DE L'EFFACEMENT PARTIEL OU TOTAL DES IMAGES VERBALES AUDITIVES
Surdité verbale.
Le but de ce chapitre est : 1° de montrer que certains troubles du langage, désignés sous les noms $ amnésie et de surdité verbales, résultent de la perte partielle ou totale des images auditives des mots; 2° de préciser les caractères symptomatiques de ces troubles ; 3° enfin de faire ressortir combien peuvent être variables , au point de vue du fonctionnement intellectuel, les conséquences de l'amnésie et de la surdité des mots, suivant que les troubles apparaissent chez des individus appartenant h l'un ou l'autre des types (auditif, visuel, moteur, indifférent), que nous avons précédemment étudiés.
Avant d'aborder le premier point , il est nécessaire de remémorer les distinctions qu'il convient d'établir entre les différentes catégories de sensations et d'images auditives, et de préciser, une fois pour toutes, le sens de quelques termes. La précision dans les mots est en effet, dans cette étude plus peul-ùtve qtivi^Vo\\\&v\uNx*>. la condition indispensable de la clarlè des» lâ&fc*.
Les opérations cérébrales qui succèdent aux impressions de l'ouïe quelles qu'elles soient, sont de trois ordres:! la perception brute du son, qui nous donne la conscience de ce dernier et nous permet d'en apprécier certains caractères généraux : c'est Y audition proprement dite; 2° la perception du son en tant qu'image susceptible de réveiller l'idée d'un objet donné : c'est
Y audition des objets ou des choses; 3° enfin, lorsqu'il s'agit d'un mot, la perception du mot, non seulement comme son ou collection de sons, mais comm« son différencié capable de susciter l'idée qu'il représente: c'est l'audition des mots, ou audition verbale.
Un exemple fera saisir les différences fondamentales que présentent entre elles ces trois catégories d'opérations. Lorsqu'une cloche résonne à notre oreille, 1° nous distinguons le son qu'elle produit, nous percevons des vibrations dont nous n'avions p#s conscience avant que la cloche sonnât : voilà Y audition proprement dite; 2° par l'habitude que nous avons d'entendre la cloche, nous percevons le son, non comme le premier bruit venu , mais comme le son produit par un objet spécial, une cloche, et mémo par telle cloche: voilà
Y audition de chose ou d'objet; 3° enfin, cette mtfme idée de cloche pourra tHre éveillée dans notre esprit par un son qui n'est plus celui de la cloche, mais celui du mot « conventionnel » que nous avons par éducation la coutume d'associer à l'idée de l'objet: c'est Y audition verbaie.
Il est prouvé que ces trois formes de l'audition sont bien dislinctes les unes des autres, puisqu'elles sont susceptibles d'être troublées chacune- isolément. Sur ce point la physiologie- expérimentale et la clinique sont d'accord. Avec H. Munk *, il convient de désigner Tabo-
/. les publications de H. Muiik i\\nreuîeTm^V\îv\ç\v\NÀft\\ ta «c&çi^fer
lition de l'audition, sous le nom de surdité cérébrale ou corticale (Rindentaubheit), l'abolition de l'audition des objets sous celui de surdité psychique (Seelentaubheit), et enfin, avec Kussmaul, nous appellerons la perte de L'audition verbale, surdité des mots ou surdité verbale (Worttaubheit).
Donc, un individu atteint de surdité des mots entendra les sons, saura les rapporter à l'objet qui les produit, mais ne comprendra pas le sens des mots parlés.
Un individu frappé de surdité psychique entendra les sons, mais sera incapable à la fois de comprendre la signification de ces sons et la signification des mots.
Enfin , un individu frappé de surdité corticale, non seulement ne comprendra plus les mots, n'appréciera plus la signification des sons, mais il n'entendra plus ces derniers.
Ces distinctions entre les surdités corticale, psychique et verbale sont d'une capitale importance. C'est pour les avoir méconnues que des auteurs ont été amenés à jeter une certaine confusion dans la terminologie, à identifier, par exemple, les termes surdité psychique et surdité verbale, qui servent à désigner des troubles fort différents. On est môme allé plus loin. Les recherches anatomo-cliniques établissent, nous le verrons, que les organes de l'audition verbale sont localisés dans une partie restreinte de l'écorce. On en a induit qu'il en devait être de môme pour les organes préposés aux deux autres formes de l'audition. J'ai protesté naguère * contre ces inductions hâtives et gratuites que n'autorise pas
riences et l'exposé de ses idées sont nombreuses : on trouvera le résumé des opinions de cet auteur daus : Duiiet, la Physiologie des localisations cérébrales en Allemagne, in Vrog. méd., n os 9 et suiv. 1879, et G. Ballet, Recherches anatomiques et cliniques sur le faiceeau sensitif. Paris,
1. G. Ballet, loc. cit., et Bulletin de la Société anatomique, discussion à propos d'une communication de M. Chantemesse, 1882, p. 334.
la théorie, et qu'à mon sens, contredisent les faits. Je persiste à penser qu'elles sont de nature à nous égarer plutôt qu'à nous guider dans les recherches ultérieures.
Ces considérations préliminaires étaient indispensables pour bien circonscrire le sujet qui doit nous occuper. C'est delà surdité verbale qu'il sera ici question, et de nulle autre.
Nous prenons ici le mot surdité verbale dans son sens le 'plus général. A vrai dire, ce mot a une signification trop restreinte pour s'appliquer à tous les troubles que nous avons à décrire dans ce chapitre. Nous devons, en effet, 'étudier ici non seulement la perte complète des images auditives des mots, qui constitue à proprement parler, on va le voir, la surdité verbale, mais aussi les troubles légers qui portent sur la conservation et la reproduction de ces images. Ces derniers seront plus exactement groupés sous la dénomination d'amnésie verbale, ou mieux d 1 amnésie auditive des mots.
En d'autres termes, les images auditives des mots acquises par l'éducation sont susceptibles de s'effacer en partie ou en totalité sous l'influence de différentes circonstances, physiologiques ou pathologiques. Du trouble le plus léger au trouble le plus grave , il y a comme une échelle progressive et descendante dont nous allons essayer de déterminer les degrés principaux.
1. De l'amnésie verbale auditive. — Le désordre le plus léger et 'aussi le plus commun de la mémoire des représentations auditives des mots est l'amnésie telle qu'elle survient chez la plupart d'entre nous, sous l'influence de l'âge, à des époques différentes et plus ou moins avancées de la vie , suivant les personnes. Ce n'est gu^re que pendant l'adolescence et l'âge adulte que les mémoires (l'auditive comme les autres) ont
toute leur vivacité et leur fraîcheur : plus tard le rappel des images devient plus difficile. Les images auditives des noms propres, puis des substantifs, sont les premières à s'effacer. Il faut de grands efforts, qui souvent môme restent stériles, pour faire renaître ces représentations auditives : Ton est obligé, pour en provoquer la résurrection, de faire appel aux autres images, visuelles ou motrices. C'est là ce qui journellement nous arrive, lorsque nous cherchons en vain à ressaisir un nom qui nous échappe: ce nom nous Y entendions bien autrefois , au moindre signal il se présentait à la mémoire; pour le rattrapper, nous sommes maintenant contraints d'user de toutes nos ressources ; nous cherchons à le voir écrit, à le prononcer mentalement, nous évoquons l'image de la personne qu'il désigne, et, après maintes tentatives, nous finissons par provoquer une association d'images qui nous remet en possession de la représentation auditive qui ne répondait pas à l'appel. Voilà le degré le plus léger, le plus vulgaire, si l'on peut dire, de l'amnésie verbale. Mais que le trouble s'accuse, les images auditives disparaîtront en plus grand nombre ; elles seront plus facilement rappelées par les procédés détournés qui nous ont servi tout à l'heure, l'amnésie auditive sera complète, et, pour peu qu'il y ait aussi altération des autres formes de la mémoire verbale, le sujet verra son vocabulaire réduit à quelques expressions banales ; il se servira à chaque instant des mots « machin », « chose 1 » pour désigner les personnes et les objets dont il ne peut plus évoquer le nom. Il importe peu, d'ailleurs, que ce trouble survienne sous l'influence de telle ou telle cause; qu'il soit la conséquence de la détérioration organique produite
1. A. Daudet a présenté, avec un rare talent et une remarquable exactitude de détails, le type de l'amnésique verbal. (Voir le Nabab.)
par la vieillesse, ou d'une lésion accidentelle circonscrite à certains territoires du cerveau, le mécanisme du trouble est le môme dans tous les cas.
L'amnésie verbale auditive est proche voisine de la surdité verbale ; entre Tune et l'autre, nous le verrons, il n'y a qu'une différence de degré, telle toutefois que l'aspect symptomatique des deux troubles est fort différent. L'amnésique est incapable de raviver les images auditives déposées dans son cerveau ; il ne peut retrouver spontanément ces images ; mais intervienne la sensation qui a fait naître naguère ces dernières, et cellesci réapparaîtront aussitôt. Il en est autrement dans la surdité des mots. Ici l'image n'a pas seulement perdu sa vivacité, elle s'est effacée d'une façon complète, elle n'existe plus dans le cerveau; aucune influence, dès lors , ne peut la réveiller. Un amnésique verra 4 passer une locomotive, il cherchera vainement le mot qui sert à désigner cette machine ; mais si on lui dit : Est-ce un cheval? il répondra sans hésitation Non! et saisira la signification du mot locomotive dès qu'on prononcera ce mot devant lui: l'audition du mot aura ravivé l'image verbale endormie.
Il en eût été tout autrement si le malade eût été atteint de surdité verbale. C'est vainement qu'à son oreille on eût prononcé les mots : cheval ou locomotive; l'un de ces mots, pas plus que l'autre, n'eût été capable de faire éclore une idée. Trousseau a rapporté un fait de nature à bien montrer la barrière qui sépare la surdité de l'amnésie verbale : « Vous vous rappelez, dit-il, l'expérience que j'ai souvent répétée au lit de Marcou. Je plaçais son bonnet de nuit sur son lit et lui demandais ce que c'était. Mais, après l'avoir regardé attentivement, il ne pouvait dire comment on l'appelait et s'écriait : « Et cependant je sais bien ce que c'est, mais « je ne puis m'en souvenir. » Lorsque je lui disais que
c'était un bonnet de nuit, il répondait : « Oh oui ! c'est « un bonnet de nuit. » La même scène se répétait pour les divers autres objets qu'on lui montrait. Il est évident que Marcou était atteint, non de surdité verbale, mais d'amnésie.
; 2. De la surdité verbale. — Les considérations qui précèdent vont nous permettre de comprendre plus aisément les développements dans lesquels nous avons à entrer relativement à la surdité verbale. Ce qu'il importe de retenir dès maintenant, c'est que surdité et amnésie verbales sont deux troubles de môme nature, ou, comme l'observe M. Charcot, les deux aspects sous lesquels se présente en clinique une lésion d'un siège donné, suivant que cette lésion est profonde ou superficielle.
Dès 1865, M. Bailiarger * avait noté que certains malades considérés comme sourds ou aliénés paraissaient être simplement atteints de perversion du langage. Les cas auxquels il faisait allusion appartenaient vraisemblablement au groupe des surdités verbales, mais ils fixèrent peu l'attention. On peut en dire autant des faits relatés par de Trœltsch 2 et par Schmidt 3 . En 1873 , Broadbent décrivit le complexus symptomatique de la surdité verbale , mais sans lui assigner de nom spécial.
Quelque intéressants qu'aient été ces travaux, on n'eût probablement pas songé à les exhumer si Wernicke \ à qui revient le mérite de la création, n'avait nettement
1. Baillarger, Bull, de l'Acad. de méd. , 1865, t. XXX, pp. 828 et 829.
2. De Trœltsch, Trai lé pratique des maladies de V oreille (trad. française, de la 4« édition allemande), par Kuhn et Levi, 1870. Cité par D. Bernard.