‹ Le lai de l'oiseletChapitre 1 sur 25 · NÉE B I X I O · texte numérisé non relu

NÉE B I X I O

Ma chère Abeille,

Vous voilà officiellement ma nièce ; j’en sais beaucoup de gré à Philippe, mais à vrai dire vous l’étiez déjà. En songeant à mon présent de noces, je me suis rappelé un gracieux usage italien. Jadis, pour peu que de jeunes époux eussent un poète parmi leurs amis (et qui n’en avait pas au moins un dans le pays oîi le sonnet fleurit autant que l’oranger?), il faisait impri-

mer, pour le jour du mariage, quelque pompeux épithalame ou quelque galant madrigal. Cette coutume n’a pas disparu; mais peu à peu les amis qui maniaient une plume sans l’employer à écrire des vers ont été jaloux des rimeurs et ont voulu, eux aussi, mettre dans la corbeille un cadeau de leur façon. De là ces innombrables publications « pour noces » qui paraissent chez nos voisins (ou plutôt qui ne paraissent pas, car elles ne sont jamais imprimées que pour les époux et leurs amis), et qui forment toute une littérature des plus variées. On ne se soucie nullement, d’ordinaire, de faire cadrer le sujet de la publication avec ce qui en est l’occasion : on imprime ce qu’on a sous la main, et on se contente de mettre en tète la date du mariage et le nom des

époux, en y joignant une courte de'dicace.

C’est cet usage que j’ai voulu imiter, et la pensée m’en était bien naturellement suggérée. Votre grand-père, ma chère Abeille, qui est aussi celui de Philippe, n’était pas seulement Italien de naissance. Il a donné son grand cœur à la France qui l’avait adopté et pour laquelle il a versé son sang; mais dans ce cœur vécut toujours l’amour de la première patrie, uni à celui de la seconde. L’histoire dira ce que l’Italie doit à Alexandre Bixio.

Pour moi, je me souviens que c’est lui qui, en 1 863, me fit connaître le beau pays que je devais revoir en 1872 et en 1870, que j'espère bien visiter encore, qui m’a montré tant de bienveillance, et où j’ai formé, à Florence, à Pise, à Rome, à

Païenne et ailleurs, de si précieuses amitiés. Si votre grand-père à tous deux pouvait être témoin de votre bonheur, il lui plairait de le voir célébrer par un usage pris à l’Italie; et moi, qu’il a traité comme un fils, moi qui l’ai tant aimé en retour, qui ai toujours tant désiré le satisfaire, qui, souvent encore, me prends à me demander, avant d’agir de telle ou telle façon, ce qu’il en penserait, je suis content de songer qu’il verrait avec plaisir cette publication per no\\e. Votre père, ma chère Abeille, tout bon Français qu’il est, n’a pas non plus oublié son origine : il a servi dans l’armée italienne, et c’est à Naples qu’il a choisi sa femme. Quel meilleur moyen pouvait-il prendre, pour nous faire aimer et apprécier l’Italie, que d’en ramener votre mère ?

Recevez donc, Philippe et vous, mon petit présent, qui, s’il est italien de forme, est très français de fond. J’ai voulu vous servir un plat de mon métier, et j’ai dû le préparer et l’accommoder un peu à la hâte : c’est votre faute; pourquoi vous mariez-vous si vite ? Je n’ai pu joindre au Lai de l’oiselet que quelques notes qui ont seulement pour but de vous permettre de le lire facilement, et il vaut la peine d’être lu. Si quelque endroit vous arrête encore, j’aurai le plaisir de vous l’expliquer. Vous suivrez avec intérêt, en lisant l’ Introduction, le long voyage d’une ingénieuse parabole des bords de l’Indus à ceux de la Seine, et vous pourrez, mes chers amis, tirer profit, dans la vie qui commence pour vous, des sages leçons qu’elle donne. Ne crois pas tout ce qu’on

te dit; ne regrette pas ce que tu n’as jamais eu ; garde bien ce que tu as; tels sont les trois sens qu’enseigne l’oiselet français : en les appliquant à propos, vous reconnaîtrez qu’ils peuvent rendre de vrais services.

Maintenant, pardonnez-moi de vous retenir si longtemps dans un jour où vous avez bien d’autres choses en tête que mon petit oiseau et moi, et permettez-moi de vous embrasser de cœur tous les deux.

Votre oncle,

Gaston PARIS.

19 avril 1884.

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