‹ Le lauréat: critique des œuvres de m. Louis FréchetteChapitre 2 sur 75 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La plupart des articles qu'on va lire ont paru dans le Courrier du Canada et la Vérité.

Ces articles sont nombreux, trop nombreux même, je l'avoue ; et la seule excuse que j'aie à offrir ici pour avoir multiplié outre mesure les citations à l'appui des accusations que j'y formule, pour avoir accumulé tant de répétitions comme stéréotypées dans ma phraséologie, c'est que la fausse réputation littéraire de M. Fréchette était, naguère encore, tellement enracinée dans l'esprit de notre public, que j'aurais craint de ne pouvoir l'en extirper si je me fusse borné à étudier ses œuvres suivant les rèsrles ordinaires de la critique.

Cependant, toutes défectueuses que peuvent être, sous le rapport de la forme, les études qui ont déjà paru, j'ai la certitude que les efforts que j'y ai faits, — pour rendre justice à ceux qui travaillent avec probité et courage à l'avancement des lettres cana- •diennes, — n'ont pas été infructueux.

Au contraire, les chaudes félicitations qui me sont

VI TNTEODUCTION

venues de toutes parts m'ont persuadé que j'avais atteint mon but en combattant M. Fréchette ; et si quelques rares personnes ont trouvé un peu tropsévëres certains passages de mes articles du Courrier ^ tout le monde, par contre, s'accorde à reconnaître que j'ai surabondamment prouvé, dans l'ensemble, la thèse que je m'étais engagé à soutenir contre l'auteur de la Légende d^un Peuple^ à savoir, qu'il est un plagiaire aussi grossier qu'audacieux.

J'aurais pu, dans la réédition de mon premier travail, en élaguer quelques reproches considérés même par des amis comme futiles et plus ou moins applicables à tous les écrivains ; mais convaincu, parune longue étude et une confrontation assidue des auteurs français, que tout ce que j'ai dit de l'œuvrede M. Fréchette devait être dit, je n'en ai rien retranché, et j'ai la prétention de croire que l'avenir trouvera mon livre, au moins pour le fond, juste. dans tous ses détails.

Au demeurant, mon volume n'eût-il que le mérite d'être un essai de critique sérieuse, que je serais en droit d'en espérer la réussite.

Aussi, je compte qu'il aura assez de succës pour encourager des écrivains mieux doués que moi à. continuer l'œuvre que je viens de commencer.

Car il faut, de toute urgence, que les littérateursconsciencieux se donnent la main pour créer et encourager une critique intelligente dansnotçe pays»

II n'y a plus à retarder.

Assez longtemps les sociétés d'admiration mutuelle

INTIÎODUCTION Vil

ont décerné des couronnes et des brevets à ceux qui n'avaient qu'à les leur demander.

Assez longtemps un amas impudent de livres farcis d'anglicismes et d'incorrections de toute sorte a masqué les quelques ouvrages qui font honnear A notre nationalité.

Assez longtemps l'intrigue et la médiocrité ont trôné au-dessus d'incontestables talents dédaigneux de la partisannerie et de la popularité.

Sans doute, il est beau d'avoir pu — dans les conditions où nous nous sommes trouvés aprës la cessîoti du Canada à l'Angleterre —jeter les bases d'une littérature nationale.

Mais encore faut-il que cette littérature naissante continue à progresser; et elle ne peut certainement le faire qu'en autant qu'il y aura une saine critique pour l'éclairer et la protéger.

La critique est nécessaire au développement des lettres, comme le soleil l'est à la croissance des v%étaux ; et si quelquefois elle est sévère et mSn^ cruelle, elle doit l'être à la façon du sécateur qui blesse d'abord l'arbre pour lui faire donner après dc« fruits plus savoureux et plus abondants.

Mais, m'a-t-on dit, à quoi bon cultiver la littorature dans un pays comme le nôtre ? à. quoi bon, surtout, s'occuper de poésie à une époque ou elle agonise sous le mercantilisme qui envahît tbout^ matérialise tout ?

Comme si la poésie pouvait mourir !

Vill IXTRODUCTIOX

Xon, certes, ni le commerce ni Tindustrie ne peuvent tuer la poésie.

îîon, la poésie ne peut disparaître.

Elle est !a plus haute et la pins intime expression de la nature humaine, et voilà pourquoi elle est immanente.

JîUe est immanente autant que les choses de la terre peuvent l'être, et elle ressemble à l'électricité, dont la flamme apparente ou voilée circule dans tous les éléments, s'élève jusque dans les hauteurs incommensurables de l'éther et descend jusque dans les fDTi'ofondeurs incalculables des océans.

Et tant que Floréal reviendra, a époque fixe, i-ajeunir et redorer la nature, tant que la brise gazouillera dans les feuilles, tant que les forêts et les eaux chanteront leur grandiose hosanna, tant que la prière s'élèvera vers le ciel, tant qu'il y aura des âmes ' pieuses pour visiter les tombes, tant qu'il y aura des enfants, des oiseaux,, des papillons et des roses, la poésie vivra. . , . ,

La poésie est née le jour où naquit la vertu, et elle ji' existait pas dans le paradis terrestre.

Etant créatrice et refaisant, comme la peinture, les objets qui frappent le regard de l'homme, elle n'habitait pas l'Eden, puisque tout y était la perfec- Cioil même, que rien ne pouvait y être refait ou traiYsfiguré.

Il n'en faut pourtant pas conclure que le mal soit etitré dans le monde pour y créer l'espace occupé

INTRODUCTIOX- IX

aujourd'hui par la poésie, que la faute des aïeux du genre humain ait pu élargir les horizons de la vie.

Une pareille conclusion serait insensée.

Mail', un fait certain, c'est que le véritable poète Tiepeut rien produire, même quand il n'exprime ni espérances ni regrets, sans que ses écrits portent un vague reflet de souiFrance : tel l'érable de la forêt canadienne, qui ne peut donner sa sève» délicieuse sans une blessure au flanc.

De même aussi que la perle est l'effet d'une maladie, la poésie, cette perle de l'âme, reflète sur le front de l'homme un pâle rayon de l'auréole qui en est tombée, et Dieu la lui a donnée comme ressouvenir du séjour merveilleux qu'il habitait avant sa chute, et comme une compensation de l'incommensurable perte que sa désobéissance lui a fait subir.

Oui, la poésie est pour l'homme un ressouvenir et une compensation.

Elle lui fait voir la nature à travers un prisme ; elle lui fait entendre une mélodie dans le bruit de l'eau qui s'écoule, dans le murmure du vent qui passe, dans le bégaiement de l'enfant au berceau ; elle lui montre le plus beau spectacle imaginable dans un coucher de soleil ou dans un lever d'aurore, un ange dans la femme, plus qu'un homme dans celui qui, pour servir sa patrie ou expier les crimes de ses frères, va donner sa vie sur un champ de bataille ou sur un échafaud.

La poésie est innée, et quiconque ne l'a pas reçue en naissant peut, h force de travail, devenir un

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exécutant plus ou moins habile, raais un pocte^ jamais.

Toutes les bibliothèques du monde ne sauraient faire naître un poète, et probablement parce que la grâce et la pureté sont souvent voisines de l'ignorance, — comme chez les enfants, par exemple, — on a vu des hommes produire, presque sans érudition, de véritables phefs-d'œuvre.

La poésie n'existe pas seulement dans les vers^ ^Ue est un souffle qui court à travers toute la littérature d'un peuple.

Ce souffle nous élève de la réalité à l'idéal.

Or, manifestant extérieurement ce que notre esprit peut contenir de divin, la poésie ne mourra que lorsque la nature cessera de donner la réalité et que l'homme ne pourra plus fournir l'idéal.

" La poésie, a dit un grand écrivain, ne peut décroître. Pourquoi ? Parce qu'elle ne peut croître.

" Il n'y a ni hausse ni baisse dans l'art. Le génie humain est toujours dans son plein ; toutes les pluies du ciel n'ajoutent pas une goutte d'eau à l'océan ; une marée est une illusion, l'eau ne descend sur un rivage que pour monter sur l'autre. Vous prenez des oscillations pour des diminutions. Dire : il n'y aura plus de poètes, c'est dire : il n'y aura plus de reflux."

Quelle que soit l'opinion de l'auteur que je viens de citer, il est certain que la poésie, considérée dans ses manifestations, ne peut si tôt décroître au Canada,

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