‹ Le langage des fleursChapitre 19 sur 95 · FRAISES · texte numérisé non relu

FRAISES

Donté parfaite.

Un de nos plus illustres écrivains conçut le projet d’écrire une histoire générale de la nature, à l’imitation des anciens et de plusieurs modernes. Un fraisier, qui par hasard avait crû sur sa fenêtre, le détourna de ce vaste dessein ; il observa ce fraisier, et il y découvrit tant de merveilles, qu’il vit bien que l’étude d’une seule plante et de ses habitants suffisait pour remplir la vie de plusieurs savants. Il quitta donc son projet et re-

i La Fontaine, Philémon et Baucis.

nonça à donner un titre ambitieux à son ouvrage, qu’il se contenta d’appeler modestement Etudes de la nature. C’est dans ce livre, digne de Pline et de Platon, qu’il faut prendre le goût de l’observation, celui de la bonne littérature, et c’est là surtout qu’il faut lire l’histoire du fraisier. Cette humble plante se plaît dans nos bois et couvre leurs lisières de ces fruits délicieux qui appartiennent à ceux qui veulent les cueillir. C’est un don charmant que la nature a soustrait au droit exclusif de la propriété, et qu’elle se plaît à rendre commun à tous ses enfants. Les fleurs du fraisier forment de jolis bouquets ; mais quelle est la main barbare qui voudrait, en les cueillant, dérober leurs fruits à la main qui, plus tard, doit les cueillir? C’est surtout au milieu des glaciers des Alpes qu’on aime à retrouver ces fruits dans toutes les saisons. Lorsque le voyageur, brûlé du soleil, accablé de fatigue sur ces rochers aussi vieux que le monde, au milieu de ces forêts de mélèzes à moitié renversées par des avalanches, cherche vainement une cabane pour se reposer, une fontaine pour se rafraîchir, il voit tout à coup sortir du milieu des rochers des troupes de jeunes filles qui s’avancent vers lui avec des corbeilles de fraises parfumées; elles apparaissent sur toutes les hauteurs, au fond de tous les précipices. Il semble que chaque rocher, chaque arbre, soit gardé par une de ces nymphes que le Tasse plaçait à la porte du jardin d’Armide. Aussi séduisantes et moins dangereuses, les jeunes paysannes de la Suisse, en offrant leurs charmantes corbeilles au voyageur, loin d’arrêter ses pas, lui donnent des forces pour s’éloigner d’elles.

Le savant Linnée fut guéri de fréquentes attaques de

PRINTEMPS

goutte par l’usage des fraises. Souvent ce fruit a rendu la santé à des malades abandonnés de tous les médecins. On en compose mille délicieux sorbets, ils font les délices des meilleures tables, et tout le luxe des champêtres repas. Partout ces baies charmantes, qui le disputent en fraîcheur et en parfum au bouton de la plus belle des fleurs, flattent la vue, le goût et l’odorat. Cependant il y a des êtres assez disgraciés pour haïr les fraises et s’évanouir à la vue d’une rose. Faut-il s’en étonner, puisqu’on voit de certaines personnes pâlir au récit d’une belle action, comme si l’inspiration de la vertu leur était un reproche ! Heureusement ces tristes exceptions n’ôtent rien au charme de la vertu, à la beauté de la rose, ni à la bonté parfaite du plus charmant des fruits.

Page 1