‹ Le lauréat; critique des œuvres de Louis FréchetteChapitre 17 sur 83 · AUDACES FORTUNA JUVAT · texte numérisé non relu

AUDACES FORTUNA JUVAT

Le grjind critique français, Jules Leniaître, parlant de Théodore de Banville, dit dans ses Contemporains :

;M. Thc-odorc de Banville isl un jukIc Jyrirnie hypnotisé par la rime, le dorniiT vonu, le plus anuisc' et dans se» bons j<jur8 lo plus annisant des roniantiiiues, un elown eji poésie qui a ou dans sa vie plusieurs idées, dont la plus persistante a été de n'exprimer aucune idée dans ses vers.

Vraiment, on croirait — si parva licet componere magnis—qua les lignes qui précëdent, malgré une petite réserve qu'on y pourrait faire, ont été écrites pour définir le procédé littéraire de M, Fréchette.

En eftet, le lauréat, quand il ne juge pas à propos de s'emparer du bagage des autres, accomplit h tout coup ce tour funambulesque qui semble étonner si fort Jules Lemaître : faire des vers sans rien mettre dedans.

C'est surtout dans ses premières poésies qu'on

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peut le mieux constater Tétrange défaut observe' ■chez de Banville, qui, lui, par exemple, paraît n'avoir voulu " tirer de la rime et du rythme que des eflfets comiques et réjouissants."

Aussi, quand M. Fréchette publia 3fcs Loisirs^ plusieurs journaux ne se firent pas faute do lui rei»rocher de n'y avoir exprimé guère d'idées, de n'avoir pas d'invention, de ne chercher que dos " effets harmoniques et des sonorités particulières," qu'a éblouir par la richesse de la rime, enfin do sonner creux.

A la fois humilié et vexé de ce reproche, M. Fréchette voulut se reprendre, prouver qu'il avait I bien le mens divinior, qu'il pouvait. .. .voler très haut, et, pour arriver à cela, il publia, après son départ de Québec pour Chicago, la Voix d'un Exilé, dans laquelle il mit une bonne moitié des Châtiments de Victor Hugo.

Les Châtiments, il va sans dire, lui valurent beaucoup d'éloges de la j^art d'une certaine école.

Malheureusement ces éloges tombèrent si dru et si lourdement sur le poète destiné à devenir un des hommes du jour, qu'il en perdit la tête, et finit par croire que c'était. .. .arrivé, tout comme ce farceur qui avait couru voir si la baleine qu'il avait inventée n'était pas. par hasard, réellement échouée Hur le rivage. '•

I M. Ix)ui» Tnch«< venait de publier la biojrnpliie de M. l'rc^cliottc 4!an% les //,immes </// yoiir.

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Enhardi par le succès des Châtiments, ou plutôt par le succès que lui avait v»lu sou audace, M. Frucliette, revenu au pa^'S, après cinq ou six années d'exil, fit paraître, à des intervalles assez rapprochés, PèlQ-Mele, les Fleurs boréales et les Oiseaux de Neige, — qui sont la deuxième édition de Pêle-Mèle, — la Légende d'un Peuple, et les Feuilles volantee — qui auraient dû s'appeler les Feuilles volées — où il glissa tout ce qu'il put 'enlever avantageusement au sempiternel Victor Hugo, à Lamartine, Musset, Gautier, François Coppée, Crémazie, etc.

Et notre petit monde littéraire saluait, avec nn plaisir et un orgueil toujours croissant, l'apparition de chaque nouveau volume, et plus d'un écrivain canadien s'imaginait voir en M. Fréchette l'un des plus grands poètes du siècle.

Couronné par l'Académie française pour ses Fleurs boréales et ses Oiseaux de Neige, grâce à des circonstances que je ferai connaître en temps opportun, le lauréat se crut tout permis ; et, au lendemain de son couronnement, profitant de l'enthousiasme aveuglant que ses lauriers venaient de créer dans la métropole canadienne, il y fit jouer un drame en prose escroqué tout rond à Elle Berthet.

Par bonheur pour le public, que le lauréat avait si lâchement trompé, le livre où il avait puisé I'Exilé se trouvait entre les mains d'un gourmet littéraire

qui le passa aux journaux, et....vla!i ! jînita la comedia.

Cette mésaventure aussi imprévue que foudroyante donna l'éveil à quelques rares dilettanti, qui commencèrent dès lors à soupçonner que M. Fréchette ne devait ])as être plus scrupuleux en poésie qu'en prose.

Mais, personne ne se donnant la peine de comparer ses vers avec ceux des grands maîtres français, M. Fréchette, grâce au toupet pyramidal qui le caractérise, grâce, surtout, à l'indulgence d'un public qui voit partout de la politique et croyait le lauréat victime des machinations d'une certaine coterie, réussit h se relever du coup dont l'avaient terrassé les révélations du gourmet littéraire, et se remit à figurer, comme poète officiel, dans toutes les occasions solennelles qui réclamaient absolument le langage des dieux.

Tout le monde se rappelle une de ces occasions où, après s'être attelé en flèelie à la voiture de Sarali lîernardt, il lui déclama une pièce de vers (pli faillit le faire interdire par ses proches et dont Fédora doit encore ri<joler.

Mcalgré rinsuccès des stances à la c/ianndiitc (hnm Sol, M. Fréehette continua de se jtauader, avec toute la ridicule effronterie du geai du bon La Fontaine, ]»illant, à droite et à gauche, tout ce qui

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lui tombait sous lu main, sans paraître se soucier le moins du monde qne l'histoire de la Bastide rouge et du gourmet littéraire pût jamais se répéter.

Le i:)oète national était tellement sur d'exercer indéfiniment son métier de plagiaire sans être inquiété, qu'il en était rendu à filouter jusqu'à ses confrères du pays, son outrecuidance était devenue si provocante, (pic ses intimes pouvaient à peine le tolérer.

Il allait peut-être continuer — et Dieu seul sait jusqu'à quel temps — d'écraser ses amis de son farouche podantisme, de recueillir par brassées les palmes et les couronnes, quand tout à coup survint sa discussion avec l'abbé Baillairgé.

Celui-ci, voulant démontrer que M. Fréchette n'avait pas qualité pour traiter une question aussi importante que colle de l'enseignement, et se servant, d'ailleurs, des mêmes armes que le lauréat^ qui s'amusait à dénicher des fautes de français dans les annonces du Bon Combat^ fit voir clairement que l'auteur des Fleurs boréales n'était qu'un audacieux hâbleur et qu'u'.i ridicule poétcreau.

Pour amortir les coups dont l'enveloppait le Bon Combat, pour atténuer les effets que produisait partout cette publication, M. Fréchette crut réussir en m'accusant, en accusant, dis-je, un homme dp

métier — un jaloux, u'cst-cc pas, aux veux des badauds ! — d'aider M. l'abbé dans son travail de démolition.

On sait le reste.

Tenté, et succombant à la tentation de riposter aux attaques d'une fable que M. Frécliette regrettera toute sa vie, parce qu'elle m'a fourni l'occasion de montrer que je le connaissais à fond, je lui ai porté des coups qui ont, comme dit la 3ïhierve, fait du bruit dans la Parnasse. l'ne couple d'articles m'ont suffi pour prouver qu'il n'était qu'un grossier plagiaire, qu'un rimcur i»ropre tout au plus ii fabriquer des quatrains galants pour les confiseurs.

Et comme, une fois qu'un imposteur est démasqué, le pul)lic, par une curiosité bien naturelle, aime à savoir comment il s'y prenait pour opérer, je vais continuer à mettre en saillie les différents genres do plagiats à l'aide desquels M. Frécbette avait réussi à se dresser un piédestal, du liant duquel il s'amusait à cracber sur la tète des passants.

Les preuves (pie j'ai apportées contre l'auteur des Fleurs horéalcs, en citant des vers jn'is tout entiers dans les «ouvres des écrivains français et canadiens sont, sans doute, tn-s fortes, tout le monde l'admet.

Cependant, je suis persuadé que celles que je vais donner aujourd'luii sont encore plus concluantes.

Elles sont plus concluanteK, parce qu'elles démas-

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quciit chez yi. Fréchette tout un système savant «le pillage, démontrent qu'il s'est servi de son métier de versificatour — un métier qu'il exerce depuis trente ans — pour essayer de faire disparaître les traits révélateurs des sources où il ] misait ses inspirât iort s.

Tour arriver presque au résultat qu'il rêvait, il a employé, je pourrais dire, tous les procédés.

Tantôt il subtilisait à Victor Hugo & Cie l'iiémistiche droit d'un vers qu'il avait sous les yeux, pour en faire l'iiémisticlic gauche de celui qu'il était en train de tourner, et inversement.

Tantôt il prenait des alexandrins d'un auteur quelconque, et en construisait des octosyllabch', ou bien encore il faisait des vers à rimes plates avec des strophes.

Très souvent il ne faisait que changer un mot ou deux dans le vers ([u'il chipait.

Quoi (|u'il en soit, malgré tout le nud qu'il s'est d(»nué pour cacher son jeu, il n'a pu tromper tout le monde, comme vont en faire foi les citiitions qui suivront.

Mettons d'abord le doigt sur les hémistiches

chipés :

VICrCR HUGO

i'oninie tnt (JkuuI cachalot ù carcasse ilo IV r. ^

FRECIIETÏE Donnait tout cssoufllô comme un ;jrand cachalot.

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