ENIVREMENT I 4E VOUS AIME
Qui voit ta fleur en boira le poison I Elle a donné des sens à la sagesse Et des désirs à la froide rai «on *.
Les Orientaux disent que les parfums élèvent leur âme vers le ciel ; il est vrai qu’ils nous exaltent et nous causent une sorte d’ivresse : leur impression est si profonde que, unie à nos souvenirs, elle leur donne, même après de longues années, toute la force d’une sensation présente.
Louis XIV aimait passionnément l’odeur des tubéreuses. Cette odeur lui rappelait, sans doute, un trait touchant de cette fille charmante qui apprit au monde étonné qu’uu roi peut être aimé pour lui-même. M lle de la Vallièra,
« Bernis, Êpitre.
« Philippon de la Madeleine.
* Bernis.
après avoir tout oublié pour Louis, fut nommée fille d’honneur de Marie-Thérèse ; sa chambre était auprès de l’appartement de cette auguste princesse. Devenue mère au milieu de la nuit, cette faible amante eut la force de souffrir sans se plaindre ; et, comme la reine devait passer le matin même auprès de son lit pour se rendre à la messe, M Ue de la Vallière, espérant détourner les soupçons, fit couvrii sa cheminée de tubéreuses, et se leva pour aller au-devant de la reine. Ainsi cette infortunée se faisait pardonner sa honte en prouvant, au risque de sa vie, son respect pour la vertu : dans ce temps, on croyait l’odeur des tubéreuses mortelle pour une femme en couches, et cette opinion n’est peut-être pas sans vraisemblance.
La comtesse Éléonore, fille naturelle de Christiern IV, roi de Danemark, qui devint si célèbre par les malheurs, les crimes et l’exil du comte Ulfeld, son époux, nous offre aussi une preuve bien frappante de 1a. puissance des parfums sur les souvenirs. Cette princesse avait aimé, à l’âge de treize ans, un jeune homme, avec lequel on l’avait fiancée. Ce jeune homme mourut dans le château même où l’on faisait les apprêts de son mariage. Éléonore, au désespoir, voulut dire le dernier adieu à l’objet de ses tristes amours ; elle se fit conduire dans la chambre où il venait d’expirer. Déjà le corps reposait dans une bière de romarin. Ce spectacle, cette odeur, firent une grande impression sur Éléonore ; on sait que, dans la suite, elle montra un courage égal à ses malheurs ; mais elle ne put, cependant, jamais respirer l’odeur du romarin sans tomber aussitôt dans les plus affreuses convulsions.
Un jour, le célèbre botaniste Jussieu, en herborisant dans les Cordillières, se sentit tout à coup comme enivré aes plus délicieux parfums : il s’attendait à découvrir quelques fleurs éclatantes, mais il n’aperçut que de jolis buissons, d’un vert doux, sur le fond desquels se détachaient doucement des épis d’un bleu mourant ; il s’approche de ces buissons élevés de six pieds, et il voit que les fleurs dont ils étaient tous chargés se tournaient mollement vers le soleil, qu’elles semblaient regarder avec amour. Frappé de celte disposition, il donna à cette olante le nom d’héliotrope. Ce nom est composé de deux
AUTOMNE
mots grecs, hêlios, soleil, et trepô, je tourne : fleur se tournant au soleil. Le savant botaniste, charmé de sa nouvelle conquête, s’empressa de recueillir les graines de cette plante, et de les envoyer au Jardin du Roi, où elles ont réussi. Les femmes accueillirent cette fleur avec enthousiasme : elles la Placèrent dans les vases les plus précieux, la nommèrent herbe d’amour, et ne reçurent plus qu’avec indifférence les bouquets où on avait oublié de faire entrer leur fleur favorite. C’est donc sous les auspices des dames que l’héliotrope péruvien, cultivé pour la première fois à Paris, en 1840, a fait fortune dans le monde et s’est répandu dans toute l’Europe.
On demandait un jour à une très-aimable femme qui aimait passionnément 1 héliotrope, quel charme pouvait avoir à ses yeux cette fleur triste et sans éclat : « C’est, répondit-elle, que le parfum de l’héliotrope est à mon parterre ce que l’âme est à la beauté, la volupté à l’amour, et l’amour à la jeunesse. »