaient, il y a un siècle seulement, beaucoup plus abondants qu’ aujourd’hui sur la rive occidentale (voir : Arch. dép.: Proc. verb. de l’enquête 1712 dans lequel il est dit que a les Mottes, Bruyères et Lauriers sauvages empêchent de faucher les marais de Saint-Lumine) ».

(2) A moins d’être en bateau.

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d’ Osmunda regalis, plus rares encore, derniers témoins d’une Association vaincue.

Sur r Ancien-rivage sablonneux, nous assistons à la fin de la bataille entre les anciens occupants et les nouveaux venus: rien n’est plus intéressant que de retrouver les témoins de ces lentes péripéties, dans ces sables, aujourd’hui fixés ; mais il faut pour cela découvrir, comme au Moulin-Vieux, à Launay, aux Jahardières, quelques rares petits coins où la culture ne s’est pas encore installée. On distingue, par exemple, dans la Pinière, créée de main d’homme, les vestiges du Nardetum qui l’a précédée ; aux alentours, les habitants des sables qui composent la pelouse de Cynodon, de Corynephorus, de Nardus, émaillée des taches multicolores des mousses et des lichens, semblent attendre leur vainqueur : le Pin maritime. Les cavités humides donnent asile à toute une série de petites espèces annueh.es, hygrophiles, quoique d’une structure plutôt xérophytique (Pusillæjuncetum) (Phot. 31 à 34).

Dans les anciennes tourbières, converties en prés marécageux, puis en bosquets d’Aulnes, non loin de l’Etier, la lutte n’a" pas été moins vive. Au voisinage d’un de ces petits bois, sur un sol aujourd’hui sablonneux, nous avons pu relever le curieux assemblage suivant, formant une végétation très dense.

Une majorité d’hygrophiles, trahissant l’humidité du sous sol, entretenu par les ombrages des bois voisins, d’origine récente : Betula alba, Salix cinerea, Fraxinus excelsior, Phragmites communis, Carex remota, Juncus conglomeratus, J. ejjusus, Iris Pseudo-Acorus, Euphorbia amygdaloides, Mentha aquatica, Symphytum officinale, Primula vulgaris, Angelica silvestris, Lythrum Salicaria ; cependant que les Cratægus monogyna. Posa arvensis, Pteris aquilina, Equisetum arvense, Molinia cæriilea, intimement mélangés aux précédents, représentent, vraisemblablement, les restes de la végétation des sables préexistants. Les bois voisins démontrent suffisamment que ce sont là les vaincus de ce « struggle for life ». Ces bois correspondent à la tourbière plate boisée à essences diverses (Mischwaldflachmoore) dans laquelle M. Potonié voit le type moderne le plus rapproché de ce que devaient être les forêts houillères.

Des vestiges, à peine reconnaissables, des anciennes tourbières plates, non boisées, ont été relevés par nous aux environs de Saint-Mars ; la végétation en est décrite plus haut.

A la limite moyenne du flot d’hiver, où s’amoncellent les débris qu’il apporte, la naissance de la Bruyère est presque toujours nettement marquée sur cette rive orientale, par des buissons de Salix repens et d’Erica scoparia (Phot. 30).

Enfin, quand l’humus est suffisamment accumulé, sur l’Ancien

rivage, complètement consolidé et hors d’atteinte de l’inondation, le taillis de Chênes apparaît (Phot. 35).

En résumé, le champ d’études que nous venons de parcourir met en relief, croyons-nous, d’une façon très nette, cette succession des Associations végétales, liée aux vicissitudes physiographiques, avec des régressions temporaires, que nous avons exposée dans notre premier chapitre, d’après les travaux de Chandler Cowles. Il met aussi en lumière, l’effort lent mais continu de la dynamique terrestre, vers l’établissement du niveau de base et la marche graduelle de la végétation vers le « climax » de la Forêt.

Nous avons vu, en effet, le lac se convertir en marécages, puis en marais, le marais en prairies, les prairies en bruyères ou en landes et celles-ci en Pinières ou en jeunes Chênaies. La forêt primitive se reconstituerait ainsi, d’elle-même, sans l’intervention de l’homme.

Il était temps d’entreprendre cette étude : le dessèchement artificiel du lac, tant de fois poursuivi, puis abandonné, finira, peut-être, par s’effectuer.. Nous avons exposé dans notre Première Partie (p. 35) ; quelques considérations générales sur le sujet.

Si la disparition d’un champ d’étude intéressant était compensée \ par des avantages réels pour l’industrie humaine, nous ne pourrions ,■ que nous incliner. Quelque soit le sort que l’avenir lui réserve, souhai- i tons, en terminant, que ce Grand-Lieu, témoin dit la légende, d’une ; terrible catastrophe, ne connaisse plus désormais que de paisibles destinées.

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