‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 49 sur 58 · SANS L'AIDE DE PERSONNE · texte numérisé non relu

SANS L'AIDE DE PERSONNE

Ce n'est pas, croyez-moi, par exception que M. Fréchette a commis l'anachronisme que Ton sait à . propos d'Hébert, à qui il fait suivre le pas de ses' chevaux trente ans avant l'arrivée au pays du premier spécimen de la race chevaline.

La Légende d'un Peuple^ — qui n'est pourtant rien autre chose que l'histoire du Canada mise en vers ou mise enpièces, si on l'aime mieux, fourmille d'erreurs comme celle-là.

Une pièce, entre autres, dans laquelle le lauréat décrit la bataille de Saint-Eustache, renferme, au point de vue historique, de véritables monstruosités, comme le prouvent les vers suivants :

On traîna de Chénier le corps criblé de balles.

Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant ;

Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,

Ces fierai triomphateurs, guerriers des temps épiques,

Promenèrent sanglant son cœur au bout des piques.

Si M. Fréchette eût pris la peine d'étudier l'histoire des événements de 1887-38, s'il eût interrogé les derniers survivants de ces hardis paysans qui eombattirent aux côtés de Chénier, il aurait su que le cadavre de celui-ci ne fut pas profané par des soudards assoiffés de vengeance, mais que, par exemple, un chirurgien en fit l'autopsie, comme, du reste, les lois d'alors l'exigeaient toujours et partout pour quiconque mourait de mort violente.

Or c'est l'autopsie en question qui a fait naître parmi une certaine classe peu éclairée cette légende qui veut qu'une espèce de tortionnaire ait ouvert le corps tout palpitant de Chénier, que la soldatesque anglaise ait promené triomphalement son cœur à travers le village de Saint-Eustache, tombé au pouvoir de Colborne.

Et M. Fréchette, lui, qui pose au personnage, qui se donne comme l'éducateur de notre peuple, au lieu d'essayer à faire disparaître de l'esprit de nos populations une croyance aussi sotte qu'erronée, l'a popularisée par pure ignorance, autant qu'il a pu le faire.

L'auteur de la Légende dhin Peuple^ en propageant cette erreur historique, qui est de nature à réveiller de vieilles antipathies de race depuis longtemps endormies, a fait peser une grave solidarité sur ses compatriotes.

SAXS l'aide de rERSOXNE 17ô

Seulement, nous pouvons nous consoler de3 écarts de langage du lauréat^ attendu qu'ils ne peuvent être pris au sérieux, que son dévergondage ne saurait être considéré comme le reflet des idées des Canadiens-français, que les Anglais se plaisent à reconnaître comme un peuple aussi loyal qu'intelligent.

Cela dit, laissez-moi remettre en lumière Jes vers que j'ai cités il y a une minute :

On traîna do Chénie'r le corps crible de balles.

Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant,

Et par les carrefours, ivres, repus, chantant,

Ces liers triomphateurs, guerriers des temps (épiques,

Promenèrent sanglants son cœur au bout des piques.

En 1837, les Anglais — arriérés comme ils le sont toujours— avaient encore pour armes des piques, comme en portaient ley Scythes et les Visigoths !

Le cœur de Chénier était si volumineux et si pesant, qu'il fallait plusieurs piques pour le porter !

Et que dire des carrefours du village de Saint- Eustachc, qui comptait, en 1837, une trentaine de maisons ?

Quelqu'un ayant fait remarquer à M. Frécliette qu'il aurait dû faire porter aux Anglais le cœur de Chénier à la pointe d'une baïonnette plutôt qu'au bout d'une pique, le lauréat s'est écrié :

— Imbécile ! baïonnette ne rime pas avec épique.

17G LE LAUREAT

— Non, ça ne rime pas, rétorqua l'autre, mais ça diablement plus de bon sens.

Le bon sens !

Est-ce que M. Fréchette s'en occupe quand il parle de 37?

Qu'il s'en occupe ou non, continuons à relever d'autres erreurs non moins graves, qui se trouvent dans la même pièce :

On sabrait dans les lits, on sabrait sous les tables ; Tuer des prisonniers, éventrer des mourants, C'étaient nobles exploits. Un enfant de quatre aw« Est là, tout étonné, qui regarde et qui flâne : Un des braves l'ajuste et lui brise le crâne.

Encore une fois, si M. Fréchette eût fait parler les vieux patriotes de Saint-Eustache, il aurait appris que les soldats de Colborne n'ont nullement sabré ni dans les lits, ni sous les tables, qu'ils n'ont pu briser le crâne à un petit garçon de quatre ans qui flânait dans la rue. pour l'excellente raison que, à part les cent insurgés retranchés avec Chénîer dans l'église, il n'y avait pas un seul Canadien dans le village, les femmes, les vieillards et les enfants en étant sortis, la veille du combat, . pour aller se réfugier dans un bois voisin.

D'ailleurs, M. Fréchette savait peut-être qu'il ne disait pas la vérité dans les derniers vers que je viens de transcrire, et il n'a probablement voulu qu'imiter

PAxs l'aide de PERSOXN'E 177

Victor Hugo, qui, à propos du massacre du 4 décembre 1851, a écrit dans les Châtiments :

Feu ! feu ! tu voteras ensuite, ô peuple roi ! Sabrez le droit, sabrez l'honneur, sabrez la loi î Que sur les boulevards le sang coule en rivières ! Du vin plein les bidons ! des morts plein les civières i

Qui veut de T eau-de-vie ? En ce temps pluvieux, Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux ! Tuez-moi cet enfant. Qu'est-ce que cette femme ♦ C'est la mère, tuez.

L'enfant avait reçu deux balles dans la tête

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

Il jouait, ce matin-là, devant la fenêtre !

Dire qu'ils m'ont tue ce pauvre petit être !

Victoire! ils ont tué, carrefour Tiquetonne, Un enfant de sept ans.

Je continue à citer M. Fréchette :

Chénier toute la nuit avait monté la garde ; Et puis, n'attendant plus que le fatal moment. Longtemps, les yeux fixés au pâle firmament, Tout rêveur, il se tint debout à sa fenêtre.

— Pleurez-vous ? fit quelqu'un. Il répondit :

— Pc ut- tire,

La réponse de Chénier nous laisse entendre que l'insurgé n'était pas bien certain s'il pleurait ou noa.

Drôle de réponse, tout de même, et qui nous étonnerait fort si l'on ne savait que M. Fréchette avait besoin de ijeiit-être pour le faire rimer avec jenHre.

J'nurais, ajoiitn-t-il sans trouble clans la voix, Voulu voir le no le il pour la dernière f oh.

Pardon, M. Fréchette.

Cliénier ne voulait pas voir pour la dernière fois le soleil, mais il voulait voir pour la dernière fois le soleil se lever.

Saisissez-vous la différence ?

Il y en a pourtant une grande, allez !

Faisant une peinture de la scène qui se passa au moment où les Anglais, criblés par les balles des rebelles, mirent le feu à l'église, le lauréat dit :

Ils avaient lait lonr œuvre, et l'église brûlait. L'espoir, l'espoir dernier des héros s'envolait. Il ne leur restait plus qu'à succomber en braven. Du portail à l'abside et du clocher aux caves La flamme faisait rage.

Que M. Frécliette consulte n'importe quel dictionnaire, et il saura que cave n'est pas français dans le sens qu'il lui a donné là.

Ayant acquis la certitude qu'une cave est un lieu souterrain où l'on garde des vins ou des trésors, qu'il cherche ensuite le mot crypte dans son Larousse ou son Littré, et il y verra qu'une église possède plutôt la dernière chose que la première.

Après avoir, dans sou poème Jean-Baptiste de la Salle, décrit cahin-caha la cathédrale de Ecims, avoir dit, en une couple de stances plus ou moins

s AXS l'aide de rERSOXNE 170

harmonieuses, qu'un jour, trompé par l'œil imagîiiatif du poète, il a, sous les -arceaux gothiques de ce temple incomparable, vu défiler tous les anciens rois de France, le lauréat a écrit les vers qui suivent :

Saint Louis, Charlcinagne et jusqu'au fier Sicîxmhrc Dans mon rêve ébloui passeront tour à tour.

Ils vinrent tous. Ce fut un immense cortèjïe. Mes souvenirs lointains me le montrent encor. Dans des lueurs de pourpre et des hlancheurn de neige, Défilant bous les nefa en longue chaîne cVar.

M. Fréchette laisse entendre qu'il était, à ce moment, dans la cave de la cathédrale de Reims, puisqu'il a vu défiler rimmen«?e cortège en question sous les nefs de la merveilleuse église.

Je pense, moi, qu'il était plutôt, comme on dit vulgairement, dans les patates, quand il a eu la vision ^qu'îl a voulu nous peindre.

D'ailleurs, ce qui prouve bien qu'il n'était pas, à Reims, dans son état normal, c'est que les anciens monarques de la mère patrie, — si corrompus d'après sa Petite Histoire des Rois de France — ^lui ont apparu dans des blancheurs de neige.

Mais là où M. Fréchette semble reprendre toute la lucidité de son esprit de tous les jours, c'est quand il fait défiler Clovis, Charlemagne et saint Louis en longue chaîne d'or.

Cette longue chaîne, qui défile avec trois vieux rois^ de France pour anneaux, est d'or, dit M. Fréchette^

A combien de carats ?

A propos de la cérémonie religieuse qui eut lieu, dans la cathédrale de Saint-Malo, à l'occasion du départ de Jacques Cartier pour le Canada, M. Fréchette a écrit :

Soudain du sanctuaire un signal est donné, Et, sous les vastes nefs, pendant que Torgue roule Son accord grandiose et sonore, la. foule Se lève, et, délirante, en un cri de Stentor, Entonne en frémissant le Veni, Creator !

Encore sous les nefs, encore dans la cave, cepauvre lauréat.

Il est bien évident aussi qu'il faut être pas mal cave — sans calembour — pour faire entonner à une foule délirante un hymne religieux qui ne forme qu'un cri, un cri de Stentor.

Et puis, ce cri de Stentor, lancé tout à coup par des milliers d% personnes groupées devant les saints autels, est tout à fait inconvenant.

Il est très inconvenant, parce qu'il évoque le souvenir d'un Grec dont la vanité fut aussi formidable que les poumons.

Ce même nom, rapproché de celui de l'Esprit Créateur, est encore irrévérencieux dans la pièce de M. Fréchette pour une autre raison.

SAXS l/AIDE DE PERSONNE 181

C'est qu'il nous fait .involontairement songer à la fable de La Fontaine, qui a écrit dans le Lion et 'VAne chassants : '

Il se servit du ministère De Vdne à la voix de Stentor.

Aprè» avoir dit que jamais chant terrestre ne monta plus sincëre vers Dieu que le Veni Creator "^^crié" par les futurs découvreurs du Canada, le j>oète national ajoute :

L'émotion saisit la foule tout entière

Quand, du haut de Tautel, Phoinme de la prière,

Emu, laissa tomber ces paroles d'adieu :

— ^Vaillants chrétiens, allez, à la garde de Dieu î

Mais comment pouvait-il y avoir encore place pour -de l'émotion chez une foule qui venait de se lever ^délirante et d'entonner en frémissant un des hymnes les plus émouvants de la liturgie catholique ?

Comment, aussi, M. Fréchette peut-il dire, sans ^e rendre coupable d'une ridicule redondance et d'une non moins ridicule cheville, que l'homme de la prière était émUy juste au moment où Vémotion avait saisi la foule tout entière qui se pressait dans le lieu saint ?

Comme de tout de ce que M. Fréchette a produit, ce sont, sans conteste, ses sonnets qui contiennent, isous le rapport de la forme, le moins de défectuosités.

deux citation?, prises dans le Cap Eternité et les Oiseaux de Neige, seront suiËsantes pour établir qu'il n'a pa?, non plus, fait florès dans ce genre de poésie^

Qu'on en juge :

C'est lin bloc écrasant dont la crête surplombe Au-dessuH des flots noirs, et ilont le froiit puissant Domine le brouillard, et défie en passant L'aile de la tempête ou le cboc de la trombe.

Enorme pan de roc, colosse menaçant Dont le flanc nargueriit le boulet et la bombe. Qui monte d'un seul jet dans la nue, et retombe Dans le f^oufire insondable où sa base descend.

A part le solécisme qui a fait dire au lauréat que le cap Eternité surplombe au-dessus des flots, il y a là la triple répétition du pronom relatif dont dans deux quatrains voisins, et ces trois don^ — qui seraient à peir-C excusables dans le premier sonnet d'un écolier rimant en cachette — dénotent dans l'œuvre d'un vieux poîîte un manque d'expérience incroyable.

Il y a, de plus, dans les vers ci-dessus un aôreux contre sens, puisque le cap Eternité, qui est un roc nécessairement immuable, ne peut, à coup sûr, défier en passant l'aile de la tempête; et le paysagiste, qui A' oulait dire que le célèbre cap défie la tempête qui le fouette en passant, a prouvé que parfois il n'a pas plus de syntaxe que de logique.

Voyons maintenant le deuxième quatrain des Oiseaux de Neige : . .

înAXS l'aide de l»EUSOXNE

De graines nulle part î nul feuillage aux huiliers. Contre la giboulée et nos vents de Norvèp^e, Seul le regard d'en Imut les abrite, et protège Ces courriers du soleil en butte aux oiseiifirs.

M. Fréclictte a tout simplement confondu les oiseliers, qui sont des marchands d'oisoiiux, avec les oiseleurs qui, eux, font la chasse aux oiseaux.

C'est ce qni s'appelle — sansjeu de mot — s'engluer de la belle façon.

Quelques citations, prises çà et là dans les opuscules du laurMj termineront cet article :

Page 1