INTRODUCTION X
Xe trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, Xe sauront pour prier où poser les genoux. ^
Il a été souvent question de réparer ce que des patriotes appellent l'ingratitude de la patrie envers le chantre de nos gloires nationales et de rapporter ici ses os.
Qu'est-ce qui a empêché l'exécution de ce projet ?
Peut-être a-t-on songé qu'il valait mieux laisser dormir en paix les restes de cet infortuné qui avait été forcé de fuir le sol natal, dont la vie avait toujours été si tourmentée, et dont le nom aujourd'hui — comme une étoile après une longue éclipse — rayonne si brillamment à travers les ombres de rîsoloment qui cachent à nos yeux son tombeau.
Et puis, la terre hospitalière de France, la terre des grands cœurs et des grands dévouements, la terre par excellence des savants, des philosophes, des. artistes et des poètes, la terre des héros dont les hauts faits lui ont inspiré ses plus beaux chants, cette terre doit, il me semble, garder dans son sein les restes de l'un des plus illustres enfants de la race française qu'ait produits l'Amérique et le dernier rejeton d'une famille désormais éteinte sur ce continent.
Quelques amis des lettres ont aussi parlé d'élever un monument au barde québecquois.
Sans doute, une telle idée fait honneur à ceux qui ont voulu la réaliser.
r. Alfred de Musset.
XIV INTRODUCTIOX
Mais qu'est-ce que le bronze ou le granit pourrait ajouter à la réputation littéraire de ce grand patriote ?
Le piédestal qu'il s'est dressé de sa propre main en écrivant le Drapeau de Carillon, Un soldat de V Empire, Casielfidardo, les Morts, les Mille-Iles, etc, ne proclame-t-il pas plus hautement sa gloire que toutes les colonnes et toutes les statues qu'on pourrait lui élever ?
L'homme qui a au front l'auréole du génie n'a pas besoin d'un socle de pierre pour se grandir ; et si l'on élevait un monument àCrémazie, un tel acte de justice et de reconnaissance grandirait plus la patrie que le chantre de ses héros.
îî'on, il n'est pas besoin d'un monument pour exalter et perpétuer la mémoire de Crémazie, et, malgré la distance qui sépare la nouvelle France de l'ancienne, où ses restes reposeront ;i jamais, malgré la profonde solitude qui pëse sur sa tombe destinée peut-être à disparaître bientôt, le nom de ce poète brillera sans cesse d'un éclat souverain dans notre panthéon littéraire, et ses malheurs attendriront toujours le cœur des vrais amants de l'art.
Et aussi longtemps que la langue française sera parlée sur la terre d'Amérique, Crémazie sera considéré comme le père de notre littérature, et sera pour le Canada ce que Dante et le Tasse sont encore pour l'Italie, Homère et Virgile pour l'humanité.
Au nom de Crémazie je pourrais ajouter ceux d'une cinquantaine de prosateurs et poi'tes dont les œuvres sont tout à fait remarquables, et démontrent
INTKODUCTIOX XV
que notre jeune pays a comparativement fourni autant de talents littéraires que la vieille France •elle-même.
Oui, notre littérature a déjà de profondes et vivaces racines ; et, quand on considère dans quelles conditions défavorables cette plante exotique s'est développée sur le sol du Canada, il est parfaitement raisonnable de croire qu'elle peut se ramifier plus largement encore sous le soleil et la rosée de l'avenir qui nous sourit.
En tout cas, ceux qui demandent à quoi bon s'occuper de littérature dans notre pays ont mille fois tort.
La littérature, voyez-vous, c'est une alimentation •de lumière qui est aussi nécessaire à l'esprit que le pain est indispensable au corps ; c'est une sève généreuse qui pénètre les profondeurs de l'existence sociale d'un peuple; c'est un foyer qu'attiseront toujours ceux qui veulent, comme dit le Père Félix, " allumer aux yeux des multitudes des flambeaux qui les éclairent et leur montrent par leurs reflets les routes ascendantes de l'avenir et du progrès."
D'ailleurs, quand ce ne serait que pour conserver, au milieu d'une population qui nous est instinctivement hostile, l'idiome national, nous devrions cultiver les lettres.
Il est de toute évidence qu'il ne peut y avoir un meilleur moyen de conserver notre langue.
Notre langue !
Quel trésor précieux à garder !
XVI INÏRODUCTIOX
Elle a, cette langue, rharmonieux accent des vieux Latins, le brio du parler des Hélënes, la limpidité de Tonde, la richesse et l'éclat du diamant.
Elle a, avec son sel attique, Tamertume, mais aussi la profondeur de la mer ; elle a la chaleur du soleil, les éclats de la foudre, les roucoulements de la colombe et l'envergure de l'aigle ou du condor.
Et puis, l'idiome d'un peuple, c'est la manifestation de sa foi, de ses tendances, de ses ambitions, et une société qui laisse mourir sa langue est condamnée H mourir avec elle.
Groupons donc tous nos efforts pour conserver le verbe dans lequel s'incarne notre race et qu'on a tenté si souvent de nous ravir !
Héritiers de l'esprit français, de cet esprit si fécond, si subtil et si pénétrant, nous pouvons nous créer un brillant avenir dans le domaine de la pensée; et je lie crahîs pas de dire que tôt ou tard, si nous le voulons, une ville bas-canadienne deviendra la capitale intellectuelle de l'Amérique, comme Paris est la métropole intellectuelle du vieux continent.
UNE FABLE
M. Fréchette m'adresse dans la Patrie, eu ma qualité de -premity* souffleur dans la troupe Baillairgé, une fable, qu'il a fait signer par son cornac, le propriétaire du National, et dans laquelle le lauréat «e compare, avec sa modestie bien connue, à un chêne qui dresse ses rameaux dans V espace, etc.
Ce roi de la forêt artistique me rappelle un autre chêne auquel M. Fréchette comparait un vénérable prêtre du diocèse de Trois-Riviferes dans une poésie de circonstance qui a paru dans VElecteur du 19 août 1890.
Aussi, rien d'étonnant que ce dernier chêne me revienne à la mémoire : il est le cousin germain d'un arbre — VErahle — que j'ai cultivé avec sollicitude et fait connaître aux lecteurs du Monde le 16 janvier
Quelques citations, pour comparer, feront com~ prendre mieux qu'une colonne d'explications les liens d'affinité qui unissent les deux géants dont je veux parler :
CHAPMAN
Il est plein de sive et ûc force ; IJ ouragan ne peut le plier ; Pourtant les fibres de ^on torse Sont aussi souples que l'acier.
FRECHETTE
La stve des puissants filtrait sous son écorce ;
Pourtant, quand la rafale ébranlait ses arceaux,
Le vieux géant n'avait — suave dans ^fi force —
Que des murmures doux comme un chant de berceaux.
CHAPMAN
Il peut protéger de son onibve Le trovpeait le plus populeux ; En été, des oiseaux sans nombre Chantent sur son front onduleux.
FRECHETTE
Sous ses rameaux touffus flottaient des ombres donaes ; Et quand midi flambait, largement abrité, Maint ^roupmiejSommeiliant dans la fraîcheur des mousses ,. Sous sa voûte oubliait les ardeurs de Vtté.
CHAPMA]^^
Les oiseaux s^ en viennent en foule Saluer ses beaux rameaux verts, Et, dans l'ombre qu'il leur déroule, Jusqu'au soir lui disent des vers.
UNE FABLE
FrwECHETTE
Tons les petits oismnx l'aimaient ; sons sa fcnillce, Grives et mssignols, mésanges et pinsons, Pencliés an bord des nids, df- Vaube à li veillte^ Lui payaient lenr <3cot en joyenses chansons.
CIIAPMAN
Il estl)on antant <\\\q rohunie ; Il berce au vent le nid moelleux, Et dépouille sa tête auguste Pour couvrir le gazon-frileux.
FRECHETTE
Et le grand cliOne, droit comme un vieillard auguste, ^A\ tète dans Pazur, les bras au firmament, Semblait sourire au ciel qui l'avait fait robuste. Et bénir le Très-Haut de l'avoir fait clément.
La, seule différence qu'il y a ici, n'est-ce pas ? c'est que mon érable est 60??, et que le cliône de M. Fréclictte est. . . .cléni'cnt.
Au reste, les citations que je vipns de, faire sautent assez aux yeux pour se passer de commentaires.
Je ferai cependant remarquer en passant que M. Fréchette ne fait pas une comparaison juste quand il dit que le grand chêne était droit comme un vieillard auguste.
En effet, on peut bien comparer un homme, resté droit malgré le grand âge, à un chêne ; mais on ne peut comparer avec justesse un arbre à un vieillard
qui, bien qu'auguste, peut être affreusement courbée
Le clioiic de la fable de ^f . Froclietto — avec lequel sa moJestie s'est vue forcée de s'identifier — me nippellc encore un autre chêne qui, comme tous les chênes, porte des glands, — dont sont trës friands les pourceaux, — le chêne du lauréat dis-je, me remet à l'esprit une bucolique que M. Fréchette publiait, à la date du 7 septembre 1871, à la page 431 de V Opinion Publique^ et dans laquelle figurent avec avantage deux compagnons de saint Antoine.
Cette poésie, qui portait le titre de Souvenirs de jeunesse^ se lisait ainsi :
C't'tait un lieu charmant,- une roche isolée. Seule, perdue au loin dan» la bruyère en fleur. La ronce y rougissait, et le merle siflfleur Y jetait les éclats de sa note perlée.
CV'tait un lieu charmant. Là, quand les feux du soir
Estompaient l'horizon d'une lueur mourante.
En écartant du pied la luzerne odorante,
Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir.
Ce qui se disait là d'ineflablement tendre, Nul langage ici-bas ne peut le répéter ; La brise se taisait comme pour écouter ;
Dos fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre.
• Propos înt corrompus, sourires épiés,
Ces serrements de cœur que j'éprouvais près d'elle, Je me rappelle tout, jusqu'à mon chien fidèle Dont la hanche servait de coussin pour ses pieds.
J'y r -'tournai quinze ans plus tard. La folle avoine
UXK FAIiJ.E 5
De tons fndes avait jauni le champ vermeil, Et sur la roche, hélas ! sommeillaient an soleil Deux compagnons de saint Antoine.
Quelle profanation !
Et dire que cette monstruosité est d'un Canadien, qu'elle est passée inaperçue, qu'elle n'a pas tué du coup M. Fréchette sous le poids du ridicule et du mépris !
Peut-on s'étonner, après cela, que notre public n'ait pas remarqué les vols que le Bon Combat signale depuis quelque temps, et qui prouvent clairement que notre lauréat n'est qu'un audacieux plagiaire ?
Oui, c'est M. Fréchette qui, à l'âge de trente-deux ans, a eu l'imagination, le jugement, la fierté, et surtout la dignité de mettre des compagnons de saint Antoine là où les fauvettes se penchaient -ponv écouter ce qui se disait (Vineffahlement tendre entre lui et son adorée.
Oui, mes chères lectricos, c'est M. Fréchette, que votre imagination vous faisait voir comme un poète, un chercheur d'idéal, qui ïitvo\xvé%\xv\Q, roche perdue au loin dans la. bru;/ère en fleur deux pourceaux pour l'y remplacer avec celle à qui il avait murmuré, peut-être à genoux, le mot le plus suave que des lèvres puissent adresser a la créature comme à Di<u Hiome : — Je t'aime !
M. Fréchette, en volant Victor Hugo, a écrit dans 'Ses Oiseanx de neige :
Et puis il faut monter pour aller jusqu'à toi.
Assurément, je ne puis aujourd'hui répéter à M. Fréchette ce qu'il disait au lac de Eelœil, qu'il confondait avec l'Arc de Triomphe, car il ne faut guère s'élever pour aller jusqu'à lui.
La tâche que l'on s'impose en s'occupant de M. Fréchette comme littérateur est certainement peu enviable. Soit ! Mais je Taccomplirai, cette tâche, pour venger tous les écrivains canadiens que le lauréat a toujours essaj'é d'écraser de toute la hauteur de sa réputation usurpée. Et quand le Bon Combat aura fini de fustiger le chêne Fréchette, qu'il lui aura fait tomber tous ses glands, c'est-à-dire ceux de Victor Hugo & Cie, je prendrai, à mon tour, la gaule, je lui ferai choir jusqu'à sa dernière feuille, j'en ferai un tronc qui ressemblera à ceux de ces arbres que les vers ont mangés et que Ton dédaigne parce qu'ils ne peuvent plus servir même comme combustible.